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CHAPITRE IV

àNDROMAQUE.

I. — Andromaque dans VIliade, — Andromaque et Hector aux portes de Troie. -^ Astyanax. — Le veuvage. — Les lamentations.-

IL — L'Andromaque d'Euripide dans les Troyennes. — La servitude, ~Mort d*Astyanax. — Réapparition d' Andromaque dans une tragédie inférieure.

Arrêtons-nous devant Andromaque et devant Alcesle. Toutes deux se détachent de ce chœur d'épouses et de mères, par une sorte de supériorité pathétique dans la vertu et dans la douleur.

De toutes les femmes du génie antique Andromaque est la plus parfaite. Épouse, mère^ esclave, elle reste admirable sous ces trois aspects. En passant d'Homère à Euripide et d'Euripide à Virgile, elle change d'attitude sans changer de beauté. Les traits douloureux s'accusent à chaque passage, sur cette iSgure idéale, mais ils ne peuvent la flétrir. Aucun

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vestige en elle de cette barbarie héroïque qui se réveille, par instants^ comme un sang de fauve, chez les autres femmes de la tragédie et de l'épopée. Elle n*à ni le furieux désespoir d'Hécube, ni Tégarement de Gassandre^ ni la haine d'Ëiectre. Une dignité royale Tenveloppe et la suit ainsi qu'un long voile. Elle reste exemplaire, irréprochable, accomplie; moins grandiose peut-être, mais plus accessible à la sympathie de toutes les âmes et de tous les âges. Raphaël aurait pu l'emprunter à Zeuxis sans modifier ses contours; Racine a pu la prendre à Homère et à Euripide sans altérer son type essentiel.

Du plus loin qu'on l'aperçoit dans V Iliade^ elle apparaît comme le type auguste de l'amour conjugal et de l'amour maternel. — Hector a quitté, un moment, la bataille qui s'entre-choque dans la plaine: il entre dans le palais de Priam, mais il n'y trouve point Ândromaque. Une servante lui dit qu^ayant appris une grande victoire des Grecs sur les Troyens, elle est montée sur la haute tour des remparts. — a Et, » pleine d'égarement, elle s'est hâtée de courir aux )) murailles, et la nourrice, auprès d'elle, portait » l'enfant. » — L'enfant est là déjà, inséparable de sa mère, comme la fleur de sa tige. Vivant, il ne quittera plus ses bras ; mort,^on ne l'arrachera point de son cœur.

Hector va retourner au combat, mais, lorsqu'il ar*

rive aux perles, Andromaque accourt au^idevant de lui, et la nourrice raccompagna, « portant sur le » sein THectoréide bien-aimé, semblable à une belle » étoile. Et il sourit, regardant son fils m silenee». — Radieuse et gracieuse image : la splendeur de Tastre mêlée à la beauté de Tenfant. Elle cowonne, comme d'une auréole, cette sainte famille du monde héroïque. — Cependant Andromaque suppUe son époux de ne plus s'exposer si ouvertement àla mort. Ses plaintes coulent, douces comme le miel auquel le poète compare souvent les paroles humaines ; mais ce miel est mouillé de larmes, et cela fait un divin mélange.

« Malheureux 1 ton courage te perdra, et tu n'as pitié ni de ton fils enfant, ni de moi qui serai ta veuve; car les Achaïens te tueront en se ruant tous contre toi. Il vaudrait mieux pour moi, après t'avoir perdu, subir la sépulture ; car rien ne me consolera quand tu auras accompli ta destinée, et il ne me restera que mes douleurs. Je n'ai plus ni mon père, ni ma mère vénérable... Tu es, pour moi, un père, une mère vénérable, un frère et un époux plein de jeunesse. Aie pitié ! reste sur cette terre ; ne fais point ton fils orphelin et ta femme veuve I »

Le héros est ému, mais il est entraîné par son vaillant coeur qui le reporte impétueusement au fort des mêlées. Il n'espère rien pourtant de cette guerre horrible; il est atteint du pressentiment qui frappe, dans V Iliade f comme d'une entaille de hache au tronc

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des grands chênes, tous les guerriers marqués pour la mort. Il sait que Troie est condamnée par les dieux et qu'elle doit périr. La Fatalité plane, comme dans un cirque, sur le champ de bataille des héros d'Homère : ils la saluent, ceux qui vont mourir, mais ils n'en vont pas moins au-devant de ses coups certains. C'est assez pour eux de retarder son triomphe, et de laisser sur la terre une noble mémoire. Ainsi, Achille répond à Lycaon qui l'implore :

« Ami, meurs. Pourquoi gémir en vain ? Patrocle est bien mort, qui valait beaucoup mieux que toi. Regarde, je suis beau et grand, je suis né d'un noble père, une déesse m'a enfanté ; et cependant, la mort et la Parque violente me saisiront le matin, le soir ou à midi, et quelqu'un m'arrachera l'âme, soit d'un coup de lance, soit d'une flèche. »

De même, un présage sinistre montre à Hector Andromaque « emmenée pleurante par un Achaien -cuirassé d'airain». — « Et tu tisseras, lui dit-il, la » toile de l'étranger, et tu porteras de force l'eau de » Messéis et de Hypérié ; car la dure nécessité le » voudra... Mais que la lourde terre me recouvre » mort, avant que j'entende tes cris et que je te » voie arracher d'ici ! »

C'est alors que surgit des profondeurs de la nature ce groupe immortel, le plus beau peut-être du monde poétique, à la fois naïf et sublime, vivant comme la chair et beau comme le marbre, et que,

dans un autre art^ Phidias a peut-être seul égalé.

« Ayant ainsi parlé, Tillustre Hector tendit les mains vers son fils ; mais Fenfant se rejeta en arrière dans le sein de sa nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son père bien-aimé, et de Tairain, et de la queue de cheval qui s'agitait terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit, et la mère vénérable aussi. Et l'illustre Hector ôta son casque, et le déposa resplendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien-aimé, et, le berçant dans ses

bras, il supplia Zeus et les autres dieux Hector déposa

son enfant entre les bras de sa femme bien-aimée, qui le reçut sur sou sein parfumé, en pleurant et en souriant. »

Ce sourire brillant à travers les larmes reste comme un rayon, sur la physionomie d'Andromaque. Un effet de ciel se mêle à sa délicieuse expression : il semble qu'autour de ce visage attendri de mère, on voit la lumière rire à travers une douce pluie d'été.

Après cette grande scène, Andromaque disparaît longtemps de V Iliade. La porte du gynécée s'est refermée sur elle, elle obéit à l'époux qui lui a enjoint de <c prendre soin des travaux de la toile et de la quenouille ». C'est dans cette attitude domestique que la mort d'Hector la surprend^ au vingt-deuxième Chant.

Elle tisse des fleurs sur une trame splendide, elle vient d'ordonner aux servantes de mettre un grand trépied sur le feu, afin qu'un bain chaud re« trempe la force d'Hector à son retour du combat,

lorsqu'elle entend des hurlements sur la tour. An* dromaque s'élance de sa haute demeure, « semblable à une bacchante », et, du sommet des murailles, elle reconnaît le corps d'Hector traîné, tête pendante, dans un tourbillon de poussière, par le char d'Achille. Alors elle tombe à la renverse entre les bras de ses femmes, et, avec elle, tombent, du même coup, toutes ses parures nuptiales. — « Les riches ornements se détachèrent de sa tête ; » la bandelette, le nœud, le réseau et le voile d'or, » présents d'Aphrodite le jour où Hector au casque » mouvant l'avait emmenée de la demeure d'Éétion^ » après lui avoir donné une grande dot. » — Transformation douloureuse : c'est comme si l'on voyait une belle plante subitement dépouillée par un vent mortel de ses fleurs et de ses feuillages. Et quel touchant détail que ce voile d'amour donné par Aphrodite, qui glisse et s*abat du front de la veuve, comme pour couvrir d'un linceul le corps de l'époux !

Elle se relève pourtant, la triste Andromaque, mais languissante, à jamais flétrie, et pour gémir sa plainte éternelle. C'est sur son enfant qu'elle pleure tout d'abord: « Astyanax qui, autrefois^ » mangeait la moelle et la graisse des brebis, entre Y> les genoux de son père ; qui, lorsque le sommeil » le prenait, et qu'il cessait de jouer, dormait dans

» un doux Ht, aux bras de sa nourrice, et le cœur » rassasié de délices. » Maintenant Torphelin va subir le mépris et la pauvreté. Elle, se le. représente s*approchant des compagnons de son père, prenant d'un geste craintif, Tun par le manteau, Tautre par la tunique, repoussé de tous. « Le jeune homme, » assis entre son père et sa mère, le rejette de la » table du festin, et, le frappant de ses mains, lui » dit des paroles injurieuses : Ya-t'en, ton père n'est » pas des nôtres. » Effrayantes images, si cruellement vraies dans le monde antique inexorable aux vaincus. La Captivité s'avance, menaçante et la lance au poing: Euripide va nous montrer en action les pressentiments d'Andromaque.

Une dernière fois, elle reparait dans Vlliade^ venant pleurer, la première, sur le lit funèbre d'Hector. Elle y répète les mêmes gémissements variés par des accents tout nouveaux. Homère est le «Père des sources » , comme il appelle Tlda, dans son poème, et la source des larmes est aussi intarissable en lui que les autres. — Un regret suprême, d'une spiritualité pénétrante, termine cette lamentation : la dernière larme d'Andromaque recèle, dans Homère, un parfum divin. « 0 Hector ! tu me laisses » en proie à d'affreuses douleurs ; car, en mourant, » tu ne m'auras point tendu les bras de ton lit, et » tu ne m'auras point dit quelque sage parole dont

» je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en D versant des pleurs. »

C'est dans deux tragédies d'Euripide qu'Andromaque poursuit sa triste carrière, et, dans la première du moins, ce changement de poète est à peine une déchéance. — Les Troyennes nous la montrent mise, avec ses compagnes, à l'encan de la servitude. Les captives sont là, sur la plage, gisantes et étalées comme des proies, attendant le chef auquel le sort va les répartir. La victoire antique sévit durement dans cette scène terrible ; elle fait peser son glaive et sonner ses fers ; elle jette des haillons sur l'épaule des reines, et met aux mains qui portaient le scep-^ tre^ le balai servile qui nettoiera la maison du maître*: — L'histoire confirme ces humiliations pathétiques : Hérodote raconte qu'après la prise de Memphis, Cambyse fit passer la fille de Psamménite devant son père, en habit d^esclave, une cruche sur la tête, pour aller puiser de l'eau aux fontaines.

Hécube échoit à Ulysse, Cassandre à Agamemnon : Thaltybios, le hérault, prononce^ d'une voix fatale, ces adjudications de la force. Polyxène, la jeune fille de Priam, vient d'être égorgée sur le tombeau d'A-

chille, comme une brebis d'holocauste. Un char paraît, conduisant Andromaque aux vaisseaux de Néoptolème; et un vers ravissant nous montre Astyanax dormant entre ses bras, a qui suit les mouvements du sein maternel ». Un dialogue, qui n'est qu'une alternation de sanglots, s'engage entre la veuve et Taîeule. C'est l'idée de passer dans la couche d'un autre qui désespère surtout Andromaque. — « On T» dit cependant qu'une seule nuit calme l'aversion » d'une femme pour le lit d'un homme. Honte à celle » qui, perdant un époux, peut consentir à d'autres » amours I » — Elle se rappelle, avec un chaste orgueil, les vertus dont elle enchantait la maison d'Hector ; et c'est comme une statue de la Pudeur, divinement sereine, le doigt sur les lèvres, qu'on verrait surgir dans l'ombre du gynécée. — « Toujours je lui pré- » sentais un visage tranquille et une bouche silen- » cieuse. » — Mais Thaltybios vient lui annoncer l'implacable arrêt des chefs grecs ; leur haine poursuit Hector sur son fils, ils ont dit « qu'il ne fallait pas )) laisser croître l'enfant d'un héros » : Astyanax sera précipité du haut de la tour. Alors le désespoir de la mère éclate ; rien de violent pourtant ni de furibond : il semble qu'une flûte de funérailles résonne derrière elle, et rythme majestueusement sa douleur.

« Tu pleures, — dit-elle à Astyanax, — ô mon fils, as-tu donc le sentiment de tes maux? pourquoi me presser de

tes mains ? pourquoi l'attacher à ma robe, pauvre oiseau réfugié sous mes ailes? Hector ne sortira point de la terre pour te défendre, armé de sa lance redoutable. 11 n'est plus pour toi de parents ni d'amis, ni d'armée phrygienne. 0 fils chéri ! que ta mère te presse entre ses bras ! Douce haleine que je respire I C'est donc en vain que ce sein t'a nourri, en vain que je me suis épuisée de peines et de tourments. Embrasse encore ta mère, encore une fois, ce sera la dernière; entoure-la de tes bras, applique tes lèvres sur sa bouche Pour ce corps misérable, jetez-le, dans vos vaisseaux. Oh ! les belles noces auxquelles je marche sur le sang de mon fils ! »

Ce n'est pas le cri de la douleur, c'en est plutôt le gémissement : un doux sanglot de colombe qui palpite sur la couvée qu'on vient arracher de son nid.

Androraaque revient encore dans la tragédie d'Euripide qui porte son nom, mais Homère, cette fois, refuserait de la reconnaître. Elle a subi l'embrassement du maitre ; Molossos, né de Pyrrhus, a remplacé le jeune Astyanax, et cet enfant de la servitude semble usurper dans ses bras la place du fils de l'amour. Elle l'aime pourtant, elle parait l'aimer avec une tendresse aussi vive. Elle pleure les mêmes larmes, lorsque Hermione, l'épouse légitime, veut l'immoler à sa jalousie. On lui a d'abord accordé de le remplacer dans sa mort, et elle s'est offerte passionnément aux bourreaux.

« Voyez! j'abandonne l'autel, je me remets entre vos mains ; vous pouvez me tuer, m'égorger, serrer à mon cou

le lacet mortel. 0 mon enfant, je fai donné la yie, et, pour que tU' ne meures pas, je m'«n tais chez Hadès. Si tu survis^ souviens-toi de ta mère, et dis à ton père, avec des baisers et dçs larmôs, ce que j*ai fkit pour tél. Ah I nos enfants sont notre âme! Celui qui, sans l'avoir coimu, raille cet amour, celui-là peut-être a moins de peines, il vit plus heureux ; mais c'est un triste bonheur. »

Ses persécuteurs se ravisent, Molossos mourra avec Andromaque : elle Tenveloppe alors du même mouvement d'ailes frémissantes dont elle couvait Astyanax. « Eh I quoi ! dit-elle aux soldats qui Tentrai- » nent vous arracherez ce poussin de dessous Taile » de sa mère I » — Et pour lui rendre la tombe moins effrayante, elle promet à Tenfant de s'y coucher avec lui, comme une mère tire du berceau et met dans son ht le nourrisson qui a peur de Tobscurité. — « Cher » enfant, tu vas dormir sur le sein de ta mère, sous » la terre, ton corps près de son corps. »

Mais une vertu s'est retirée d'elle avec la fldélité promise à Hector. Ce n'est plus Andromaque « aux bras blancs », la « mère vénérable » ; ce n'est que son pâle et douteux fantôme, répétant sa vie tragique dans un pastiche affaibli.

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