V. • Bacchus y conduit Penthée frappé de démence. — Exécu
tion de Penthée déchiré par sa mère et par les Bacchantes. — Retour d'Agave à Thèbes, portant en triomphe la tôte de son fils.
VI. — Puissance de Bacchus. — Terreur quMl inspire. — La mort
de Penthée chantée par Théocrite. — Les Bacchantes d*Euripide jouées dans Thistoire. — La tète de Grassus.
Un autre chef-d'œuvre nous attire dans le théâtre d'Euripide, religieux comme un drame sacerdotal, fantastique comme un opéra moderne, le seul modèle qui nous reste des tragédies Dionisyaques, celles d'Eschyle et de Sophocle ne s'étant point conservées. Les Bacchantes d'Euripide sont, dans la poésie de
la Grèce, ce que le grand Vase Borghèse est dans sa sculpture, le plus beau monument bacchique qui nous soit resté de l'antiquité.
Dans les Bacchantes^ le sujet domine le poète : ce contempteur des fables retourne franchement à la foi païenne, il se rejette à corps perdu dans la religion populaire. Sa raison se noie dans Tamphore dont le breuvage mystique est le sang d'un dieu.
C'est qu'on ne touchait pas impunément à ce dieu terrible. D'abord, en le blasphémant, la tragédie aurait, comme Cham, raillé son père ivre. Elle était sortie de son culte, elle était née sur les chariots de ses fêtes, le dithyrambe aviné avait été sa première voix. Et puis il était dans la nature de Bacchus de troubler et de fasciner les esprits. 11 violentait les sens, il emportait l'imagination. A son approche, les philosophes s'agitent comme des corybantes, et vocifèrent ses cris sacrés. Je les vois tous plus ou moins entraînés, draperies flottantes, ceintures relâchées, dans la ronde orgiaque qui tourbillonne autour de son char.
C'est Bacchus vengeur que célèbre la tragédie d'Euripide. Aucun dieu plus vindicatif: « 0 Porte-lierre, >) toi qui te souviens des injures ! » s'écrie l'Hymne Orphique qui lui est dédié; Ses vengeances ont Ja rage et l'acharnement des ivresses. C'est en luimême, comme dans une amphore capiteuse, que
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Baechus puise la folie furieuse dont il frappe ses ennemis: — Lycurgue, roi de Thrace, s'est déclaré contre lui, il a fait arracher les vignobles de tout le pays : Baechus lance sur lui le vertige. Lycurgue, halluciné, abat d'un coup de hache son fils Dryas qu'il prend pour une vigne ; lui-même, croyant déraciner un cep, se coupe une jambe : le dieu l'achève en le livrant aux dents de ses panthères et aux ongles de ses Ménades. — Les. trois filles de Mynias, Alcithoé, Leucippé et Arsippé, refusent d'accompagner les femmes d'Orchomène aux fêtes Dionisyaques. Ces vierges sages méprisent Baechus et ses vierges folles ; elles restent à leurs métiers et à leurs fuseaux, tandis que la ville retentit des chants de l'orgie sacrée. Le dieu irrité envahit le gynécée sacrilège et le remplit de ses épouvantes. Les quenouilles se chargent de pampres, un dragon s'élance d'une corbeille de laine, une pluie de vin jaillit du plafond. Leucippé, affolée, prend son jeune fils pour un faon, et elle le déchire. Bientôt un vol de chauves-souris s'échappe, avec des cris lugubres, de la maison incendiée : ce sont les trois filles de Mynias métamorphosées par Baechus.
Mais la plus tragique victime de Baechus vengeur
est Penthée, roi de Thèbes, dont les Bacchantes d'Euripide dramatisent si puissamment la légende.
Le Dieu, déguisé sous une forme humaine, est revenu dans Thèbes, sa ville natale, pour la convertir à son culte. Les sœurs de sa mère, Agave, Autonoê, Ino, ont renié sa puissance divine, et il les a déjà frappées de sa possession. Elles errent sur la montagne, en proie au vertige. Penthée, le roi morose dont le nom fatal signifie « Deuil », veut proscrire ses fêtes; Bacchus va faire éclater sur lui sa puissance. Sa famille terrestre, châtiée et terrifiée par ses coups, servira d'exemple à quiconque osera combattre sa divinité. Il amène avec lui, de Lydie, une troupe de Ménades à demi barbares, ses esclaves et ses dévotes, harem effréné qui le suit partout, et il leur ordonne d'assiéger le palais de Penthée d'un chant de défi. Le Chœur éclate d'une syeule voix, et le ronflement des tambours accompagne, comme le roulement d'un orage, ses strophes frénétiques.
cf Quelle joie pour Dionysos, lorsque dans les montagnes, après la course des Thiases, il se laisse tomber sur le sol, couvert de la nébride sacrée, avide de boire le sang du bouc et de dévorer sa chair crue I 11 s'élance dans les montagnes de Phrygie, Bromios, le premier, crie : Evohé ! Evohé ! De la terre coule le lait, coule le vin, coule le nectar des abeilles'; la vapeur de Tencens syrien s'en exhale. Bacchus, cependant, agite la flamme de sa férule, pousse de ses cris la marche furieuse, et jette au vent sa molle chevelure. On Fentend qui crie : « AUons, aUons, Bacchantes! délices du Tmolos
et de ses sources aux sables d*or, chaatez Dionysos, avec vos tambourins sonores ! Evohé, Evohé 1 A la montagne ! à la montagne! à la montagne 1 » Ainsi dit-il, et joyeuse comme le poulain qui suit sa mère emportée, bondit d*un pied léger la Bacchante. »
L'Esprit du dieu souffle déjà sur la ville, elTagite d'une subite ivresse : comme le vin nouveau fait éclater les vieilles outres, il ébranle même la tète des vieillards. Cadmos, l'aïeul terrestre de Bacchus, et l'antique devin Tirésias cèdent à son influence. Tous deux ceignent de lierre leur front chauve, revêtent d'une peau de faon leurs membres caducs, et se mettent en marche vers le Citliéron, appuyés sur le thyrse qu'ils espèrent agiter plus tard. Euripide exprime par leur bouche l'abandon absolu que Bacchus impose, le renoncement à la raison qu'il exige et qu'il obtient de ses sectateurs. Ici plus de rélicence sceptique, ni de réserve secrète ; le poète se soumet à une puissance supérieure, il adore, et ne discute plus. — « Ne raisonnons pas sur les dieux, » dit Tirésias; — aucun discours ne peut prévaloir » contre les traditions que nous avons reçues de nos » pères et qui sont aussi vieilles que le temps ; non, » quand la sagesse la plus subtile y ferait tous ses » eff'orts. » — Plus loin, le Chœur ajoutera : — « Le » dieu hait celui qui ne sait pas tenir sagement sa » pensée loin des voies des esprits ambitieux. Ce que
» le peuple des simples croit et pratique, c'est à quoi » je veux me tenir. »
Cependant Penthée sort de son palais, et proteste, avec un bon sens maussade, contre la folie de son peuple. Il a déjà fait enchaîner, dans la prison publique, les Bacchantes qu'il a pu saisir; bientôt il sévira sur sa mère elle-même et sur ses compagnes. Penlhée en veut surtout au charlatan lydien qui les a séduites, à ce jeune étranger « aux tresses blon- » des, à la chevelure parfumée, aux yeux noirs et bril- » lants de la lumière de Cypris ». — « Si je le tiens » une fois dans ce palais, je Tempécherai bien de » frapper la terre de son thyrse et d'agiter ses che- » veux; car sa tête tombera sous le fer. » — En même temps Penthée fait honte aux vieillards de leur mascarade, et il bafoue aigrement leurs transports séniles. Cadmos et Tirésias le menacent des châtiments du dieu qu'il insulte, refTroi les saisit en écoutant ses blasphèmes. — <c Allons, disent-ils, » prions pour lui, tout emporté qu'il est, et prions » aussi pour la ville, de peur de quelque vengeance » du Dieu. »
Certes, Penthée a en apparence le beau rôle: c'est un buveur d*eau prêchant des gens ivres, un stoïcien prématuré censurant les excès de la bacchanale. Mais au lieu d'essayer de guérir cette épidémie, il la persécute : il veut arrêter un orage, fouetter un tor-
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rent, enchaîner le vent et la flamme. C'est en quoi il mérite le reproche de démence que lui renvoient les vieillards. Il y a des courants immains au travers desquels il est insensé de se mettre : laissez passer leurs débordements. Qui sait quelle fécondité charrient leurs ravages? Qui sait de quel dieu accouchera la montagne retentissante du tumulte des Thyades et des Corybanles ? Ces volcans de licence ou de fanatisme : carnavals et lupercales, hérésies ou sectes bizarres, qui font irruption parfois au milieu d'un peuple, sont les soupapes par lesquelles il se soulage des compressions qui rétouffent. Sans elles, peut-être, le monde éclaterait.
Ce qui choque encore dans Penthée, c'est l'amertume de son bon sens, -et la morale chagrine qu'il y mêle. Il est évidemment de ceux pour qui la règle est un joug, et qui prétendent charger d'entraves la liberté de la vie. — « Ehl mon ami! » dit un Fou de Shakspeare à un puritain de sa sorte, « crois-tu » donc, parce que tu es vertueux, qu'il n'y a plus de » gâteaux dorés ni de vin de Canarie au monde? » — Danle lui-même damne dans son Enfer^ « ceux qui » furent toujours tristes sous cet air doux qu'égayé » le soleil, en portant au-dedans d'eux-mêmes une » aigre fumée. »
Tristi fammo
Ne l'aer dolce che dal sol s'allegra, Portando dentro accidioso fummo.
Aussi est-ce comme un dieu de consolation et de joie que Tirésias défend Bacchus contre les invectives de Penthée. Il célèbre en lui le dispensateur du breuvage qui dissipe la tristesse de l'homme, mêle son suc généreux au sang de ses veines, et répand sur lui la paix du sommeil.
« Ce dieu que tu railles, il a inventé Tart de tirer du raisin une liqueur exquise, et il Fa apportée aux hommes. Elle délivre les malheureux mortels de leur souffrance, et, quand ils sont abreuvés du jus de la vigne, elle leur donne, avec le sommeil, l'oubli des maux de chaque jour. U n'y a guère d'autre remède à leurs peines. »
Une idée miséricordieuse s'attache ainsi, dans Tesprit d'Euripide, à la gloire du dieu dont tout à rheure il chantera la colère. Tirésias pourrait répéter aussi à Pentliée Tinjonclion touchante que la Bible adresse aux rois, dans le livre de la Sagesse : — (( Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le » travail, etlacervoise à ceux qui sont dans l'amer- » tume du cœur. — Les princes ne boiront pas le vin » et la cervoise ; il les laisseront à ceux qui souf- » frent et à ceux qui travaillent dans Tamerlume du » cœur. » — Ailleurs, dans un apologue du Livre des Juges^ la Bible semble faire partager à Dieu même le rafraîchissement et la joie du vin. La vigne répond aux arbres qui lui offrent la royauté: Num quid possum deserere vinum meum quod Isetificat Deum
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et hommes? — « Irai-je donc perdre pour régner sur les arbres mon vin qui réjouit Dieu elles hommes ? » — Un proverbe arabe dit aussi: « Si Dieu mangeait, il mangerait du pain avec des raisins. »
Mais voici qu'on amène Bacchus devant le roi sacrilège; un miracle a précédé sa comparution. Les chaînes des Bacchantes emprisonnées se sont déta* chées d'elles-mêmes, et d'elles-mêmes se sont ouvertes les portes de leur prison. Elles se sont tumultueusement échappées vers les forêts où rôdent leurs compagnes. Le roi procède à l'interrogatoire de Bacchus. — Pour bien se figurer la scène, qu'on se représente le Dieu tel qu'il est peint dans la tragédie, et tel que ses statues le montrent: un bel adolescent, aux traits efféminés, aux hanches arrondies, les cheveux bouclés comme ceux d'une femme, la démarche paresseuse et lasse. Une ironie inquiétante sourit sur ses lèvres légèrement bombées ; ses paupières somnolentes sont à demi closes. Son regard est inexprimable : vague et lascif, voluptueux et mélancolique, iltuminé d'une flamme sombre, il couve des mystères. C'est Téclair que darde la nuée orageuse qui flotte au milieu d'un ciel encore pur.