‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 41 sur 86 · II · texte numérisé non relu

II

gogues, déchirant sous les dents du rire les sophismes et les utopies. Ce serait diminuer Aristophane que d'en faire un pédagogue politique, uniquement soucieux de corriger et d'endoctriner, qui travestit son bon sens en folie dans un but tout moral et tout didactique, comme le fabuliste déguise en animaux ses préceptes. Son esprit plane au-dessus des misères locales qu'il raille sur la scène ; il s'en donne la parodie à lui-même, comme un dieu qui rirait d'en haut de l'insanité des mortels. Mais on le rabaisserait davantage encore si l'on ne voyait en lui qu*un bouffon populaire, esclave de Bacchus, et versant, au théâtre, l'hilarité à la plèbe, comme il lui servirait du vin dans un cabaret. Si son génie soufOe où il veut, le patriotisme le porte, et la clairvoyance le dirige. Il attaque d'instinct le faux et le mal, il a le flair des idées morbides et des doctrines pernicieuses qui corrompent Athènes ; son goût acéré lui dénonce le mensonge et la perdition. Il voit et il juge les choses de son temps, avec le regard lucide d'un fils de Pallas « aux yeux clairs » .

Les hommes se mesurent à leur idéal : Aristophane a le sien qui est héroïque. C'est TAthènes des guerres Médiques, haute et pure comme sa Déesse, et, comme elle, armée de la lance. C'est l'âge des grandes et des fortes mœurs, de l'Hellade ralliée dans une fraternité militante. A travers les extra-

vagances de ses comédies, cet idéal évoqué reparaît toujours en visions sublimes. De temps en temps, le rire cesse, le ton s'élève, et les vers grandissent, les mascarades s'écartent; et, par de soudaines perspectives, on entrevoit des champs glorieux, des victoires qui volent, une palme à la main, Marathon et Platée, Mycale et Salamine, la poignée de Spartiates serrés aux Thermopyles, comme un groupe taillé dans le roc, qui soutient sans fléchir l'assaut de l'Asie ; et l'immense flotte de Xerxès submergée, au chant du Péan sacré. — Dans une scène des Guêpes, les vieux juges mercenaires, raillés par le poète, se ressouviennent tout d'un coup qu'ils ont été les guerriers de Miltiade et de Thémistocle. Leur ridicule s'efface, leur dard grotesque redevient une lance invincible ; redressés, comme si le clairon des grandes guerres sonnait leur réveil, ils entonnent ce morceau superbe :

« Si quelqu'un de vous, ô spectateurs, regardant comme je suis faite, s'étonne de me voir amincie par le milieu, et se demande que veut cet aiguillon, je l'en instruirai, fût-il tout à fait ignare. Nous qui portons par derrière cette trompe aiguë j nous sommes les seuls Âttiques, les vrais nobles et les indigènes du pays. C'est nous qui, les armes à la main, avons sauvé la patrie lorsque le Barbare vint incendier le pays et enfumer la cité, dans le désir furieux de ravir nos ruches. Aussitôt nous courûmes, avec la pique et le bouclier, pour le combattre, ivres du vin âpre de la colère, debout, homme contre homme, et de rage nous

mordant les lèvres. Une nuée de traits éclipsait le jour et cachait le ciel. Et cependant, grâce aux Dieux, nous eûmes tout chassé vers le soir. Avant le combat, une chouette avait volé sur nos têtes. Puis nous les poursuivîmes, les perçant comme des thons jetés dans les filets. Ils fuyaient, piqués de nos dards, aux joues et aux fronts ; de sorte que chez les Barbares rien ne passe pour plus redoutable que la guêpe attique. — Oh 1 alors, j'étais terrible, je ne craignais rien, j'allais sur mes trirèmes détruire Tennemi. On ne se souciait guère alors d'arrondir des phrases, on ne songeait pas à calomnier ; mais c'est à qui serait le plus brave rameur. Aussi avons-nous pris bien des villes aux Mèdes, et c'est à nous qu'Athènes doit ces tributs que volent les jeunes d'aujourd'hui. »

Ces grognards de Marathon et de Salamine reparaissent dans les Acharniens^ et c'est avec des accents pathétiques que le poète montre leur vieillesse trébuchant aux pièges de la chicane athénienne, livrée aux morsures des rhéteurs et des avocats. A ce moment, le grand moqueur s'attendrit, et Ton croit voir de grosses larmes rouler sur les joues enluminées de son masque :

« Nous les'vieillards, nous les anciens, nous accusons cette ville. Tant de combats sur mer nous méritaient bien d*ètre nourris par elle, au déclin de notre vie. Loin de là, nous sommes maltraités, impliqués dans des procès, jetés aux railleries de jeunes orateurs, sourds que nous sommes, et trop faibles pour remplir une flûte de notre souffle usé par l'âge. Poseïdon devrait nous protéger, et nous n'avons d'autre soutien qu'un bâton. Debout devant la pierre du tribunal, bégayant d'une voix sénile, nous ne voyons que l'ombre de la justice, tandis que l'accusateur, qui veut se

concilier les jeunes gens, nous accable de sa dialectique. Il nous traîne devant le juge, nous presse de questions, nous tend des pièges de paroles : son attaque trouble, renverse, met en pièces le pauvre. Tithon qui, accablé par l'âge, reste bouche close, condamné à payer l'amende. Il pleure, il sanglote et il dit à ses amis : « Ce qui devrait » payer mon cercueil, l'amende me le prend. » — N'est-ce pas une infamie ? Quoi ! la clepsydre tue le vieillard blanchi, qui, dans l'ardente mêlée, s'est tant de fois couvert d'une glorieuse sueur, dont le courage a sauvé la patrie à Marathon I Nous poursuivions dans les champs de Marathon, tandis que maintenant des misérables nous poursuivent à outrance et nous accablent... J'ai pleuré de pitié quand j'ai vu maltraiter par un archer ce vieillard, qui, par Déméter ! quand il était le jeune, le vrai Thucydide, ne se serait pas laissé insulter par la Déesse elle-même. Alors il eût terrassé dix Evathlos, il eût terrifié par ses cris trois mille archers ; il eût percé de ses flèches toute la lignée de son ennemi. Ah I si vous ne voulez pas laisser en paix les vieillards, décidez qu'on appareillera les plaideurs. Ainsi le vieillard n'aura en face de lui qu'un vieil avocat édenté ; le jeune homme luttera contre les bavards et les infâmes. Qu'à l'avenir, devant les tribunaux, le vieux ne puisse être assigné que par le vieux, le jeune par le jeune. »

Cet âge d'or de Tancienne Athènes est le regret constant d'Aristophane, son mirage intérieur, sa nostalgie civique. Il voudrait ramener ce printemps sacré, il en radote divinement ; les paroles de miel de l'antique Nestor coulent de ses lèvres, quand il rappelle sa pudeur simple et sa rudesse ingénue. Le plus pur morceau de son œuvre est le tableau qu'il a tracé, dans les Nuées, de la jeunesse grecque du vieux temps allant à l'école. On croit voir les éphè-

bes de Phidias, les Athlètes et les Discoboles adolescents des musées, ranimés sous un souffle chaste, et descendant en cadence de leurs piédestaux et de leurs métopes.

« En ce temps-là, les* jeunes gens d'un même quartier, lorsqu'ils allaient chez le maître de cithare, marchaient ensemble dans les rues, pieds nus et en bon ordre, quand môme la neige serait tombée comme la farine d'un tamis. Là, ils s'asseyaient, les jambes écartées, et on leur apprenait à chanter l'hymne : Pallas terrible, qui ravages les cités, ou : Un cri qui perce au loin, et ils tendaient leurs voix, avec l'âpre harmonie transmise par leurs pères. Si quelqu'un faisait le bouffon ou chantait avec des inflexions moUes, on le chargeait de coups, comme ennemi des Muses..... Jamais un enfant, dans la palestre, n'était frotté d'huile au-dessous du nombril ; le reste de leur corps conservait ainsi, comme une pêche veloutée, son frais duvet et sa fleur... A table, ils n'auraient pas osé prendre, avant de plus âgés qu'eux, une rave, un grain d'anis, une feuille de persil, ni manger des poissons, des grives ou se croiser les jambes. »

Si le jeune homme auquel il s'adresse imite leur exemple, le poète lui promet une âme saine dans un corps parfait, et il lui ouvre, comme en rêve, ce jardin antique, vrai paradis du jeune Grec :

« Tu vivras beau et florissant dans les palestres, et tu n'iras pas sur la place publique ergoter et bavarder, comme on le fait aujourd'hui. Mais tu descendras, à l'Académie, te promener, à l'ombrage des oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleurs sur la tête, avec un sage ami de ton âge, respirant les bonnes odeurs du smilax et du peuplier bour-

geonnant, jouissant du beau printemps, lorsque T ormeau murmure auprès du platane. »

Il n'y a rien de plus chaste et de plus riant dans aucune poésie antique. C'est un bas-relief qu'effleure la lumière, et que des rameaux printaniers caressent de leurs ombres. La Grèce, dans cette sobre idylle, a donné son idéal de joie pure et sa fleur humaine.

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