‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 50 sur 86 · II · texte numérisé non relu

II

les vices de l'esprit grec : rambiguîté, Tergotage, les roueries de la dialectique, l'agitation des questions oiseuses, l'analyse tenace et subtile des infiniment petits de Tintelligence. Il mesure le rapport entre le saut des puces et la longueur de leurs pattes; il découvre que le bourdonnement du cousin ne sort pas de sa trompe, mais de son derrière ; il anatomise les genres et dissèque les rythmes, désarme Zeus de la foudre pour en investir le «Tourbillon aérien», et, par-dessus l'Olympe aboli, proclame le Chaos, les Nuées et la Langue, seules divinités du monde renversé.

Toute la décadence intellectuelle de la Grèce est écrite dans cette parodie prophétique. Par delà la sophistique naissante de son siècle, Aristophane entrevoit le temps où Athènes, destituée de sa gloire, ne sera plus que la maîtresse d'école de Rome victorieuse. Il voit venir, comme une nuée de sauterelles dévorantes, l'immense essaim de rhéteurs, de grammairiens et de mystagogues, qui s'abattra, à Alexandrie, sur le cadavre du monde. Il devine les théologiens de Byzance discutant sur le Logos et sur VHomousios, sur la lumière créée ou incréée du Thabor, toutes questions dont les lazzi de son philosophe posent les prémisses. Son intuition semble, plus loin encore, devancer les siècles. Cet abstracleur de quintessences qui coupe en quatre les syl-

labes, n'est-il pas Tancêtre de ces scolastiques du douzième siècle, qui se battaient à coups d'arguments cornus, et ruminaient des entités creuses, sur la paille des écoles de la rue du Fouarre ? Dans cette cellule du faux Socrate, où des disciples accroupis épluchent des mots en bâillant aux astres, je crois entendre braire Tâne de Buridan, mourant de faim entre ses deux boisseaux d*avoine, et grogner le porc du fameux problème des Cornificiens : « Le porc » qu'on mène au marché est- il tenu par le porcher » ou bien par la corde?» Parmi les Nuées, grosses d'êtres étranges, que le poète évoquera toutà Theure, je crois voir tournoyer Thorrifique Chimère de Rabelais : Quœstio sicbtilissima : Utrum Chimœra^ bombycinans in vacuo, possit comedere secundas intentiones? « Question très subtile : On demande si » la Chimère, bombycinant dans le vide, ne pourrait » pas dévorer les secondes intentions? »

Ces Nuées qui planent sur la comédie, en formant son Chœur, sont prises d'abord par le poète comme symboles des illusions et des vanités de l'enseignement des sophistes. Elles naissent du vide, obscurcissent le ciel, couvent et enfantent les tempêtes.

Un rayon les dissoiut, un souffte les éeJteveUe et décompose. Chacun voit ce qu'il veut dans leurs configurations flottantes qui s'amalgament et se déforment l'une par l'autre. Elles ébauchant des monstres, elles creusent des cavernes, elles construisent des tours et des pyramides, elles simulent des masques difformes et des animaux fabuleux ; des silhouettes s'y profilent, sitôt évanouies qu'aperçues. — « As-tu vu quelquefois dans le ciel, dit Socrate à Strepsiade, des nuées semblables à un léopard, à un taureau ? » — « Oui, certes; après? »

« Elles se métamorphosent comme il leur plaît. Voientelles un débauché à longue chevelure, velu comme une bête, tel qu'est le fils de Xénophanle ? Pour se moquer de son infamie, elles prennent la forme de Centaures. » — « Et lorsqu'elles voient Simon, le voleur des deniers publics, que font-elles? » — « Pour le représenter au naturel, elles se montrent tout à coup en loups. » — « C'est donc pour cela qu'hier, apercevant ce Cléonyme qui a jeté son bouclier, comme c'est le plus poltron des hommes, elles se changèrent en cerfs. » — « Et aujourd'hui elles ont vu Clisthène l'efféminé ; regarde. . . les voilà femmes. »

Rien de mieux conçu que cette allégorie ironique pour figurer les mensonges et les inconsistances du sophisme. Les Nuées sont les fantasmagories de Té- Hier, comme les paradoxes sont les fumées de l'esprit.

Mais la poésie l'emporte bientôt sur la parodie. Aristophane procède par coups d'ailes ; les change-

ments à vue de sa pensée sont aussi soudains que ceur de sa scène. Dès que les Nuées paraissent, son ton change, ^sa foi se réveille. Il se sent en présence d'une de ces pjuissances naturelles que le ^nie grec, exprimait par des personnes et des vies divines. Au lieu des larves grimaçantes qu'il y raillait tout à. riieure, il y voit de nobles déesses, et il adore en elles les nourrices de la Terre et les mères des eaux.

Trop indécises et fugaces pour être incarnées, comme les Naïades et les Nymphes, diiTuses et confus es, dessinées par le tremblement, effacées par Téva nouissement, les Nuées jouent pourtant leur rôle dans la myth)ologie hellénique. C'est par une nuée modelée en femme que Zeus trompa les désirs sacrilèges d*Ixion, amoureux d'Hcra : Ixion viola le divin fantôme parmi les éclairs, et les Centaures naquirent de cet hymen orageux. C'est du sein des nuées que Zeus fondit en pluie d'or sur Danaé, per^ sonnifi cation de la terre aride. C'est de leur carquois sonore qu'il lançait sa foudre. Les nuées abritaient les amours de l'Olympien, sur le sommet des montagnes. Leurs molles blancheurs promenaient des déitésdans le ciel. Elles accouraient, à l'appel des Dieux engagés dans les batailles de Vlliade^ pour envelopper les héros en péril et les transporter hors de la mêlée.

Aussi est-ce sur le mode de Tenthousiasme lyrique qu'Aristophane les célèbre. Son Sophiste burlesque, qui tout à l'heure niait les Dieux, prend, pour les évoquer, la lyre et le ton de l'hymne. Il semble qu'on le voit grandir comme un Enchanteur, et que d'un geste sublime il atteigne au ciel.

« 0 Roi! Air immense, qui portes la terre dans Tespacel Ether lumineux I et vous, Nuées vénérables qui roulez dans vos flancs la foudre ! Levez-vous, ô souveraines ! et apparaissez au Sage dans les régions célestes !. . . Venez, Nuées que j'adore, montrez-vous à cet homme, soit que vous reposiez sur les cimes de l'Olympe couronné de neige, ou que vous meniez des rondes sacrées, avec les Nymphes, dans les jardins de l'Océan, votre père, ou que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas. Écoutez ma prière et soyez favorables à mon sacrifice. »

Les Nuées répondent à l'incantation. Des acteurs, drapés de longues gazes flottantes, les figuraient sans doute grossièrement sur la scène : mais la poésie du chant qu'elles entonnent est si magnifique, que ces effigies dérisoires devaient en paraître toutes transfigurées. Un paysage céleste envahissait le théâtre, avec ces vers rayonnant de la splendeur de l'azur sur le miroitement de la mer et l'immensité des grands horizons.

« Nuées éternelles, élevons-nous dans notre mobile essence, du sein paternel de l'Océan tumultueux, et montons en vapeurs agiles sur les sommets des hautes montagnes,

aux chevelures d'arbres, d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre sacrée, mère des moissons, et les frémissements des fleuves divins, et la mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de TEther frappe de ses rayons. »

Puis, (l'un coup de main de statuaire, écartant la toile qui couvre ses groupes, le poète fait tomber les robes de brume qui voilaient les divinités aériennes. « Mais » secouons ces brouillards pluvieux qui cachent notre » immortelle beauté, et promenons au loin nos » regards sur le monde. »

Et les Nuées surgissent, telles que Timagination les rêve en les animant : des nudités diaphanes, aux chairs de nacre et aux yeux d'étoiles, le front jonché des roses de l'Aurore, les pieds baignés dans des lueurs de lune, frissonnantes aux caresses du vent, ayant la beauté du jour, la souplesse de Tonde et la douce inquiétude des choses qui vivent sous la loi des souffles. Aux railleries obhgées que la comédie leur prête, pour soutenir son sujet, elles mêlent des strophes gracieuses et propices, répandues sur Athènes comme une rosée de bénédiction.

« Vierges chargées de pluies, allons, sur la terre de Pallas, voir cette contrée de Cécrops, virile et riante, où se célèbrent les mystères ineffables, où le sanctuaire s'ouvre à l'initié.. . Que de victimes offertes aux Dieux du ciel! que de temples au faîte élevé ! Que de statues I que de processions saintes ! A toute époque, on ne voit que festins sacrés, victimes couronnées; et, au retour du printemps, les

joyeuses fétetf de Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la grave mélodie des Mtes. »

leurs plaisanteries même ont une malice fantas^ / tique : fées bien plutôt que déesses, quand elles portent à la Terre les messages de la Lune rencontrée au vol de leur course.

« Comme nous nous disposions avenir ici, la Lune nous a abordées et nous a chargées de souhaiter joie et bonheur aux Athéniens et à leurs alliés. Puis, eUe nous^ a dit qfu'eUe était en colère, et que vous la traitiez fort mal, elle qui ne vous paye pas de paroles, mais qui vous rend de réels services, D^'abord, chaque mois, vous épargnez, grâce à elle, au moins une drachme de lumière ; car chacun dit en sortant le soir : « Esclave, n'achète pas de torches, il fait un beau clair de lune » ; et mille autres bienfaits. Cependant vous ne calculez pas les jours, votre edendfier n'est que confusion. Aussi les Dieux accablent-ils la Lune de menaces, toutes les fois qu'ils s'en retournent chez eux, frustrés du repas de leur sacrifice, parce qu'on n'a pas célébré la fête que ramenait l'ordre de» jouis. »

Les sylphes de Shakspeare pourraient rapporter de pareils messages de leurs voyages aériens.

Quel intermède pour une comédie qui passe pour une huée meurtrière vociférée par un délateur f A. lui seul, il ferait douter de son odieuse renommée. La poésie ne jaillit pas de la poche à fiel ; les fleurs ne s'entrelacent pas aux serpents qui coiffent les Furies.

LES NUÉES. 44i

knssi bien, c'est encore dans celte comédie mal famée qu'intervient une lutte héroï- comique où le génie d'Aristophane s'élève jusqu'à la grandeur. Pour achever l'esprit du jeune Phidippide, déjà entamé par ses arguties, le pseudo^Socrate fait battre devant lui le Juste et l'Injuste ; non point à l'état abstrait, et dans le rague d'une prosopopée, mais dans la vie de l'apologue, et sous la forme de deux ehampions déguisés en eoqs de combat. On les apportait sur la scène, armés d'un ergot et casqués d'une crête, enfermés chacun dans une cage, et oa tes lâchait l'un sur l'autre. La querelle s'engage : l'argument eap^ tieux s'escrime contre le raisonnement vrai, le poignard tordu cherche à prendre en traître l'épée droite. Le Juste représente les vieilles mœurs,, les lois primitives, l'antique pédagogie dorienne, montée au ton d'une mâle orehestrique, sculptant le corps de l'éphèbe avec le eeste et le strigile du gymnase, et modelant son âme sur le type des héros d'Homère. L'Injuste personnifie les théories nouvelles, l'éducation sophistique, les vices efféminés qui dépravaient la jeunesse déviée par les fausses leçons des rhéteurs. C'est Aristophane qui parle parla voix

du Juste, et il a mis tout son idéal dansles louanges de l'ancienne Athènes qu'il lui fait si gravement célébrer. Nous avons déjà cité l'admirable groupe des jeunes gens allant à Técole, pieds nus, serrés en bon ordre, « quand même la neige serait tombée, » comme la farine d'un tamis ». C'est, en poésie, le pendant de la frise du Parthénon qui représente les vierges d'Athènes suivant la procession des Panathénées, deux par deux, un vase à la main, le front incliné, laissant pendre leurs bras nus sur les plis droits de leurs tuniques longues. — « Quelles vieilleries ! » — s'écrie l'Injuste, riant de cette jeunesse archaïque^ et pour qui cette antiquité récente est déjà une ridicule antiquaille, — « Sommes-nous revenus au temps » des fêtes de Polieus, des Bouphonies, du poète Ce- » cidas et des cigales d'or ? » — Mais le Juste lui répond par cette fière parole : — ce Voilà pourtant par » quelle discipline j'ai formé les hommes de Mara- » thon. »

Et il reprend ses graves remontrances ; il exhorte l'adolescent à fuir les bavardages de la place pubhque et les délices amollissantes des bains chauds. Il veut qu'il danse, dans les fêtes, nu, comme on était autrefois, dans l'héroïque Éden de la Grèce ; qu'il fuie les courtisanes: elles n'auraient qu'à lui jeter, en signe d'accointance, la pomme mordue par leurs dents lascives, et sa renommée en serait

flétrie ; qu'il rougisse à la vue d'une action honteuse, et qu'il s'enflamme s'il entend railler la vertu ; qu'il marche couronné de pudeur; qu'il ne contredise point la voix de son père et ne reproche pas son âge au vieillard qui a nourri sou enfance. — Si le jeune homme se conforme à ce pur modèle, le poète lui promet la beauté parfaite ; et^ de même que le statuaire taillait dans le marbre l'athlète vainqueur aux jeux d'Olympie, il modèle la statue vivante de Téphèbe embelli par la vertu et fortifié par la gymnastique. — (1 Si tu t'appliques à pratiquer mes leçons, ta poitrine » sera robuste, ton teint brillant, tes épaules larges, » ta langue courte, tes reins charnus»... — La caricature après la sculpture: — « Mais si tu imites » les mœurs du temps, tu auras le teint pâle, les » épaules étroites, la poitrine grêle, la langue lon- » gue, les reins petits... et tu sauras délayer de ver- » beux projets de lois. »

En promettant à son disciple un corps parfait digne de son âme, le Juste lui proposait la récompense la plus haute. Car la beauté, chez les Grecs, don des Dieux et signe d'une belle vie, était la première aristocratie. Aristote disait que « s'il existait » des hommes aussi beaux que les images des Immor- » tels, les autres hommes s'accorderaient pour leur » vouer une obéissance absolue ». Les beaux jeunes gens étaient, de droit, princes de la jeunesse; ils mar-

chaient en tête des cérémonies et des fôies> ils décoraient la cité. — « Je t'ai vu, ô Télésicrate ! » chante Pindare dans une Olympique^ « souvent victorieux » dans les fêtes solennelles de Pallas,, alors que les » jeunes filles, dans le silence de leur pensée, sou- » haitaient d'avoir un époux et un. fils tels que toi« »

— Platon dit de Charmide, que c( partout où il parais- » sait; personne ne regardait autre part, ettqueious /> le contemplaient comme la statue d'un Dieu».Hàrodote raconte que, dans une ville de Sicile, un jeune homme appelé Philippe fut adoré à cause de sa beau-r té, et qu'après sa mort en lui éleva des autels. Calr licrate est cité parmi les héros de Platées,, par l'unique raison qu'il était le plus beau des Grecs qui combattirent ce jour-là* Phidias grava sur un doigt de sa statue de Jupiter Olympien : « Pantarcès est beau. » Un esclave de Nicias était affranchi, sur le théâtre d'Athènes, par une acclamation da peuple, parce qu'il avait paruj dans le rôle: de Dionysos, aussi beau que le Dieu lui-même. Rappelez-vous encore la fascination presque reUgieuse des convives du Banquet de Xénophon, quand Autolycos, le beau vainqueur au jeu du pancrace, entre dans la salle :

— tf Telle qu'une lumière qui, brillant soudain » dans la nuit, fixe tous les regardsv ainsi la beauté » d'Autoly^^os attirait sur lui tous les yeux. Des » assistants qui le contemplaient, il n'en était aucun

» dont rame nei fût émue. Les uns étaient silencieux^ » les autres < faisaient quelque geste... Les convives » soupaient en silence, comme par ordre d^une puis- » sance supérieure. »

Une comédie où de telles scènes se rencontrent ne peut être bassement inspirée. Si la haine l'avait con- * çue, elle en porterait les stigmates. Son rire serait crispé, son sarcasme amer, Tironie y grincerait des dents. Rien de pareil dans les Nuées : le poète en veut aux sophistes. Socrate, dont il méconnaît la doctrine, lui offre, pour les personnifier plaisamment, sa face camarde et ses allures excentriques ; il le prend et le remanie à sa guise : son type est trouvé. Aucune cruauté d'ailleurs dans la façon dont il le bafoue ; on ne sent nulle part une passion méchante, qui s'acharne et qui s'assouvit. La véritable haine est sérieuse ; elle prend corps à corps et ne lâche pas sa victime ; elle tourne et retourne son fer dans la plaie. La moquerie d'Aristophane voltige autour de son personnage, agile, égayée, distraite par mille détails comiques et fantasques, sur lesquels elle court, à chaque instant, se poser. Socrate l'amuse plus qu'il ne l'irrite ; il lui rit au nez, du même rire dont Molière éclatera plus tard devant le Marphurius du Mariage forcée et le Maître de philosophie de M. Jourdain. L'hilarité croissante de ses bouffonnes invectives ne démasque jamais une rancune secrète ; et,

lorsqu'au dénouement, Strepsiade, battu par son fils que la science nouvelle pervertit, brûle la maison de Socrate, on peut dire qu'il Tincendie dans un feu de joie.

Page 1