II
tresse, une fée de l'air attire, dans son vol, le regard distrait du monarque. La nymphe, prise d'une bouderie jalouse, s'enfonce dans les arbres de la forêt, comme Galatée sous les saules. Mais un arrêt des dieux interdit aux femmes l'accès de ce bois sacré. A peine y est-elle entrée, qu'elle se transforme en une liane élégante encore et souple comme elle. Le roi, fou d'amour, parcourt la forêt déserte, à la recherche de sa bien-aimée. Son désespoir s'exhale en plaintes d'une poésie merveilleuse. Il la redemande aux montagnes, aux rivières, aux oiseaux, aux éléphants, aux gazelles qui lui répondent tour à tour par des sons ou des augures mystérieux. Le cœur d'Ourvasi semble remplir la forêt et palpiter dans son sein. Il croit reconnaître sa robe flottante dans la nuée qui passe, ses yeux dans les calices humides du lotus, sa démarche dans l'ondulation de Tarbuste. Il la retrouve enGn dans fa liane meurtrie qui l'enferme, et il la presse sur son cœur : le charme est rompu. La Nymphe en jaillit, heureuse, délivrée. — Rien de plus tendre et de plus ardent que cet interrogatoire de la solitude ; il réalise l'idéal du génie de l'Inde : la femme confondue avec la nature et ne faisant plus qu'une avec elle; l'idole du cœur absorbée dans son panthéisme infini. Mais Vikrama et Ourvasi n'est qu'un opéra poétique ; Sakountala est la vraie idylle. Arrêtons-nous
devant ce chef-d'œuvre, la fleur et la perle du Théâtre indien.
« Veux-tu les fleurs du printemps et les fruits de » l'automne? Veux-tu ce qui charme et ravit? Veux- » tu ce qui nourrit et satisfait ? Veux-tu dans un seul » nom embrasser le ciel et la terre? Je le nomme » Sakountala, et j'ai tout dit I »
C'est le vieux Goethe qui, pareil à un patriarche couronnant une vierge, donne à Sakountala celte louange magnifique. Uidylle indienne en est digne. Par sa grâce et son innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse, elle mériterait d'être appelée le Paradis terrestre de la poésie.
Voici la forêt sacrée, pleine de dédales et de mystères ; l'arche du panthéisme habité par les animaux et les patriarches. A sa hsière expirent, comme sur un rivage, les tempêtes et les bruits du monde. Là, végètent pieusement les Ascètes et les Pénitents, sous des arbres monstrueux, comme les Dieux dont ils étudient la substance. Autour d'eux, les singes gambadent sur les réseaux des lianes ; les perroquets becquètent le riz des sacrifices ; l'éléphant qui passe flaire de sa trompe leurs barbes pareilles à des touifes d'herbe brûlée. Rien n'interrompt leur profonde ex-
tase. L'un rêve, debout sur un pied, dans la pose hiéroglyphique des cigognes. L'autre inédite, les bras en croix ; un oiseau est venu pondre sur sa main ouverte, et, crucifié dans son immobile attitude, il attend patiemment que l'œuf soit éclos. Celui-ci, plus austère encore, s'est enraciné, depuis des années, au seuil de son ermitage. Il laisse faire la Nature qui, le prenant pour une ruine, le livre tout vif aux végétations et aux bêtes. — « Le grand ana- « chorète se tient immobile, le corps à demi plongé « dans une fourmilière de termites ; un serpent « serre ses reins en guise de cordon brahmanique ; « fies lianes enlacent étroitement son cou, et les oi- « seaux font leurs nids dans ses cheveux hérissés. ». Le roulement d'un char gronde tout à coup dans le bois sacré. C'est le roi Douchmanta, qui poursuit une gazelle que vise déjà son arc infaillible. Un ermite se jette enlre sa flèche et la douce bête qu'elle allait atteindre.
« Cette gazelle, ô roi, appartient à Termitage : Il ne faut pas la tuer I Retire donc ce trait déjà ajusté. Tes armes sont pour défendre Topprimé et non pour blesser Finnocent. Ce dard, dans un corps aussi tendre, serait comme la flamme dans une touffe de coton. Qu'est-ce que la vie fragUe des gazelles, exposée à tes flèches acérée s qui ont la dureté du diamant ? »
Qu'elle est touchante cette fraternité du solitaire et de l'animal ! L'homme, transporté dans la solitude,
redevient envers les bêtes doux et juste comme Tétait Adam. Entre lui et la Nature se rétablit la paix de rÉden. — C'est ainsi qu'Orcagna et Laurati, dans les fresques du Campo-Santo de Pise, nous montrent, d'après la légende, les biches sauvages venant manger aux mains des Pères du désert.
Combien plus sacrés sont à l'ascète indien ces animaux auxquels la transmigration donne des âmes humaines ou divines ! Qui sait si cet éléphant, qui sort du bois avec une lenteur solennelle, et, le soir^ se plonge religieusement dans les flots du Gange, n'est pas Ganésa, le dieu de la sagesse? Yischnou se cache peut-être, comme sous un bouclier, sous la carapace de cette tortue dormant à fleur d'eau ? Dans l'œil doux et vague de Tantilope, le brahme croit voir flotter un regard de sœur ou d'aïeule. La grande famille des ancêtres rampe, vole, marche et nage autour de l'Indien. Les sifflements, les cris, les bourdonnements, les murmures de la forêt et de la montagne sont autant de voix suppliantes qui lui parlent et qui l'implorent. Aussi, traverse-t-il la création comme un temple dont la poussière même est sacrée; se penchant sur les citernes pour tendre un brin de paille à la mouche qui se noie, couvrant sa bouche d'un morceau d'étofie, pour ne pas aspirer, par mégarde, Tatome animé qui flotte dans les airs, marchant sur la pointe des pieds près des fourmilières,
soufflant le flambeau qui Téclaire, quand il voit le papillon de nuit voler à Tentour. c< N'écrase pas la » fourmi que iu rencontres sur ton sentier, — lui dit » un proverbe, — car, ainsi qu'à toi, la douce vie lui » est chère. » — Un précepte des Védas ordonne de répandre sur le sol de la nourriture pour les oiseaux et les chiens errants. Couper un arbre sans motif est mis par les lois de Manou sur la même ligne que haïr son père. Des châtiments terribles menacent les cruautés de l'homme contre l'animal. Une légende raconte qu'un chasseur, ayant fait crever les yeux à à cinq cents gazelles rabattues et enfermées dans un parc, afin de les tuer à loisir, fut condamné à renaître aveugle pendant cinq cent mille existences. Dans tous les livres sacrés de l'Inde, la charité envers les bêtes est prêchée jusqu'à la folie. Les bouddhistes ont canonisé un jeune prince, nommé Mahâsattva, pour avoir offert son corps en pâture à une tigresse, qui venait de mettre bas, et dont le lait était tari.
Bien plus, la poésie indienne est née d'un cri de pitié sur la mort et la souffrance d'un oiseau. — Yalmiki, au début du Ramayana, se promène, après s'être purifié, dans une forêt, et contemple avec ravissement un beau couple de hérons qui marchent au bord du fleuve. Un chasseur, caché près de là, abat d'une flèche le héron mâle qui tombe, sanglant et palpitant, sur le sol ; sa compagne voltige autour
de lui en gémissant. L'anachorète, indigné, prononce une imprécation contre le chasseur : « 0 chasseur I » puisse ton âme n^être jamais glorifiée dans toutes » les vies à venir, puisque tu frappes cet oiseau, au » moment sacré de Tamour I » Cet anathème compatissant a pris dans sa bouche la forme du mètre qui sera le mètre indien par excellence, du cloka. Bientôt firahma lui ordonne de célébrer la gloire de Rama sur ce rythme^ jailU spontanément de ses lèvres. L'immense fleuve de la poésie de Tlnde sort, comme d^une source, de cette larme versée sur un héron mort. Cependant de jeunes voix résonnent dans la forêt redevenue silencieuse. Le roi se cache derrière un buisson, et Sakountala, la fille adoptive du vieux Eanva, le saint ermite, apparaît, avec Pryamvada et Anasouya, ses compagnes. Ne vous effrayez pas de ces noms étranges; ils ressemblent à ces fruits des tropiques dont l'enveloppe bizarre recèle un breuvage exquis. Sakountala signifie « la protégée des oiseaux » ; Anasouya, « habile à marier les nuances » ; et Pryamvada, a la belle à la langue de miel ». Sakountala est la reine de ces trois Grâces du désert. Fondez dans un même rêve TÈve de Milton, la Chloé de Longus, la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, vous aurez cette vierge des forêts indoues. Pour la peindre, telle que Timagination la conçoit, il faut se rappeler ces divinités de son pays, moitié femmes et
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moitié fleurs, dont le buste plonge dans le calice d'un lotus. Elle paraît, et les souvenirs de la beauté classique s'effacent à sa vue» Son charme agit à la façon de ces parfums violents et suaves, qui étourdissent la pensée. Quelle grâce timide, quelle souplesse nerveuse, quelle sensuelle et enfantine innocence ! Voyez briller et languir ses yeux qu'allonge Tantimoine. Les grelots de ses pieds fardés rythment sa démarche. On respire le parfum du corsage en bois de senteur, qui presse ses jeunes seins.
Ce sont d'abord des jeux ingénus mêlés de chastes caresses. Les jeunes filles arrosent les plantes de l'ermitage, et Sakountala leur recommande de donner à boire même à celles dont la floraison est passée. Pour elle, tout s'anime, tout prend l'âme et la forme humaine : la fleur a des lèvres^ et l'arbre a des bras. — «Vois, dit-elle; ce manguier, avec ses » jeunes rameaux agités par le vent, pareils à des » doigts, me fait signe de venir à lui ; je vais me » rendre à son appel. » Elle prie Anasouya de relâcher le corset d'écorce qui froisse sa poitrine ; elle chasse, avec de petits cris d'enfant, une abeille qui voltige autour de ses lèvres ; elle va des arbustes à ses compagnes, louant la beauté des unes, admirant la fraîcheur des autres, les confondant dans ses caresses, s'enivrant de lumière, de parfums, de bonté. La brise du printemps allège sa démarche, et
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la fait voler. Ainsi devait folâtrer la première Femme, aux rayons de la première aurore, alors qu'à peine détachée de la Création, elle ne se distinguait pas bien elle-même des fleurs et des arbrisseaux de l'Éden.
Embusqué derrière le feuillage, le roi a surpris les jeux du groupe juvénile. A première vue, il s'éprend de Sakountala. Il s'exalte, il s'enflamme, il accom* pagne tous ses mouvements de strophes amoureuses. Le souffle lyrique emporte à chaque instant ses paroles ; la phrase commencée en prose prend les ailes et l'élan du vers. On croit entendre un de ces instruments de fête qui cadencent passionnément les pas d'une danseuse. Tout à coup, il sort du buisson et se présente aux jeunes filles. Cette brusque entrée trouble d'abord à peine leur calme innocence. Elle accueillent l'étranger avec le confiant sourire de l'hospitalité primitive. C'est la scène de Nausicaa recueillant Ulysse, transportée sous les bananiers de l'Asie. Mais, tandis que la fille d'Alcinoûs se borne à admirer l'étranger « semblable aux dieux d et à souhaiter que a celui auquel elle donnera le nom d'époux lui ressemble », Sakountala, plus près de la Nature, se laisse naïvement aller aux sensations qui l'attirent. Elle défaille, elle tremble, elle palpite ; la rougeur du désir l'enveloppe et la colore comme une flamme : — « Soutenez-moi,
x> mes compagnes, ou je sens que je vais tomber! » — De son côté, le roi fasciné ne peut s'éloigner de Tencbanteresse : — « Tandis que mon corps marche » en avant, mon âme s'enfuit en arrière, comme » rétoflFe de l'étendard qu'un enseigne porte contre » le vent. »
L'amour va vite en Orient, sous ce climat de feu où la végétation et la vie se hâtent, où les femmes éclosent et se fanent, rapides comme les fleurs. A l'acte suivant, Sakountala, a plus faible qu'une liane brûlée du soleil ))^ languit d'amour sur un lit de feuilles ; ses compagnes l'éventent avec des lotus. — Allez aux antipodes de cette antiquité primitive, passez de l'Inde à la Judée, de la forêt des Ermites au jardin royal de Jérusalem, vous trouverez une autre fiancée de roi, atteinte du même mal et consumée de la même ardeur. — « Fortifiez-moi avec des flacons, — dit la Sulamite du Cantique^ — soutenez-moi avec des pommes, car je meurs d'amour! » — « 0 mes douces compagnes, soupire Sakountala, faites que je trouve grâce devant le roi, sinon il ne vous restera bientôt plus de moi que le souvenir. » — Rien de plus fréquent, dans le Théâtre indien, que ces crises de passion fébrile. Dans la comédie du Collier^ attribuée à Harcha, roi de Cachemire, l'amie d'une jeune fille amoureuse, la voyant languir, va cueillir, au lac voisin, des
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feuilles de lotus, et les applique toutes fratches sur son cœur brûlant.
Douchmanta reparatt bientôt, majestueux et tendre : alors commence une scène d'amour d'une grâce indicible. Ce roi indien a Tamabilité superbe d'un dieu grec, descendu de TOlympe pour séduire la fille d'un pasteur; mais, de l'Asie, il garde cette magnificence de langage qui verse toutes les fleurs de la terre, toutes les étoiles du firmament, sur le front de la bien-aimée. Elle, cependant, se livre avec une douceur d'enfant, une souplesse d'esclave, aux transports de l'amant royal. Tout l'invite à céder, Iq3 prescriptions de sa caste, la sensualité de son culte, l'indulgence des dieux qu'elle adore, l'exemple de cette nature voluptueuse et féconde qui l'a nourrie dans son sein. Le trouble des sens n'altère point sa pureté native, elle reste chaste en s'abandonnant. — Telles ces bayadères qui dansent autour d'une idole ; tandis que leur corps se cambre et se renverse lascivement ; leur visage n'exprime qu'une douce piété.
Les ombres du bois ont voilé le furtif hymen ; Sakountala s'est donnée au roi, elle a reçu de lui l'anneau de l'alliance. Une ambassade viendra bientôt la prendre dans la forêt et la conduire à la ville royale. Mais voilà que Dourvâsas, un Solitaire renommé, passe devant sa cabane, en réclamant l'hos-
pitalité. Plongée dans son rêve, comme une colombe sous son aile, Sakountala n'a pas entendu. Alors le moine, furieux, la maudit, et décrète que Douchmanta perdra la mémoire de son visage et de son amour. Ce n'est qu'à grànd'peine que Pryamvada, (( la belle à la langue de miel », obtient qu'il retire à demi son imprécation, et que le souvenir revienne au roi, à la vue de l'anneau nuptial.
Dourvàsas est un de ces formidables ascètes des épopées brahmaniques, qui luttent corps à corps par l'auslérité contre la divinité de leurs dieux. On sait quelle toute-puissance terrible l'Inde attacha aux macérations de ses solitaires. A un certain degré de pénitence, ils peuvent enfanter des mondes, faire tomber les astres, créer de nouveaux dieux et détrôner les anciens. De là les mortifications effrénées et surhumaines qu'ils s'infligent : jeûnes séculaires, cilices déchirants, tortures atroces, méditations à faire éclater le crâne. La Nature elle-même s'émeut des effrayantes vertus de l'anachorète; la mer se soulève, les étoiles pâlissent, les fondements de la terre en sont ébranlés. Les hommes s'écrient : — <c Oh ! Brahma ! si ce sage continue ses macérations, » rien ne peut empêcher que l'Humanité ne devienne » athée. » Souvent les dieux s'agitent et tremblent sur leurs trônes, en regardant, du haut de Tétemité, un vieux et sale fakir, accroupi au fond d'une caverne,
les mains jointes clouées par leurs ongles, et occupé, depuis cent ans, à marmoter un monosyllabe ineffable. Que sa vertu s'élève encore, et c'en est fait de leur puissance : le ver luisant dans la fange éclipsera le soleil. Aussi, cherchent-ils, par tous les moyens, à faire tomber ou faiblir l'énergie de sa pénitence. Tantôt ils entrent en pourparlers avec lui ; tantôt ils lui envoient des nymphes célestes ou des courtisanes qui essaient de raviver par leur nudité et leurs caresses ce qui lui reste de chair. Les Tentations de saint Antoine abondent autour des Ermites indiens. Quelquefois ils y succombent : l'amour des femmes est leur seul point vulnérable. — <(Y a-t-ii quelque douleur qui te gêne dans tes pénitences? » demande, dans une légende bouddhiste, le roi Açôka à un Richi, qu'il rencontre, au milieu d'un bois, debout sous le soleil ardent, entre cinq feux allumés : — « Oui, reprend le Richi, les anti- » lopes s'accouplent dans la saison du rut. Or, » quand je vois leurs ébats, alors je suis consumé » de désirs. »
Exaltés par leur pouvoir et par leur vertu, ces sombres ascètes apparaissent, dans les poèmes indiens, des géants d'orgueil. Ils accablent de châtiments effroyables la moindre offense commise envers eux, la plus légère infraction aux hommages et aux respects qu'ils exigent. Les dieux, pas plus que les
hommes, ne sont à l'abri de leur colère. — Un solitaire ayant à se plaindre de la déesse Ganga (le Gange), la punit en Tavalant. Ce Dourvâsas, qui parait dans Sakountala^ maudit un jour Indra, parce que l'éléphant de ce dieu avait fait tomber une guirlande de fleurs dont il avait paré ses défenses. Cette malédiction dessécha les plantes et les herbes ; les hommes cessèrent de sacrifier, les dieux furent vaincus par les démons. Il fallut toute la puissance de Brahma, pour détruire l'effet de son anathème. — « Qui donc, — s'écrie Vischnou dans » un poème, — ne vénérerait pas les Richis, quand » moi, je porte sur mon aigrette la poussière de » leurs pieds ? »
Revenons à l'ermitage que Sakountala va quitter. Ignorante de l'imprécation qui la frappe, elle se décide à aller rejoindre son fiancé royal.
Il n'y a, dans les poèmes de l'Occident, aucune scène comparable à celle du départ de Sakountala. Ce n'est pas seulement de sa famille d'adoption qu'elle se sépare, mais de cette forêt à laquelle elle tient comme l'hamadryade à l'arbre natal. — Les ascètes s'empressent autour de la jeune vierge ; leurs mains levées vers le ciel retombent sur sa tête pour y répandre les bénédictions. Les plus suaves paroles coulent de leurs lèvres : on dirait le miel que distillaient les chênes de l'Age d'or. L'antique Kanva,
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le patriarche de celte Thébaîde, serre dans ses bras sa fille de prédilection :
c( Que ton voyage soit heureux ; qu'il soit égayé, le long de la route, par des étangs couverts de lotus ; que les arbres fe couvrent de leur ombre ; que le vent te souffle doucement au visage 1 Puissent tes pieds ne fouler que la poussière veloutée des fleurs ! »
Ses douces et modestes sœurs parent, avec un tendre respect, la fiancée royale. Anasouya « habile à marier les nuances » teint de laque ses pieds délicats et ajuste à ses tempes un voile argenté; Pryamvada suspend à son cou une amulette protectrice. Ce ne sont que vœux ingénus, câlineries virginales, larmes de regret, mêlées de sourires, et mollement essuyées. — « Ce n'est pas bien, chère » Sakountala, ce n'est pas bien de pleurer dans un » si beau jour. » — La jeune femme adore son père nourricier; elle se prosterne aux pieds des Ermites, elle décrit la marche sacrée autour des feux du sacrifice; puis, elle fait ses adieux à Tasile qui ombragea son enfance.
Jamais la voix humaine n'a parlé à la Nature un plus intime et plus doux langage. En se séparant du bois sacré, on dirait que Sakountala défait, tissu par tissu, un long vêtement religieux. Elle va de plante en plante, les nommant par leur nom, les remerciant des parfums et de l'ombre qu'elles lui ont prêtés.
Elle s'agenouille pour embrasser sa fleur favorite, et colle ses lèvres sur le calice de cette fleur, comme sur une bouche adorée.
« — 0 mon père ! laisse-moi faire mes adieux à cette fleur du Madhavi que j'appelais ma sœur, que j'ai nommée Lumière-des-Bois et dont les touffes rougissantes brillent comme une flamme.
» — 0 Lumière-des-Bois, la plus belle des plantes, enlacemoi de tes rameaux comme avec des bras. Mon père, aie soin d'elle comme de moi-môme. » — Le vieux brahmane lui répond : « Je marierai ta plante chérie avec son fiancé, Tarbre d'amra, qui répand son parfum autour d'elle. Gomme tu as trouvé ton époux, elle trouvera le sien. Prends courage, ô ma fille ! Poursuis ton voyage. » — Et il prend à témoia la forêt maternelle, de la piété filiale de Sakountala. — « 0 vous, arbres touffus, forêt sacrée, Sakountala vous quitte pour aller dans le palais de son époux ; elle qui ne désaltéra jamais ses lèvres, avant que vous fussiez abreuvés ; elle qui, bien qu'aimant les parures, ne cueillit jamais un seul de vos boutons pour en orner ses cheveux, et qui n'avait pas de plus grande joie que de vous voir chargés de fleurs. Veuillez lui donner son congé. »
Une vague tristesse s'empare du Désert, qui voit partir sa jeune reine. Il sent qu'une vertu se retire de lui, il se flétrit comme un corps que l'âme va quitter. Ses oiseaux et ses feuillages murmurent des plaintes inarticulées ; l'âme du bois profond gémit confusément.
« — Écoute I écoute I s'écrie une jeune fille, la forêt aussi gémit, quand l'heure delà séparation approche. Les gazelles laissent tomber l'herbe de leur bouche, les paons cessent
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leur dause, les lianes font tomber à terre, comme des pleurs, leurs feuilles pâlissantes : leur parfum et leur beauté sont passés. »
L'adieu d'un orphelin arraché du sein maternel serait-il plus touchant que celui du chevreuil de Sakountala à sa jeune maîtresse ? Au moment de partir, elle se sent arrêtée par le bout de sa robe :
<c — Ah ! qui marche donc sur mes pieds, et me retient par le pan de ma robe? » — <c C'est le petit du chevreuil, devenu ton fils, sur les lèvres duquel tu as si souvent appliqué le baume sacré, quand il avait été blessé par les aiguillons pénétrants des haies. C'est celui que tu as élevé, en lui donnant à manger des graines de siamaka, dans tes mains ; il ne veut pas quitter les traces de sa bienfaitrice. » — « Pourquoi pleures-tu, douce créature ? Pourquoi me suistu, moi qui m'éloigne de ceux avec qui je passais ma vie ? €omme j'ai pris soin de toi quand tu perdis ta mère en naissant, de même celui qui m'a servi de père te donnera ta nourriture. Retourne donc à l'ermitage, va, il faut nous
séparer Arrachée du sein de mon père, comme une
jeune branche de sandal tombée du mont Malaya, comment pourrai-je croître sur un sol étranger I... »
C'est Toriginalité de cette figure aimable et ravissante entre toutes. Comme les Nymphes par la fiction, elle appartient, par le sentiment, autant au règne végétal qu'à l'Humanité. Il y a de la sève mêlée au sang qui coule dans ses veines. Fleur humaine parmi les fleurs de la solitude, sa tige frêle s'enlace aux racines des arbres natals, et, lorsque le Destin l'en arrache, la grande forêt souffre et tressaille. On