CHAPITRE IX
I. — Lm Fêtes d*. Déméter et de Perséphone, — Les poètes enne-
mi^ : Aristophane et Euripide. — Scénario de la comédie.
II. — Les Grenouilles, — Lutte poétique d'Eschyle et d'Euripide
aux Enfers. — Moqueries et parodies réciproques. ^ Le jugement des balances. — Eschyle remporte sur son riYaU
IIL — Rôle dérisoire de Bacchus dans les Grenouilles, — Explication de ce sacrilège apparent. — Tolérance et familiarité des Dieux grecs, frères aînés des hommes. — Aristophane y croit en* les parodiant, et Euripide n'y croit plus.
lY. — Indulgence pareille du catholidsme» aux époques de foi, envers les railleurs. — La fête des Fous. — Le Christ des tremblements de terre, au Pérou.
V. — Ténèbres et étroitesse du tombeau païen. — Les Enfers. —
Leurs Dieux et leurs Démons.
VI. — Voyage souterrain de Bacchus. -^ La barcarolle des gre-
nouilles. — Apparition des initiés. — Les mystères. — Mot sinistre d*un mort rencontré.
La guerre qu'Aristophane déclare aux perturbateurs politiques et philosophiques de Tancienne Athènes, il la fait à Euripide, qui est pour lui leur complice. S'il a une haine constante et acharnée, c'est celle-là. Tandis qu'il épargne Cléon mort, il
poursuit Euripide jusqu'aux enfers, lefouet à la main. Quand il s attaque à lui, le rire de son masque comique montre toutes les dents d'une morsure. En dehors des satires spéciales lancées contre Euripide, pas une comédie (une seule exceptée, les Guêpes) où son nom et son œuvre ne soient déchirés, si bien que, dans le prologue de cette pièce, le poète croit devoir avertir le pubUc que, par extraordinaire, il laissera cette fois son ennemi tranquille. C'est une curée de moqueries effrénées, pareilles aux Bacchantes dépeçant Orphée.
Rien de plus naturel que cette guerre à mort ; il y avait antipathie foncière entre leurs génies. Toutes les idées qu'Aristophane abhorrait, toutes les nouveautés qui l'exaspéraient, Euripide les propageait sur la scène. C'était le romantique d'Athènes visà-vis dé son classique opiniâtre, le libéral cosmopolite en face du conservateur exclusif. Euripide, pour Aristophane, est un mauvais citoyen et un mauvais poète : il ne corrompt pas moins la tragédie que les mœurs, il avilit la muse et il agite la cité. Tout l'offusque et l'irrite en lui : sa sentimentalité et son scepticisme, son bavardage philosophique et son humeur élégiaque, ses familiarités bourgeoises et ses audaces religieuses. Homme de tradition et de résistance, il redoute les prophéties vagues, les paroles troublantes, les insinuations équivoques, les
aspirations subversives, dont ces drames inquiets sont remplis. Les cris de cette montagne en couches l'horripilent. Quel dieu ou quel monstre, funeste à Athènes, va-t-elle engendrer?
Nous avons dit ailleurs ce qu'il y eut d'injuste et de routinier dans cette persécution à outrance. Mais, Aristophane étant donné, on comprend combien Euripide devait l'irriter. Euripide, comme Socrate, son ami, est un précurseur ; il fait brèche à l'État ancien pour le Uvrer aux innovations. Il lance sa trirème sacrée, construite par Thésée et radoubée par Solon, sur un avenir inconnu chargé de tempêtes. Sa tragédie, comme le cheval de Troie, est grosse d'idées ennemies recouvertes d'un appareil reUgieux, qui doivent tôt ou tard bouleverser la cité.
Dans les Acharniens, Aristophane avait déjà mis Euripide en scène. Dicéopolis, pour attendrir les gens de son bourg ameutés sur lui, va emprunter à Euripide une défroque lamentable. C'est l'occasion d'une scène, où toute la friperie pitoyable doat il habillait ses héros déchus, est secouée, au nez du public, avec une verve bouffonne. Les haillons da Philoctète, la tunique crasseuse de Bellérophon, le bâton et l'écuelle ébréchée de Télèphe, passent tour à tour dans ce burlesque inventaire. Rien ne choquait davantage le goût des purs lettrés athéniens.
que les plaies et les guenilles dont Euripide salissait ses drames. Cette façon de remuer les émotions inféneures, d'arriver à l'âme en déchirant les entrailles, déconcertait l'idée sublime qu'ils se faisaient de la Tragédie. Cet étalage sordide leur semblait souiller la majesté du théâtre. Ils ne reconnaissaient plus la noble Muse d'Eschyle et de Sophocle, grimée en mendiante, pour arracher une aumône de larmes aux yeux du public.
Dans les Fêtes de Cérès^ Aristophane traîne Euripide, sur les tréteaux de la farce, comme sur une claie. Les Athéniennes, rassemblées pour la célébration des Mystères, complotent la mort de l'insulteur de leur sexe. Le poète eifrayé recourt à son beau-père, Mnésiloque. Il le rase, il l'épile, il l'attife du mantelet et du bonnet de nuit d'une douairière attique, et l'envoie, en cet attirail, plaider sa cause au milieu du conciliabule forcené. Mais Mnésiloque renchérit sur les injures d'Euripide; il prétend que les femmes lui doivent non point un châtiment, maïs une récompense, pour avoir adouci leurs vices en les exhibant sur la scène. Cette défense malsonnante fait suspecter l'orateur. On l'arrache de la tribune, on dévisage sa barbe mal rasée et sa peau velue. Les lunettes de l'Abbesse du conte de la Fontaine ne sont pas plus inquisitoriales que les yeux perçants de ces matrones impudiques inspectant
rintrus. Mnésiloque reconnu est attaché au poteau. Euripide vient alors, sous toute sorte de déguisements décrochés du vestiaire de ses tragédies, au secours de son beau-père en péril. Il apparaît tour à tour en Persée, en Ménélas et en nymphe Écho, pour le délivrer. Le sel de ces parodies s'est évaporé, les coups ne portent guère dans cette facétie caricaturale. L'exécution est en effigie : ce n'est point le véritable Euripide, c'est son mannequin qu'on y voit berné.
Mais, dans les Grenouilles^ l'attaque se précise, la lutte est sérieuse, et la solennité de la mise en scène l'agrandit encore. Les Enfers en sont le théâtre, un Dieu la préside, et c'est Eschyle en personne qui va combattre Euripide.
Eschyle n'est plus, Euripide et Sophocle viennent de mourir. Avec eux le génie tragique s'est retiré de la scène. Bacchus, mal desservi par de chétives rapsodies, descend aux Enfers, pour en ramener un des grands poètes qui illustraient et charmaient ses fêtes. Lorsqu'il y débarque, il trouve ce monde sou-
terrain en révolution . Il y a une royauté tragique chez les morts, Pluton a son poète lauréat. Eschyle occupait glorieusement ce trône ; mais Euripide est venu. Il a récité ses vers sophistiques devant les fripons, les coupeurs de bourses, les brigands et les parricides, et cette canaille des Enfers a pris feu pour lui. Elle veut détrôner le vieux poète et faire régner à sa place le nouveau venu. Une joule poétique va décider de la querelle : Bacchus en est le juge, la résurrection sera le prix du vainqueur.
La lutte s'apprête superbe et sévère. Ce sont les Jeux Olympiques de la Tragédie, qu'on va célébrer. En guise de cestes et de disques, on apporte des cubes pour jauger les mots et des coudées pour les mesurer. Chaque vers sera pesé dans les plateaux d'une balance. Le matériel symbolique dont Aristophane aime à se servir prend ici un aspect grandiose. On se rappelle ces lourdes balances chargées d'âmes qu'on voit, dans leâ Jugements derniers sculptés des porches gothiques, osciller, sous les yeux du Christ^ entre le ciel et l'enfer. — Les vers peuvent être aussi élus ou réprouvés; ils ont la sublimité qui exhausse ou la vulgarité qui rabaisse : les vers sont des âmes.
Le Chœur annonce l'arrivée d'Eschyle, par une fanfare formidable. Rien n'exprime mieux cç qu'Athènes mêlait d'étonnement à son admiration