I. — Dévouement d'Alceste. — Les Dieux sans Urines. — Tha
natos. — Alceste se préparant à la mort. II. — Adieux de la mourante à la lumière. — Sa dernière prière.
^ Charité d'Alceste.
m. — Arrivée d'Hercule. ~ L'hospitalité d'Admète. — « Hercule
Dévorant. »
lY. — Hercule rédempteur d'Alceste. — Il la ramène k Admète.
— - Silence de la ressuscitée.
Entre les tragédies du poète inspirées par le dévouement de la femme, il en est une admirable encore, solennelle et familière à la fois, pleine de nature et de religion, mêlant un prodige de pitié à un miracle d'amour. Si Alceste n'est pas le chefd'œuvre du génie d'Euripide, elle est peut-être celui de son cœur.
Le drame s'ouvre par un funèbre présage. Certains oiseaux, doués d'instincts prophétiques, s'envolent, dit-on, du toit qui va s'écrouler; ici c'est un Dieu
qui quitte la maison où va pénétrer la mort. Apollon, exilé de TOlympe, a été recueilli dans le palais d'Admëte, il a mangé son pain et il a gardé ses troupeaux. Le divin esclav.e s'est fait le patron et le protecteur de son hôte. Les Parques menaçaient la vie d'Admète, nécessaire à son royaume et à ses enfants; il a obtenu sa grâce, mais il faut qu'un autre acquitte sa dette différée et se voue volontairement aux ciseaux funèbres. Ni le père, ni la mère, ni les amis d'Admète n'ont voulu le devancer au tombeau. Seule, sa jeune femme, Alceste, l'aime jusqu'à la mort ; elle a souscrit au terrible pacte, ce jour même elle doit expirer. C'est pourquoi Apollon s'éloigne, «afin de ne pas être atteint de souillure». L'horreur sacrée que la mort de l'homme inspirait aux dieux a été souvent signalée par les poètes antiques. Ce même Apollon, dans Vlliade^ abandonne Hector, lorsque Zeus pesant dans ses balances son destin et celui d'Achille, avant leur combat^ « le jour » fatal d'Hector descend vers les demeures de » l'Hadès». Junon délaisse Tumus dans V Enéide , à l'approche de sa dernière heure. Nous allons voir tout à l'heure Artémis quitter Hippolyte, avant qu'il expire. — « Adieu, » — lui dira-t-elle — « reçois » mon dernier salut : il ne m*est pas permis de voir » les morts, ni de souiller mon regard par de funèbres )» exhalaisons. »
ALGESTE. 283
Grand contraste entre les dieux antiques et le Dieu nouveau. L'Homme-Dieu , dans le christianisme, vient au-devant du mourant, il l'assiste de sa présence et de son exemple ; ce sont des bras crucifiés qu'il étend vers lui. Un prophète, dans la Bible, se colle contre le cadavre d'un enfant qu'il ressuscite de son souffle : c'est l'image du Dieu chrétien s'incorporant au moribond qui va renaître dans l'éternité. Les dieux païens, au contraire, se détournaient de la mort, avec une sorte de dégoût superbe, et la pitié même n'altérait point leur sérénité. Dans la scène de YHippolyte que nous citions tout à Theure, le jeune mourant cherche à émouvoir Artémis au spectacle de ses souffrances. — « Vois-tu, ma souve- » raine, Tétat déplorable où je suis ?» — « Je le vois, » — répond la déesse, — « mais les pleurs sont inter- » dits à mes yeux. » C'est pourquoi les hommes ont délaissé, malgré leur admirable beauté, ces dieux sans larmes qui s'écartaient de leur agonie. Ils ont fui ceux qui les fuyaient au moment suprême, pour aller à Celui qui souffrait et mourait comme eux.
Voici venir la Mort, ou plutôt le Trépas, — Thanatos — réclamant Àlceste. La Grèce donnait la forme d'un Génie mâle au spectre terrible que Tim^gination moderne a féminisé. Être vague d'ailleurs, douteux, indistinct, contre l'habitude du symbole
284 » BURIPIBE.
antique presque toujours nettement défini. L'imagination grecque qui figurait • merVeileusement toutes les formes et tous les aspects de la vils, semblait impuissante à rendre la Mort. Le plus souvent elle la voilait sous Teuphémisme du SommeiL Alors c'était Bypnos^ le bel adolescent que la sculpture a représenté si souvent, appuyé èontre une tige de cyprès, et foulant mollement du pied un flambeau éteint. Parmi lesrèliefs du femeux c^flTrë de€ypsélos que Pausanias A décrit, on voyait îa Nuit portant un enfant blanc et un enfant noir, Hypnos et Thanatos, fraternellement endormis sur son sein paisible. Enlacés, confondus, ils se joignaient par les lèvres et mêlaient leurs rêves. Thanatos ne se distinguait de son frère que par la couleur, et par ses pieds disloqués, symbole des mouvements de la vie brisés par la mort. Quelquefois pourtant, le Trépas revêtait une forme qui lui était propre. C'était alors ua homme barbu, taillé en athlète, aux larges ailes noires, qui enlevait les hommes dans ses bras robustes. — « Son cœur est d'airain, dit Hésiode, et » son âme est d'airain dans sa poitrine; et il ne » lâche point ceux qu'il a saisis parmi les- hdmmes, » et il est odieux aux Immortels eux-mêmes. » Thanatosy. en somme, ne joue dans lalnythoflogie kel* lénique que le rôle d'un comparse grossier et obscur; et c'est ainsi qu'il se montre dans la tragédie d'Eu-
ALGBSTE. 285
ripide. Rien en lui de surhumain ni de solennel ; son langage est presque comique, il réplique par des arguments de sophiste à Tintercession d*Apollon. — « Es-tu donc devenu un raisonneur si subtil ? » lui dit le dieu avec ironie. Thanatos pourrait lui répondre comme le diable goguenard de la Divine Comédie : — « Tu ne savais donc pas que je suis logicien? »
Tu non stpesti chi*o loico fossi.
Cependant le Chœur, groupé autour du palais d'Admète, interroge, avec angoisse, son silence : ses strophes alternées peignent les mouvements d'une foule inquiète qui s'alarme et se rassure tour à tour. Il semble parler à voix basse devant cette maison marquée par la mort. Une servante sort du palais, elle raconte les apprêts d'Alceste se parant pour la sépulture': son récit entr'ouvre les portes du gynécée, et la jeune reine apparaît de loin, célébrant les rites de ses funérailles. On la voit laver son beau corps de Teau pure du fleuve, et tirer des coffres de cèdre ses vêtements royaux.
« Puis, se tenant devant Hestia présente au foyer : « 0 » déesse ! a-t-elle dit, Toilà que je vais descendre aux Enfers, » et je me prosterne pour la dernière fois à tes pieds . Tiens » lieu de mère à m«s enfants ; donne à Vun une épouse qu'il » aime, à l'autre un époux digne d'elle. Qu'ils ne meurent » point prématurément comme leur mère, mais que, plus » heureux, au sein de leur terre natale, ils remplissent toute
« la mesure de leurs jours. » Ensuite elle s*est approchée de chacun des autels qui sont dans le palais d'Admète, et, en priant, elle les couronnait de verdure, elle les jonchait de feuilles de myrte, sans pleurer, sans gémir, sans que rapproche de la mort altérât la sérénité de sor beau visage. Mais lorsque, entrée dans sa chambre, elle s'est jetée sur son lit, alors elle a versé des larmes, et s'est écriée : « Olit, « où fut dénouée ma ceinture virginale, par l'homme pour « qui je meurs, couche nuptiale, adieu ! je ne puis te haïr, « quoique tu m'aies perdue. C'est pour ne point te trahir, « pour ne point trahir mon époux que je meurs. Peut-être « une autre femme te possédera-t-elle, non pas plus chaste, « mais plus heureuse! » Et elle le tenait embrassé, et elle l'arrosait de ses pleurs.
Les portes s'ouvrent : la jeune reine paraît languissante, soutenue par son époux, enlacée par ses deux enfants. Elle vient saluer le soleil dont ses yeux ne reverront pas la prochaine aurore. — « 0 soleil! » lumière du jouri tourbillons célestes des nuages » rapides!» — Sa pensée s'envole, comme un oiseau blessé regagnant son nid, vers la terre natale : « — 0 terre ! ô palais ! ô lit nuptial dlolcos, » ma patrie ! » Mais déjà l'air s'obscurcit autour d'elle, les terreurs du monde souterrain l'environnent; elle, se débat contre le sombre fantôme qui vient la saisir. — « Un dieu m'entraîne à la cour des morts. Ne le » vois-tu pas? C'est un Pluton ailé... Il me regarde
» SOUS ses noirs sourcils! Que vas-tu faire? Lâche- » moi ! Malheureuse !» — Et toujours ses yeux relevés au ciel cherchent la lumière : — a Soyez heu- » reux, mes enfants 1 Puissiez-vous tous deux jouir » longtemps du jour ! »
Ce regret ingénu de ne plus voir la lumière s'exhale, dans la Grèce antique, de la bouche de tous les mourants. Sous la faulx du Irépas, les héros, les femmes, les jeunes filles se tournent vers le soleil, comme des héliotropes moissonnés. Ce qui déchire l'homme moderne, lorsque la mort vient le saisir brusquement, c'est qu'elle l'arrache à sa gloire, à ses passions ou à sa fortune : l'Hellène déplorait surtout l'azur lumineux qui revêtait sa vie d'un si pur éclat. — Qu'est-ce que la Grèce peu fertile et à demi nue? Un ravissant effet de lumière, le mirage de son soleil.
Cependant Alceste, ranimée par les dernières caresses de l'air et du jour, adresse à Admète une prière suprême. La jeune femme n'affecte pas un faux mépris de la mort, elle sait le prix de son sacrifice, et c'est avec un juste orgueil qu'elle se pare de ses bandeaux de victime. Ce salut d'Admète que ni son père, ni sa mère n'ont voulu payer des restes de leur vieillesse, elle va l'acquitter avec sa jeune existence. En retour de ce bienfait, elle demande à Admète, une grâce non pas égale, — « car rien » n'est plus précieux que la vie »; — mais seulement
de rester fidèle à son Ombre, et de ne pas donner à ses enfants une marâtre. Elle pleure en prononçant ce doux testament ; elle a peur des ténèbres où elle va entrer, et elle avoue naïvement son effroi, prête à renouveler son pacte mortel, maïs trouvant qu'il est bien dur à remplir. Mélange adorable de vaillance et de défaillance : la victime marche gémissante à son supplice volontaire ; Tâme entraîne le corps qui résiste et ne la suit qu'en pleurant.
L'heure est venue, Àlceste sent la vie fuir de son corps brisé pal* une blessure invisible. La parole vacille sur ses lèvres ; à chaque reprise du dialogue, on sent baisser le son de sa voix. — « Reçois de ma main » ces enfants. . . Prends ma place, sers-leur de mère. . . » Je me meurs, je ne suis plus rien... C'est bien mal- » gré moi... adieu, mes enfants!... )» — Et elle s'affaisse sans souffrance, pareille à une fleur ployée par le vent.
Le monde poétique n'a pas de figure plus attendrissante. Alceste ne fait que paraître dans la tragédie d'Euripide ; mais son héroïsme timide, sa sollicitude maternelle, l'ingénuité de son dévouement et de son martyre la gravent dans le cœur en traits ineffaçables. Sa bonté a déjà les entrailles de la charité : elle a le sentiment, peu connu alors, de la pitié pour les faibles et pour les petits. Le récit de la
ALGESTE. 289
servante nous la montre confondant ses esclaves avec ses enfants, dans les adieux qu'elle fait à la terre :
« Cependant ses enfants s'attachaient à ses habits et pleuraient ; eUe les prenait dans ses bras, et les baisait tour à tour, comme devant bientôt mourir. Et tous les esclaves pleuraient dans le palais, émus de pitié pour leur maltresse ; elle leur tendait la main à tous, et il n*en est pas de si misérable à qui elle n'ait parlé, et dont eUe n'ait reçu les adieux. »
Ailleurs un esclave d^Admète pleure celle « qui » était une mère pour lui et pour tous les serviteurs » du roi x>. — « Car elle nous épargnait bien des » maux en calmant la colère de son époux. » Son martyre est plus touchant peut-être que ceux de» prétoires. Une jeune Grecque s'immolant à Tamour ou à la vertu n'avait pas, comme une chré*" tienne, la vision du ciel ouvert sur sa tête. Ses dieux, si ingénieux à embellir la vie, n'avaient rien fait pour la mort. Que lui montraient-ils au delà du tombeau? L'Hadès ténébreux, semé de formes confuses, la pâle prairie d'asphodèles où des Mânes léthargiques glissaient au bord d'un fleuve somnolent.
Alceste est morte ; son ûls, ^Eumelos, l'appelle avec les cris du désespoir enfantin. Admète ordonne au peuple de porter son deuil ; le Chœur glorifie sa vertu et chante sur elle ces strophes élégiaques qui sont l'office des morts de la Tragédie. En ce mo-