CHAPITRE IV
I. — Lysistrata^ comédie secrète. — Les femmes dans l'Acropole. — Le lit nuptial mis en interdit. — Tentation de Giiiésias. — Explication de ces licences. II. — Moralité de cette comédie immorale. — Harangues éloquentes de Lysistrata. — La Paix ramenée par l'Amour. — Chants alternés de Sparte et d'Athènes. IIL — Aristophane et Rabelais.
C'est encore la cause de la paix qu'Aristophane plaide dans Lysistrata, celte comédie si effrontément nue et obscène, que pour la traduire il faut appeler à chaque instant, comme une entremetteuse voilée, la langue latine à son aide. La licence est extrême dans tout le théâtre d'Aristophane ; les feuilles de vigne y sont inconnues, l'incongruité s'y étale, rimpudeur y retrousse à deux mains sa robe, la sensualité s'y roule, parmi des mots crus comme des grappes sauvages, dans une posture de bacchante. Aucune réticence, nulle paraphrase : les traits im-
purs, les boutades cyniques sillonnent, à chaque instant, son dialogue, pareils aux phallus ailés du Musée secret de Pompéia. Mais, dans Lysistrata^ c'est le sujet même qu'il est presque impossible de montrer aux regards d'un public moderne. Priape y fait irruption sur la scène, hérissé, furieux, haletant; il la remplit de ses délires et de ses chaleurs. — On ose à peine indiquer.
Les femmes grecques, lasses de la guerre, s'emparent de TAcropole sous la conduite de Lysistrata, matrone hardie et subtile, pleine de courage et de sens. Un complot se forme, une résolution est jurée. Les femmes mettent en interdit le lit conjugal. L'Amour sera frappé d'ostracisme, Aphrodite ne dénouera plus sa ceinture jusqu'à ce que leurs maris aient conclu la paix. Les vieilles tiennent énergiquement le serment prêté, mais les jeunes s'agitenf bientôt derrière le rempart, comme des recluses forcées dans leur cloîlre. C'est à qui fuira par un sentier, sautera par une brèche, sous prétexte de laine à ranger, de lin à leiller, ou de couches à faire. Lysistrata se multiplie pour contenir celte troupe capricante. L'une d'elles « allait enfourcher un moineau », et prendre son vol vers un mauvais lieu.
Cependant les hommes arrivent au pied de la citadelle, exaspéras par Tabslinence, mordus par le dé-
sir, en proie aux cuisantes démangeaisons de la chair. Un vent d*orage amoureux souffle d*Athènes à Sparte. La Grèce est en rut, Cinésias, le plus agité du groupe, appelle, à grands cris, sa femme Myrrhine, qui, stylée par Lysistrata, descend dans une grotte et feint de se rendre. Alors commence une scène de tentation comique, d'une étincelante impudence. Parfumée, demi-nue, savoureuse comme un beau fruit mûr, la femme s'oflre, avec une souplesse de branche, à rëpoux afTamé d*amour. II va la saisir : elle Técarte de ses bras tendus, se rapproche^ se retire encore... C*est la perfidie du succube mêlée à la malice de la nymphe, c'est l'ondulation fuyante de la vague qui vient mouiller la lèvre ardente de Tantale. — Quand son dernier voile est tombé, Myrrhine disparaît, comme derrière une nuée, laissant brûler Cinésias en flammes.
Qu'un tel groupe ait été porté au théâtre avec le souffle de la vie, la saillie du geste, la palpitation de la pantomime, cela parait aujourd'hui un monstrueux scandale. Pour le comprendre, il faut se rappeler que la comédie, sorlie de Tivresse d'une fête licencieuse, n'était encore, au temps d'Aristophane, qu'une phallophorie dégrossie. Toutes les images et toutes les idées de sensualité, de génération, de folie, se groupant autour de la divinité de Bacchus, on l'honorait en les évoquant sur sa scène. La pudeur, cette
vierge, était parmi les victimes qu'il fallait^ en ces jours d'orgie, immoler au Dieu. Aristote dit expressément que rÉtat doit interdire toute parole indécente, c< sauf dans le culte des dieux qui président, selon la loi, à l'allégresse insolente ». Or Bacchus était le premier parmi ces dieux-là. Rappelons-nous aussi que le naturalisme des cultes anciens divinisait les instincts physiques, et que les temples avaient leur lubricité sainte, comme les bois avaient leur « horreur sacrée » . Les mystères du corps, que nous recouvrons sous un triple voile, s'étalaient sur les piédestaux et sur les autels, et souvent ils n'éveillaient dans les âmes que des idées de vénération religieuse. On voyait, à travers leurs grossiers emblèmes, la vie universelle et les énergies créatrices. Pan marchait sur des pieds de bouc, mais sa poitrine azurée réfléchissait les astres du ciel. — Un témoignage nous est resté de cette ingénuité des anciens : Hipparque avait fait graver des sentences morales, pour l'édification des passants, sur la gaîne des Hermès phalliques plantés au seuil des carrefours et à l'angle des chemins d'Athènes.
C'est ainsi que sous son dévergondage la Lysistrata
d'Aristophane cache un sens honnête. Elle rappelle au bonheur domestique les hommes possédés par la fureur de la guerre, elle jette les femmes, comme des Sabines effrénées, entre les armées d'Athènes et de Sparte aux prises. De graves et hautes paroles interrompent ses énormités. Au magistrat qui hii demande de quel droit les femmes qui ne prennent point part à la guerre se mêlent des affaires de la République, Lysistrata répond avec ce cri des entrailles :
« Ah I misérable I Mais elle nous est un fardeau bien plus pesant qu'à vous. Nous enfantons des fils qui vont combattre loin d'Athènes.»
Ailleurs, elle dit ce mot très profond : « Que je sois née femme, qu^importe? si je sais remédier à vos malheurs. Je paye ma part de Timpôt, en donnant des hommes à TÉtat. »
Quand les ambassadeurs de Sparte réduite, comme Athènes, par la famine de Tamour, viennent traiter de la paix, Lysistrata prend Téloquence d'une prêtresse, pour prêcher la concordé aux Grecs. Elle leur montre, dans un rayonnement de lumière, Olympie et Delphes, ces fédérations de chars et de lyres où les douze peuples de THellade se reconnaissaient frères, en mêlant, dans des Jeux augustes, leurs langues et leurs âmes.
« Amène-moi les LacoDiens, mais sans rudesse, sans insolence ; nos maris n'étaient que des maladroits. Conduis-les ici, en souriant/ comme il sied aux femmes... Amène-moi aussi les Athéniens. — Laconiens, approchez-vous ; et tous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi : je ne suis qu'une femme, mais j'ai du bon sens; la nature m'a douée d'un jugement droit, que je développe encore, grâce aux sages leçons de mon père et des vieillards. Je vous ferai d'abord un reproche que vous méritez tous également. Vous qui, à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes, dans vingt autres lieux, arrosez les autels de la même eau lustrale, et ne formez qu'une famille, ô Hellènes, vous vous détruisez les armes à la main, et vous saccagez les villes grecques, quand les Barbares sont là, menaçants!»
A ces frères ennemis, elle rappelle les services rendus, les secours portés, les délivrances réciproques. — a Liés par de tels services, pouvez-vous être » en guerre? Cessez cette guerre criminelle, récon- » ciliez-vous ! »
La réconciliation s'opère sous le charme de celte voix persuasive ; les promesses de la couche nuptiale, qui se rouvre à ses exilés, fléchissent tous les cœurs. Aphrodite est là, comme au troisième chant de Ylliade^ « avec ses yeux éclatants et son sein d'où naissent les désirs » , lorsqu'elle enlève Paris de la mêlée sanglante, pour le déposer sur le lit parfumé d'Hélène. La guerre est étouffée sous les oreillers. Un vaste banquet de noces rassemble les couples longtemps séparés. A la sortie, des hymnes éclatent, non plus obscènes, ni même amoureux, mais héroïques
et sublimes, et qu'un chœur d'Eschyle pourrait entonner. Ce sont, les Spartiates qui se ressouviennent de la guerre Médique et des grands combats fraternels.
« O Mnémosyne, inspire ces jeunes gens et la muse qui connaît nos exploits et ceux des Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémisium, s'élancèrent comme des Dieux, sur les vaisseaux ennemis et défirent les Mèdes. Nous, conduits par Léonidas, nous aiguisions nos défenses comme des sangliers ; notre bouche écumait, nos jambes ruisselaient de sueur. Les Perses étaient aussi nombreux que les grains de sable de la mer . Reine des forêts, Artémis chasseresse, viens parmi nous, Vierge divine ! Protège ce traité, préside à cette paix,, rends-nous l'amitié facile et durable : plus de mensonge, plus de fourberie. Viens parmi nous, Vierge chasseresse I »
Les Athéniens chantent à leur tour, et leur chœur moins rude se ressent d'une race moins austère. C'est la lyre, après le clairon et la fanfare des trompes sonnant dans les bois.
« Amène le Chœur, les Grâces avec lui. Invoquez Artémis,. invoquez Apollon, son divin frère qui préside aux danses, et Bacchus dont les yeux flamboient, quand il s'avance parmi les Ménades, et Zeus qui brandit la foudre étincelante, et son Épouse auguste, bienheureuse. Invoquons aussi les autres dieux et prenons-les tous à témoin de celte paix que Cypris a faite. Alala ! lo ! Pœan ! sautez, bondissez, comme pour célébrer une victoire : Evohé I Evohé ! »
Mais c'est aux Laconiens, en leur qualité d'hôtes, que l'honneur du dernier chant appartient, et, comme pour purifier les licences de sa comédie, le poète
leur fait célébrer les chastes vierges de Sparte, menant leur ronde près de l'Eurotas. .
« Quitte encore une fois l'aimable Taygète, Muse laconienne. Viens chanter avec nous Apollon, dieu d'Amyclée, et Pallas, et les vaillants fils de Tyndare qui s'exercent au bord de TEupotas. Oh I viens, entre dans la ronde, accours d'un pied léger. Sparte se platt aux chœurs religieux et aux danses retentissantes. Nos jeunes filles bondissent, au bord du fleuve, semblables à des cavales. Elles frappent la terre d'un pied précipité, et secouent leurs chevelures, comme des bacchantes agitant leurs thyrses . A leur tête, la belle et chaste fille de Latone dirige le chœur. Allons, rattache avec une bandelette tes cheveux dénoués qui flottent, bondis comme une biche, frappe des mains pour animer la danse, et célèbre avec nous Pallas, la vaillante déesse des combats. »
Ainsi la priapée finit par une ode, la vision d'une danse de jeunes filles termine et couronne ce tableau lubrique. Artémis sort des bois, dans sa majesté virginale, Tare à Tépaule, le croissant au front, et va s'accouder amicalement sur la statue de Priape. Aristophane est plein de ces contrastes ; tour à tour immonde et superbe. De Tobscénité à la sublimité il ne fait qu'un bond. Avec lui, l'âme est relevée presque aussitôt qu'abaissée.
Il faut s'entendre d'ailleurs sur la licence d'Aristophane. S'il est obscène, il n'est pas lascif; il touche les
sens, sans les chatouiller. Ses larges nudités n'ont rien d'égrillard; elles se déploient en plein soleil, avec une innocence animale. Le désir se montre chez lui aussi naturel que la faim; c'est un appétit comme un autre : il ne songe pas plus à voiler le lit, qu'à cacher la table. On l'a souvent comparé à Rabelais. C'est en ceci surtout que leurs génies se rapprochent : Rabelais, comme Aristophane, reste sain dans l'impureté. Son fumier a la vertu de celui des étables ; il guérit les consomptions de l'esprit, les phthisies de Tâme. Les ordures semées sur son livre recèlent, comme l'engrais du champ, des trésors de fécondité. Les vices de ses personnages perdent toute laideur, en s'étendant sur des proportions colossales. Leurs ripailles énormes, leurs ce beuveries » intarissables ne vous répugnent point ; car c'est au banquet de la Nature qu'ils semblent assis. Le festin de Trimalcion soulève des nausées; la gloutonnerie de Gargantua, engloutissant des montagnes de tripes et d'andouilles, ne choque pas plus que l'absorption d'un élément dévorant. La luxure a aussi chez Rabelais quelque chose de largement libre et naïf qui fait violence au dégoût. Il faut mépriser singulièrement la matière pour l'étaler et en rire ainsi. L'ironie d'ailleurs voltige toujours, comme une flamme, sur les parties bourbeuses de son œuvre, et leur enlève l'odeur de la corruption.
Mais Aristophane a, de plus que Rabelais, la jeunesse et la beauté de la race, et les ailes d'un esprit agile, libre de contraintes et d'entraves, né en pleine lumière dans un air limpide, sous la sérénité d'un ciel transparent. Les fatras et les terreurs d'un moyen âge ne pèsent point sur lui. Il est en harmonie avec son pays et avec son culte, lorsqu'il s'abandonne à la joie des sens, et Rabelais n'y est pas. Il n'apostasie ni ne pèche contre la morale de son siècle en chantant la chair, et Rabelais la transgresse. Il pense et rit, au grand jour, devant son peuple et ses prêtres, et Rabelais est obligé de compliquer sa pensée d'énigmes pour la soustraire aux profanes. L'm pace et le bûcher le menacent, s'il est trop compris. Rabelais est un moine défroqué en rupture de vœu et de dogme, dans un monde encore à demi gothique : Aristophane est un Satyre heureux et joyeux, jailli du sol attique, bouillant de sa sève, en accord parfait avec lui, qui peut tout oser et tout dire, étant sûr de faire rire les hommes et les dieux.