II
Ne VOUS fiez pas à sa langueur apparente : ce beau garçon, au visage de fille, peut bondir sur vous soudainement, et vous déchirer comme une proie, si la fantaisie lui en vient : et qui sait si cette fantaisie ne va pas le prendre ?
C'est ce dieu de joie et d'effroi que Penthée questionne avec sa morne rigueur, et les réponses de Bacchus rappellent souvent celles des Martyrs chrétiens à leurs juges.
« Les orgies que tu célèbres, quelles sont-elles? » — « 11 » n'est pas permis de les révéler aux profanes... Les Mystères » du dieu se dérobent aux yeux des impies. » — « Puisque » tu prétends avoir vu Baccbus à découvert, quelle figure » avait-il? » — « Celle qu'il a voulue; je n'avais rien à lui » prescrire. »
Jeanne d'Arc répondra comme Bacchus à la même question de ses juges qui lui demanderont quelle figure avait saint Michel? — «Celle qu'il vou- » lait ; ce n'est pas mon affaire. »
Plus Penthée le presse, plus Bacchus se retranche dans la folie sacrée de son culte qui rejette le raisonnement, défie le scandale, et veut qu'on se donne à lui corps et âme. En même temps il se proclame tout à tous, non plus seulement dieu hellénique> mais Pan supérieur planant sur le monde. — « Les Barbares, dit-il, célèbrent ces saints Mystères. » — « La sagesse des Barbares, répond Penthée, est bien infé-
rieure à celle des Grecs. » — Il reprend : a En cela, elle est meilleure. » — Il confesse aussi hautement son caractère de dieu nocturne et caché, consommant ses œuvres dans Tombre. — « Est-ce la nuit w ou le jour que Ton célèbre ces Mystères ?» — « La » nuit, le plus souvent, car il y a quelque chose d'au- » guste dans les ténèbres. x> — Les menaces de Penthée ne lui arrachent que des réponses obliques, à double tranchant ; on croit voir le sourire perfide qui les souligne et qui les aiguise. — a Je te tiendrai dans » les chaînes. » — a Le dieu me délivrera lui-même, » quand je voudrai. » — « Sans doute, quand tu Tin- » voqueras, au milieu des Bacchantes ? x> — » Main- » tenant même : tout ce qu'on me Tait, il le voit, car » il est présent. » -^ « Et où est-il? Il n'est pas » visible à mes yeux. » — « Avec moi, tu ne le vois » pas, parce que tu es un impie. » — Et, à son juge qui lui dit : « Je suis Penthée, fils d'Agave et d'Echion , » il lance ce trait final qui fait sentir déjà la pointe et le froid* du fer : — « Nom sinistre, de mauvais » augure ! »
Penthée ordonne qu'on jette Bacchus dans un cachot ténébreux « près de Técurie aux chevaux ». La troupe de ses Ménades, restée sur la scène, l'excite à la vengeance. Elles l'invoquent et elles l'évoquent ardemment au secours du jeune chef en qui elles ne voient encore que son prêtre.— « Vois-
» lu, ô Dionysos, vois-tu tes prophètes dans la lutte » et dans le péril? Viens, ô dieu souverain ! descends » de rOiympe, brandissant ton thyrse aux reflets » d'or, et réprime Taudace de cet homme sangui- » naire !... » — Alors une voix invisible, d'une douceur solennelle, retentit du fond du palais. Le dieu se révèle à ses élues dans un éclat de miracles : « lo I » entendez, entendez ma voix ! lo ! Bacchantes I lo ! » Bacchantes I » — «Quelle est, quelle est cette voix? » D'où vient ce cri d'Evios qui m'appelle? » — « lo I » lo! c'eslmoi, m'entendez-vous? moi, fils de Sémélé, » fils de Zeus. » Et la terre tremble, les architraves tombent des colonnes, le palais s'embrase, une flamme jaillit du tombeau de Sémélé et monte jusqu'au ciel. Le Chœur tomb'e à terre, foudroyé d'horreur et de joie. — a Prosternez, prosternez, ô » Ménades ! vos corps tremblants. Voici le dieu sou- » verain; il envahitle palais, ilierenverse,iirécrase!)) — Bacchus surgit sur ces ruines, calme et souriant au milieu du cataclysme qu'il a déchaîné, comme un jeune enchanteur parmi les fantômes et les monstres du cercle magique qu'il aurait tracé. Il relève et il rassure, avec une sérénité divine, ses femmes terrifiées : — « Femmes barbares, vous voilà éperdues » d'épouvante et la face contre terre ! Vous avez donc » senti Bacchus, quand il a secoué la maison de » Penthée? Relevez- vous, reprenez courage, calmez
» le tremblement qui agite votre chair. » — Et le Chœur répond» comme un murmure de voix amoureuses : — « 0 lumière vivifiante de nos joies et de 1» nos transports I avec quelle joie je te retrouve, » après la solitude où tu m'as laissée ! x>
Le dieu raconte ses prodiges : Penthée, croyant Tenchalner dans ses étables, n'a garrotté qu'un taureau ; et, tandis qu'il luttait contre Tanimal, haletant et mordant ses lèvres, trempé de sueur et d'écume, Bacchus était assis tranquillement à côté de lui. Ensuite il a formé à son image un fantôme lumineux qui s'est élancé dans la cour, et Penthée, couru à sa poursuite^ transperçait Tair et frappait le vide, croyant Timmoler. — Le dieu nouveau, précurseur des momeries néo-païennes de la décadence, apparaît dans ces fantasmagories prestigieuses. Ce ne sont point là les merveilles classiques qu'opéraient les Olympiens de la belle époque. Sous la draperie divine de Bacchus, on voit passer la baguette de jongleur qu'Àpollonios de Thyane maniera plus tard.
Mais voici bien d'autres miracles. Un bouvier descend, effaré, des pentes du Cithéron, et raconte le spectacle inouï auquel il vient d'assister. Récit extra-
ordinaire et spiendide, où les enchantements du Songe dune Nuit d'Été de Sbakspeare se marient aux fureurs de Torgie antique. Qu'on s'imagine un bas-relief grandiose prenant vie et souffle. Phidias sculptant une féerie en donnerait Tidée.
On voit d'abord les Bacchantes endormies, pêlemèle, sous les chênes. Le mugissement des bœufs les éveille ; le soleil levant les rappelle à la célébration de leurs rites; le dieu, réveillé avec elles, tressaille dans leur sein. Elles se redressent en sursaut, rajustent leurs nébrides, délacent les serpents qui les enroulaient, et les renouent en ceinture autour de leurs flancs. Les unes allaitent des chevreaux et de petits loups ; d'autres frappent de leur torche éteinte la mousse et les rochers d'où jaillissent des ruisseaux de lait et des flots de vin, leurs Ihyrses distillent une rosée de miel. Elles entrent en ronde, et la montagne, suscitée par leurs pieds fougueux, exulte avec elles. Les bergers qui les guettaient les poursuivent; elles fondent sur eux en hurlant; ils fuient, éperdus, devant leurs clameurs. Mais il faut une proie à cette tempête déchaînée : les Bacchantes se rejettent sur les bœufs qui paissent. Elles les étoufi'ent, les déchirent; en un clin d'œii, le troupeau n'est plus qu'une hécatombe éparse et fumante, dont les membres pendent aux arbres sanglants. De jeunes vierges étreignent de monstrueux taureaux,
Pasiphaés meurtrières, et se relèvent bientôt, victorieuses, secouant la peau des bêtes écorchées. Les Yoilà qui s'abattent ensuite sur les bourgades groupées dans la plaine. Un vol de Harpies ne serait pas plus mortel. Elles pillent et ravagent, enlèvent les enfants ; les flèches qu'on leur lance retombent émoussées. Les fardeaux de leur butin, armes et disques, vases et trépieds, restent suspendus en équilibre, sans lien qui les retienne, sur leurs tètes et sur leurs épaules. Enfin les Bacchantes rentrent dans la forêt, assouvies et ivres; elles lavent leurs bras dans les fontaines ; et leurs serpents, aux yeux d'escarboucle, recourbés sur elles en spirales, lèchent les gouttes de sang qui roulent sur leurs joues.
La statuaire antique a créé de merveilleuses Bacchanales; aucune n'égale ce grandiose et sanglant tableau. La grâce y voile répouvante, Textase idéalise le carnage. Il semble qu'on voie prendre corps à cette « Horreur sacrée » que les Anciens adoraient dans Tintérieur des forêts. Bacchus ici s'amalgame avec la Nature : c'est elle qui ramène à la vie sauvage les Bacchantes, qui leur inspire ses énergies effrénées, qui les confond, dans une promiscuité amoureuse, avec les animaux et les plantes. C'est elle qui proclame régalité de ses créatures devant sa puissance, en substituant le louveteau au nourrisson sur le sein égaré des mères. Le vin coule sans doute dans l'orgie ;
mais le ]ait et Peau qui s'y mêlent ne sont pas moins enivrants. L'air libre des cimes, les senteurs de la sève y les baleines des sources, les efDuves de la vie cosmique, voilà les philtres qui transportent et qui affolent les Ménades. La montagne est l'immense trépied sur lequel trépignent ces Pytbies orgiaques.
La colère de Pentbée redouble, au récit du pâtre; mais Bacchus la déjà frappé de démence. Il lui offre de le conduire, déguisé en Bacchante, sur le Cithéron, pour surprendre et châtier l'orgie, et Penthée donne télé basse dans l'offre insidieuse. Bientôt il reparait, grotesquement travesti, escorté par le dieu cruel, qui raille sa victime et souffle, en riant, sur sa raison vacillante. Ses yeux sont atteints de la double vue de Tivresse : il voit deux Thèbes, deux soleils. Celte marche au supplice est une parodie dérisoire. Bacchus s'amuse à faire délirer Penthée, comme un Spartiate à faire danser un Ilote.
« Ne pourrais-je pas enlever la montagne, avecles femmes qui la remplissent, et la charger sur mes épaules ?» — « Tu le pourrais si tu voulais. Tout à Theure tu n'étais pas raisonnable, te voilà maintenant comme il faut. » — « Emporterons-nous des leviers, ou déracinerai-je la montagne de mes mains?» — « Ah! du moins, ne détruis pas l'asile des
nymphes, et les retraites ou le dieu Pan fait résonner sa flûte bucolique. »
Des mots d'une effrayante ironie entrecoupent ce dialogue moqueur ; le fer du thyrse perce sous le lierre qui Fombrage : — « Tu reviendras porté dans » les bras de ta mère. » — « Tu veux donc faire de » moi un voluptueux? » lui dit Penthée. — £t le dieu répond : « Tu verras bientôt les voluptés que je te » réserve^ »
Le Chœur, confident de la vengeance de Bacchus, l'applaudit par un chant féroce. Moitié Muses et moitié Furies, ces femmes lydiennes chantent et vocifèrent tour à tour ; elles passent, avec la mobilité de rivresse, de l'extase, à l'imprécalion. Tout à l'heure, comme d'un frais soupir, elles exhalaient cette strophe mélodieuse :
c( Quand pourrai-je mêler mes pieds blancs aux danses des bacchanales nocturnes, abandonnant mon cou renversé au souffle de l'air, semblable à la biche qui joue, avec délices, dans la prairie verdoyante? »
Maintenant elles sonnent, d'une voix furibonde, la curée de l'ennemi tombé dans le piège :
« Courez, chiens rapides de la Rage ! courez à la montagne où les fiUes de Cadmos tiennent leur assemblée I Aiguillonnez-les contre le furieux qui vient, sous des vêtements de femme, épier les Ménades... Viens, ô Bacchus I et, d'un air riant, enlace le chasseur tombé au milieu de leur troupe !»
Le meurtre qu'elles prédisent est consommé déjà ; un messager vient en apporter le récit. Seconde Bacchanale plus effrayante encore, et dont le pathétique fabuleux n'a jamais été surpassé. — Bacchus a entraîné Penthée dans les bois, en face de la vallée profonde, fermée par de hauts rochers, où campent les Ménades. Pour qu'il puisse mieux voir le spectacle, il a saisi la haute branche d'un pin dressée vers le ciel, et Ta recourbée jusqu'à terre, « arrondie » comme un arc, ou comme le cercle que forme le » mouvement d'une roue rapide. » Puis il s'y est assis avec lui, et l'arbre, en se redressant, les a emportés doucement jusqu'en haut. A peine en Tair, Bacchus disparait, et Penthée reste seul, exposé aux yeux perçants des Bacchantes. Alors une voix retentit : « 0 femmes, je vous amène celui qui se rit » de vous et de mes Mystères : punissez-le ! » Une lumière miraculeuse éclaire le ciel et la terre ; l'air retient son souffle, on n'entend plus ni le cri des animaux, ni le bruit des feuilles. C'est le silence solennel qui précède les exécutions. Les Bacchantes, inquiètes un instant, ont bientôt compris. Elles se ruent, dans une charge furieuse, à travers torrents et rochers, sous l'aiguillon du dieu, à l'assaut de l'arbre; elles le déracinent, elles l'arrachent: Penthée tombe à terre, avec de grands cris. C'est en vain qu'écartant de son front la mitre qui le déguise.
il veut se faire retonnaitre de sa mère, qui, d'un bond, s'est jelée sur lui. — « C'est moi, ma mère! » Penthée, ton fils, celui que tu as fait naitre dans la y> maison d'Ëchion. Aie pitié de moi, ma mère, et, » quels que soient mes torts, ne tue point ton en- » faut! » La vieille, possédée deBacchus, écumante, les yeux convulsés, croit entendre le rugissement d'un lionceau. Le pied crispé sur les flancs de son fils, elle tire son bras gauche à deux mains, et l'arrache comme on casse une branche. Ino, de son côté^ emporte le bras droit; les autres se pressent à leur suite ; la meute grouillante de Bacchus dépèce le tronc démembré.
L'une emporte un bras, Tautre un pied avec sa sandale, des entrailles à découvert; toutes, les mains sanglantes, arrachent d'affreux lambeaux qu'elles jettent çà et là. Le corps entier est dispersé ; les rochers, les branches en portent les débris : qui pourrait les rassembler? La tête est restée entre les maijis de sa mère qui l'a attachée au haut de son thyrse, la croyant celle d'un lion tué dans la montagne. Elle a laissé ses sœurs parmi les Ménades, et se promène, seule, sur le Gythéron, fîère de sa conquête. Elle vient la montrerdans ces murailles, invoquant à grands cris Bacchus, son comps^non de chasse et de proie.
Elle arrive, en eflfet, la mère misérable, haletante des secousses du dieu qui la tient encore, portant en triomphe son affreux trophée. Elle appelle, à grands cris, le fils dont la tête tranchée ballotte sur son thyrse. — « Où est mon fils Penthée ? Qu'il applique
» des échelles au devant du palais, et qu'il clouft » aux lambris la tête de ce lion que j'ai prise ! >» Cadmos arrive, rapportant les membres de Penthée, glanés, par ses esclaves, sur le Cithéron. Les yeux de la mère s'ouvrent à sa voix ; l'esprit de Bacchus la quitte pour achever sa vengeance ; l'horrible illusion se dissipe. Cette tête bestiale qu'elle croit voir reprend par degrés les traits de son fils. Alors les cris de joie font place aux sanglots du deuil et du désespoir.
Si prompt ailleurs à dénigrer TOlympe, Euripide se garde de blâmer cette vengeance atroce. Tout est permis à Bacchus : on en a peur comme d'un fou, on le vénère comme un thaumaturge. Comme sur la tète du Dragon de l'Apocalypse, sur son front est écrit : Mystère. Il est jeune et plein d'avenir, délicieux et inexorable ; il a la volupté d'Adonis, Tambiguité du Sphinx, la cruauté de Moloch. L'esclave voit en lui le libérateur qui aboUt le travail, et le convie à une paresse étemelle. — Isodétès « le Partageur » est un de ses surnoms populaires. — Le tyran ceint sa tiare, et s'entoure de s6d pompes serviles. Déjà les hommes viennent à lui, en
longues foules, attirés par son sourire indécis qui promet à chacun son rêve. Encore un siècle ou deux, et il sera le Deus Magnm Pantheus, le Dieu occulte et sans nom, en qui le polythéisme viendra s'engloutir.
Longtemps après Euripide, Théocrite raconte la mort de Penthée, et cette fois ce n'est plus avec un respect prudent, c'est avec une dévotion fanatique qu'il acclame le meurtre sacré. Évidemment, Bacchus est maître, il tyrannise et il terrorise : tout doit plier et se prosterner devant lui.
Et Agave, la mère de Penthée, ayant décapité son fils, mugit comme une lionne qui a mis bas. Ino, lui mettant le pied sur le ventre, arracha Tépaule et Tomoplate ; Autonoë fît de même, et les deux autres femmes se partagèrent ce qui restait de chair ; et toutes revinrent à Thèbes, rouges de sang, rapportant de la montagne des lambeaux humains, mais non plus Penthée. — Peu m'importe, et que nuln*ose blâmer Dionysos, môme si la victime eût été âgée de neuf ou dix ans, et eût subi un supplice encore plus affreux. Pour moi, je veux être pieux et plaire à ceux qui sont pieux. La félicité appartient aux enfants des hommes pieux et non à ceux des impies... Heureuses les filles de Gadmos, elles qui, excitées par Dionysos, ont accompli cette action qui ne peut être blâmée. Car nul ne peut juger les actes des dieux.
La tragédie d'Euripide eut une étrange aventure : elle fut jouée non plus en fiction, mais dans une réalité toute sanglante, sur une des scènes de l'histoire.
On se rappelle le récit de Plutarque : — Artabaze, roi d'Arménie, fêtait dans un grand banquet Hyrodès, le roi des Parthes, son hôte, alors en guerre avec les Romains. Les tables venaient d'être enlevées ; un acteur grec, Jason, de Tralles, chantait le rôle d'Agave, aux applaudissements de la cour barbare. La porte s'ouvre, un soldat se présente à l'entrée de la salle, et, après s'être prosterné, il jette aux pieds d'Hyrodès la tête de Crassus. Les Parthes poussent des cris d'allégresse. Jason jette à un coryphée le masque de Penthée, ramasse par les cheveux la tête de Crassus, et répète, en la plantant sur son Ihyrse, les vers de son rôle : « Nous appor- » tons des montagnes ce lionceau qui vient d'être tué. » Nous allons au palais, applaudissez à notre chasse ! » Comme il reprenait son dialogue avec le Chœur : €c Qui l'a tué ?» — c C'est à moi qu'en revient l'honneur, » Promaxathrès, un des convives, s'élance de son siège, arrache au comédien la tête du Romain et s'écrie : « C'est à moi de chanter la strophe plutôt qu'à lui ! » Promaxathrès était l'homme qui avait égorgé Crassus.
Quoi de plus terrible que ce coup de théâtre frappé par l'Histoire montant sur la scène ! La catastrophe fait irruption dans la fable, la tragédie ruisselle d'un sang véritable. Son Masque immobile, aux larmes contrefaites, aux pâleurs peintes, contemple.
avec stupeur, la tête fraîchement coupée, qui lui en renoontre, et qui lui apprend, par ses yeux hagards, par sa bouche livide, par sa plaie qui saigne, ce que c'est que la douleur et ce que c'est que la mort.
Nous nous sommes arrêtés devant les chefs-d'œuvre : mais que de beautés éclatantes, que de morceaux pathétiques y que de types touchants et superbes le théâtre d'Euripide renferme et révèle encore ! Les études, les imitations, les recherches qu'on y a faites depuis tant de siècles n'ont pu l'épuiser. Il ressemble à ces ruines antiques dont les fouilles ont déjà rempli des musées, et d'où sortent encore des bronzes héroïques, des marbres divins.
Une idylle religieuse d'une grâce enchanteresse se détache de sa médiocre tragédie d'/on, l'enfant de chœur d'Apollon, exposé dans une grotte, recueilli dans son sanctuaire et reconnu ensuite pour son fils. Ion apparaît, au prologue, dans la fraîcheur matinale, au seuil du temple de Delphes rayonnant de la lumière du dieu qui se lève. On le voit d'abord chasser, à coups de flèches, les oiseaux qui tournoient autour des offrandes; il leur lance, en même temps, des menaces riantes comme celles qu'on fe- . rait à des enfants importuns.
« Mais quoi ! Toici déjà les oiseaux du Parnasse qui délaissent leurs nids ! Oiseaux, je vous le défends; ne tous posez point sur ces voûtes, n'entrez point dans ce sanctuaire d'or 1 Mon arc ya f atteindre, héraut de Jupiter, dont les autres fuient le bec recourbé I Voici un cygne qui vogue, comme en ramant, vers l'autel. Porte ailleurs tes pieds de pourpre; ta lyre, émule de celle d'Apollon, ne te déroberait point à mes traits. Fuis, te dis-je, regagne à tire-d'aile les marais de Délos, ou bien ton sang étouffera tes chants harmonieux. Ah! quel est cet autre oiseau qui s'approche? Que veut-Il? Construire, sous la corniche, un nid de chaume pour ses petits? Tremble au frémissement de cet arc I N'entends-tu pas? Va-t'en sur les bords de l'Alphée, ou dans les bosquets de Gorinthe, nourrir ta couvée, et ne profane plus les offrandes et la demeure de Phœbus. — Je ne voudrais pas vous donner la mort, oiseaux, qui nous apportez les paroles et les augures des dieux. Mais il faut bien que je m'acquitte envers Phœbus des soins que je lui dois, que je serve qui me nourrit. »
On croirait entendre un jeune Brame veillant, dans une forêt de l'Inde, sur l'autel de gazon où il a déposé les gâteaux sacrés.
De cet office d'archer qui le rapproche d'Apollon, Ion passe à des soins plus humbles ; il prend un balai pour nettoyer les dalles du portique. La tragédie grecque ne dédaigne pas ces naïvetés familières; elle ne croit point s'abaisser en touchant aux choses domestiques. Ce balai du jeune prêtre serait digne d'ailleurs de purifier le parvis de l'Olympe, il est fait de branches de laurier. La plante aimée du Dieu qui enveloppa Daphné transformée, met sa maison en ordre, comme une maîtresse devenue servante.