I. — Le génie de Shakespeare. — Son œuvre. — Shakespeare
historien, philosophe, n. ~ Shakespeare et la Nature. — La yie de Shakespeare.
Shakespeare fait partie du groupe indivisible que forment Homère, Eschyle, Job, Dante, Rabelais, ces premiers nés de l'esprit humain, ces hommes qui dominent les générations terrestres, comme Saùl s'éleyait au-dessus du peuple d'Israël, « de toutes les épaules » . Mais ce qui le distingue entre ses pairs, c'est une universalité plus large et plus ample, une ressemblance plus grande avec la Nature, une personnification plus complète et plus variée de l'Hu-
manité. Entre les rois de rinlelligence, Shakespeare tient la place à part qu'occupait Pan parmi les Olympiens, ce Pan adoré par rAnliquité au-dessus même de Jupiter; dieu hérissé et sauvage qui marchait sur des jambes de bouc, mais dont la poitrine azurée réfléchissait toutes' les images de la terre, tous les astres du firmament. Ainsi le génie de Shakespeare a quelque chose d'infini et d'universel. Il exerce aujourd'hui sur la littérature européenne l'influence d'un élément sur le globe ; il abreuve des peuples d'intelligences; il féconde des mondes spirituels; des littératures entières sont sorties de lui. Il a fait l'Allemagne à son image, la renaissance poétique de la France s'est épanouie sous son souffle : la langue anglaise lui a conquis l'Amérique ; elle le répand dans l'immensité de l'Asie. Pour employer le barbarisme si expressif d'Emerson, on peut dire qu'aujourd'hui, le monde entier est shakespearisé.
Un critique anglais l'a appelé a une voix de la Nature. » Ce mot serait peut-être sa plus juste définition. L'œuvre de Shakespeare n'a rien de local ni de personnel : aucune poétique ne la délimite, aucun système ne la restreint. Elle renferme tous les peuples, elle contient tous les siècles, elle admet toutes les manifestations et toutes les singularités de la vie. La barbarie et l'extrême civilisation s'y rencontrent, représentées par leurs types les plus excessifs. —
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Sakounlala, devant Miranda, croirait voir son image réfléchie dans l'eau d'un beau lac; un Cafre reculerait devant Caliban, comme un sauvage auquel on présenterait un miroir. Les gros rires de FalstaiT répondent de loin, sur sa vaste scène, aux concetti raffinés de Benedict et de Mercutio. Les climats même y sont représentés par leurs produits caractéristiques. A l'une des extrémités de cette scène immense, Othello pousse des cris de tigre, dans un drame brûlant comme la zone torride ; à l'autre pôle, Hamlet promène Thypocondrie du Nord sur un fond tremblant d'aurore boréale.
L'Histoire y défile par légions, depuis Coriolan jusqu'à Richard III, depuis Jules César jusqu'à Henri YIII. Si quelque chose peut donner ici-bas ridée du Jugement dernier qu'annonce l'Écriture, c'est Shakespeare ressuscitant le passé. Quelle intuition profonde I quelle sagacité redoutable! quel vol d*aigle sur le troupeau des hommes ! quelle façon léonine de bondir à travers les siècles ! Pour lui, le Temps n'a ni saisons ni horloge ; il participe de l'immuable Éternité. Les années tiennent dans un jour, les mois dans une heure, les jours dans une minute. Le poète est pressé : armé du fouet des Furies ou de la verge des incantations, il flagelle en masse, il évoque par multitudes. Son drame lance tous ses coursiers à la fois, au fort de la mêlée des choses ; il
attelle dix actions de front; il croise, lèche, resserre et dénoue d'une main infaillible vingt rênes (HQérentes d'intrigues emmêlées. Il est partout et il entend tout : le soupir d'un cœur perdu dans la foule, comme la clameur de la bataille ; la méditation solitaire du héros et les huées de la populace. Il sonde les reins, il scrute les consciences. Tous ses personnages sont égaux devant lui comme les créatures devant le Créateur; il les pèse, il les juge, il les absout ou il les condamne, sans que sa main tremble, sans que sa voix frémisse, sans que sa verve s'égare. Une divination transcendante lui tient lieu de science et d'étude. L'archéologue filtre et pèse la poussière des âges; Shakespeare souffle dessus, et cette poussière se remet à vivre. Avec leurs licences, leurs travestissements, leurs anachronismes, ses drames romains sont mille fois plus vrais et plus contemporains des siècles qu'ils évoquent, que les tragédies classiques calquées sur les textes. Les frontières du passé reculent devant lui ; il illumine à coups d'éclairs l'horizon préhistorique. Son Macbeth nous transporte dans la pleine nuit de la barbarie ; son Caliban fait revivre les êtres concitoyens des mammouths et des mastodontes.
Comme il a exhumé l'Histoire, Shakespeare a pénétré l'âme humaine : il illumine tous ses arcanes, il fait vibrer toutes ses cordes, il la tourne et il la
retouitie sous tous ses aspects. Pas une passion qu'il n'ait peinte, pas un caractère qu^il n'ait incarné dans des personnages si complets, si entiers, si définitifs, que leur nom devient celui du sentiment qu'ils expriment. La jalousie prend pour masque tragique le visage noir du More de Venise. L'amour partagé se fixe sur le balcon de Vérone, comme sur un piédestal immortel, avec le groupe de Juliette et de Roméo, noyé dans la lumière de Taurore. C'est sous la forme d'Hamlet que le Doute, une tète de mort à la main, revient hanter la pensée moderne. Le couteau de Shylock devient l'attribut de l'usure. La piété filiale revêt le corps de Gordelia comme une robe sans tache; le remords rôde dans la nuit, en portant la lampe de lady Macbeth.
Derrière les grandes figures qui occupent le premier plan de son Drame, fourmille et s'agite une myriade de personnages secondaires, vus de profil, découpés en silhouette, dessinés d'un trait, qui subdivisent à l'infini les phénomènes les plus fugitifs de la vie et du caractère, et les accusent avec un relief saisissant. Valets et mendiants, soldats et matelots, enfants et commères, courtisans et pâtres, bourreaux et bandits : tous marqués au coin du type ou à l'effigie de l'individu, ondoyants et divers, exceptionnels et précis, ne paraissant point créés par les procédés de l'art, mais engendrés de la chair même, de la Nature
naturante, par une opération de Tesprit, Aucun choix apparent ne préside à leur réunion. Le génie de Sliakespeare a Timparlialilé de la création et le pêle-mêle de la société. Il accole Textréme laideur à la grâce suprême; il sourfle Ariel dans la nue, en même temps qu'il extrait Caliban des fanges du Chaos. Il fait cracher des quolibets, parles fossoyeurs d'Elseneur, dans la fosse qui attend le corps d'Ophélie, et bouffonner, autour du lit de mort de Juliette, les musiciens conviés à ses noces. L'Ironie, coiffée des sonnettes et revêtue de Thabit bigarré du Fou, bondit à travers ses drames, tirant le rire des larmes, démasquant d'un geste brusque les vanités de la vie, surexcitant par son contraste la pitié ou la terreur des catastrophes auxquelles elle se mêle.
Génie-monstre, qu'on se représente, comme ceux d'Ézéchiel, fait d'yeux et de griffes, de pattes et d'ailes, Shakespeare est aussi puissant quand il rampe que lorsqu'il plane, quand il pétrit la boue que lorsqu'il nage dans l'azur. Rien ne le dégoûte dans la Nature ; il remue son fumier à pleine fourche, avec l'entrain joyeux d'Hercule nettoyant l'étable d'Augia<. La sottise, l'infamie, la. gloutonnerie, la luxure, lui inspirent une sorte d'hilarité surhumaine. Il enivre ses grotesques comme des Ilotes, et leur fait rendre tout ce qu'ils contiennent d'inepties et d'obscénités. Il nous apprend à mépriser la bête que nous traînons
après nous, à force de la charger d'immondices. Quelquefois même, les vices de ses personnages infimes perdent leur laideur, en prenant un grossissement chimérique. Tel son Falstaff, tout gueule et tout ventre, entonnant des bouteilles et vomissant des lazzis. — Ce vieux goinfre fut un des favoris du poète : il manquerait au cortège de ses créatures. A un roi comme Shakespeare, il fallait un bouffon de cette énormité. Derrière ce dieu violent et superbe, qui triomphe sur son char attelé de tigres tragiques, on aime à voir trotter pesamment, sur ses courtes jambes, ce Silène du Nord, entortillé de houblon, comme un jambon de lauriers.
Ce génie, qui hurle avec les brutes, chante avec les fées et les vierges. Les jeunes filles et les jeunes femmes de Shakespeare forment une espèce à part dans la création féminine. Souples comme des cygnes, délicates comme^ des sensitives. L'imagination les conçoit avec des corps transparents. Leurs amours font songer aux amours des fleurs, leur pudeur aux rougeurs de .l'aube, leur langage au chant des oiseaux. Ce langage est une musique aérienne. Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la rose, elle aurait cette douceur céleste. Il y a des ailes dans leur démarche et du parfum dans leur charme. Promptes à aimer, faciles à mourir, si tendres, qu'elles se brisent au moindre froissement. Les
noms éoliens que le poète leur donne expriment leur nature tout élhérée et tout idéale : Desdémona, Ophelia, Cordelia, Perdita, Miranda, Jessica, Cœlia, Rosalinde. Noms lumineux et limpides qui mettent à leurs fronts un cercle d'étoiles.
Car c'est là le don de Shakespeare : sa grâce égale sa force ; son génie subtil et robuste rappelle la trompe de Téléphant, qui peut aussi bien cueillir une fleur qu'étouffer un lion. Écoutez causer ses jeunes seigneurs avec leurs maîtresses, dans les comédies romanesques; qui sont comme les châteaux de plaisance de son royaume poétique : quelle éblouissante élégance! quelle prodigalilé spirituelle! Chacun de ces gentilshommes semble porter cet habit de Buckingham qlii semait des perles.
La Nature déborde dans ses drames ; elle les accompagne à la façon d'un orchestre*. Les brises y soufflent et les vents y sifflent; il y passe des bouffées de violents parfums. Des effets de lumière, savants ou extraordinaires, idéalisent les groupes de leurs personnages : l'aube argenté le baiser des amants de Yérone; la lune revêt d'une magique blancheur Jessica, assise sous les citronniers du
jardin de Belmont. Les robes de Cœlia et de Rosalinde s'accrochent aux broussailles de la forêt des Ârdennes; la mer baigne de sa rose écume les pieds de Desdémona débarquant à Chypre ; les martinets voltigent autour du noir donjon de Macbeth. — Parfois son Drame, saisi par la douceur d*un beau soir ou par la magnificence d*un ciel étoile, s'interrompt pour les contempler. L'action fait place à l'extase ; la tragédie cède la parole à la mélodie. Les personnages apaisent les passions qui les agitaient tout à l'heure : ils se mettent à l'unisson de la paix des choses; ils accordent leurs voix comme les instruments d'une sérénade religieuse, et des hymnes montent en cadence vers le firmament.
— « Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc! Le calme de la nuit convient aux accords de la douce harmonie. Assieds-toi, Jessica. Vois comme le plafond du ciel est partout incrusté de disques d*or lumineux. De tous ces globes que tu contemples, il n'est pas jusqu'au plus petit, qai, dans son mouvement, ne chante comme un ange, en perpétuel accord avec les chérubins aux jeunes yeux. Une harmonie pareille existe dans les âmes immortelles ; mais tant que cette argile périssable la couvre de son vêtement grossier, nous ne pouvons Tentendre. »
Avec le sceptre de ce monde, Shakespeare a la clef de l'autre ; l'abtme lui obéit comme la terre ; il évoque les spectres comme il crée les hommes. L'ombre du père d'Hamlet et le fantôme de Banquo
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dominent le monde fantastique. Sa science occulte est formidable : les Parques reculeraient d'horreui devant les trois Sorcières de Macbeth.
Cet homme tragique, qui étreint si fortement la réalité, est en même temps le plus lucide des rêveurs. Un monde enchanté plane au-dessus de son empire terrestre, composé d'îles odoriférantes, de forêts virginales, de mers dont la baguette des magiciens, au lieu du trident de Neptune, régit le calme et les orages. Ce monde aux mille facettes, reflète les choses de la terre avec des tremblements et des grossissements merveilleux. Mythologie mêlée de magie, féerie folâtrant dans la bergerie : rondes de Nymphes et danses de Fées ; des amours d'Esprils, bercées entre terre et ciel, dans une toile d'araignée que la lune argenté; fourmilières d'intrigues microscopiques trottant menu enire les brins d'herbe; Puck qui file comme un feu follet ; Cupido foui-voyé parmi les Génies, comme une abeille de THymette parmi les colibris des savanes; la Reine Mab, semblable à la Venus des atomes, partant pour visiter les rêves, dans sa coque de noix qu'a ciselée l'écureuil; Titania ceignant la tête d'âne de Bottom des verveines royales qui couronnent ses tempes... C'est toute une Apocalypse mignonne et difforme, grotesque et gracieuse, le rêve d'un dieu grisé de nectar.
Ce géant a des yeux de nain pour observer le
microcosme des légendes; il sait les querelles de ménage de la lutinerie aussi bien que les guerres civiles des empires. La main qui vient de frapper Macbeth et d'étouiïer Desdémone, cueille les sylphes suspendus aux corolles de la belle-de*nuit, sans ternir la poussière bleuâtre de leurs ailes. A la lueur d'une luciole, il voit autant de choses qu'au soleil. Ses lèvres puissantes qui embouchent si furieusement le clairon tragique, soufflent, avec une légèreté idéale^ des bulles teintes des couleurs du prisme.
Son style est en rapport avec une création si multiple. C'est la langue la plus extraordinaire que la bouche humaine ait parlée. Le paroxysme y règne, et ce paroxysme semble naturel. Les passions de ses personnages sont si véhémentes, leurs sensations si intenses, qu'ils ne trouvent pas de paroles assez violentes pour les exprimer. — Telles ces figures de Michel-Ange, Prophètes et Sibylles, qu'agile, comme un démon, leur force intérieure. Elles se tordent et elles se débattent pour lui donner une issue. C'est avec (les gestes d'athlètes qu'elles feuillettent un livre ; elles prennent, pour se retourner ou pour se baisser, des raccourcis de Titans grimpant à l'Olympe. Leur charpente craque, leurs ossements s'ébranlent; leurs muscles froncés les enlacent, comme les serpents du Laocoon.
Un torrent de verve roule dans le dialogue de
Shakespeare, charriant pêle-mêle la fange et Tor, les trivialités elles magniGcences, la vase etTécume. Hyperboles gigantesques, métaphores effrénées, fusées lyriques, exclamations furibondes, fouillis d'images enchevêtrées et ardentes. Ce pêle-mêle exubérant se résume dans une éblouissante harmonie. On se croirait transporté dans un de ces paysages du Tropique, où tout se gonfle et s'exagère sous l'action d'un soleil splendide. Les fleurs fument comme des encensoirs, les insectes déploient des ailes de dragon, les cailloux jettent des feux d'escarboucles ; les panthères nagent dans les lianes, les pythons enroulent de leurs nœuds d'écaillé des arbres étincelant d'oiseaux-mouches. — Dans son style encore la grâce de Shakespeare correspond à son énergie. Ce tailleur de colosses est un ciseleur de joyaux. Les Cellini du sonnet italien n'ont jamais égalé la finesse de ses concetti. Les fantaisies qu'il intercale dans ses drames rappellent', pour la richesse et la complication du détail, ces arabesques de la Renaissance, dont les festons de feuillage se terminent par des bustes de satyres ou des têtes de nymphes, coiffées, comme d'un bonnet phrygien, d'un calice de fleur.
Que fut cet être presque divin qui régnera à jamais sur le monde des intelligences? On le sait à
peine. Les sources de Shakespeare, comme celles du Nil, ne sont qu'à moitié découvertes. La Société shakespearienne, instituée à Londres, qui paie au poids de l'or tout renseignement inédit sur sa vie, ne recueille çà et là que de rares indices. Shakespeare a traversé son siècle en gardant Tincognito de son génie, comme les rois en voyage celui de leur majesté. Les traits épars qui nous sont restés de sa grande image ne prêtent nullement à Tenflure. Il eut une de ces existences « glissantes et muettes » que glorifie Montaigne, qu'il aimait et qu'il lisait tant.
Ce sacrificateur tragique débuta, dit-on, par saigner des veaux et des moulons dans l'abattoir de son père. Ensuite on l'entrevoit vaguemeiit, braconnant dans les forêts de Strattford ; plus tard encore, gardant les chevaux des spectateurs à la porte des théâtres. Mais aucune souillure de ces métiers grossiers ne rejailUt sur son caractère. Le a doux Shakespeare d, c'est ainsi que l'appellent ses contemporains. Ils ne se doutent pas de son génie, mais ils s'accordent à célébrer sa bonté. Sa mémoire ne laisse, après elle, qu'un parfum de douceur et de sympathie. — « Nous «avons recueilli ces bagatelles », — disent, dans leur dédicace au comte de Pembroke, les deux comédiens qui publièrent, pour la première fois, ses drames, — « par un pieux office à l'égard du mort, » afin de procurer tutelle à ses orphelins^ sans am-
» bitiou de profit ni de renommée, et seulement » pour conserver la mémoire d*un aussi digne ami et » d'un aussi bon compagnon que notre Sbakes- » peare. {Only to keep memory of so worthy a » friend and fellow a live as our Shakespeare.) d
Comédien comme Molière, il semble avoir souffert, comme lui, de ce masque de théâtre qui dégradait alors ceux qui le portaient. Comme lui aussi, il eut l'entente et la sagesse de la vie. — Il travaille, étudie, produit^ gagne de Targent, Téconomise, acquiert un théâtre, le fait prospérer, achète une maison à Stratiford, sa ville natale, y plante un mûrier. Puis, à cinquante ans, au midi de son âge, il revient tranquillement s'asseoir et mourir à Tombre de ce mûrier.
Voilà toute la ^ie privée de Shakespeare. Le flambeau éblouit le monde, Thomme qui le porte est resté dans les ténèbres. Tant d'obscurité amassée au centre de cette gloire immense, fait songer à ces astres dont la lumière n'arrive à la terre que des siècles après leur disparition.
Eut-il la conscience de son génie? On en douterait, aie voir produire sa moisson, sans même penser à en lier les gerbes. Jamais il ne signa ni ne recueillit ses drames. La souveraine indifférence avec laquelle il met en scène les diverses actions des hommes semble avoir été chez lui un don de nature. Peut-être même ne croyait-il pas à la gloire : — « Ah I ciel ! » — s'écrie
Hamlet, — c< mort depuis deux mois et pas encore » oublié ! On peut alors espérer que la mémoire d'un » grand homme lui survivra six mois. Muis, par Notre- » Damel il faudra, pour cela, qu'il ait bâti des » églises... Autrement, qu'il se résigne à ce qu'on » ne pense plus à lui ! »
Il aima, sans doute, mais à la façon des dieux, audessous de lui. Le seul aveu qu'il ait laissé tomber de son cœur est dans ses Sonnets, jetés comme des perles devant d'obscènes courtisanes :
« Combien tu rends chère et aimable la honte qui, comme un Ter dans la rose parfumée, souille la beauté de ton nom florissant? Dans quelle suavité enfermes-tu tes vices? Le voile de ta beauté couvre toutes tes souillures. Tu fais de tes fautes un cortège de grâces. La langue qui conte Fhistoire de tes années, et fait des commentaires sur tes voluptés, ne peut te diffamer qu'avec une sorte de louange, et ton nom prononcé fait d'une médisance une bénédiction. »
Un triple sceau ferme ce livre de ses Son-
fietSy livre secret, voilé, presque sans sexe, où
Taroilié parle la langue de Tamour, et dont les
hymnes semblent parfois adressés au mystérieux
Ândrogyne qu'a rêvé Platon. Mais la passion
ne troubla jamais son génie, l'ivresse des sens ne
monta pas jusqu'à son cerveau. Shakespeare regarde
et juge la femme, dans ses drames, avec des yeux
perçants e( tranquilles. 11 en joue comme d'un inm. 2
strument de souffrance et de volupté. Elle est pour lui quelque chose d'exquis, de capricieux et d*irresponsable. Le raisonnement n'agit pas sur ses ravissantes héroïnes, il les soumet à Tinstinct comme à rinfluence d'une lune fantastique. Aucun poète, depuis Salomon, n'a plus fréquemment proclamé Tinconstance et la faiblesse féminines. — « Fragilité, ton nom est femme ! » — « Perflde comme l'onde ! » — « Quand ma bien-aimée jure que son cœur n'est » que vérité, je la crois, tout en sachant qu'elle » ment I » — a Jure par son pied, » — dit un de ses personnages, à un amoureux, — « pour qu'elle » puisse plus tôt effacer le serment ! »
Ce n'est point dans le clair obscur d'une vie si cachée, c'est dans la lumière de son théâtre qu'il faut chercher et trouver Shakespeare. Yous ne le reacontrerez point parmi les héros qui s'agitent sur le devant de la scène, mais, au second plan, entre les personnages secondaires qui assistent à ses drames, sans trop s'y mêler. Confondez dans une même figure l'honnête Horalio à'Hamlet^ le spirituel Mercutio de Roméo et Juliette, le loyal Antonio du Marchand de Venise, le mélancolique Jacques de Comme il vous plaira, et vous aurez peul-êlre un portrait ressemblant de William Shakespeare.
Oui, c'est ainsi que je me le représente, mêlé de tristesse et de gravité, trop occupé de 3a création
intérieure pour se livrer à la vie active, mais sage entre les sages, et mettant dans sa conduite quelque chose de la philosophie supérieure qui régissait sa pensée; contemplatif sans misanthropie, ironique sans amertume, se baissant un peu pour regarder les hommes, sans leur faire pourtant sentir sa grandeur. Je lui suppose encore des mœurs élégantes, une courtoisie sereine, Tacquiescement à toutes les convenances de son siècle et de son pays, le feu d'un esprit dont Tétat normal était un rayonnement magnifique ; le mépris doux, à force d'être profond, des choses méprisables ; Tindifférente bonté qui caractérise les êtres souverains. Un gentleman^ enfin^ dans le sens le plus élevé du mot, tel était, tel dut être Shakespeare. On pouvait sans doute lui appliquer la louange magnifique que, dans son Jules César, Antoine décerne à Brutus : « Sa vie était pa- » cifique, et les éléments qui le formaient étaient si » harmonieusement combinés, que la Nature pou- » vait se lever hardiment et dire à l'univers : C'était » là un homme I »