‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 63 sur 86 · II · texte numérisé non relu

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562 LE THÉÂTRE IiNDIEN.

ne peut l'enlever de ce cadre immense, qui raccompagne comme un dais de fête. Les arbustes s'attachent à sa robe, une pluie de fleurs jonche ses cheveuXy un nuage d'oiseaux plane sur sa tête ; les animaux, apprivoisés par sa bonté, la suivent en long cortège, comme ils suivaient la fille de Noé descendant de TÂrche. Sakountala entraine, à elle seule, toute la forêt après elle.

De l'oasis ascétique, le poète nous transporte dans le palais du roi Douchmanta. Celui-ci vient de vaquer à ses fonctions royales, et se sent pris de fatigue ; « car, » dit-il dans une image admirable, — le sceptre est » dans nos mains, comme le manche d^une ombrelle » que nous portons pour abriter les autres ». Tandis qu'il se repose, les chanteurs bercent sa sieste, au son des adulations orientales. On le compare au chef des éléphants, « qui se couche un instant à l'écart, après » avoir conquis à son troupeau un gras pâturage ». Lui, calme comme une idole, savoure cette fumée d'encensoir ; il se laisse éventer par ces plumes de paon tombant et retombant en cadence. — Mais voici venir Sakountala, précédée des Ermites qui l'ont escortée pendant son long voyage. Le monde qu'ils voient pour la première fois n'inspire à ces Solitaires qu'un mépris mystique. La ville immense qu'ils viennent de traverser, avec ses dômes, ses tours, ses colonnades, ses coupoles, n'a jeté dans leur esprit

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qu'un reflet lugubre. — « A Tagilation de ce peu- )> pie, dit le doyen de la caravane, mon âme qui » n'a jamais connu que la solitude croit voir le tu- » multe d'une maison dont l'enceinte serait dévorée » par le feu. » — « Ce bruit, reprend son compa- » gnon, m'a d'abord un peu étonné ; mais bientôt j'ai » regardé ce peuple, comme le pur regarde l'impur; » l'homme éveillé, celui qui est endormi; le maître, » l'esclave ; l'être vainqueur de ses passions, celui qui » leur est lâchement soumis. » — Lorsqu'ils retourneront dans la forêt sainte, sans doute le vieux Eanva leur demandera, comme saint Paul, l'ermite chrétien, à Antoine, en rompant avec lui le pain apporté par un corbeau, au seuil de sa grotte : « Com- » ment va le monde ? Les hommes bâtissent-ils en- » core des maisons et des villes ? »

Cependant Sakountala, rougissante, s'agenouille timidement devant son seigneur. Mais le sortilège du fakir opère : le roi ne reconnaît plus sa fiancée. Son amour s'est effacé, comme un songe, de sa mémoire obscurcie. Elle cherche à son doigt l'anneau de l'alliance et ne le trouve plus : il est tombé dans l'étang où elle a fait ses ablutions matinales. Vainement elle essaie, avec des paroles délicieuses, de conjurer l'enchantement cruel, par la magie des doux souvenirs.

« — Ressouviens-toi, lui dit-elle, du jour où, sous le bosquet des jasmins doubles, tu recueillis dans ta main Veau que contenait la coupe d'un lotus. Au même instant, mon petit faon s'approcha de moi. Tu rengageas avec douceur à prendre l'eau, en disant gaiement : « Qu'il boive le premier. » Mais, lui, qui ne te connaissait pas, n'osa point boire dans ta main. Alors je pris cette eau qu'il but aussitôt dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias, en riant : « Il est donc vrai qu'on ne se fie qu'à ses pareils ; tous deux vous êtes habitants des bois. »

— Le roi reste sourd à ces reproches, incrédule et insensible à ces plaintes. Accusée d'imposture, l'épouse répudiée s'éloigne, en pleurant : — « 0 terre, » déesse propice, reçois-moi dans ton sein 1 »

Quelque temps après, un pêcheur rapporte à Douchmanta Tanneau qu'il a trouvé dans le ventre d'un poisson. Le roi, délivré du charme qui l'aveuglait, rendu à son amour, monte sur son char et cherche Sakountala par tout son empire. — Un jour, dans une solitude, il rencontre un bel enfant, traînant, par la crinière, un lionceau qui gronde. C'est un groupe digne de la Grèce primitive, que celui de ce petit Hercule indien jouant avec une bêle fauve. — « Allons ! ouvre ta gueule, enfant de lion ! ouvre ta » gueule, je veux compter toutes tes dents. » Les femmes qui le soignent ont beau le menacer de la lionne, qui va se jeter sur lui, s'il ne lâche pas son petit, l'enfant s'acharne, rétif et farouche, au lionceau dompté. Le roi se sent attiré par cette grâce héroïque,

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bientôt il a reconnu son fils. A ses cris de joie, Sakountala accourt, vêtue de la robe des pénitentes, belle encore, mais amaigrie par les jeûnes ; ses cheveux flottants, noués en une seule tresse, comme ceux des veuves. On dirait Geneviève de Brabant transportée dans une forêt de THymalaya. L'époux, agenouillé, implore son pardon , confesse sa méprise : « Hélas ! dit-il, la guirlande qu'on pose sur sa tête, » Taveugle la jette de côté, craignant que ce ne soit » un serpent. » Sakountala le relève, avec des larmes de joie. Le ciel s'ouvre, des hymnes éclatent; ce sont les Dieux qui bénissent le couple réuni et réconcilié. C'est une surprise et un ravissement que de rencontrer, au milieu de la littérature effrénée de l'Inde, cette fraîche églogue, d'une simplicité relative, d'où les dieux monstrueux sont absents, où l'ascétisme revêt une douceur pastorale. La Nature s'y modère et s'y met à notre portée. Rien que des daims et des gazelles ; point de reptiles démesurés, de bêles énormes et féroces : l'éléphant lui-même n'apparatt que dans le lointain. Les fleurs exhalent des parfums par trop enivrants ; peut-être aussi se répandent-elles sur la scène avec une luxuriance excessive. Mais, en somme , un berger de Virgile, une nymphe de Théocrite, pourraient vivre dans ce paysage enchanteur. Il en est de même des pensées et des sentiments : sous leur couleurexotique, toutes les âmes peuvent les compren-

dre. La piété, la bonté, Tamour, la douleur y parlent le plus tendre et le plus doux des langages. Née sons les mêmes étoiles, bercée par la même Nature, Virginie, à travers les siècles, reconnaîtrait sa sœur dans Sakountala.

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