‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 61 sur 86 · II · texte numérisé non relu

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ment, il suffit qu'ils se recouvrent d'un voile. Encore le personnage disparu sous ce voile peut-il rester visible pour un des acteurs, et s'entretenir avec lui, à voix haute, sans que les autres se permettent de rien écouter et de rien entendre. Le génie indien, si profondément idolâtre qu'il incarnerait TAbstraction, a figuré chacune des passions, que les drames expriment, par une couleur spéciale, vouée à un Dieu. L'amour consacré à Yichnou est d'un bleu foncé; la gatté est blanche, et c'est Rama qui préside à ses jeux ; la tendresse est rose et elle échoit à Rourda ; la fureur est rouge et appartient à Sakra; Théroïsme, gris, à Varouna ; la terreur, noire, à Yama ; le dégoût, bleu-pâlCy à Mahakala; Tétonnement, jaune, à Brahma. A chaque pièce qu'on représente, la scène se pavoise aux couleurs de la passion qui y règne. Le drame est tour à tour blanc ou noir, indigo ou pourpre ; sa poétique tient dans les compartiments d'une palette. — Par une singularité plus bizarre encore, le Théâtre de l'Inde est polyglotte. Les principaux personnages d'une pièce parlent le sanscrit, la langue savante et sacrée, inintelligible au vulgaire. L'héroïne se sert du prâkrit, idiome gazouillant et douX; qui est au sanscrit ce qu'est au latin Titalien. Ses femmes et ses amies parlent un dialecte moins pur encore. Les marchands et les personnages subalternes ne peuvent employer qu'un patois grossier

qui se subdivise encore en jargons divers, selon les professions qu'ils exercent. Le régime des castes, qui gouverne tout dans Tlnde, explique cette anomalie. D'après ses limitations immuables, le Soudra ne doit pas comprendre ce que dit le Brahme, ni le Tchandala maudit se mêler à la conversation du Soudra. Ainsi, dans chaque pièce, les spectateurs ne comprennent que les discours prêtés aux personnages de leur propre classe : le reste n'est pour eux qu'une pantomime qu'il faut déchiffrer. Qu'on se iSgure un théâtre ouvert en pleine Tour de Babel.

Le Drame indien rassemble toutes les extrémités et tous les contrastes. Il a tantôt quatorze actes et tantôt une scène ; des mètres de quatre syllabes et des vers démesurés, comme les reptiles du monde primitif, qui déroulent des anneaux de cent quarante pieds. Ici il regorge d'un peuple d'acteurs, là il se réduit à un monologue à répliques^ exécuté par un ventriloque. D'un bond, il passe de l'enfantillage au sublime, de la naïveté à l'extravagance, de l'émotion simple et vraie au dévergondage et à la folie. — Parcourons le côté qui nous en éloigne, nous suivrons ensuite la voie qui nous en rapproche. A travers tous les antipodes de mœurs, de religions et de races, l'âme humaine finit toujours par retrouver et par reconnaître son indivisible unité.

Et d'abord, sa partie fabuleuse est inabordable; pour y pénétrer, il faudrait la hache dont s'arment les voyageurs pour frayer leur route à travers les forêts inextricables de l'Himalaya. L'attention la plus robuste s'y égare, comme un éléphant dans les jungles. Entre Tesprit européen et celui de l'Inde se dressent cent millions de Dieux monstrueux, changeants, multiformes, qui s'évanouissent pour reparaître, transformés par des métamorphoses incessantes, lorsqu'on a cru les saisir. L'analyse est aussi impuissante que l'apostolat et que la conquête, à faire sa trouée dans cette mythologie d'une épaisseur effrayante. Prétendre expliquer ses fantasmagories colossales, agglomérées par des générations de fumeurs d'opium, autant vaudrait vouloir fixer les nuées qui se désagrègent aux quatre vents du ciel. L'intelligence est déconcertée par leur fécondité délirante. La mémoire se refuse à contenir ces myriades de divinités fantastiques qui, se multipliant d'elles-mêmes, sans trêve ni mesure, finissent par encombrer l'infini. L'imagination la plus avide recule devant l'énormité de leurs merveilles et de lemrs prodiges. — Entre mille autres exemples qu'on pourrait citer, une scène du Samudra Mathanam représente les Dieux en train de battre l'Océan, comme le lait dans une baratte, pour faire leur ambroisie avec son écume. Dans un autre poème, une querelle éclate

entre Indra, le roi des Dieux, et son précepteur spirituel Viçcavarcapa. Le dieu courroucé décapite le brahmane de sa triple tète, pour se venger. Un géant terrible surgit des flammes du sacrifice ; il a la taille d'une montagne, la couleur d'un rocher noirci par le feu, il perce le ciel et la terre de son javelot flamboyant, sa bouche profonde comme une caverne engloutit d*un trait Tatmosphère et saisit, pour les dévorer, les trois mondes, tandis que sa langue lèche les étoiles. Les Dieux Tassaillent d'une nuée de flèches : il les absorbe entièrement. Pour le combattre efficacement, il faut que Indra fasse aiguiser sa foudre par la prière et les austérités d'un célèbre pénitent. — Au sortir des livres de l'Inde, on ressent en quelque sorte le dégoût et la nausée du miracle.

L'Inde n'a pas d'histoire, l'ayant ensevelie sous les mythes. Ses drames, pas plus que ses poèmes, n'en ont gardé de vestiges. Il a fallu la sagacité de l'érudition européenne pour reconnaître, dans le roi Tchandragoupta d'une de ces pièces, — t Anneau du mi" nistre, — le Sandracottus cité par les Grecs, que visita Mégasthènes et avec qui Séleucus conclut une alliance. Alexandre lui-même n'a pu laisser son empreinte sur cette mer humaine. Lord Clives et Has^ tings, ses conquérants d'hier, y sont aussi oubliés que lui. L'existence pour les Hindous n'est qu'un mauvais rêve, un jeu d'apparences éphémères qui

s'entre-croisent et s'agitent sur rimmobilité du néant. Le monde n*est qu'un théâtre illusoire, où les êtres, variations fugitives d'une substance unique, reviennent incessamment souffrir et mourir sous les mille formes de la transmigration. Rien ne commence et rien ne finit ; Tanéantissement est le bien suprême. Dès lors, à quoi bon mesurer le vide ? Pourquoi fixer par des dates les vicissitudes d'un songe infini? Les faits, les dynasties, les catastrophes, les conquêtes passent, au sein de l'Inde, comme les flots d'un océan insondable ; à peine surgis, ils s'évaporent en chimères et se confondent dans le Néant éternel.

La terrible nature de Tlnde, aussi ardente à détruire qu'elle Test à créer, prêche d'ailleurs à l'homme cette indifférence absolue. Son luxe éblouissant n'est que le rideau d'une tragédie sanguinaire. Depuis l'insecte jusqu'au tigre^ le règne animal y donne l'exemple du meurtre appliqué sur l'immense échelle des espèces. La végétation, plus délétère que la pharmacie de Locuste, distille des poisons mortels ; une fleur tue, la piqûre d'une épine poignarde, Tombre d'un arbre foudroie. Les forêts et les marécages, chauffés à blanc par un soleil embrasé, élaborent, dans leurs profondeurs, des épidémies exterminatrices. De cette mortalité acharnée, aggravée par les menaces d'une métempsycose perpétuelle, ressort ridée que la vie humaine n'a pas d'importance

et n'est qu'une illusion douloureuse. Aussi la mort n'apparaît jamais dans le théâtre de Tlnde. Elle n'y dénouerait rien, n'ayant aucune vertu expiatoire. Elle y serait reçue comme une délivrance et non point comme un châtiment. Un des drames de Ealidasa finit par ce vœu lugubre du héros comblé de toute sorte de prospérités : « Que le tout-puissant Civa, » satisfait de mon zèle à le servir, me délivre des » liens d'une seconde naissance ! » Dans d'autres pièces, les victimes ressuscitent exprès pour remercier leurs meurtriers de les avoir déh'vrées.

La lutte de l'homme contre la passion et l'obstacle est aussi étrangère au Théâtre indien. Ses héros manquent de réalité. Fantômes sonores, ils glissent sur la scène, sans y marquer la trace de leurs pas. Jamais ils ne s'emparent de l'action pour la diriger ou pour la combattre, ils se contentent de la suivre d'un pas indolent. On reconnaît en eux ces princes imberbes, en robes roses, au visage de femmes, que les peintures indiennes nous montrent accroupis sur leur trône, tenant leurs pieds dans leurs mains. Le malheur les plie comme des roseaux et rie leur arrache que des murmures harmonieux. Ils sont le jouet d*événements sans cause qu'ils subissent, au lieu de résister. Il n'y a pas de muscles dans ces êtres frêles, il n'y a que des nerfs, des nerfs frémissants, sensibles, maladifs, qui résonnent comme des cordes de

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lyre au moindre effleurement. Un diagnostic naïf trahit leur faiblesse morale ; c'est leur évanouissement perpétuel. Un malheur annoncé, un ami retrouvé, l'entrée imprévue de la femme qu'ils aiment les fait aussitôt tomber en syncope. La passion les plonge dans une extase heureuse ou morbide. Chez nous, c'est l'aiguillon qui exalte et qui surexcite ; chez eux c'est le philtre qui endort ou qui fait voluptueusement délirer. Dès qu'elle les atteint, le somnambulisme commence. Ils vont et viennent sur la scène, chantant leurs visions, divinisant leur désir, tournant autour de leur idée fixe, comme dans le cercle d'un enchantement. Mais rarement tenterontils un effort hardi, un acte énergique. Pour qu'ils possèdent la femme qu'ils convoitent, il faudra qu'un Génie quelconque intervienne, ou qu'un Dieu propice la jette dans leurs bras. — Même inertie contre les iniquités et les infortunes qui les frappent. Parqué dans sa caste, ployé par le despotisme, enchatné par les rites innombrables et minutieux de son culte, l'Indien n'a plus ni volonté ni initiative. La tyrannie sociale s'ajoute à celle de la nature pour briser en lui tout ressort. Aux persécutions, aux cruautés, aux outragesj il n'oppose qu'une résignation léthargique. Aussi voit-on, dans ces drames, les condamnés marcher au supplice, — toujours arrêté d'ailleurs au dernier moment, — avec un fatalisme placide. Leurs

têtes n'offrent pas plus de résistance au tranchant du sabre que les pavots, ces fleurs du sommeil, qu'écimait Tarquin.

Ne cherchez pas, non plus, dans le Théâtre indien, ces caractères variés, originaux, expressifs, qui remplissent les scènes de TEurope. L'individu n'existe pas dans cet empire des espèces. La caste, dès sa naissance, le jette dans son moule et le façonne à son type. A travers les siècles, le roi ressemble au roi, l'esclave à l'esclave, comme le palmier au palmier, elle brin d'herbe au brin d'herbe. — Ce tigre, que chassent les nababs anglais, est au fond le même que celui qui rugissait dans les forêts du Ramayana. Cette antilope, que nourrit une lady anglaise^ prenait, il y a cinq mille ans, sa pâture dans la main des ermites qui composaient les Védas, De même, le rajah actuel est contemporain du Porus et duTaxile, que combattit Alexandre; labayadère qui danse devant les touristes débarqués à Calcutta par le paquebot, exécutait les mêmes rondes devant le roi Soudraka. — Ainsi, de drame en drame, fussentils séparés par des intervalles séculaires, et sauf de rares exceptions, les personnages du Théâtre indien se ressemblent tous. Le héros et l'héroïne, le roi et la reine, le courtisan et le brahme, le marchand et le laboureur parlent, agissent, se meuvent invariablement, selon les lois de leur rang^ selon les rites

de leur caste. Ce ne sont point des personnalités distinctes, ce sont des types consacrés.

Ne demandez pas davantage aux poètes indiens la gaieté comique. Ils essayent parfois de la montrer dans leurs pièces : mais elle s'y fige en plaisanteries mornes ou en ironies machinales. Contraste étrange: le bouffon de la pièce est presque toujours un brahmane gourmand et poltron. Son rôle est de rabattre par une boutade prosaïque le lyrisme habituel du roi qu'il suit comme un Fou de cour. C'est Sancho Pança, ceint du cordon brahmanique , et tenant une queue de vache à la main. Mais, sous ce masque jovial, il n'en reste pas moins un prêtre sacré et presque divin. Aussi son hilarité ne dépasse jamais certaines bornes ; elle se réduit au rire bénin et effacé des poussahs.

Que reste-t-il donc à ce Théâtre, débordé par une mythologie effrénée, dénué d'héroïsme et de libre arbitre, de force comique et de caractère, à qui manquent à la fois le sol de la réalité et l'horizon de Thistoire? Il lui reste deux dons qui compensent ea partie toutes ces lacunes : le sentiment de la nature et l'enchantement de l'amour. Le paysage et la femme, voilà les prestiges du Drame indien.

Notre Théâtre des deux derniers siècles était sî étranger à la nature, qu'il en semblait presque retranché ; on peut dire que le Théâtre de l'Inde en est

envahi. Le soleil Tinonde, la lune le baigne, la forêt l'enveloppe de ses lianes et de ses rameaux, le chant des oiseaux, le murmure des sources, le cri des animaux de toute sorte, couvrent à chaque instant le dialogue de ses personnages. Il est accompagné, comme d'un vague et profond orchestre, par les voix inarticulées de la vallée qui le ferme, ou de la montagne qui Tombrage. Et cette nature est celle du monde tropical, avec son ruissellement de lumière, sa végétation luxuriante, ses explosions de parfums, ses animaux monstrueux et bizarres I

Cette étrangeté magnifique est la magie du Théâtre hindou. On se croit transporté, dès qu'on y entre, dans une création inconnue. Yoici d'abord l'éléplant qui l'encombre de son image. Le nuage qui passe est comparé à sa masse obscure, la montagne à sa croupe énorme, le croissant de la lune à la pointe aiguë de sa défense. Souvent encore il apparaît sur la scène, majestueux et doux, presque humain, folâtrant, au temps des amours, avec une grâce gigantesque. — Dans le Rama Tcharitra^ de Bhavabhoûti, Rama vient de délivrer l'éléphant favori de Sita, des griffes d'un tigre qui le déchirait :

« Vois, Sita, lui dit-il, mon bras vient d'exaucer ton vœu. Ton éléphant familier, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les fibres de lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il défie

le puissant monarque des bois. Vois par quelles agaceries il cherche à gagner l'amour de sa femelle, comme il aspire avec sa trompe Tonde embaumée par les boutons du lotus 1 comme il en rafraîchit, d'une suave ondée, le corps de sa compagne ! comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève au-dessus de sa léte, pour la garantir des ardeurs du soleil I »

Ailleurs, ce sont des singes qui « fardent leurs » joues avec la poussière empourprée des fleurs, » secouent Ténonne fruit du jaquier, ou se traînent f) vers le lac, d'un pas languissant, pour étancher » leur soif dans Tonde attiédie ». Ici^ sous le gazon, ondoie, comme un flot, l'énorme serpent. « Sur le )) dos du monstre diapré de mille nuances, le gril- » Ion s'attache en chantant, et boit les gouttes de » rosée qui mouillent ses écailles ». La maison de Vasantaséna, dans le Chariot d'Enfant, ressemble à une ménagerie domestique :

« Les cornaks servent aux éléphants des boules de beurre clarifié; le buffle souffle comme un guerrier qu'on vient d'insulter ; les corbeaux, gorgés de lait caillé, dédaignent les restes du sacrifice ; les colombes gémissent amoureusement ; le perroquet, engraissé de riz, crie comme le savant brahmane qui chante un hymne des Yédas ; le kokila, ivre du jus des fruits, se plaint comme l'esclave qui transporte l'eau ; les cailles se battent, les perdrix errent, le paon domestique danse avec délice, et, de sa queue briUante de pierreries, évente le palais échauffé par le soleil. Les lotus tremblent sur les étangs des jardins, heurtés en passant par les cygnes, aussi blancs que les rayons de la lune : ils se promènent par couples et suivent les pas d'une jeune fille,

comme pour lui apprendre à imiter leur démarche ; tandis que les grues, aux longues jambes, traversent lentement la cour comme des eunuques. »

Quelle abondance dans cette description! Quel amour des animaux elle révèle! Comme tout cela vole et nage, chante et crie, roucoule et garrule, vit et se repaît largement! On croirait voir ce Paradis des Bêtes que rêvent les enfants.

Au sein de cette nature magnifique, couronnée d*oiseaux, submergée de fleurs, s'épanouit la Femme, la reine et l'idole du Théâtre indien. Qu'elle y apparaît gracieuse et charmante, prompte à se donner, facile à séduire, mais irrévocablement liée à son époux ou à son amant ; mettant sa gloire à lui obéir et à l'adorer, s'anéantissant en sa présence, comme devant un dieu I Quel que soit son âge, elle reste une enfant, une enfant craintive et docile, qu'une parole trouble, qu'un regard enivre, et qui mêle, dans ses douces caresses, la puérilité à la volupté. Son caractère est une bonté sainte et tendre, qu'aucune dureté ne peut altérer. Elle baise la main qui la frappe, s'attache à l'homme lorsqu'il la repousse, l'aime encore quand il l'abandonne, prête à le suivre jusque

dans les flammes du bûcher funèbre. C'est pour la femme indienne que semble avoir été écrit ce mot délicieux : « La femme ressemble à la vigne, elle s'appuie et elle enivre. » Car une puissance étonnante d'amour s'exhale de cette fine et mince créature : sa mollesse énerverait les héros d'Homère, combien plus les hommes débiles et efféminés qui Tentourent I Elle agit sur eux comme un aphrodisiaque animé, les halluciné, les enchante, en fait des enfants comme elle. Jamais la passion n'a parlé une langue aussi idolâtre que celle que lui parlent les poèmes et les drames de Tlnde. Jamais elle n'a mis tant de raffinement à décrire et à caresser sa beauté. C'est une adoration insatiable qui la transfigure tout entière, de la pointe des cheveux à la pointe des pieds. Ses moindres mouvements sont admirés comme les figures d'une danse ravissante, ses beautés les plus secrètes sont scrutées avec la divination de l'amour. — Un amant reconnaît que sa maîtresse doit être entrée dans le bosquet de roseaux qu'il aperçoit au fond d'un jardin : << Car une trace de » pas toute fraîche, élevée en avant, profonde en ar- » rière, à cause de la pesanteur de ses hanches, se » dessine sur le sable jaune. » Un autre analyse ainsi un simple regard de sa bien-aimée : « Vois, sa pru- » nelle languissante glisse lentement vers l'angle de » Toeil, à moitié voilée par la paupière qu'abaisse le

)» plaisir ; son sourcil se relève en arc élégant : un » tendre frémissement éloigne et rapproche tour à » tour ses cils amoureux. » Les pendants d'oreilles qui battent contre les joues d'une bayadère sont comparés au « luth qui résonne sous les doigts agiles » d'un virtuose » ; le tintement des grelots qui . ornent ses pieds, au « bourdonnement d'un essaim d'abeilles » . Souvent, dans les hymnes d'un amoureux, la femme traverse une litanie de métempsycoses qui, de l'étoile à la fleur, la font passer par toutes les splendeurs et toutes les grâces de la création. — Dans Malati et Madhava^ un jeune homme qui a perdu sa fiancée s'écrie, au plus fort de son désespoir : « Dans ces boutons de fleurs, je revois » la beauté de mon amie; son œil, je le retrouve dans » celui de la gazelle ; la liane balancée par les vents » a sa grâce. Elle est morte et tous ses charmes sont » dispersés dans le désert. »

Entre toutes ces femmes qui se confondent dans an groupe délicieusement monotone, comme dans un bouquet formé des mêmes fleurs, se détache l'héroïne du Chariot d' Enfant ^ le drame le plus riche et le plus vivant qu'ait produit le Théâtre indien. Vasantaséna est b type de la courtisane amoureuse, la jeune et lointaine aïeule de la Constance de La Fontaine, de la Thisbé et de la Marion de Victor Hugo. Gracieuse et touchante figure 1 Rien en elle de la

morbidesse asiatique qui ploie et amollit ses compagnes. Ce n'est plus seulement un enfant nubile, c'est une personne libre et active, qui sait vouloir et se sacrifier. Il y a de Thétaïre grecque dans cette courtisane riche, intelligente, spirituelle, digne, d'être la maîtresse (l'Alexandre, si elle avait vécu de son temps. Elle aime un jeune brahme d'illustre naissance, ruiné par ses largesses généreuses, et se , purifie par ce noble amour. Avec quelle pudeur timide, quelle humilité passionnée elle s'offre à lui! Ce cœur qui se donne craint de n'être pas reçu. Le sentiment de son indignité retient ses élans. Elle ne se trahit que par ses regards et par ses soupirs.

Un jour, elle vient le voir, dans sa maison, à la nuit tombante. Le brahme la prend pour une servante, et lui tend le vêtement qu'il vient de quitter. Elle porte amoureusement à ses lèvres la robe parfumée. Alors une parole charmante lui échappe ; elle a respiré l'espoir dans ce fin parfum : — « Ah ! s'écrie-t-elle, » l'odeur du jasmin ! Il n'a donc pas renoncé à tous » les plaisirs. » — Une scène admirable est encore celle où la courtisane rencontre le fils du brahme avec sa nourrice. L'enfant pleure, parce qu'il ne traîne qu'un chariot en terre cuite ; il voudrait en place un petit char d'or. — « Ne crie pas, mon en- » fant, » lui dit Vasantaséna, — « tu auras un char » d'or. » Il la regarde avec des yeux étonnés : —

« Nourrice, quelle est celte femme? » Et la courtisane répond humblement : — « Une servante, que » les vertus de ton père ont achetée. » — « C'est votre » mère, mon enfant, » reprend, pour jouer, la nourrice. — « Tu ne dis pas vrai, s'écrie-t-il. Comment » pourrait-elle être ma mère, puisqu'elle porte de si » belles choses? » Alors Vasantaséna, les yeux pleins de larmes : — « Quelle parole dure pour une langue » si douce I » Puis, détachant les colliers de pierreries qui pendent à son cou : — « Maintenant, je » suis ta mère. Tiens, prends ces bijoux et achète un » char d'or. » — Il n'y a rien dans aucun Théâtre de plus pur ni de plus touchant.

L'idylle naît d'elle-même parmi ces fleurs humaines. Aussi, c*est dans la pastorale élégiaque que la poésie dramatique de l'Inde atteint toute ^a perfection. Kalidasa, un poète contemporain de Yirgile, nous en a laissé deux modèles dont la délicatesse voluptueuse n'a jamais été surpassée : Vikrama et Ouvrasij et Sakountala. — Vikrama et Ouvrasi est une féerie musicale, pleine d'apparitions, de chants, de prestiges, traversée par des pantomimes solennelles, telles que celle d'une Reine, debout sur la terrasse d'un palais, et sacrifiant, avec des gestes silencieux, à la nouvelle Lune. Elle célèbre les amours du roi Pouravaras avec l'Apsara Ourvasi, une nymphe du ciel. En se promenant avec sa mat-

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