CHAPITRE III
LES ACHi^RNIENS. — LA PAIX.
I. — Aristophane combat, par les Âchamiem, la gaerre faneste du Péloponèse. — La Paix en fioles. — Dicéopolis. — Marché franc ouvert dans son domaine neutre. — Contrastes parallèles des calamités de la guerre et des délices de la paix. — Dicéopolis à table et Lamachos à l'ambulance.
H. — Moralité des Achamiens,
lU. — La Paix, — Matérialité des symboles et des allégories du poète. — La Guerre et son mortier. — La Paix tirée du puits. — Idylle finale. — Gaietés champêtres. — Poésie intermittente d'Aristophane. — Le Satyre.
Voyons maintenant Aristophane à l'œuvre de ses haines et de ses idées, admirablement habile et sagace sous son délire apparent, se mouvant, avec une agilité merveilleuse^ dans un plan tracé dont les lignes flottantes échappent au regard ; poursuivant une tactique constante, tandis qu'on peut croire qu'il bat la campagne; ne perdant pas un seul des traits qu'il semble jeter aux vents ou lancer aux nues.
Et d'abord/il est l'adversaire acharné de la guerre
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du Péloponèse. Il n'y voit pas seulement la Grèce déchirée de ses propres mains et Téventualité des défaites, mais encore un foyer de révolutions intestinesy la ruine des patrimoines, la perturbation des fortunes, les vieilles lois s'écroulant au contre-coup des revers, les démagogues profitant de Torage des esprits et du désordre des choses pour escalader le pouvoir; la victoire même périlleuse, et Athènes menacée de la tyrannie du vainqueur. Trois de ses comédies attaquent la guerre, par le spectacle des félicités de la paix opposées à ses catastrophes, par rironie emboîtant le pas de la fausse gloire, par la revendication hardie et railleuse de la maison contre la tente, de Tappétit contre la famine, du vin versé contre le sang répandu. Au-dessus des lances qui s'entre-choquent, il arbore le phallus bachique et le thyrse exubérant des vendanges. De même qu'Homère dresse au haut du ciel, dans les nues, sur la plaine poudreuse où les Grecs et les Troyens s'exterminent, le banquet éclatant des dieux, Aristophane montre au peuple d'Athènes, que la guerre affame, la vision des tables chargées et des amphores pleines de la paix.
Dans les Acharniens, Dicéopolis, dont le nom signifie « Bonne Politique » , a vainement plaidé au Pnyx la cause de la paix. C'est en vain qu'il a
démasqué la fausse ambassade persane, qui vient mystifier le Sénat, avec un train de carnaval et un Satrape qui parle d'avance le jargon des Mamamouchis de Molière; le peuple s'obstine à combattre et rejette la trêve proposée. Alors le bonhomme se fait une paix particulière au milieu de la guerre générale; il envoie à Sparte un messager qui lui rapporte trois traités de trêves en bouteille. Dicéopolis ouvre la première, il la hume et il la déguste ; trêve de cinq ans, elle sent à plein nez le goudron : c'est un de ces armistices éphémères pendant lesquels on n'a que le temps de radouber les navires. Dicéopolis la rejette avec une grimace. En voici une autre de dix ans ; il en sort aussi une vapeur de bataille : « Elle sent les députés, qui s'en vont, ï) parles villes, gourmander les alliés trop lents à se » remettre en campagne. » Ce n'est pas encore de ce vin-là qu'il veut boire. Mais la troisième exhale le joyeux fumet d'une trêve de trente ans sur terre et sur mer : ce Oh! quel bouquet! par Bacchus! >> c'est une odeur de nectar et d'ambroisie. Elle ne » nous dit pas, celle-là : « Munissez-vous de vivres » pour trois jours^ » mais elle a à la bouche ce mot » si doux : « Allez où bon vous semble. » — C'est la Dive Bouteille, comme aurait dit Rabelais : Dicéopolis l'absorbe d'un trait, et, libre de craintes, exempt de soucis, il va célébrer les Dionysiaques
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champêtres dans son petit domaine pacifié. C'est alors que Timagination comique du poète se déploie avec profusion. A peine conçue, la pensée prend corps^ Tidée re\ét une forme plastique; on dirait que les mots s'élancent de sa bouche, vivants et bondissants, sur la scène, et que tout un monde de figures grotesques découle des plis de sa draperie, comme l'essaim des Pygmées de la peau de lion secouée par Hercule. — Il s'agit de démontrer que la guerre détruit le commerce et interrompt les échanges : Dicéopolis a ouvert un marché franc dans sa terre ; tout y arrive et tout y abonde, pendant que le déuûmcnt sévit alentour. Un homme de Mégare, affamé par le blocus athénien, est trop heureux, faute d'autre marchandise, de lui vendre, pour une poignée d'ail, ses deux petites filles déguisées en cochons de lait. — Le poète veut encore prouver que la guerre, funeste aux bons citoyens, n'est profitable qu'aux dénonciateurs. Nicarque le sycophante vient rôder autour de Dicéopolis, qui marchande, avec un Béotien, une bourriche de gibier et de poisson frais. Il veut saisir ses denrées comme contrebande de pays ennemi, et l'accuser de trahison devant les archontes. Dans le pays soumis à la guerre, sa délation perdrait Dicéopolis; mais les espions n'ont point droit d'entrée sur son terrain neutre. — « Ahl s'écrie Dicéopolis à son Béotien,
» j'ai ton affaire, prends un sycophante bien em- » balle, comme de la poterie. » — a Par Castor et » Pollux ! je gagnerais gros h en emmener un^ je le » montrerais comme un singe plein de malice. » — (c Voilà justement Nicarque qui vient dénoncer. » — « Qu'il est petit !» — « Mais en lui tout est venin. » — Dicéopolis prend le sycophante par la nuque, l'emballe comme une cruche dans une botte de paille, et le jette sur les épaules du campagnard qui l'emporte^ en échange de ses anguilles.
Le contraste entre les maux de la guerre et les bienfaits de la paix se développe par une série de scènes alternées, d'une diversité saisissante. La faim crie et la misère pleure autour de la grasse oasis où Dicéopolis fait bombance. Un laboureur dont l'ennemi a volé les bœufs lui demande deux gouttes de trêve qu'il refuse; mais il en donne toute une fiole à une jeune mariée altérée d'amour, dont l'époux allait partir pour la guerre, au sortir du repas de noces. En dehors de son enclos, toutes sortes de bruits furieux retentissent : les clairons grondent et les fifres sifflent, les javelots crient sur la meule de l'aiguiseur, les marteaux enfoncent les chevilles et clouent les éperons des navires. — Au dedans, ce ne sont que remuements de vaisselle et que mots de gueule : les marmites gloussent, les fritures glapissent, les petites broches garnies de
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grives grincent devant Tâtre brillant d'étincelles. Yoici venir le guerrier Lamachos, agitant son triple panache et la Gorgone qui grimace horriblement sur son bouclier. Par la nuit qui arrive, sous la neige qui tombe, les stratèges renvoient garder la frontière, tandis que Dicéopolis va se mettre à table et célébrer la Fête des Coupes, par un souper succulent. Un dialogue d*antithèses s'engage entre le soldat qui s'équipe et le soupeur qui festine, duo d'une verve presque musicale et dont Taccompagnement naturel serait l'étourdissant crescendo d'un opéra-bouffe italien. — La cuisine parodie le camp, la batterie culinaire contrefait le fracas des armes, la victuaille qu'on prépare réplique à la bataille qui s'apprête.
« Esclave, esclave, mon havre-sac. » — « Esclave, esclave, une corbeille. » — « Apporte les plumes de mon casque. » — « Apporte les ramiers et les grives. » — « Que ces plumes d*autruche sont belles et dorées !» — « Que cette chair de ramier est grasse et dorée 1 » — c Apportemoi l'étui de ma triple aigrette. » — « Passe-moi ce plat de lièvre. » — « Ah ! les vers ont mangé le crin de mes aigrettes I » — « Je vais toujours manger mon civet, avant diner. » — « Esclave, détache ma lance et apporte-lamoi. » — « Esclave, retire le boudin du feu et apporte-le. » — « Allons, que j'ôte ma lance du fourreau: tiens, tiens bien, esclave. » — « Et toi, esclave, tiens, tiens bien la broche. » — «Esclave, les supports de mon bouclier. » ^ « Tire les pains du four et apporte-moi ces supports de mon estomac. » — « Mon bouclier rond à tête de Gorgone. » — « Ma tarte ronde au fromage. » — < « Esclave, ma cuirasse de
guerre. » — « Esclave, ma coupe, c'est ma cuirasse à moi. » — u Avec cela je tiendrai tôte aux ennemis. » — m Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs. » — « Prends le boudin, esclave, et partons, il neige ; ah ! il s'agit d'affronter Thiver. » — « Prends la corbeille, il s'agit d'aller aux festins. »
C'est le contraste comique porté à son comble. L'image d'une caricature, digne de décorer la panse d'une amphore^ se dégage de cette scène jubilante : on croit voir le dieu Gaster, armé d'un tournebroche, ferrailler, avec un gros rire, conlre la lance énorme d'Ares.
L'instant d'après Lamachos r<3vient écloppé de la guerre, porté par deux écuyers; tandis que Dicéopolis rentre de son festin, repu et à moitié ivre, chantant à tue -tète, entre deux belles filles qu'il caresse. Tel le vieux Silène, au retour de l'orgie, plein de vin jusqu'au gosier, appuyé aux Ménades qui sou* tiennent les festons pesants de sa marche, et rencontrant le brancard de lances sur lequel on rapporte au camp Ajax ou Diomède estropié.
Ainsi la sagesse est dans la jouissance, le courage est sot, le sacrifice est inepte. Achille est renvoyé à l'ambulance, par Thersite assis au feu du rôti. De l'Iliade homérique, Aristophane semble n'accepter
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que les cuisses de bœufs enduites de graisse et les dos de porcs cuits à point. Ne nous hâtons pas trop de nous révolter : la comédie d'Aristophane ne fait point de morale générale et universelle; la circonstance est son mobile, Turgence est son élément. Elle se concentre dans le présent et dans la cité, elle ne veut agir que sur Theure, ses traits ne visent qu'un but local exactement défini. La guerre du Péloponèse est aux yeux du poète une entreprise folle et fatale, qui met en jeu Texistence d'Athènes : pour la diffamer et pour Tétouffer, tous les moyens lui sont bons. Il n'y a pas que des bouffonneries dans les Achamiens : entre deux lazzi, Dicéopolis réfute, par toute sorte de raisons sensées, les partisans de la guerre. Mais Aristophane sait que la matière en souffrance pèse plus dans les résolutions d'une foule que les arguments du bon sens. Après s'être adressé à la tête du peuple, il parle à son ventre, il en remue les convoitises, il en fait crier les entrailles. Ce n'est point grand, sans doute, mais c'est persuasif. Le ventre affamé prend des oreilles, lorsqu'on parle de le remplir.
JN'oubUons point non plus que la comédie athénienne ne souffrait pas les plaidoiries sérieuses, ni les débats raisonnables; qu'elle était une orgie des sens autant qu'une fête de l'esprit; que Bacchus lui ordonnait l'excès et la vouait au fou rire. L'éloquence
de Périclès ou de Démosthènes aurait dû, si elle s'était risquée au théâtre, sonner dans le cornet à bouquin, pour parvenir à se faire entendre.
Une seconde fois, Aristophane combat pour la Paix dans la comédie qui porte son nom : gigantomachie facétieuse, farce titanique où le symbole se fait énorme pour crever les yeux les plus obscurcis. C'est là, du reste, son procédé habituel : il incarne la métaphore, il matérialise la pensée. Les Prophètes hébreux, pour être mieux compris de leur peuple, se faisaient les mimes de leurs prophéties. — Osée figure les prostitutions et les infidélités d'Israël, en épousant tour à tour une femme adultère et une fille publique. Ëzéchiel se fait lier de cordes sur la place publique : un autre jour, devant la foule assemblée, il perce un trou dans la muraille de sa maison, et il s'en échappe, portant ses ustensiles sur son dos. Gela signifie la servitude des tribus, la prise de Jérusalem et la fuite des Juifs dispersés. — Les allégories d'Aristophane ont quelque chose de ce naïf haut-relief. Pour railler l'inanité des vers d'Eu-
ripide, il les entasse dans une balance qui reste immobile. Les spéculations abstraites s'appelant en grec : « Choses suspendues » ou « Choses d'en haut » — ta [jLSTswpa, — il bafoue celles de Socrale, en le faisant peser dans un panier accroché à vingt pieds du sol.
Dans la Paix, le vigneron Trygée, qui a enfourché Tescarbot d'Ésope, pour aller porter à Zeus les plaintes de la Grèce, trouve la Guerre installée au seuil de l'Olympe. C'est un géant farouche qui a pour esclave le Tumulte; il pile dans un mortier les villes de la Grèce, et chaque fameux stratège lui sert tour à tour de pilon. C'est de l'Eschyle en gaieté: on se rappelle la Force et la Violence, crucifiant Prométhée sur la crête aiguë du Caucase. Les colosses d'Aristophane, comparés à ceux d'Eschyle, ne sont sans doute que des pantins gigantesques. Mais quelle figure frappante des massacres et des destructions ces Croquemitaines tragi-comiques devaient imprimer dans l'esprit du grand enfant athénien? On riait, on tremblait à la fois, et chaque coup du pilon sinistre réveillait le bruit des béliers battant les murs des cilés. La Guerre a précipité la Paix dans un puits dont elle abouché l'entrée avec de grosses pierres; il faut délivrer la déesse : à l'appel de Trygée, tous les peuples de la Grèce accourent en dansant, exaltés