‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 39 sur 86 · II · texte numérisé non relu

II

La Comédie grecque nait^ comme la Tragédie qui se sépara bientôt d'elle, au milieu des ivresses et des licences de l'automne, dans les Dionysiaque^; champêtres où le peuple fêtait le vin récolté. Le jus des grappes écrasées est son premier masque, le chant (les vignerons est son premier chœur. Une sorte de rut sacré s'emparait alors des campagnes. Bacchus était dans Fair, gonflé d'abondance, soufflant l'allégresse : Éole orgiaque, il crevait ses outres, d'où le vin jaillissait comme un vent de joie. On imitait par des danses grossières le trépignement des vendangeurs foulant les raisins dans la cuve, on se ceignait les reins d'une peau de chevreuil, on s'attachait au visage barbouillé de lie des barbes de feuilles. L'arabesque immense et bizarre de Pans, de Corybantes, de Satyres, de Nymphes, de Ménades, qui se ramifiait à Bacchus, comme la végétation des pampres flottants se rattache au cep, prenait le souffle et la vie d'une mascarade enthousiaste. La Bacchanale courait par les champs et par les villages, au mugissement des conques, au bruit des cymbales. En tête marchait le Dieu représenté par un de ses prêtres, armé des cornes de taureau qui figuraient sa force indomptable, le thyrse au poing et le lierre au front. Autour de lui les Ityphalles agitaient, au bout d'un bâton, l'emblème monstrueux de sa puissance créatrice ; leurs danses saccadées imitaient les chaa -

cellements de Tivresse. Le cortège tournait autour d'un autel ; un bouc immolé rassasiait le dieu.

Alors> l'office terminé, le vertige sacré se changeait en raillerie populaire, le tonnerre du rire lançait des éclairs. Du haut de leur chariot, les Bacchants apostrophaient la foule attroupée. Une mêlée joyeuse d'invectives et de lazzi les mettait aux prises. C'était un charivari effréné, au milieu duquel, comme dans la bataille homérique, des combats singuhers se détachaient en relief sur le tumulte unanime. Les masques interpellaient les visages, les coups de gueule se croisaient comme des coups de lances, les brocards emportaient la pièce, le rire mordait jusqu'au sang. Nulle mesure, aucune retenue : l'esprit, déchaîné par le vin, bondissait impudique et nu ; l'obscénité se retroussait sans vergogne. Le bâton phallique battait la mesure de l'orgie, les clameurs de VEvohé lui donnaient le ton. Chacun criait son rêve, gesticulait son désir, lâchait son cynisme, mettait en liberté ses pensées secrètes. Bacchus était là, planant sur la fête et lui soufflant la licence. Il excitait les audaces et déliait les langues ; il lançait les âmes, captivées, tout le reste de l'année, par la raison et par Thabitude, dans la folie sans limites. Celait lui plaire que de délirer, c'était l'adorer que d'extravaguer. Les autres dieux gouvernaient et contenaient toute la vie de l'honune : Zeus le pliait au respect des lois éter-

nelles, Pallas purifiait son intelligence , Apollon raccordait au son de sa lyre, Hermès l'asservissait au commerce et le disciplinait aux jeux du gymnase ; les Grandes Déesses le courbaient sous le joug de ragriculture. Bacchus n'avait que quelques jours dans ce cycle de devoirs et de fonctions enchaînées, mais ces jours, il les lui fallait tout entiers. Gomme dans un ergastule rempli d'esclaves à la tâche, il entrait, la coupe en main, dans le monde obscur d'instincts comprimés, d'appétits inassouvis, d'ardeurs étouffées, que recèle la nature humaine : il enivrait tout cela et le poussait au dehors. L'homme, touché de son thyrse, échappait aux contraintes de l'état social : il redevenait Tètre physique, moitié bestial et moitié divin, des créations primitives ; les cornes du Satyre poussaient à son front.

Cependant les huées de l'orgie comique s'éclaircissent bientôt par degrés ; des groupes de dialogue se forment au milieu de la cohue injurieuse. La scène se détache de la multitude et se concentre sur les chariots liturgiques ; un demi- silence se fait autour d'elle. Aguerri par l'exercice de sa verve, aiguisé par la gaieté qu'il excite, le farceur agreste met un peu d'art dans sa turbulence ; à travers l'extravagance du bacchont, Thistrion s'ébauche. 11 n'imite plus seulement les Satyres dansants, comme l'Atphésibée de Yirgile ; il ne jette plus au hasard ses poignées de

moqueries et de quolibets ; c'est un vice spécial, un ridicule distinct que vise son doigt tendu et que frappe sa langue acérée. LHmprovisation prend la cadence et le frein du rythme ; elle s'agite dans un cercle ondoyant encore, et que rompent, à chaque instant, les poussées de la brutalité populaire, mais que referment aussi des rubriques et des répliques convenues. De la charrette nomade qui la cahotait à travers les champs, la scène saute sur une table tapissée de branches. Elle a trouvé un point fixe et un habitacle; ce n'est point encore la maison, c'est déjà la tente. Comme Thespis pour la tragédie, des poètes surviennent, qui tirent la comédie de son bloc et la façonnent lourdement. Une vague ébauche de composition se dessine, pareille à un bas-relief archaïque. Des types grossiers d'esclaves voleurs, d'athlètes fanfarons, de parasites faméliques commencent à s'y profiler. Le chant n'étouffe plus la parole, l'hymne laisse siffler l'ironie. Gomme une paysanne goguenarde égayant de ses saillies rustiques une foire urbaine, la Comédie entre dans les villes, pendant les fêtes de Bacchus. Elle s'y dégrossit et s'y forme ; son scénario s'agrandit, des légendes mythologiques s'y déroulent; des épisodes s'en détachent. Phormis à Mégare, Epicharme en Sicile la sèvrent de l'excès du vin ; ils la débarbouillent de son écume, sinon de sa lie. Elle chancelle encore, mais elle marche.

Arrivée à Athènes, la Ménade se transforme en Muse.

Dès qu'elle parait dans Athènes, la vocation de la Comédie grecque se déclare ; elle s'empare de la satire politique : c'est Tinstinct d'Achille enfant se jetant sur l'épée qu'il voit pour la première fois. Elle devient un pamphlet vivant, armé du dard de l'abeille attique. Elle livre aux risées et aux mépris populaires le stratège ignare, le démagogue impudent, le sophiste corrupteur, le sycophante hypocrite. Elle attaque la guerre votée, bafoue la loi projetée, renverse la renommée érigée ; ses grelots sonnent l'ostracisme. Le théâtre, inspiré par elle, attire les passions et les soupçons, les jalousies et les haines, les gaietés et les colères, qui grondent au Pnyx ou dans l'Agora, et il leur renvoie cette effervescence en éclairs. Ses poètes se font les exécuteurs des hautes-œuvres de la démocratie athénienne, quelquefois aussi s'instituent ses juges. Le peuple se voit traduit et pilorié sur la scène, et il rit de son effigie flagellée par un fouet railleur. Ne demandez pas à cette comédie des caractères étudiés, ni des réflexions générales : elle vit au jour le jour, comme une chasseresse, et ne se nourrit que de proies. L'humanité pour elle se cou-

centre dans la Cité, le temps dans le présent, Tidée dans un adversaire, le mal et Tinfamie dans le parti qu'elle combat. Sa poétique est une polémique, son but est une cible qu'elle crible de traits. Son art, hâtif et superbe, ne consiste qu'à ciseler des flèches, qu'à décorer et graver des armes. Mais ces armes redoutables semblent commandées par Cypris au marteau magique d'Hœphestos ; ces flèches perçantes sont dignes de sonner dans le carquois d'or d'Apollon.

Cependant, alors même que la Comédie grecque prend entre les mains des poètes les formes de l'art, elle garde Tallure violente et les transports démoniaques d'une orgie sacrée. Bacchus ne cesse pas de la posséder, il préside toujours à ses fêtes : son prêtre est là qui le représente, assis à la place dlionneur, sur un fauteuil de marbre magiiiriquement sculpté, qu'on a récemment découvert. Les spectateurs arrivent au théâtre, avinés des banquets nocturnes ; les acteurs ont bu largement, pour mieux s'inspirer de l'esprit du dieu ; on verse à flots des rasades aux Chœurs qui entrent et qui sortent ; une vapeur d'ivresse flotte sur la scène et sur l'auditoire. Il faut que le poète soit ivre comme la foule ou qu'il le paraisse, que son esi^rit sente le \in, que sa gaieté se débraille,que sa verve bondisse de la bouiïonnerie au lyrisme, avec des sauts de bacchante : sans quoi

mille voix méprisantes lui crieront le dicton célèbre : « Qu'y a-t-il là pour Bacchus? »

La scène rehaussée sur laquelle la Comédie monte, à Athènes, n'entrave, du reste, en rien sa licence native. Tout au contraire, l'outrance est sa règle, l'exagération est sa loi : elle est dressée pour la folie, comme le banquet pour l'ivresse. Ses personnages sont toujours des Masques, encore grossis par l'optique d^un théâtre immense. Ces masques emboîtent comme des casques les têtes des acteurs : leur rictus béant, leur laideur tranchée, leui's grimaces et leurs difformités taillées en ronde-bosse, suppri^ment toute gradation et toute nuance. Le caractère moyen, l'observation ressemblante, la physionomie vraisemblable, disparaissent sous celte caricature sculpturale. Elle ne peut faire ressortir que les traits saillants, et, pour ainsi dire, l'ossature d'un ridicule ou d'un vice. Chaque type, porté à son hyperbole, reste immobile, de la première à la dernière scène ; le masque est son enseigne grotesque et criarde. — Pour n'en citer qu'un exemple, celui du Parasite avait un nez recourbé comme celui d'un oi:^eau de proie.

Les comédiens modelaient leurs corps d'après ces têtes colossales. Ils montaient sur des chaussures hautes comme des socles, bombaient leurs poitrines, étoffaient leur ventre, élargissaient leurs épaules à

l'aide de postiches. Leur voix était à Tunisson de ces énormités fantastiques : des lames de métal garnissant la bouche renflaient comme une fanfare ou l'aiguisaient comme un cri. Il fallait ces gosiers de bronze pour dominer un peuple qui faisait, au théâtre, le bruit d'une tempête. Chaque histrion grec, comme Démosthènes, haranguait la mer. Imaginez les mannequins gargantuesques des Kermesses flamandes, prenant vie et souffle, boufi'onnant et vociférant du haut d'un tréteau, vous aurez le tableau de la Comédie athénienne au quatrième siècle.

Aucune intrigue suivie, aucune composition régulière, n'étaient possibles avec cette m ichination fabuleuse ; la réalité était fermée au poète. En revan- -che, la fantaisie lui restait ouverte, illimitée, infinie, sans frontière et sans horizon. Il s'y jetait à corps perdu, libre d'incarner ses haines, de travestir ses rancunes, de métamorphoser ses idées sous toutes les formes de la parodie et du songe. Il ressemblait à un enchanteur qui n'aurait que le pouvoir d'évoquer des monstres.

Aristophane arrive, et de cet art indigeste, abrupt, oscillant, mouillé du vin de la Bacchanale^ comme la terre naissante de l'eau du déluge, il tire d'incomparables chefs-d'œuvre. Il n'ordonne point ce chaos, mais son souffle lui imprime des formes mouvantes,

d*une souplesse et d'une poésie merveilleuses. Il fait de la magie avec le désordre , de rharmooie avec le vacarme, de la grâce avec le cynisme, de la sagesse avec la démence. Une joie immense rayonne sur son œuvre; ses Masques grimaçants versent la fraîcheur, comme ceux des fontaines. Grâce à Aristophane, od a eutendu une fois, sur la terre, le rire inextinguible des Dieux.

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