‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 53 sur 86 · II · texte numérisé non relu

II

être admis dans les bras d'Hélène. Un jeune bomme rôde sous la fenêtre d'une belle fille : « La volupté » réside dans le galbe ptir de ses jambes, elle s'épa- » nouit sur ses seins arrondis. » Il s'enflamme, il frémit d'amour : — « 0 mon bijou ! mon idole I fille » d'Aphrodite! confidente des Muses! sœur des » Grâces ! Ah ! ouvre-moi, serre-moi sur ton cœur, » c'est pour toi que je souffre ! » — Mais trois horribles vieilles, à cheval sur la loi votée, comme sur un balai de sabbat, le poursuivent, avec des griffes de Harpies et des soupirs de Parques en chaleur. U subira l'étreinte d'Atropos, avant de goûter les baisers d'Hébé. C'est un groupe affreusement comique que celui de cet éphèbe, en proie aux nausées d'un furieux dégoût, meurtrissant d'atroces invectives la momie lubrique qui l'entraîne vers son lit funèbre : — ci Qu'on » m'enterre au seuil de sa porte ; puis, qu'on mette » cette coquine-là debout sur mon tombeau; qu'on » l'enduise de poix toute vivante, qu'on lui coule du » plomb sur les pieds jusqu'à la cheville, et qu'on » l'allume en guise de lampe funéraire ! »

Aristophane poursuivit cette polémique sociale dans Plutus. Plutus est, comme on sait, une comédie

(( moyenne » , écrite ou refaite sous la censure ombrageuse des Trente. La politique était bannie de la scène, toute personnalité était interdite : Aristophane dut sevrer sa muse du vin de la bacchanale, et la débarbouiller de sa lie. Le rire se resserre dans cette dernière pièce^ Tobscénité rajuste prudemment sa tunique, la langue n'a plus cette licence flottante qui rappelle le mouvement et le bruit du flot. Il y a de la castration dans sa correction. Mais si le style est moins large, la moralité est plus haute. Une gravité imprévue se mêle à la gaieté du poète, et son masque, à demi levé, découvre un noble et sérieux visage.

C'est riniquité apparente des répartitions de la fortune, qu'Aristophane explique et justifie, dans Plutus^ par une philosophie supérieure. — Chrémyle, pauvre laboureur de l'Attique, gémissait de sa pauvreté ; il voyait s'enrichir, autour de lui, les démagogues et les sycophantes, et il accusait les Dieux d'injustice. L'oracle d'Apollon, qu'il a consulté, lui ordonne de ramener dans sa maison le premier passant qu'il rencontrera en sortant du temple. Ce premier venu est un aveugle, et cet aveugle, d'aspect sordide, — « parce qu'il sort de chez le ladre Patrocle, » qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance, » — cache, sous son manteau troué, la divinité éblouissante qui fascine les Dieux et les hommes. C'est Plutus^

le Dieu de la richesse, ou plutôt la Richesse ellemême, comme son nom Tindique.

La Grèce pauvre et sobre, qui, selon Hérodote, « avait l'indigence pour sœur de lait » , toute portée par sa nature aux choses de Tesprit, s'était bien gardée d'idéaliser ce Dieu inférieur. Sous prétexte que Tor se tire du sein de la terre, elle l'avait relégué dans le groupe souterrain des Dieux infernaux. Elle en avait fait un parent lointain et disgracié de Piuton. Le sage Hésiode, avec son génie de paysan sacré, enfoncé dans Tagriculture, ne le conçoit qu'issu des biens de la glèbe. 11 lui donne un berceau d'épis, il le fait naître de Déméter fécondée par Jasios, après un triple labour.

« Déméter, la plus vénérable des déesses, enfanta Ploutos, s^étant unie d'amour au héros lasios, en un champ trois fois labouré, dans la fertile Crête : le bon Ploutos qui va par toute la terre et sur le large dos de la mer. Et tout homme qu*U rencontre ou qui vient à lui, il le fait riche et lui donne une grande félicité. »

Malgré cette illustre origine, Plutus n'en reste pas moins, dans la légende grecque, un dieu obtus et presque stupide, digne de coiffer les oreilles d'âne de Midas. On le représentait sous la forme d'un vieillard aveugle, tenant une bourse à la main. Dans la comédie d'Aristophane, il apparaît bêtement crédule, Â peu près comme un Financier comique de notre

ancien répertoire. — C'est avec le même noble dédain que Milton, dans le Paradis perdu j parle de Mammon, le démon du lucre :

« Mammon, le moins élevé des Esprits tombés du ciel ; car, dans le ciel même, ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas, admirant plus la richesse du pavé céleste où les pieds foulent Tor, que toute chose divine ou sacrée dont on jouit dans la vision béatifique. »

Ce n'est point pourtant la faute de Plutus s'il gaspille sottement ses dons. Il était né clairvoyant, résolu à ne les distribuer qu'aux bons et aux sages. Mais Zeus l'a frappé de cécité, craignant que sa justice n'empiétât sursa toute-puissance ; comme ces empereurs byzantins qui crevaient les yeux au frère ou au neveu dont ils redoutaient Tambilion. Au lieu d'être une Providence, Plutus n'est plus qu'un Hasard.

Chrémyle promet de rendre la vue au Dieu, s'il consent à s'installer dans sa maison et à l'enrichir. En attendant, il lui démontre qu'il est le roi des Dieux et des hommes. — Sans lui, Zeus croupirait, affamé et délaissé sur son trône, car, sans argent, pas de sacrifices. Depuis le talent d'or qui paye l'hécatombe jusqu'à l'obole de cuivre qui solde un gâteau, tout le budget de l'Olympe est entre ses mains. Plutus est le maître du monde. Les courtisanes vont, robes^ ouvertes, au devant de sa pluie dorée ; les chevaux et

les chiens de chasse accourent au son de sa bourse, comme les abeilles au bruit de Tairain ; les citoyens ne viennent à TAssemblée qu'attirés par l'appât de ses trioboles. C'est lui qui enrôle les armées, qui équipe et lance les galères, qui forge les glaives, qui gagne les victoires : tous les arts, toutes les inventions humaines sont créées par lui et pour lui. Plutus, pour tout dire, est le seul vrai dieu. — L'esclave Carion alterne avec son maître, dans cette lutte de flagorneiies. Les louanges rivalisent, les coups d'encensoir montent l'un sur Tautre. C'est un crescendo moitié bouffe et moitié lyrique, où chaque vers renchérit.

Il y a du vrai dans ce dithyrambe, comme il y en aura tout à l'heure dans Tapologie de la Pauvreté. L'Argent est le nerf de l'activité humaine et le levier de la terre. Il attaque et renouvelle la Nature, il réalise ridée de l'inventeur et l'idéal de l'artiste ; les Argonautes partent, à sa recherche, sur leurs vaisseaux hasardeux, et découvrent des mondes, en voguant vers les mines où il est enfoui. Sous ses larges semailles, les temples surgissent, les cités grandissent, le bronze fermente dans des moules divins, les statues s'élancent du marbre fait chair, la matière brute prend les mille formes utiles ou riantes que Tindustrie lui imprime, les tissus ondulent en flots mouvants de pourpre et de soie, les pierres précieuses jaillissent de la terre obscure, comme les astres du

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ciel nocturne, et viennent se poser sur le front des femmes. Pindare, dans une de ses odes, célèbre magnifiquement la richesse :

« La Richesse, ornée de talents, apporte les occasions diverses, et met au fond du cœur le souci ardent de la gloire, la Richesse, astre resplendissant, véritable lumière pour rhomme ! »

Goethe, dans son Second Faust, concevant l'argent sous ce grand aspect, a réhabilité magnifiquement le Plutus hellène. Il apparaît, non plus aveugle et difforme, mais beau, grandiose, auguste, vraiment divin, avec la sérénité d'un dieu et Tembonpoint d'un sultan, couché sur les tapis d'un char de triomphe, et caressant, d'une main étoilée de bagues, sa barbe orientale.

« Sa dignité ne peut se décrire, mais son visage frais et rond comme la lune pleine, ses joues en fleur qui s'épanouissent sous Tappareil du turban, une riche aisance dans les plis de sa robe. Que dire de son maintien ? Il me semble reconnaître un souverain. »

Le Caprice, sous la forme d'un enfant ailé, conduit le quadrige. C'est lui qui suscite le Dieu, naturellement un peu lourd, qui lui inspire les fantaisies prodigues et les belles largesses. L'idole sort, à sa voix, de son inertie métallique, et répand les dons autour d'elle, comme un génie bienfaisant.

« Je suis la Prodigalité, qui se satisfait en dispersant son propre bien. Moi aussi je suis riche immensément, et me

tiens l'égal de Plutus. J'anime et décore ses danses et ses fêtes; ce qui lui manque, je le lui donne. »

Sa main sonore jette sur son passage des poignées de joyaux.

« Voyez, il me suffit de claquer des doigts, et, sur-le-champ^ des lueurs, des étincelles jaillissent autour du char. Tenez 1 Yoilà un collier de perles I A vous les agrafes d'or, les bracelets, les pendants d'oreilles ; à vous aussi les peignes et les couronnes sans défaut, les pierres précieuses montées en bague !... Il pleut des bijoux, comme dans un réyel »

Cependant la Pauvreté indignée se dresse devant Ghrémyle et ses compagnons, qui conduisent Plutus au temple d*EscuIape. Elle n'entend pas qu'on lui rende la vue, car c'en est fait d'elle, s'il répartit également ses biens entre tous les hommes. À son apparition des cris d^effroi retentissent : on la maudit et on l'injurie. Mais l'âpre déesse tient tête à ses insulteurs, elle veut les ramener à son joug étroit, elle leur prouve que le communisme de la richesse serait la ruine et la mort. — Si tout le monde devient riche, qui donc voudra battre le fer, construire des navires, eoudre, tourner, tailler le cuir, tanner, blanchir le linge, fendre la terre avec la charrue? Les hommes, splendidement misérables, finiraient par mourir de

faim sur des coffires d'or. « Sévère maîtresse de l'ar- » tisan », la Pauvreté le contraint, par le besoin, aux créations du travail. Sa mamelle avare distille la sève des races saines. Les fils de Plutus ont le ventre gros, les jambes épaisses, les mains nouées parla goutte : les siens « sont maigres, à tailles de guêpes, » et redoutables aux ennemis ». — Et, comme Cbrémyle lui reproche ses baillons et sa vermine, sa nourriture abjecte et ses taudis immondes, la Pauvreté répond fièrement :

« Ce n*est pas ma vie que tu as décrite, tu t'en es pris à celle des mendiants. Ma vie n*est ni ne sera jamais telle. Le mendiant ne possède jamais rien, le pauvre vit économe et appliqué au travail. Il n'a pas de superflu, mais ne manque pas du nécessaire. »

Accablée de huées, elle s'éloigne^ en disant gravement à ses renégats : « Un jour, bientôt, vous me rappellerez. »

La comédie n'a jamais parlé un plus haut langage. Quel bon sens éclatant d'esprit ! Quelle conception pénétrante et ferme des lois rigoureuses de la vie sociale ! Les sophismes des sectaires viendront éternellement se briser contre cette réfutation taillée dans le marbre de l'art antique. Qu'est-ce, en effet, que l'activité humaine, sinon une lutte opiniâtre contre la pauvreté? Elle est cet Ange mystérieux avec lequel Jacob se battit et s'essoufla toute une

nuit : duel divin auquel il dut, malgré sa défaite, l'élection de sa race et la destinée de son peuple. C'est contre la pauvreté que se tournent tous les assauts et tous les efforts, toutes les dextérités et tous les outils du travail. Le marteau du forgeron, la rame du marinier, le soc du laboureur, la hache du manœuvre ne sont occupés qu'à combattre Téternelle ennemie, souvent anéantie, toujours renaissante. Bataille féconde qui a ses vaincus et ses victorieux^ mais d'où résultent le mouvement et la vie des sociétés qui la livrent. L'aiguillon de la Pauvreté est, oq peut le dire, le sceptre du monde.

Il serait curieux de comparer cette Pauvreté sage et humaine à la Pauvreté mystique que saint François d'Assise épousa, et qu'il chante, dans un de ses hymnes, avec une ferveur passionnée :

« Seigneur, ayez pitié de moi et de madame la Pauvreté ! Voici qu'elle est assise sur le fumier, eUe qui est la reine des yertus... C'est elle qui vous reçut dans Tétable et dans la crèche, et qui, vous accompagnant tout le long de la vie, prit soin que vous n'eussiez pas où reposer la tête.... Tandis que votre Mère, à cause de la hauteur de la Croix, ne pouvait plus atteindre jusqu'à vous, en ce moment, madame la Pauvreté vous embrassa de plus près que jamais. Elle ne voulut point que votre Croix fût travaiUée avec soin, ni que les clous fussent en nombre suffisant, aiguisés et polis, mais elle n'en prépara que trois ; elle les fit durs et grossiers pour mieux servir les intentions de votre supplice. Et pendant que vous mouriez de soif, eUe

eut soin qu'on vous refusât un peu d'eau^ en sorte que ee fut dans les étroits embrassements de cette épouse, que TOUS rendîtes l'âme. Ohl qui donc n'aimerait pas madame la Pauvreté par-dessus toutes choses I »

Dante a chanlé ces fiançailles austères; Giotto les a peintes dans la fresque de Féglise d'Assise, où Ton voit la Pauvreté, en robe déchirée, belle comme une vierge, maigre comme un spectre, tendre la main au jeune moine enivré d'amour. Un chien aboie contre eux, deux enfants leur jettent des pierres et mettent sur leur chemin des fagots d'épines.. Ce sont là leurs bouquets de noces.

Nous sommes loin d'Aristophane et de sa morale toute pratique, sans surnaturel et sans arrière-plan. Ainsi les idées se transforment selon les religions et }es races. Mais, sous un point de vue si divers, n'est-il pas étrange de retrouver, à une telle distance , la Pauvreté glorifiée sur le théâtre d'Athènes, devant Tau tel bachique, sous un ciel habité par des Dieux joyeux, comme elle le sera, quinze cents ans plus tard, devant la croix du Calvaire dans un couvent de rOmbrie ?

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