IL
par son nom divin. Ils tirent les câbles et s'attellent aux cordes, la jambe tendue, Téchine renversée ; ils chantent Yoho ! Yoho ! comme des matelots au cabestan d'une galère. Des allusions mordantes à la faiblesse des uns, à la lâcheté des autres, voltigent sur eux, comme les flammèches d'un fouet d'inspecteur, et stimulent âprement leur zèle. Exhumée par ce vaste effort, la Paix sort enfin de son antre^ accompagnée de la riche Automne et de la riante Théoria, patronne des processions et des fêtes. On croit voir surgir, des profondeurs d'une fouille, un groupe éclatant de Divinités enlacées. Elle exhalent, en apparaissant, les odeurs de l'abondance et les parfums de la joie : « Elles sentent les doux fruits, » les festons, les Dionysiaques, l'harmonie des flûtes, » les vers de Sophocle, les grives, le lierre, la » chausse à filtrer le vin, les brebis bêlantes, les » femmes, chargées de provisions, qui courent à la » cuisine, la servante ivre, Tamphore renversée et » une foule d'autres bonnes choses. » — Admirons au passage cette imagination d'enchanteur, et quelle succession d'images riantes, gracieuses, familières, le poète fait sortir en spirales de la fumée d'une haleine. Mais ce n'est là que le prélude de la symphonie pastorale dont Aristophane va saluer la Paix restaurée. Dans les Acharniens, il n'avait peint que la jouissance solitaire d'un gros bourgeois égoïste; ici
c'est le bonheur d'un peuple rustique renaissant à la vie des champs, aux amours et aux délices du foyer, qui se déroule et s'étale avec une fraîche abondance. Les Cités, réconciliées, s'embrassent et sourient à travers le sang de leurs plaies ; les fabricants d'aigrettes s'arrachent les cheveux, et les marchands de faulxse moquent des armuriers consternés. Dans les campagnes surtout éclate l'allégresse. Tout y fleurit et tout y verdoie : les fruits roulent dans les vergers, des seins tombants de l'Automne ; un chant bucolique s'élève, gai comme un réveil d'alouette, des sillons rouverts :
K Salut! salut! combien tu nous arrives à propos, pour nos souhaits, ô bien-aimée ! j'étais tourmenté du regret de ton absence, voulant par-dessus tout revenir au sillon. Tu nous faisais grand profit, ô Déesse désirée ! car seule tu nous viens en aide, à nous qui menons le rude labeur des champs. Aussi les vignes, les jeunes figuiers, nos plantes de toute sorte rient du bonheur de te revoir... — Voyez, qu'elles sont brillantes ces bêches de fer, et que les hoyaux à trois dents reluisent bien au soleil ! Qu'ils vont tracer des plants bien alignés ! Aussi je brûle d'aller moi-môme dans la campagne et de remuer cette terre si longtemps délaissée. Souvenez-vous de cette heureuse vie que la Paix nous donnait autrefois. Souvenez- vous de ces beaux paniers de figues sèches ou fraîches, des myrtes, du vin doux, des violettes épanouies auprès de la source, et des olives que nous avons tant pleurées. Adorez la Déesse, pour tant de biens qu'elle vous rend. »
L'idylle s'exalte en chantant ; elle s'enivre de belle humeur , d'hilarité, de bien-être. Les chaumières
relevées s'entr'ouvrent et nous montrent Tintérieur du paysan athénien, vif et lascif comme un Faune, adonné aux joies naturelles, et Jouissant de sa simple vie aussi facilement que de l'air léger qu'il respire.
« 0 joie ! ô joie ! plus de casque, ni de fromage, ni d'oignons ! Ce que j'aime, ce n*est pas à combattre, c'est à boire avec des amis et des camarades, à voir pétiller dans le feu les branchages secs coupés en été, à faire griUer des pois chiches sur les charbons et des glands de hêtre sous la cendre, à caresser la jeune Tratlha, pendant que ma (emme est au bain. Il n'y a rien de plus agréable, quand les semailles sont faites, et quand le dieu les arrose, que de causer ainsi avec le voisin ; — « Dis-moi, Gomacchidès, » qu'allons-nous faire? 11 me plairait assez de boire, pendant » que Zeus féconde la glèbe. Allons, femme, fais cuire trois » mesures de fèves, môles-y du froment, choisis parmi les » figues. Syra, rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen » aujourd'hui d'ébourgeonner la vigne ni de casser des mot- » tes ; la terre est trop mouillée. Qu'on m'apporte de chez » moi la grive et les deux pinsons; il y avait aussi au logis » du caillé et quatre morceaux de lièvre, à moins que le chat » n'en ait volé hier au soir, car j'ai entendu, dans la maison, » je ne sais quel tapage infernal. Enfant, apportes-en trois » pour nous, et donnes-en un à mon père. Va demander à » Echinade des branches de myrte avec leurs baies, et qu'en » même temps quelqu'un aille crier, de la route, à Charina- » dès, de venir boire avec nous, pendant que le dieu nous » aide et fait pousser nos récoltes.... » 0 vénérable et royale déesse ! ô Paix, souveraine des cœurs, reine des noces, reçois notre sacrifice!... Fais abonder toutes les bonnes choses sur notre marché : les belles têtes d'ail, les concombres précoces, les pommes, les grenades ; qu'on y voie affluer les Béotiens chargés d'oies, de canards, de pigeons, de mauviettes ; que les anguilles du lac Coparis y viennent par paniers Quand la cigale chante sa douce mélodie, j'aime
à voir si les vignes de Lemnos commencent à mûrir. Je regarde aussi grossir la figue, et, lorsqu'elle est à point, je la mange en connaisseur, et je m'écrie : « 0 aimable saison ! » Puis je broie du thym que je fais infuser dans mon eau. »
C'est du Rubens et du Rabelais, et c'est aussi du Teniers : mais du Rabelais de fine race, du Rubens ennobli par la pureté des lignes et la sérénité des couleurs. Il n'y a pas de magots dans ces petits tableaux d'un Teniers attique ; ils pourraient être suspendus, en ex-voto, à une grotte des Nymphes, dans un bois sacré. Celte Cocagne idyllique n'a rien non plus de la gloutonnerie gargantuesque : ce n'est qu'une débauche d'églogue, l'orgie frugale d'une race svelfe et sobre qu'un trait de vin réjouit, qu'une poignée d'olives et de figues suffit à nourrir. Tous ces nciets agrestes rassemblés composeraient à peine le bors-d'œuvre d'un festin d'Apicius ou de Trimalcion.
Des intermèdes grossiers et graveleux viennent malheureusement souiller la fin de la pièce. Quand on lit Aristophane, il faut s'habituer à ces soubresauts. Sa poésie est exquise, mais intermittente, bientôt recouverte par la souillure ou l'injure. C'est la source fraîche qui filtre à deux pas de la plage couverte de houle et d'écume : à peine jaillie, elle est absorbée par le flot amer. Hâtez-vous de boire dans la main que le poète vous tend, pleine d'une gorgée de cette eau limpide : pendant que vous buvez, l'eau fuit
entre ses doigts, et sa main va se redresser pour souffleter un ennemi ou mimer une obscénité. Le cri de la satire coupe le chant de la mélodie; la strophe lyrique, au clair sourire, qui dessinait un profil divin, finit en huée impudique. La comédie d* Aristophane n'a pas le temps de rêver, ni de s'attendrir ; l'action la presse, la polémique Taiguillonne ; elle a son œuvre à faire, ses coups à frapper : Bacchus d'ailleurs n'admet pas qu'elle cesse de rire et de bouffonner.
Je me figure un jeune Satyre, dont l'antre est creusé dans une vallée du Parnasse, et qui se plaît aux concerts des Muses. Mais il lui faut suivre, avec des clameurs, des brandissements de thyrse et des bonds sauvages, le char eflréné du Dieu, aux rites duquel il est affilié. De temps en temps, pourtant, il s'arrête, touché d'une plus douce influence. Il cueille une fleur au passage et il la respire avec ravissement, il écoute chanter un oiseau, il regarde lever une étoile ; il détache du rameau d'un hêtre la flûte oubUée d'un pâtre, et il en tire de pures mélodies. Mais les vociférations de ses compagnons le rappellent : s'il s'attarde, il va perdre la piste des proies poursuivies et encourir la colère du Dieu. Le Satyre jette alors la fleur aux buissons, la flûte dans la mousse, et il rejoint, en bondissant, le train violent de la Bacchanale.