‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 46 sur 86 · II · texte numérisé non relu

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soupçon, mal léché et mal embouché, résumait^ comme dans un type grossissant, tous les vices et toutes les violences de la plèbe. Insolent jusqu'à la furie, calomniateur effréné, il avait des poumons de bronze pour -propager la délation et faire rugir Tinvective. Aucune voix ne tenait dans les assemblées contre ce hurlement continu. Sa baine des supériorités plaisait à la foule ; il la prenait aussi par ses flagorneries abjectes et par sa trivialité turbulente. Aux odeurs de tannerie qu'il apportait dans la politique, elle reconnaissait un des siens. A Téloquence sculpturale et presque immobile de Périclès, Cléon avait substitué une vocifération de crieur public et des gestes d'énergumène. Selon Plutarque, ce fut lui (|ui, le premier, « donna l'exemple de crier à la tri- » bune, de rejeter en parlant sa robe en arrière, de » frapper sur sa cuisse et de marcher à grands pas, )) pendant son discours ». Les lettrés d'Athènes, en écoutant ce corroyeur tumultueux, pouvaient se rappeler la fable homérique des peaux de bœufs écorchés par les compagnons d'Ulysse, dans l'île d'Apollon, qui « rampaient comme des serpents et mugissaient effroyablement». Sa politique, comme son caractère, était une fureur : guerre à outrance, extermination des ennemis, suspicion haineuse de tout talent ou de toute vertu qui dépassaient le niveau commun. Ce fut lui qui fit décréter par la mul-

tiUide regorgement en masse des Mityléniens révoltés ; et si rame du peuple n'avait été agitée d'un jemords subit, si, après une nuit visilée sans doute par les Ëuménides, il n'eût rétracté, le matin, le décret atroce proféré la veille, si le navire expédié pour contremander le massacre était arrivé en retard d'une heure, Athènes, par le crime de Cléon, aurait été couverte d'un sang inexpiable. Ce tribun farouche recelait un fripon vénal : il faisait métier et marchandise de ses délations, menaçant de procès les citoyens riches, et se désistant lorsqu'ils lui payaient leur rançon. Il montait la garde autour du trésor public, avec les grondements du Dragon gardant les pommes d'or, mais il le pillait en dessous. Aristophane, dans ses Acharniens. rappelait déjà que les Chevaliers lui avaient fait w revomir cinq talents » extorqués aux alliés d'Athènes.

Il est de mode, aujourd'hui, de réhabiliter la peste et la fièvre. On tire, tour à tour, des gémonies, les condamnés de l'histoire ; on revise leur procès en Tétudiaut à rebours, et on les acquitte bruyamment. L'érudition se plait à ces paradoxes, cela lui donne une pointe d'excentricité qui la rajeunit. Tibère et Néron sortent de ce prétoire fantasque, lavés des « calom- » nies » de Tacile; Philippe II est encensé avec la fumée des auto-da-fé ; Alexandre VI^ déjà délivré de l'enfer des mauvais propos, attend, dans un purga-

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toire indulgent^ qu'on le canonise. Gléon a donc trouvé, dans ces derniers temps, des apologistes. Encre perdue, zèle inutile : les deux génies qai le tiennent à leur pilori ne le lâcheront pas. Il reste marqué du burin de Thucydide et du fouet d'Aristophane. Ces &tigmates-là ne s'effacent point.

En tout temps, l'audace aurait été grande d*assaillir ce redoutable adversaire, la Masse incarnée ; mais cette audace semblait une démence, le jour où Aristophane lança ses Chevaliers contre lui. On était au lendemain d'un exploit superbe volé par Cléon. Le charlatan populaire avait escamoté une victoire. C'était sous une peau de lion qu'il pouvait maintenant aboyer et hurler au Pnyx.

Démosthènes, un des meilleurs stratèges athéniens, s'était emparé de Pylos, ville maritime de la Messénie. Il avait vaincu l'armée et brisé la flotte de Lacédémone, accourues pour l'en expulser. Il tenait bloqués, dans la petite ilede Sphactérie, quatre cent vingt hoplites, l'élite de l'aristocratie dorienne: Tépée ou la famine devaient les exterminer tôt ou tard. L'orgueil de Sparte fléchit devant ce malheur suprême, elle se crut décapitée si cette tète de sa noblesse périssait. Une trêve fut conclue, des ambas-

sadeurs vinrent proposer une paix digne des deux peuples, et ie renouement de Tancienne alliance. Du n)ême coup, la guerre du Péloponèse était terminéei et Athènes victorieuse pacifiait la Grèce. Mais Cléon monta à la tribune et ralluma la colère du peuple, en irritant ses soupçons. L'ennemi était à terre : il fit voter son écrasement par des conditions de paix outrageantes. Les fourches étaient trop basses, Sparte refusa d'y passer. La guerre fut donc reprise et concentrée dansTilot où sa dernière phalange était enfermée. Mais Sphactérie tenait bon, ràme.des Thermopyles y avait passé. Une forêt épaisse masquait aux Athéniens le nombre et les défenses de ses combattants. Des barques hardies la ravitaillaient, en forçant le blocus ; des plongeurs surgissaient, la nuit, comme des Tritons tutélaires, et jetaient sur la côte des sacs pleins de vivres. Ce siège d'une poignée d'hommes entassés sur un rocher menaçait de parodier celui de Troie par une longueur ridicule : c'était Tlhade travestie.

Démosthènes envoya demander des renforts : le parti de la paix, qui avait Nicias à sa tête, profila de cet incident ; il réclama la reprise des négo ciations. C'est alors que fut jouée, dans l'assemblée du peuple, la scène qu'a racontée Thucydide, une des plus plaisantes comédies que la Démagogie ait données au monde.

Cléoii s'emporte contre les alarmistes et les pacifiques, avec sa virulence habituelle. Il soutient qu'il serait facile, « si les stratèges étaient des hommes», de prendre les Spartiates enfermés dans Sphactérie, en un seul assaut. <( C'est du moins ce que je voudrais-faire, dit-il, si j'étais stratège. » Un tumulte s'élève ; cent voix lui crient de l'assemblée : « Pour- » quoi ne t'embarques-tu pas sur-le-champ, si tu » crois la chose si facile? » — Nicias, le chef de la réaction, voit son ennemi politique le pied dans un piège, saisit J'occasion et le pousse au fond. Il déclare qu'il est prêt à lui céder le commandement, s'il veut tenter l'entreprise. Cléon, étonné d'être pris au mot, essaye de battre en retraite. « C'est ton de- » voir de partir, dit-il à Nicias, tu es général, et » non pas moi. » Mais la foule s'amuse de son embarras : la popularité a de ces caprices, elle aime à taquiner ses idoles. Les cris redoublent : « Il faut qu'il » parte et que Nicias lui cède son pouvoir, r La bravade de Cléon jetée en l'air, au milieu du peuple, lui revient sous la forme d'une sommation impérieuse : il est mis au pied du mur, tout recul devient impossible. Voilà Cléon stratège malgré lui et vainqueur forcé. Ne pouvant éviter le péril, il s'y jette à corps perdu, le front haut, affirmant qu'avant vingt jours il aura tué ou fait prisonniers tous les Spartiates retranchés dans l'île. Un rire universel éclate,

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et les hommes sensés — rapporte Thucydide — se réjouissent en songeant que l'affaire, de quelque manière qu'elle tourne, aura certainement une issue heureuse : Sphactérie sera prise, ou Athènes sera débarrassée de Cléon.

Mais la Fortune est ironique; elle plaisante parfois avec les hommes et les choses, et il lui plut d'illustrer Cléon. Lorsqu'il arriva devant Sphactérie, rUe était à moitié rendue. Un incendie allumé par les Athéniens avait brûlé la forêt qui la recouvrait : le petit nombre et la faiblesse des assiégés paraissaient à nu. Démosthènes avait préi3aré la victoire par une tactique infaiUible ; Sphactérie fut prise en une nuit, et trois cents Spartiates furent faits prisonniers.

Qu'on s'imagine le triomphe de Cléon, après ce raccroc prodigieux. Il avait gagné son pari avec la Victoire; elle était venue, ailes basses, à l'échéance fixe qu'il lui avait assignée. Pour la première fois, Athènes voyait des Spartiates pris vivants, et c'était un spectacle à faire frémir sous la terre, avec un bruit d'armes indignées, les Trois Cents de Léonidas soupant chez Pluton. Le fanfaron se transformait en héros ; il avait le cœur d'Achille, s'il poussait les cris de Thersite. Une couronne de lauriers d'or lui fut décernée.

. Or ce fut six mois après Sphactérie qu'Aristophane mit Cléon en scène. En pleine gloire, en pleine ovation, il arrache Tidole de son autel, le triomphateur de son char, et il le jette sur le théâtre, en proie à ses ïambes, comme aux bêtes féroces d'une arène. La témérité était telle qu'aucun acteur n'osa jouer le rôle, qu'aucun fabricant de masques ne voulut modeler celui de Cléon. Alors Aristophane se barbouilla le visage de lie, couvrant ainsi sa hardiesse de la couleur de Bacchus, et il monta sur la scène pour représenter son ennemi.

La diffamation politique n'a jamais produit un pareil chef-d'œuvre, jamais lé rire n'a fait de pareilles morsures. Cette fois l'ironie est trempée de haine ; un échevellement de serpents coiffe le masque comique, comme celui de Méduse. Le Peuple figure dans la pièce sous son propre nom de Démos, et sous la face hébétée d'un vieillard du Puyx, tombé en enfance, quinteux et morose, à moitié aveugle et à moitié sourd, aussi crédule aux mensonges de la tribune qu'aux fourberies du trépied . Démos est la dupe d'un corroyeur paphlagonien.

qu'il a pris à son service depuis quelques mois. Ce corroyeur, c'est Cléon, et les deux autres esclaves du Peuple, Nicias et Démosthènes, gémissent sur la crédulité du vieux maître grugé et mystifié par ce vil coquin.

« L'homme au cuir fait le chien couchant, il le flatte, le caresse, le choie, le dupe à plaisir, moyennant quelques petits bouts de rognures qu'il lui abandonne, c Peuple, lui dit-il, juge une cause, c'est assez; puis va au bain, mange, avale, dévore, reçois les trois oboles. Veux-tu que je te serve un bon plat ? » Alors le Paphlagonieu nous dérobe ce qu'un de nous a préparé, et en fait cadeau à notre vieillard. L'autre jour, je venais de pétrir, à Pylos, une galette lacédémonienne ; le rusé coquin tourne autour de moi, l'escamote, et offre, en son nom, ce gâteau qui était de ma façon. »

Le gâteau de Pylos, c'est la victoire de Sphactérie préparée par Démosthènes et dérobée par Cléon ; et cette victoire, Aristophane l'arrache hardiment de la gueule du Cerbère démagogique qui la détenait.

Mais un oracle a prédit qu'un marchand de boudins doit supplanter le marchand de peaux dans la faveur de Démos. Justement voici un Charcutier qui traverse la place, avec son éventaire de tripes et sa" poêle à saucisses. Nicias et Démosthènes l'arrêtent au passage, ils le proclament le sauveur d'Athènes. — c< -Félicité, richesse, puissance, demain » tu auras tout. Tu seras le maître du marché, des » ports, du Pnyx ; tu pourras casser les généraux,

î) les charger de chaînes, les jeter en prison et tu » feras la débauche au Prytanée. » L'homme se débat et résiste, plus ahuri qu'un pourceau qu'un aigle enlèverait de son auge pour le transporter dans rOIympe. 11 objecte sa grossièreté, il confesse son ignominie; mais plus il se ravale dans Tinterrogatoire qu'on lui fait subir, et plus on lui prouve qu'il est fait pour grimper droit au pinacle. C'est le triomphe du sens-dessus-dessous, la proclamation du monde renversé.

« Voyons, est-tu de naissance honnête ?» — « Non, par les dieux ! je sors de la canaille. » — « Enfant delà fortune ! tu es fait pour la chose publique. » — « Mais je n'ai pas reçu la moindre instruction, je ne sais que lire, encore assez mal. » — « Voilà ce qui peut te faire tort, de savoir presque lire. La démagogie ne veut pas d'un homme instruit ni honnête ; il lui faut un coquin et un ignorant. »

Ainsi armé de son insolence, cuirassé de sa crasse et de sa sottise, le Charcutier entre en lice contre Gléon, et il semble alors qu'on assistée une tempête dans un ruisseau, profond comme une mer, dont les éclaboussures seraient des fiols de boue. — « Je t'étourdirai de mes hurlements, » dit Cléon. — « Et moi, de mes beuglements, » répond son rival. L'esprit, lui aussi, est étourdi par ce vacarme injurieux, par les abois de ces deux molosses du cynisme lancés l'un sur l'autre. Mais Cléon ne

s'attaquant qu'à un être de raison, sans personnalité et sans prise, aboie et mord dans le vide, tandis que chaque insulte de son adversaire le déchire aux endroits sensibles.

« Perché sur une roche, tu guettes rarrivée des tributs, comme un pécheur guette les thons... Tu trais la bourse des étrangers opulents. . Tu palpes les accusés, comme des figues, pour savoir lequel est encore vert, ou mûr, ou pas mûr... Tu fais comme les nourrices qui, sous prétexte de goûter les plats de leurs nourrissons, en avalent les trois quarts. »

Leurs impudences se mesurent, leurs fronts d'airain s'entre-heurlent, et c'est à qui sera le plus dur.

« Par Poséidon I — s'écrie Cléon, — toi, me vaincre en impudence ! Si tu y parviens, que je n'aie plus ma part des victimes offertes à Zeus sur la place publique !» — « Et moi, je jure par les coups de poing qui ont tant de fois plu sur mon dos depuis mon enfance, par les couteaux qui m*ont lardé, par les balafres dont je suis couvert, que je serai plus effronté que toi ; aussi vrai que j'ai arrondi mon rentre en me nourrissant de boulettes qui avaient nettoyé des doigts crasseux. » — « De boulettes comme un chien ! Et un misérable qui s'engraisse de la pâture d'un chien ose combattre un cynocéphale ? »

Un piquant tableau de larcin puéril s'intercale au milieu de ces engueulements. On dirait le vol de miel ou de fruits d'un Éros anacréontique, parodié par un joli polisson d'Athènes :

« J'ai bien d'autres tours dans mon sac, des souvenirs

d'enfance. J'allais rôder près des cuisiniers et je leur disais: « Regardez, mes amis ; ne voyez-vous pas une hirondelle ? » C'est le printemps qui arrive. » Et pendant qu'ils avaient le nez en l'air, je volais un morceau de viande... Ils n'y voyaient que du feu ; ou, si l'on se doutait du toui:, je cachais la viande entre mes jambes et je niais de par tous les Dieux. Aussi un orateur dit-il en me voyant faire : « Cet en- » fant ira loin, il y a en lui l'élofTe d'un homme d'État. »

Mais les grossièretés reprennent de plus belle.

— « J'avoue que je suis un voleur ; conviens que tu en es un autre ?» — « Par notre Hermès des halles ! pris sur le fait, je me parjure devant ceux qui m'ont vu. » Puis ce sont des roulements de menaces énormes, et l'on croit entendre les poings furieux de deux pugilistes martelant leurs faces meurtries, leurs côtes écrasées : — « Je tannerai ton cuir. » — « Je t'écorcherai, et de ta peau je ferai un sac à voleur. »

— i< Je te clouerai par terre. » — « Je te hacherai en petits morceaux. » — « Je t'arracherai les paupières, » — « Je te crèverai le jabot. » Le chœur excite l'ignoble champion; il l'appure de ses huées et de ses insultes. C'est à une meute tout entière que Cléon tient tête.

Maintenant il s'agit de gagner le Peuple qui survient au bruit de la rixe. Alors la lutte recommence sous une autre forme ; les insulteurs se changent en flatteurs, les dogues se font chiens couchants. Ils dorlotent le bonhomme qui oscille entre leurs fia-

gorneries alternées, et dont « les oreilles s'ouvrent » et se replient tour à tour, comme des parasols » .

« Peuple, — dit le Charcutier — essaye ce coussin que j'ai cousu moi-môme. N'as-tu pas usé ton derrière sur le banc des rameurs à Salamine ?... Tiens, voici une petite boite d'onguents pour mettre sur les ulcères de tes jambes. » — « Moi, je vais t'épiler tes cheveux blancs, pour te rajeunir. » — « Prends cette queue de lièvre pour essuyer la chassie de tes yeux. • — « Quand tu te moucheras, Peuple, essuie tes doigts après mes cheveux. » — « Non, aux miens ! » — « Aux miens ! k...

C'est une surenchère de bassesses, une lutte à plat venire. Des sorties sérieuses Tentrecoupent, et le Charcutier, soulevant son masque, découvre, par endroits, le visage du poète accusant en face l'ennemi.

« Peu t^importe que le peuple règne en Arcadie^ mais tu comptes pilier et rançonner plus à ton aise les villes tributaires. Tu veux que la guerre enveloppe comme d'un brouillard tes friponneries, que le Peuple n'y voie goutte, et, dans le besoin qui le presse, n'altende son pain que de toi seul. Mais si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses champs, se réconforter avec du blé nouveau et de bonnes olives, il saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il se lèvera plein de haine et de colère, brûlant de déposer contre toi son suffrage. »

Cependant, après avoir assourdi le Peuple de faux oracles, ses deux serviteurs font le siège de son estomac. Ils le gavent, ils le farcissent, ils l'empiiTrent,

ils lui portent les morceaux aux dents. On se rappelle ces estampes rabelaisiennes qui représentent Gargantua avalant la moutarde que « quatre de ses gens lui jettent en la bouche, à pleines palerées ».

« Regarde, c'est moi qui t'apporte le premier un siège. ■ — « Et moi, une table. » — « 'I iens, voici un galette pétrie avec mon orge de Pylos. » — «Voici des croûtes qu'a creusées la main d'ivoire de la Déesse. » — « Voici de la purée de pois, et elle est exquise ; c'est Pallas qui l'a écrasée elle-même. » — « 0 peuple, la Déesse veille sur toi ; elle étend une marmite, pleine de bouillon, sur ta tête. »

Les plats affluent et disparaissent dans la bouche béante du vieillard, tous lardés des actualités les plus épicéesy des allusions les plus vives. Le sel attique qui les relevait s'est évaporé ; mais, de cette cuisine politique, il reste un mouvement inouï, un bruit entraînant, un fumet de verve qui enivre encore. C'est le brio des pantalonnades italiennes, centuplé par le sujet même. Ici Géronte n'est rien moins qu'un Peuple incarné ; le Mascarille et le Scapin qui le bernent portent les masques énormes du théâtre antique.

Le Charcutier l'emporte ; Démos reprend à Cléon son anneau et sa couronne, et les livre à son rival, vainqueur dans là lutte de l'ignominie. — Yous cherchez le Charcutier, il a déjà disparu. Le combat fini, Aristophane, comme il remettrait l'épée au

fourreau, rejette dans sa botte cette marionnette de sa polémique. Agoracrite parait à sa place, c'est*àdire le poète en personne, évoquant ses vœux et ses . espérances dans une vision triomphale. Le Peuple, plongé par lui, comme le vieil Eson, au fond d'une chaudière enchantée, en sort rajeuni et transfiguré, retrempé dans la vertu de ses grands ancêtres, vénérable et beau comme un jeune aïeul.

« Il est redevenu tel qu'il fut autrefois, du temps d'Aristide et de Miltiade. Saluez de yos cris de joie rapparition de Tancienne Athènes qui renaît à vos yeux, admirable, digne des hymnes du poète, et habitée par l'illustre Peuple !... Le voici qui s'avance, les cheveux retenus par une cigale d'or, dans tout l'éclat de son antique costume. Parfumé de myrrhe, il exhale l'odeur, non des procès, mais de la paix. »

Quant à Cléon, Agoracrite le jette à la voirie comme un chien crevé. — « Et ce paphlagonien — dit le Peuple — cause de tous nos maux, quel châtiment lui infligeras-tu? »

— « Il ne sera pas bien cruel : je le condamne à exercer irton ancien métier. Établi seul, près des portes, il débitera du boudin d'âne et de chien. Toujours ivre, il échangera de gros mots avec les prostituées, et ne boira que l'eau des baignoires. »

Cette comédie qui nous paraît si terrible, qui ail-

leurs aurait peut-être ensanglanté le théâlre, passa saine et sauve dans Timmense liberté d'Athènes. Avec sa magnanimité native et son esprit généreux, le peuple rit de lui-même et couronna son railleur. Cléon survécut à cette flagellation formidable, sa popularité coriace n'en fut pas même entamée. Mais Aristophane resta fier de sa tentative. Dans une admirable parabase de la Paixj il rappelle, avec orgueil, comme un Travail d'Hercule poétique, sa grande lutte contre le démagogue tout-puissant :

« Ce ne sont jpas des parliculiers obscurs, ni des femmes que le poète met en scène dans ses comédies ; mais, intrépide comme Hercule, c'est aux plus grands qu'il s'attaque, sans s'arrêter à l'odeur fétide des cuirs, ni aux menaces de la boue. Il a le droit de dire : « Oui, j'osai le premier as- » sailUr cette bête aux dents aiguës, aux yeux farouches qui » lançaient la flamme, entourée de cent impudiques flatteurs » qui la léchaient à l'envi. Elle avait la voix retentissante » d'un torrent, l'odeur d'un phoque, les cuisses d'une lamie » et le derrière d'un chameau. A la vue d'un tel monstre, je » n'ai pas reculé d'effroi, mais, pour votre salut, pour le sa- » lut des insulaires, j'ai sans relâche lutté contre lui. »

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