‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 32 sur 86 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

HIPPOLYTK.

I. — Avènement de Tamour, au théâtre, dans VHippolyte d*Ëaripide. — Phèdre, possédée d'Aphrodite. — La Maladie de Tamour dans l'antiquité. — Symétha.

IL — Langueurs et fièvres de Phèdre. — La Nourrice. — L'indignation d'HippoIyte. — Suicide de Phèdre.

lU. — Hippolyte, type de la jeunesse héroïque et chaste. — Ses amours avec Artémis. — L'hymne du retour de chasse.

IV. — Hippolyte contempteur d'Aphrodite. — Vengeance de la déesse. — Apparition d' Artémis à son lit funèbre. — V Euthanasie d' Hippolyte.

Il faut s'arrêter aussi d&vwfitY Hippolyte Couronné d'Euripide. Sur la scène antique qui nous est connue, c'est là que Famour apparaît pour la première fois. Eschyle et Sophocle Tavaientproscritdeleurs drames, redoutant sa terrible influence sur la vertu des héros ; Euripide osa le montrer dans toute son ardeur. De la passion qu'il alluma dans le cœur de Phèdre, a jailli l'inextinguible flamme qui dévore, depuis des siècles, tous les Ihéâlres du monde. L'avènement

du tyran de la scène date de cette tragédie mémorable. Les paroles brûlantes de Phèdre mortellement éprise du fils de Thésée, sont, au théâtre, les premiers soupirs de Tamour.

La Phèdre d'Euripide n'a qu'une entrée et qu'une scène. Elle ne quitte que pour mourir le lit de repos où elle apparaît, douloureusement étendue, comme sa sœur Ariane, sur son rocher de Naxos. Cette attitude l'exprime tout entière : Phèdre, dans la tragédie grecque, est une malade, ou, pour mieux dire, une ensorcelée. Aphrodite la « possède », dans le sens infernal que la langue chrétienne donnera plus tard à ce mot. Comme Satan dans le corps des démoniaques, la déesse, irritée des vertueux mépris d'Hippolyte, est entrée en elle, pour perdre le contempteur de son culte. Aphrodite le dit elle-même, dans le prologue qui ouvre le drame :

« Lorsque Hippolyte quitta la demeure de Pithée, pour assister à la célébration des Mystères, sur la terre de PandioD, la noble épouse de son père Thésée, Phèdre, le vit et fut éprise d'un violent amour que j^allum ai moi-même dans

son cœur Depuis ce temps, Phèdre gémit, et, frappée des

traits d'Ëros, elle se consume en silence, et aucun de ses serviteurs ne connaît son mal. Hippolyte, le fils de l'Amazone, dit que je suis une déesse malfaisante ; il fuit et méprise les voluptés du lit. C'est Artémis, la sœur d'Apollon, qu'il adore comme la plus grande des divinités. Sans cesse il parcourt avec elle les vertes forêts, orgueilleux de cet honneur, trop insigne pour un mortel. Je n'en suis pas jalouse, car que pourrais-je envier? mais je vais châtier les outrages

qu*il a commis envers moi. Ma vengeance est prôte et sera facile. >

C'est sous cette forme de haut mal, de fléau divin, que l'Amour se manifestait souvent dans le monde antique. Les modernes l'ont enveloppé de décence et de réticence ; ils ont recouvert ses traits physiques de nuances idéales, ils ont allongé ses ailes pour mieux se voiler. Rcgardons-Ie dans sa nudité primitive, tel que les Anciens , plus près que nous de la nature, se le figuraient. C'était un jeune dieu violent et méchant, aveugle, couleur de feu, armé des ailes de l'oiseau de proie, sorti d'un œuf couvé par la Nuit, allaité par une panthère, tyran redoutable des dieux et des hommes. Ses flèches étaient de bois de cyprès, l'arbre des funérailles ; il les trempait dans du plomb fondu, et les lançait au hasard, de la terre au ciel. Ceux qu'atteignait le trait embrasé, tombaient blessés à mort ; leur vie était frappée à la racine et desséchée dans sa source. — « Éros » — s'écrie l'Anacréon authentique — m'a frappé, » comme eût fait un forgeron de sa grande cognée, » et m'a fait prendre un bain dans le torrent glacé. » — « Maintenant je connais Éros, — dit le che- » vrier d'une Idylle de Théocrite — c'est un dieu » accablant. Sans doute il a sucé la mamelle d'une » lionne, et sa mère l'a nourri dans une forêt. Eros

» me brûle jusqu'au fond des os. » Il tombe à terre, à la fin de sa plainle, comme un pâtre frappé d'insolation, qui se couche sur Tberbe, la tête dans ses mains, et attend la mort. — « J*ai mal à la tête, » mais que t'importe? je ne chante plus. Je vais tom- » ber et rester là gisant, et les loups me mangeront, » et ce sera pour toi comme si tu mangeais du miel I » Plus tragique encore est la Symétha du même poète, lorsque, composant ses sortilèges sous la lune, elle raconte à Hécate comment lui vint son amour.

« J'étais à moitié de la route, quand je vis Delphis et

Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur mentoif était plus blond que la fleur d'hélichryse ; leurs poitrines étaient bien plus luisantes que toi-même, ô Lune I car ils quittaient à rinstant le beau travail du gymnase. — Sitôt que je vis Delphis, aussitôt je devins folle; aussitôt mon âme prit feu, misérable I ma beauté commença à fondre, et je ne sais comment je revins à la maison. Une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit, gisante, dix jours et dix nuits. ~ Et mon corps devenait, par moments, de la couleur du thapse ; tous les cheveux me coulaient de la tète, et il ne me restait plus que les os et la peau. »

On dirait que ce n'est pas une passion, mais un empoisonnement qu'elle décrit. Plus tard, lorsque Delphis appelé parait au bord de sa couche, son saisissement ressemble à une attaque de catalepsie.

« Tout entière je devins plus froide que la neige ; du ftront, la sueur me découlait, à l'égal des rosées humides ; je ne pouvais plus parler, pas même autant que, dans le

sommeil, les petits enfants bégaient en vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point pareille, en mon beau corps, à une image de cire. >

Et, plus loin, elle s'écrie comme si elle ressentait une morsure : — « Ah ! ah I odieux Éros ! pourquoi, » te collant à moi comme une sangsue de marais, » as-tu bu tout le sang noir de mon corps ? » Ainsi parlerait une jeune fille slave au vampire féroce qui vient la saigner au cou, la nuit, dans son lit.

La poésie et l'histoire antique retentissent de ces foudroiements de Tamour. Tâtez le pouls de Sapho à travers le rythme brûlant de son ode^ c'est celui d'une fièvre mortelle que les flots seuls éteindront. — Antiochus, dès qu'il a vu Stratonice, se met au lit pour mourir, et ne se relève qu'après l'avoir obtenue. Les poètes de Y Anthologie parlent souvent de baisers « qui enlèvent l'âme jusque des ongles >i. Lucrèce, quand il peint de couleurs si sombres les violences et les ravages du désir, rappelle Thu cydide racontant la peste d'Athènes.

C'est de cette maladie sacrée que la Phèdre d'Euripide est atteinte «jusqu'aux moelles de l'ftme », comme dit sa Nourrice : victime d'Aphrodite^ jouet

de sa puissance, complice involontaire de la haine qu'elle porte au fils de Thésée. Son rôle est passif comme une agonie; il ne se compose que de gémissements terminés par une disparition soudaine et funèbre. — Voyez-la quand elle apparaît toute ployée et toute accablée, écartant d'une main languissante Timportunité de ses voiles :

« Soulevez mon corps, redressez ma tête ; mes membres se brisent aux jointures. Esclaves, soutenez mes mains défaillantes. Que ce voile pèse à ma tête ! détache-le, laisse

flotter mes cheveux sur mes épaules Hélas! hélas I que

ne puis-je, au bord d'une fontaine limpide, boire à longs traits une eau pure! Que ne puis-je, couchée sous les peupliers, me reposer dans une prairie touffue ! »

C'est une fiévreuse qui demande à boire, et qui se retourne, de son lit brûlant, vers une vision d'eaux vives et de frais ombrages. Les images des jeux virils qu'elle y mêle trahissent son amour pour le beau chasseur. Elle ne nomme pas Hippolyte, mais c'est vers lui que ses rêves équestres s'élancent. — « Con- » duisez-moi sur la montagne! Je veux, dans la » forêt de pins, poursuivre les faons tachetés, sur la » piste des chiens carnassiers. Que ne puis-je ap- » procher le javelot thessalien de mes cheveux » blonds, et lancer au loin son dard acéré ! » Pausanias raconte que, de son temps, on montrait en-' core, à ïrézènes, un myrte dont les feuilles étaient toutes criblées : «Et l'on assure — dit-il — que ce

» myrte n'est pas venu ainsi, mais que c'est Phèdre » qui, dans sa rêverie, en perçait les feuilles avec » san aiguille de cheveux. » Cette feuille de myrte lentement transpercée, il semble qu'on la voie entre les mains de Phèdre, et que ses plaintes soient rythmées par Taiguille distraite qu'elle y plonge. A peine sort-elle de sa rêverie morbide : elle n'adresse point une seule parole à Hippolyte, quoiqu'elle se rencontre une fois avec Wi ; l'idée seule d'un aveu fait frissonner sa pudeur. Ce n'est que sur les instances des femmes qui Tentourent, qu'elle laisse tomber son secret dans leur sein, comme le fruit meurtri d'une plante qu'on secoue. Elle n'attend rien, elle n'espère rien, elle a horreur du mal qui la brûle, et la mort lui semble l'unique moyen d'en guérir. C'est contre son gré, et en la trompant, que sa Nourrice révélera à Hippolyte son fatal amour. Elle est partie, disant qu'elle allait chercher un philtre qui éteindrait ses sens enflammés, Phèdre l'a crue et l'a laissée faire. Elle lui a même demandé curieusement : « Si ce philtre était de ceux qu'on buvait, ou si al'on devait s'en oindre le corps. » C'était là, en effet, le remède unique en de pareils cas. Cette sorte d'amour étant une magie, la magie seule pouvait en guérir. Au poison versé par une déesse, il fallait l'antidote que composait une sorcière. U n'est guère de poème amoureux, dans l'antiquité, où Ton

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n'entrevoie quelque vieille fée thessalienne remuant des charmes dans son chaudron démoniaque, à la requête d*un amant. A Rome, Canidie seule pansait les cœurs blessés par Vénus.

Mais la Nourrice a trahi son secret : Phèdre entend la voix d'Hippolyte qui repousse Tentremetteuse, avec des éclats de colère. Il paraît bientôt, farouche, indigné, secouant Timpur message comme une fange dont il va « se purifier dans une eau courante » . La Nourrice lui a fait jurer le silence, et Hippolyte périra plutôt que de violer ce serment ; mais il le rétracte dans le premier transport d'horreur dont il est saisi, et il s'éloigne sans abaisser son regard sur la malheureuse qui gît à ses pieds .

Alors Phèdre se sent perdue : elle est iimocente pourtant, puisqu'elle subissait cet amour néfaste, et qu'elle l'étouffait jusqu'à en mourir. Mais elle croit qu'Hippolyte va l'accuser, elle sera déshonorée devant son époux, et sa honte retombera sur ses deux enfants : son parti est pris^ inspiré par le désespoir. Pour sauver sa renommée, elle se tuera en calomniant Hippolyte : des tablettes liées à sa main le dénonceront à Thésée comme ayant violé le lit conjugal.

Son crime est affreux sans doute, mais , au moment où elle le commet, Phèdre l'expie en se vouant à la mort. Il s'explique aussi par la haine que recè-

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