II
lent ces passions funestes, plus changeantes que des nuées d'orage. Que l'homme adoré résiste ou se lasse, ramante effrénée se change en furie. — Médée, trahie par Jason, égorgera ses enfants et brûlera vive sa rivale. Cette Symélha de Théocrite, que nous avons vue tout à l'heure se pâmer d'amour, médite le meurtre de l'infidèle, s'il tarde encore à lui revenir. Elle apparaît, sous son rayon de lune, le sourcil froncé, la lèvre méchante, fixant sur lui un œil homicide. C'est par un sifflement de vipère que se termine son incantation. — a Maintenant je l'enchan- » terai avec des philtres, et s'il m'oulrage encore, » oui, par les Parques I il frappera à lu porte de » madès, grâce à ces poisons terribles que je garde » dans une corbeille, et que je tiens d'un hôte as- » syrien. ».
La sculpture grecque, si admirable dans les images de la jeunesse héroïque, n'a pas créé de plus noble éphèbe qu'Hippolyte,le beau chasseur, adorateur .d'Arlémis, qui, sans voir jamais son visage, converse avec elle dans l'épaisseur des forêts. La Vierge céleste l'a initié à ses purs mystères ; elle l'a fait à son image, chaste .et libre comme elle;
comme elle aussi invulnérable à l'amour : elle a formé son adolescence dans l'énergique exercice de la chasse et dans l'air salubre des bois. Il vit en une communion sainte avec la Déesse ; il Tadore sur les sommets qui sont ses autels, dans les- sanctuaires des ronds-points touffus et des vallées closes ; il respire son haleine éparse dans les arômes des feuillages.
La légende chrétienne rapporte des histoires de Saints, — saint Eustache et saint Hubert, — grands chasseursdevant le Seigneur, qui, poursuivant un cerf dans l'épaisseur des taillis, le voyaient tout d'un coup s'arrêter sur un haut rocher, tandis qu'un crucifix lumineux se dressait entre ses ramures. Ils tombaient à genoux et ils adoraient. L'Hippolyte d'Euripide rappelle ces veneurs mystiques. C'est aussi dans les bois qu'Artémis se révèle à lui, invisible et pourtant présente, remplissant les feuillages de la fraîcheur de son soufQe, mêlée aux passages du vent dans les branches, aux blancheurs des ramées argentées par l'aube, lançant ses flèches d'or parmi les rayons qui transpercent les verts rameaux des futaies. S'il ne peut voir son visage, il entend sa voix, cctie voix sereine et terrible qui retentit dans la violence des torrents et murmure dans la douceur des feuillées. Artémis est sa protectrice et sa reine ; c'est elle qui a versé dans son âme la pureté dont
elle est l'essence, qui aguerrit et embellit sa jeunesse en la revêtant d'une grâce vigoureuse. Comme les nymphes qui accompagnent sa patronne, Hippolyte a fait vœu de chasteté à l'auguste Vierge, il s'est fiancé à elle dans l'éther et dans l'idéal. La chasse est pour lui ce qu'elle était au moyen âge, pour Gaston Phœbus ; un exercice joyeusement vertueux, qui fortifie le corps et purifie l'âme, en écartant d'elle les désirs oisifs et en la tenant à l'écart de toute corruption. On pense à Hippolyle, lorsqu'on lit dans le Roy Modus, ce vaillant éloge du chasseur :
« Les veneurs en ce monde vivent plus joyeusement que aultres gens. Car quand ils se lèvent au matin, ils voyent la très belle matinée, et le temps cler et serein, escoutent le doulz chant des oizeaux et ramage des rossignols. Et quand le soleil est levé, voyent la belle rosée sur les raincettes et herbettes luisantes au soleil, qui leur donne moult joye au cueur... Et sans blasonner aucunement, en tels exercices on peut fuyr les sept péchez mortels. Or qui fuyt les sept péchés mortels, selon notre foy, il doist être saulvé. Doncques bon veneur aura en ce monde joye, liesse el déduict, et après aura paradis encore. »
C'est de la chasse que THippolyte d'Euripide revient, au début de la tragédie, entouré de ses compagnons armés d'épieux et de javelots, jeunesse florissante dont il est le prince. L'hymne qu'il chante à Aitémis résonne comme une fanfare religieuse ; une mâle candeur le pénètre; il s'en exhale
le parfum des fleurs sauvages qu'il suspend au socle de la statue.
« Salut! ô Artémis, la plus belle des vierges qui habitent rOlympe 1 0 ma souveraine, je l'offre cette couronne, tressée par mes mains, dans une prairie intacte, que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n'ont osé violer, où FabelUe seule voltige au printemps, et que la Pudeur arrose d'une eau pure. Ceux qui ne doivent rien à l'étude* et à qui la nature inspire la sagesse, ont seuls droit d'en cueillir les fleurs; les méchants en sont bannis. Reçois donc, ô chère Déesse, reçois, d'une main pieuse, cette couronne pour tes cheveux d'or. Seul, parmi les mortels, je jouis du privilège de vivre auprès de toi, de m'entretenir avec toi, et, si je ne puis voir ton visage, au moins j'entends ta voix divine. Fais que ma vie finisse comme elle a commencé. »
L'initiation orphique se rapproche ici du mysticisme chrétien. C'est avec cette ferveur ingénue que les paladins celtiques aimaient les fées forestières, et les chasseresses cuirassées d'azur qui poursuivaient la licorne. Pérédur et Parceval pourraient donner l'accolade chevaleresque au fils de Thésée : Artémis parlant à son fidèle, du fond des ombrages, fait songer aux Fo2ar qui ravissaient Jeanne d'Arc sous les chênes de Domrémy.
Voué comme il l'est à ce chaste' culte, Ilippolyte
renie Aphrodite. La communion sublime dont il jouit avec Artémis lui fait mépriser la déesse des molles voluptés. Lorsqu'à son relourde la chasse, il déposait une couronne sur l'aulel de sa protectrice, un vieil esclave l'exhortait à honorer également limage de Cypris; il a rejeté injurieusement ce prudent conseir. — « C'est de loin que je l'adore » — répondaitil au vieillard — « car je suis pur. Parmi les dieux )) comme parmi les hommes, chacun a ceux qu'il )) préfère. Je n'aime pas une déesse, dont le culte a » besoin de la nuit. » — Hippolyte pèche gravement eh prononçant ces paroles, et la main d'Aphrodite est déjà sur lui. Il blasphème en elle la divinité de la vie féconde, la flamme créatrice qui suscite et qui renouvelle tous les êtres ; il méprise le don le plus magnifique que les dieux aient fait aux mortels. Mais celte vertu hautaine qu''il expiera par sa mort, le colore d'une teinte admirable : l'ombre des forêl$s'y mêle à la pourpre des nobles pudeurs.
Cypris s'est vengée ; Poséidon, invoqué par Thésée, a lancé sur son fils le monstre marin. Hippolyte est ramené sur la scène, dans les bras de ses compagnons. Il endure de cruelles souffrances et il va mourir, mais avant d'expirer il a le temps d'absoudre son père et de se voir justifié. Ce n'est pas tout, Artémis vient consoler l'agonie de son chaste amant. Elle lui apparaît
dans sa splendeur immortelle, l'odeur balsamique des bois qu'elle exhale rafraîchit ses plaies et calme sa fièvre. — « 0 souffle divin ! quoiqu'on proie aux » douleurs, Je l'ai senti, et mon corps s'en est trouvé » soulagé. » — Les larmes sont interdites à la déesse, mais il semble qu'on voie ses yeux fixes verser sur lui la paix des étoiles. Ils échangent des paroles de piété, de mélancolie, de tendresse. — « Tu vois, ma sou- » veraine, les maux que je souETre. î) — «Je le vois, » mais tu sais qu'il né m'est pas permis de pleurer. » — « Ton compagnon de chasse, le gardien de tes statues » va mourir. » — « Hélas ! toi qui m'es si chçr, tu » péris !» — Le clair de lune azuré qu'Artémis déploie sur Endymion endormi, n'est pas plus céleste que la sérénité qu'elle répand sur Hippolyte expirant. Elle lui promet des honneurs sacrés, une gloire impérissable, les larmes des vierges coulant sur sa tombe, comme une rosée d'immortalité.
« Dans les siècles à venir, les jeunes vierges, avant leurs noces, couperont leur chevelure en ton honneur, et pleureront longuement sur toi. Elles te chanteront dans leursélégies alternées. Tu seras Téternel sujet de leurs chants plaintifs, et jamais l'amour que te porta Phèdre ne tombera dans Toubli. Mais toi, fils du vieil Egée, prends ton enfant dans tes bras et presse-le contre ton cœur. Ce n'est point ta Tolonté qui Ta perdu : les hommes sont excusables de se laisser tromper parles dieux. Pour toi, Hippolyte, je t'exhorte à ne point haïr ton père, car seule la destinée a tout fait. Adieu, reçois mon dernier saldt. Il ne m'est point permis
de voir les morts, ni de souiller mon regard par de funèbres exhalaisons. Et déjà je te vois approcher du terme fatal. »
Ainsi meurt-il, justifié et réconcilié, le pardon sur les lèvres, en paix avec lui-même et avec les autres, dans le ravissement d'une vision sublime. C'est « la bonne mort », Y Euthanasie souhaitée et glorifiée par les Grecs comme le bien suprême. La poésie antique ne Ta jamais montrée sous des traits plus purs.