V. — Le Malade imaginaire
On revoit toujours avec plaisir celte amusante petite comédie du Mariage forcée sortie, toute chaude et toute verveuse, d'un livre du Pantagruel, comme le petit Bacchus de la cuisse de Jupiter. Le mariage de Sganarelle procède du mariage de Pa- Durge, une des plus merveilleuses pages de ce poème immense, qui est, à vrai dire, riiôtellerie et la foire de rhumanité.
Panurge a résolu de prendre femme, mais, uvant de se marier, il veut connaître sa destinée conjugale. Le voilà donc qui consulte les docteurs, les. mages, les sorcières, les princes, les moines, les
poètes, les sages, les fous, les songes, les cartes, les dés, les cloches : un monde d'oracles, un ciel d'horoscopes, une mer de science et d'oscillations ! La fantaisie de Rabelais prend toutes les formes et toutes les figures, pour traiter, en grand et en large^ cette éternelle question du mariage. Elle passe, d'une page à l'autre, de l'obscénité de la bacchante à relevation de la muse, de l'impudeur criarde de la courtisane à la majesté prophétique de la sibylle feuilletant le livre des augures. Tantôt elle se roule sur le lit nuptial, comme un sanglier sur les fleurs ; tantôt elle le pare, l'exhausse, le parfume et le pose au centre des joies de ce monde, comme un tabernacle sacré : toujours grandiose, quoi qu'elle fasse, magistrale jusque dans l'ivresse, majestueuse jusque dans la fange : « Vérité divine qui chante et se délecte, dans un puits de vin embourbée. »
Même lorsque Rabelais dépouille la femme et rit aux éclats de sa nudité, il garde encore un air de génie et de souverain. Il me semble voir ce Jupiter du Corrège, travesti en satyre, qui écarte le voile d'Antiope endormie. Les cornes du bouc se dressent sur sa tète, mais la majesté réside sur son front ; son nez se recourbe à la façon de celui des faunes, mais il tient plutôt du bec de l'aigle que du museau du bélier. Vous reconnaissez, dans les touffes de laine qui ombragent ses larges prunelles, les sourcils formidables
qui font trembler l'Olympe, et le poil sauvage, qui hérisse ses membres incultes, déguise mal les plans surhumains de son corps de dieu. L'impureté même de Rabelais a quelque chose de puissant et de salu* bre qui retrempe et qui fortifie. Le fumier de son livre a la vertu de celui des étables : il guérit les maladies de poitrine et fait pousser les épis ; il en nati des pensées joyeuses, fertiles, nourricières, qui plongent au cœur de la réalité terrestre et portent des fruits de bombance et d'allégresse.
Quel cortège de personnages grandioses ou grotesques l'incomparable railleur a*t-il invité aux noces de Panurge I C'est, d'un côté, Pantagruel, débonnaire et sage, comme un roi d'Homère ; Épistémon, son fidèle et prudent conseiller ; le vieux poète Rominagrobis, vaticinant au milieu de son agonie,. « avec » maintien joyeux, face ouverte et regard lumi- » Deux » ; Hippotadée, le théologien vénérable ; enfin Gargantua lui-même, dont on n'entendait plus parler depuis si longtemps, Gargantua, le monarque patriarche, le burgrave de la Table ronde « des francs Beuveurs i>, qui revient tout exprès du pays des fées pour présider ce docte concile, vieillard auguste, immémorial, séculaire, antique et sacré, comme un vieux chêne de la forêt de Dodone.
D*une autre part, vous avez frère Jean, le moine satyrique ; Rondibilis, le médecin gouailleur ; IVouillo-
gan, le philosophe monomane; Triboulel|le fou biscornu; Her Tripa, le magicieiLrripon ; la sibylle obscène de Panzoust : un sanhédrin de grotesques el de caricatures.
Ainsi la sagesse et la folie ont voix au chapitre ; les bonnets à clochettes opinent, comme les bonnets carrés ; le mariage est jeté en proie à toutes ces langues avinées et mordantes, qui n'ont jamais été à plus belle fête. 11 en résulte un sabbat de doctrines, un charivari d'opinions, un tohu-bohu d'arguments et de controverses, si étrangement mêlés de raison et de démence, de bon sens et de délire, de science et de facétie, de sang* froid et de gorges chaudes, que l'esprit en sort, chancelant et la vue trouble, comme d'une orgie de paroles. Imaginez les convives du banquet de Platon... sous la table; une ronde de faunes et de philosophes, dansant autour de la statue du dieu des jardins, la Fête des Fous du moyen âge, encensant et profanant tour à tour l'autel de Vénus !
Panurge ne sait auquel entendre de ces énergumènes et de ces prophèles ; il va et vient, d*OD proverbe à un coq-à-l'ftne, d'une sentence à uo lazzi, d'un conseil à une grimace, d'un apophtegme à une gaillardise, et au milieu de celte tempête de huées et de dissonances, sonnent confusément les cloches fatidiques : « Marie-toy, marie-toy, marie, » marie! Si tu te mairies, marie, marie, très bien t'en
» trouveras, veras, veras! marie, marie! » Puis, l'instant d'après, les mêmes cloches changent de gamme : «Marie point, marie point, point, point, point, » point! Si tu te maries, marie, marie, marie, tu » t'en repentiras, tiras, tiras ! » Si bien que, de guerre lasse, Panurge se résout à mettre à la voile, pour le grand voyage vers la dive Bouteille, qui peut seule répondre à cet insoluble problème.
La petite comédie de Molière est sortie de Ténorme facétie de Rabelais, comme la souris de la montagne en travail : ou, plutôt, figurez-vous la grosse tonne de la cave de Heidelbcrg accouchant d'un flacon d'hypocras. Le théâtre est trop étroit pour supporter les personnages du Pantagruel: géants de la farce, génies de la verve orageuse, colosses de bouffonnerie, dont le chapeau à grelots s'allonge jusqu'au ciel et va réjouir, par son carillon, les habitants de la lune. Leur rire ferait trembler les planches de la scène ; ils ne peuvent vivre, gouailler et s'ébattre à Taise qu'à cent mille pieds au-dessus du réel, dans la région fantastique où volent les Nuées d'Aristophane .
Donc, Panurge, dans le Mariage forcé, est devenu Sganarelle, le bourgeois Sganarelle, cet être tout ventre et tout prose, cette bêtise bâtée qui fait sonner sa sonnette et qui tend une si large échine
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aux coups de b&ton de la vieille comédie. Le bonhomme s'est mis en tétc d*épouser Dorimène, « cette Dorimène, si galante et si bien parée, fille du seigneur Alcantor, et sœur d'un certain Àlcidas, qui se mêle de porter Tépée ». Imbécile, c*est vouloir coudre un morceau de gros drap à une frange de dentelle. Mais Sganarelle s'est regardé au miroir le matin, et il s'est trouvé gaillard, bien portant, n plus vigoureux qu'un homme de trente ans, toutes ses dents dans la bouche, les meilleures du monde». Son parti est pris, si bien pris qu'il va demander conseil au bourgeois Géronimo, son compère. Géronimo lui objecte d'abord ses cinquante-trois ans qui grisonnent et le ridicule dont va l'afiubler une union si mal assortie ; puis, quand il s'est bien convaincu que le bonhomme est venu lui demander une approbation et un conseil :
« — Mariez-vous promptement. Ah! que vous serez bien marié ! dépêchez-vous de l'être ! » répondil à toutes ses demandes.
Vous avez là un écho de l'admirable consultaUon donnée par Pantagruel à Panurge :
« Seigneur, vous avez ma délibéra tioa entendue, qui est de me marier. » — « Mariez>vous doncq, » respondit Pantagruel. > — « Mais, dit Panurge, si vous congnoissiez que mon meilleur feust tel que je puis demourer, sans entreprendre cas de nouvelleté : j*aimerais mieux ne me marier point. » — « Point doncques ne vous mariez, » respondit
PaDfagmel. — « Voire! Mais, dist Panurge, voudriez-vous qu'ainsi aeulet je demourasse toute ma vie, sans compaignie conjugale? Vous savez qu'il est escript : Va? soli! L'homme seul n'a jamais tel soûlas qu'on veoid entre gens mariés. » — t Mariez-vous doncq, de par Dieu ! » respondit Pantagruel.
El Panurge continue ainsi sa chanson, scandée, à temps égaux, par ces deux refrains monotones.
De cette double glose Molière n*a pris que le <c mariez-vous donc » ; mais ce « mariez-vous » survient à point, aprè3 que Sganarelle vient de dire qu'il en a pris son parti. Ce Géronimo est un homme de sens ; lisait qu'il est inutile de prêcher les sourds. La scène est de main de mailre et peint, au naturel, le ridicule de ces quêteurs de conseils, qui se fâchent quand on leur donne ce qu'ils demandent, et n'en veulent faire qu'à leur tête.
Cependant Sganarelle, approuvé par Géronimo, n'en ya pas moins encore solliciter Tavis du docteur Pancrace, un de ces pédants, de 'haute graisse, qui faisaient la joie et répouvantail de Tancien théâtre. Aujourd'hui que le pédanlisme se lave et se peigne, qu'il porte un habit noir, met une cravate blanche et des lunettes d'or, et s'exprime en style tempéré, la sc^ne peut paraître simplement burlesque, et ce sycophante démoniaque nous semble un être fantastique, procréé pour les besoins de la cause.
Il n'y a qu'à lire — mais cela se feuillette avec des
pincettes — certains bouquins du teinps^ pour se convaincre que Molière n*a pas inventé l'enragé qu^il met en scène. Les vieilles Uniyersités, ces cavernes de rérudition primiti ve, avaient engendré, dans leurs ténèbres, d'épouvantables cuistres, mastodontes de pédantisme, qui infectaient l'huile de lampe et pataugeaient lourdement dans un océan d'encre, en lançant des flots de grec et de latin par leurs évents. Monstres des hautes époques de la science, dont on contemple aujourd'hui, avec stupeur, les affreux squelettes, échoués sur des bancs d'in-folios; créatures informes, néesdes amours d'un dictionnaire syriaque et d'une grammaire hébraïque; chats-huants en besicles, perchés sur un écritoire; porcs-épics hérissés de citations baroques.
Ces animaux féroces se livraient parfois, à propos d'une racine grecque ou d'une étymologie latine, des batailles d'extermination. Leur sauvagerie native, leurs mœurs d'ogres de classe, habitués à fouetter, jusqu'au sang, les petits enfants ; la faculté qu'ils avaient de s'engueuler en langue morte et en langue vulgaire, tout cela produisait des mêlées, auprès desquelles le combat du Lutrin n'est que jeu de barre. Des légions d'hexamètres marchaient au pas décharge sur des escadrons d'fambes ; les épigrammes lançaient des plumes aiguisées en flèches et trempées dans une encre empoisonnée ; les catapultes jetaient
(les billots gigantesques; les invectives vomissaient Tinjure et l'imprécation bouillanles, du haut des chaires crénelées ; et, debout sur un nuage de papiers et (le parchemins, Aristote en rabat, Naso en perruque, et Pythagoras en soutane, excitaient les combattants, des cimes de TOlympe.
Quant au sceptique Marphurius, que Sganarelie va consulter après le docteur Pancrace, il n*est autre que le philosophe pyrrhonien Trouillogan interrogé par Panurge. La scène est copiée presque textuellement, car Molière, quand il se mêlait de piller, n'y allait pas de main morte : il empruntait à tous, aux pauvres comme aux riches, et prenait un denier rouillé dans la besace de Gautier Garguille aussi bien qu'un sequin d'or dans Tescarcelle de maitre François. En revanche, il a déguisé en Égypliennes le magicien Her-Tripa et la sibylle de Panzoust ; il est pourtant facile de les reconnaître, sous leur teint bàlé et leurs ajustements barbaresques.
Cependant, arrivent la jeune Dorimène, au bras du seipeur Lycaste, son amant. En général, les femmes de Molière ne sont pas précisément des fleurs d'idéal et de poésie, mais bien de jolies âmes bourgeoises, sages et décentes. Elles n'ont ni la passion ni Fenivrante beauté des femmes de Shakespeare. Elles peuvent plaire et charmer, néanmoins, tant qu'elles ne font que coudre, broder, écrire des billets
doux, et aimer leurs amoureux, de toute la tendresse de leur petit cœur ; mais, lorsque le grand poète s'avise de les jeter dans rimmoralilé et dans Tadultère, il en fait ^ à dessein peut-être, les plus fâcheuses et déplaisantes drôlesses qui aient jamais balayé de leur robe à queue les planches d'un théâtre.
Les pécheresses de Shakespeare gardent, dans le vice, un parfum d'élégance et de séduction ; celles de Molière y apportent un sans-gêne, un tranchant, une crudité, une eGTronterie, étalée et haute en couleur, à soulever Tâme. Quelle désagréable créature que TAngëlique de Georges Dandin! La Dorimène du Mariage forcé ne vaut guère mieux, et Ton commence vraiment à s'intéresser à ce stupide Sganarelle« lorsqu'on entend la jolie fille exposer à son galant comme quoi « elle n'a pas de bien, ni lui non plus, et qu'à quelque prix que ce soit il faut tâcher d'en avoir» :
« J'ai embrassé celle occasion de me mettre à mon aise, et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délÎTrée du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et qui n'a, tout au plus, que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps que je dis, et je n'aurai pas longtemps à demander, pour moi, au ciel, l'heureux état de veuve. »
Quel ton, quelles pensées, quel langage! Le seigneur Lycaste a là, par ma foi! une jolie maitresse. Un cent-sujsse reculerait, à l'aspect de ce
vice hommasse et coquin, qUisent le tabac et le balai rôti.
Sganarelle atout entendu, et le voilà/ comme il dit, (c tout dégoûté de son mariage ». Il y a de quoi, en vérité ; il appelle donc le seigneur Alcantor et lui déclare « qu'il ne veut plus se marier ». Mais cela ne fait pas Taffaire du digne sire, lequel demandait sans cesse au ciel de le décharger de sa fille. L'occasion est trop belle pour qu'il la laisse échapper. On ne trouve pas tous les jours des Sganarelles pour des Dorimènes; aussi s'en va-t-il quérir son fils Alcidas, rbomme des raisons suprêmes et des arguments irrésistibles.
Certes, rien de plus étrangement comique que l'en-trevue d'Alcidas et de Sganarelle. On rit de ce gentilhomme doucereux, qui rosse sa victime avec une si exquise politesse. On rit de ce bourgeois terrifié, marié, l'épée dans les reins et le béton sur Tépaule. Cependant on finit par prendre en compassion ce ver de terre, qui n'a pas même l'énergie de se redresser sous le talon rouge qui l'écrase.
Oui, j'ai pitié de Sganarelle, livré, pieds et poings liés, à celte mégère enrubannée, qui veut l'enterrer avant qu'il soit six mois, comme j'en aurai pitié plus lard, lorsque, devenu Georges Dandin, il sera forcé de demander pardon à genoux à sa a pendarde de femme », la chandelle de l'amende honorable à la
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main, et (Favaler, sans grimace, cet amer déboire (Favoir tort, quand il a raison. Il y a une chose qui me touche dans ce brutal dénouement, c'est le silence de ce pauvre homme, après que, moulu, roué, le souffle aux dents, il a lâché son consentenient extorqué. A parlir de là, il se tait, on ne Tentend plus; il se renferme dans la torpeur, sombre et morne, de la bêle prise au piège, qui*, comprenant qu'elle est perdue, se couche, se blottit, fait la morte et s'attend à tout.
Vraiment Molière a été quelquefois bien cruel pour cette bourgeoisie dont il procédait. Rien de plus ridicule sans doute, en ce temps, que la vanité d'un bourgeois jouant au gentilhomme et cherchant femme au-dessus de lui ; mais encore, n'est-ce pas trop de huées, de camouflets et de bastonnades?
Le Mariage forcé (de. même que Georges Dandin et le Bourgeois Gentilhomme) fut composé pour le roi et représenté devant la cour de Versailles. Jugez de la joie de cette noblesse, au spectacle de la roture humiliée, et comme elle devait rire de ce bœuf conjugal, traîné par les cornes à l'abattoir de l'hymen, sous le bâton patricien]
Il esl impossible de ne pas reconnaître, sous la perruque olympienne du Jupiter de V Amphitryon, Louis XIY en personne, alors dans tout Téclat de ses adultères; et, sous la morale de la comédie, un avertissement sérieux, de forme railleuse, aux maris de la Cour :
Un partage avec Jupiter
N'a rieo du tout qui déshonore....
Axiome royal qu'on devait croire, sous peine de lèse-majesté. A Yersailles, Tépoux supplanté par Jupiter n'avait qu*à se soumettre et se taire. Bon gré mal gré, il lui fallait montrer au roi le sourire jaune et la grimace résignée de Georges ûandin. C'est pourquoi il faut honorer, comme le héros du... mariage, M. de Montespan, à Tusage duquel fut composé YAmphitryon de Molière. Son intolérance conjugale étonna fort les contemporains. Dès qu'il apprit que sa femme était la maîtresse du roi, il la chassa de chez lui avec des soufflets, en prit le deuil, comme d'une morte, et se promena, par tout Paris, dans un carrosse drapé de noir, portant, aux quatre coins^ des cornes en guise de panaches. Celte pompe
ruilèbre allégorique irrita le maître, et le mari mécontent fut enfermé à la Bastille, dont il ne sortit que pour être exilé dans son château de Guyenne. Il y persista dans son ressentiment conjugal, cachant à tous son front d'Actéon, solitaire, ombrageux, farouche, bramant son infortune aux échos. Vingt ans après, la favorite disgraciée se jetait dans la dévotion et tombait entre les mains du Père de Latour, un confesseur ascétique qui la mit au régime d'une Fille repentie. Tous les instruments de torture de la pénitence furent employés à sa conversion : le jeûne, le cilice, des jarretières à pointes de fer, et des chemises de toile jaune, d'un tissu si rude qu'elles Técorchaient jusqu'au sang. Il restait à ployer l'orgueil ; ce fut l'épreuve la plus difficile. De sa longue souveraineté de sérail, madame de Montespan avait gardé une fierté de sultano.
« Parmi tout cela, — dit Saint-Simon, — elle ne put jamais se défaire de l'extérieur de reine qu'elle avait usurpé dans sa faveur, et qui la suivit dans sa retraite. Il n*y arait personne qui n'y fût si accoutumé de ce temps-là, qu'on n'en conservât l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans la chambre, non pas môme pour ses enfants naturels, madame la duchesse d'Orléans pas plus que les autres. Monsieur et la grande Mademoiselle l'avaient toujours aimée, et l'allaient voir assez souvent. A ceux-là on apportait des fauteuils, et à madame la Princesse; mais elle ne songeait pas à se déranger du sien, ni à les conduire. Madame n'y allait presque jamais et trouvait cela fort
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étrange. On peut juger, par là, comme elle recevait tout le monde.... Elle parlait à chacun comme une reine quittent sa cour et qui honore en adressant la parole. Celait toujours arec un grand air de respect, qui que ce fût qui entrât chez elle; et de visites elle n'en faisait jamais, non pas même à Monsieur, ni à Madame, ni à la grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé. Un air de grandeur répandu partout chez elle, et de nombreux équipages toujours en désarroi.... »
Le Père de Lalour finit pourtant par lui arracher une lettre à son mari, humble et suppliante comme une amende honorable, où elle lui demandait pardon à genoux, et lui offrait de revenir à lui, s'il daignait la recevoir, se déclarant prête à se rendre dans quelque retraite qu'il lui désignerait*
a A qui a connu madame de Montespan, — poursuit Saint-Simon, — c'était le sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mérite, sans en essuyer l'épreuve. M. deMontespan lui fit répondre qu'il ne voulait ni la recevoir, ni la voir, ni loi prescrire rien, ni ouïr parler d'elle de sa vie. »
L'Alceste, de Molière, ne se serait point, en pareil cas, plus fièrement conduit. Que M. de Montespan n4mitait-il Texemple de son confrère, M. de Soubise, lequel entra dans la confrérie des maris trompés comme il serait entré dans un ordre de chevalerie. Jamais cerf conjugal ne porta plus pacifiquement sa ramure. Il laissait le roi courtiser sa femme à loisir, à la condition que, de tous les déguisements de Jupiter en bonne fortune sur la terre, le roi choisit de préfé-
rence celui de la pluie d*or. Tandis que le dieu raonnoyé pleuvait sur Panaé, Tépoux, caché dans la ruelle, comptait et ramassait les pistoles. Aussi, dans sa vieillesse, se plaisaiHI à répéter que, né simple gentilhomme, avec quatre mille livres de revenrusy il se trouvait prince, à quatre-vingts ans, avec quatre cent raille livres de rente. Brave d'ailleurs et sachant vivre, ne prêtant point au ridicule et dissimulant son opprobre sous les dehors les plus nobles et les plus décents.
Ce rurfiaa accompli en impose à Saint-Simon môme, qui prononce sur lui celte oraison funèbre, mêlée de mépris et de politesse :
« Sa prodigieuse richesse fut le fruit d'une prudence que peu de gens voudraient imiter; du mépris qu*il fit des préjugés qui ont acquis le plus de force ; de la leçon qu il recul de l'exemple de M. de Monlcspan, et de la préférence qu'il donna, sur un affront obscur et demi-caché, à la plus énorme fortune que lui valût la beauté de sa femme et sou concert avec elle.... M. de Soubise était le plus beau gendarme et des plus beaux, et des hommes les mieux faits de sou temps, de corps et de visage, jusque dans sa dernière vieillesse, et ^ui se soucia le moins d'encourir la plus mortelle injure qu'un Espagnol puisse dire à un autre, qui, jusque dans la lie du peuple, ne se pardonne jamais.... Je pense bien aussi que M. de Soubise, qui se trouvait si bien de mériter ce nom, n'eût pas souffert qu'on Ten eût appelé; car il était fort brave homme et bon lieutenant- général. »
Ainsi éclairée au jour de Thistoire, la comédie iï Amphitryon, composée par Molière, sur Tordre
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(le Louis XIY, prend une signification cruellement ironique. Non content d*avoir enlevé la femme d'un de ses sujets, le roi veut qu'on célèbre, en plein théâtre, ce scandale de sa toute -puissance. Il livre à la risée publique Thomme qu'il outrage impunément et qui ne peut venger son affront. Il se fait prendre, par son poète, en flagrant délit avec sa maîtresse, dans le filet mythologique où Yulcain en* ferme Mars et Vénus. Mais, dans la fable du moins, rOlympe huait le couple adultère; ici, c'était de l'é* poux offensé que devaient rire la cour et la ville. Bien plus, il faut que le mari reconnaisse que le dieu lui fait beaucoup d'honneur en daignant le déshonorer. L'apparition finale de Jupiter, armé de la foudre, au milieu d'une nuée rayonnante, qu'est-ce autre chose qu'une manifestation de Louis XIY, décrétant que l'adultère fait partie de ses privilèges, et ordonnant aux maris dont il daignera suborner les femmes, de s'en réjouir comme d'une grâce, nonobstant clameur de haro?
Regarde, Amphiti^-on, quel est ton imposteur, Et, ftoa» tes propres traits, vois Jupiter paraître : A ces marques, tu peux aisément le connaître, Et c*est assez, Je crois, pour remettre ton cœur
Dans l'état auquel il doit être, Et rétablir chez toi la paix et la douceur. Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, Étouffe ici les bruits qui pouvaient éclater :
Un partage avec Jupiter
jVa rien du tout qui déshonore ;
Et MDB douta il ne peut être que glorieux De se Toir le rWal du souverain des dieux : Je n'y Tois pour ta flamme aucun lieu de murmure.
Celte proclamation d'un dogme nouveau, ce droit du Seigneur, revendiqué par le roi sur toutes les femmes de sa cour, n'était, d'ailleurs, que la conséquence de la religion monarchique qui régnait alors. Comment s*en étonner, quand, plus tard, vers 1710, les docteurs de Sorbonne décidèrent « que les sujets appartenaient, corps et biens, au monarque, et qu'il leur faisait don de tout ce qu'il ne leur prenait pas » ?
Certes, Molière dut souffrir d'avoir à mettre en scène cette exécution outrageante. Mais que pouvaitil contre la volonté d'un maître, dont sa personoe et son génie même dépendaient si absolument? A ce moment, la représentation de Tartuffe était encore interdite : Amphitryon fut la rançon du chef-d'œuvre. Il se vengea, du moins, de cette corvée humiliante, en lançant çà et là, comme à la dérobée, des traits mordants et amers sur les misères de la servitude. Par instants, le masque de Sosie s'entr'ouvre et découvrele visage souffrant du poète à la chaîne :
Sosie, à quelle servitude Tes Jours sont-ils assujettis?
Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits.
Hs veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
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Obligé de s'immoler.
Jour et cuit, grêle, Tent, péril, chaleur, froidure.
Dès qu'ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d'assidu serrice
N*ea obtiennent rien pour nous :
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée S'acharne au Tain honneur de demeurer près d'eux, Bt s*y Teut contenter de la fausse pensée Qn*ont tous les autres gens, que nous sommes heureux.
Le cynique Mercure de la comédie, demi-dieu dégradé, réduit au rôle de laquais d'amour, personnifie clairement les entremetteurs titrés et chamarrés de Yersailles, Lauzua et tant d'autres. Le talon rouge perce et brille, sous les ailes de ses talonnières. Il tient la chandelle, comme il tiendrait la chemise. L'office d'eniremelteur est, pour lui, une charge de cour. Lorsque la Nuit veut lui faire honte du métier qu'il fuit, il s'en vante effrontément et pirouette sur le préjugé :
Pour une Jeune déesse Vous êtes bien du bon temps I Un tel emploi n'est bassesse Qae chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paraître, Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon. Et suivant ce qu'on peut être, Les choses changent de nom.
En dehors de son actualité disparue, la comédie de Molière s'est conservée franche et gaie, comme au
premier jour. C'est i'idéal du quiproquo, qui est, on le sait, un des plus vifs et des plus sûrs excitants de Thilarité. Sans doute Molière, ici encore, a pris son bien où il le trouvait^ et sa pièce n*est qu'une traduction de Plante : mais quelle traduction, ou plutôt quel assaisonnement! V Amphitryon de Piaute est crû et brutal : il ouvre, pour rire, la gueule béante des masques du théâtre antique, cette gueule qui semble le cratère d'un volcan de gaieté éteint. V Amphitryon de Molière voile, sous les mille nuances de Tesprit, la nudité du sujet.
Il y a aussi loin de Darce à Scapin, que du Sosie latin au Sosie français. L'Alcmène antique est passive : c'est la matrone du gynécée romain dans toute sa pâleur. L'Alcinène de Molière a la tendresse décente et la pudeur émue d'une grande dame française, qui a fait un rêve équivoque et qui l'explique de son mieux. Rien de mieux trouvé que la parodie des aventures conjugales du maître et de celles du valet : l'idée comique, ainsi réfléchie, redouble d*eiret et d'intensité. L'Amphitryon romain triomphe sottement, lorsqu'il apprend que c'est Jupiter qui, pour posséder sa femme, a pris son visage. 11 montre avec orgueil son front décoré par le roi des dieux. Bien plus, il vote à son rival une hécatombe, pour le remercier d'être descendu dans son lit. « — Par Pollux! je ne puis être fâché d'avoir partagé avec
JupUer. Rentre dans la maison, Bromia; je vais nio rendre le dieu favorable, en lui offrant de nombreuses victimes. »
Pol! me haud pœnitet Sdlicet boni dimidium mihi dividere cum Jove. Aài domum^jube vasapura ac tutum adornariwn, Ut Jovis supf'emi muUis hosliis pacem expetam.
Combien Tatlitude de rAmphitryon français est plus digne et plus bienséante ! Jupiter a beau se révélera lui dans sa gloire et exalter Thonneur qu'il lui a fait en prenant sa femme, il n'arrache pas au mari un mot de respect ou d'acquiescement. Amphitryon ne proteste point, parce que la colère serait inutile ; mais il se tait, et ce morne silence vaut l'imprécation la plus éloquente. C'est Sosie qui se charge de tirer la moralité de l'histoire, dans cette péroraison d'une si mordante ironie :
Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, Et sa bonté, sans doute, est pour n6us sans seconde ;
Tout cela va le mieux du monde.
Mais enfin, coupons au discours ; Et que chacun chez soi doucement so retire.
Sur tellea affaires toujours.
Le meilleur est de ne rien dire.
La comédie-ballet, qui a pour titre : Momieur de Pourceaugnac^ n'est qu'une farce de carnaval, enlu-
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minée à la détrempe, bâclée à la diable, et ne porle qu'en deux ou trois scènes la marque du maître. Ce qui me frappe^ chaque fois que je la revois, c*est à quel point son hilarité est cruelle. Comme ce spectateur de répigramme de Racine, qui pleurait à chaudes larmes,
Sur ce panvre Holopherne,
Si méchamment mis à mort par laditb,
on s'attendrirait volontiers sur ce pauvre Pourceaugnac, si méchamment mystifié par Nérine et par Sbrigani. Les farces de Molière ont presque toujours un fond de tristesse ; il y a de Tàcreté dans leur rire, de la cruauté dans leur joie. Elles ont de véritables victimes, comme les tragédies. Leur comique procède de la dérision du petit par le grand, du faible par le fort, de la crédulité naïve par la fourberie triomphante. On sent qu'elles ont été composées pour divertir une race impitoyable de courtisans et de grands seigneurs. Un rire inextinguible retentit dans rOlympe, lorsque Yulcaiu s'agite, en boitant, autour de la table où siègent les douze Dieux. Pour que ce rire éclatât sous les voûtes d'or de Versailles, il fallait que le poète mit en scène des hobereaux et des bourgeois bétonnés.
Quoi de plus triste, au fond, sous leur gaieté apparente, que les tribulations de Georges Dandin!
Pauvre Dandin de la Dandînière t est-il bafoué, iosuKé et foulé aux pieds I Clitandre le bàtonne, M. de Sottenville le rembarre, madame de Sottenville Taccable d'avanies el d'impertinences, sa femme Angélique le coiffe des plus haules ramures que puisse porter le front d'un mari ; il n'est pas jusqu'à sa ser« vante Claudine qui ne donne le coup de pied de l'ânesse à son agonie domestique. Et personne qui prenne part a son infortune I Triste bouc émissaire des iniquités de sa femme, il a beau montrer ses cornes, on lui soutient que ce sont des oreilles, et on les tire pour le lui prouver. Ce châtelain stupide, celte douairière insolente, ce varie t narquois, ce gentillâlre brutal, tous ces personnages des temps féodaux s'entendent pour opprimer le Vilain, taillableet corvéable à merci. Comment s'égayer de bon cœur, au spectacle de son grotesque martyr? Jamais patient agenouillé, en chemise soufrée, le cierge de cire jaune au poing, devant le portail de Notre-Dame, et balbutiant l'amende honorable, d'une voix serrée par la peur, ne fut, à mon sens, plus piteux et plus lamentable que ce bourgeois forcé de se mettre à genoux, en bonnet de nuit, une chandelle à la main, devant sa « pendarde dé femme », et, comme nous Tavons déjà dit, d'avaler jusqu'à la lie l'amer déboire d'avoir tort quand il a raison. Monsieur de Pourceaugnac — pour revenir à lui
— iresl guère pins risible ; la pitié remporte bienlôt sur la gaieté méchante qu'excitent les mystifications dont il est victime. Ce gros homme, réjoui et crédule, débonnaire et franc, tombant, au sortir du coche, entre des seringues qui rajustent, et dans des panneaux Taits de nœuds coulants, Gnit par devenir le personnage intéressant de la comédie^ à force d*étre tourmenté par les coquins qui Tentourent. Sbrigani, qui revient du bagne, Nérine. qui se vante d'avoir fait pendre, par un faux témoignage, deux personnes qui ne Pavaient pas mérité, dépassent la Aesure de scélératesse comique permise aux valets d'ancien répertoire. Ce bravo calabrais expédierait Pourceaugnac aussi lestement qu'il le mystifie, s'il était payé pour cela. Cette soubrette à tout faire referait, haut la main, un faux serment nouveau, s'il s'agissait de le faire pendre sérieusement à la potence dont elle le menace.
Et que dire des deux amoureux qui s'associent, comme larrons en foire, à ces échappés de galère ! de cet Éraste, ricaneur et sec, qui permet que le bandit à ses gages diffame la jeune fille qu'il aime, pour les besoins de sa cause ; de cette Julie, hardie au mensonge, qui contrefait si naturellement l'impudeur! Des deux rivaux, le plus dupé n'est pas le Limousin, puisque c'est le Parisien qui l'épouse. La re* vanche de Pourceaugnac, c'est le mariage d*Éraste
MOLIÈRE. 48i
avec cette pécore : il ne pouvait souhaiter une meilleure vengeance.
Quelle terrible scène, encore actuelle et vivante, que celle de Pourceaugnac, prévenu de folie, assis sur la sellette, entre les deux médecins chargés de l'interroger! Il mange bien : symptôme grave; il boit encore mieux : « Tant pis ! » il crache deux ou trois iois : « autre diagnostic^ la spirtation fréquente ; » il veut se lever et sortir : « autre encore, Tinquiétude (le changer de place ; » il affirme qu'il n'est pas malade : « mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal. » Excédé de ces mômeries, il s'écrie qu'il se moque de la médecine : « lion, bon, voici un homme plus fou que nous ne pensons ! » — Cet ialerrogatoire tragi-comique n'est- il pas encore, sous une autre forme, celui de la médecine ahéniste, cette redoutable- inquisition sans appel, qui peut draper ses suspects d'une camisole de force, en guise de sarirbeniiOj et les enterrer tout vifs et tout raisonnables dans Yiji-pace des maisons de fous?
Encore les médecins d'aujourd'hui ont-ils, dans leurs erreurs mêmes, des procédés à peu près humains. Mois reportez- vous au temps de Molière, et la mystification dont Pourceaugnac est victime prendra l'aspect d'un guel-apens effroyable. En ce temps, la folie passait moins pour une maladie que pour une
possession diabolique. Les maisons de fous étaient m. 31
des enfers, dont les damnés, chargés de chaises, parqués dans des cages, inondés de douches, se déballaient sous le fouet des démons de la chiourme. Le traitement seul dont le premier médecin de la comédie menace Pourceaugnac, est tout bonnemenl un arrêt de mort :
« Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante el à celte cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d*avis qu'il soit phlébotomisé libéralement ; c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique, et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veiue du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir; et, en même temps, de le purger, désopiler et évacuer, par purgatifs propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues, mélanogogues, et cœtera ! m
Rien de chargé dans cette ordonnance homicide : les bourreaux en robe qui ravageaient alors toute l'Europe saignaient à blanc et purgeaient à mort. Ils versaient à leurs malades d'épouvantables breuvages, qu'on aurait pu leur servir dans la coupe où la tragédie distillait le noir poison des Atrides. Au dix-septième siècle, la lancette des phlébotomistes répandit des torrents de sang ; Tépée du soldat ne fut guère plus meurtrière. La saignée, comme les sacrifices humains des temps barbares, avait ses prêtres et ses fanatiques. C'était un axiome de l'École, que « le corps humain contenant environ
Vingt-quatre livres de sang, on peut en perdre vingt, sans mourir. Bolal écrivait, sans que la main lui tremblât, cet effrayant aphorisme : « Le sang, dans le corps, est comme Tcau dans une bonne Tontaine: plus on en tire, plus il s'en trouve. » Guy Patin, qui passe cependant pour un médecin relativement éclairé, s'escrimait de la lancette avec une furie Tanatique. Ses exploits phlébotomiques, cités par luimême, donnent la chair de poule. Il raconte qu'il saigna treize fois, en quinze jours, un garçon de sept ans, atteint d'une pleurésie ; quinze fois, en douze jours, pour une petite fièvre de rhume, la femme d'un libraire, laquelle mourut sur un purgatif administré par surcroit; il se vante — infandum! — d'avoir saigné un enfant de deux mois et un nouveau-né de trois jours! Esculape en Tauride n'aurait pas fait pire. La saignée était, pour lui, un dogme, une oblalion sainte, presque une religion. Il ne condamnait pas seulement, il damnait tous ses adversaires.
Un médecin, Guy de La Brosse, était mort en refusant ce sacrement sanglant de la Faculté. « On lai proposa la saignée » — écrit Guy Patin, — « il nous répondit que c'était le remède des pédants sanguinaires (il nous faisait l'honneur de nous appeler ainsi), et qu'il aimait mieux mourir que d'être saigné. Ainsi a-t-il fait. Le diable le saignera, comme le mérite un fourbe et un athée. »
Tel médecin, de Tancienne école, fit plus de ravages qu'une épidémie. A lui seul Guénaut peupla les cimetières de Paris avec l'antimoine.
On compterait plutôt combien en un printemps Guénaut et l'antimoine ont fait mourir de gens....
Cette peste en rabat n'épargnait pas sa propre famille. Le même Guy Patin l'accuse d'avoir tué, avec sd femme, sa fille, son neveu et ses deux gendres. Fagon lui-même, l'oracle d'Epidaure du grand siècle, était un type d'outrecuidante ignorance. On frémit, quand on lit, dans le Journal de la santé de Louis XIW rédigé par lui, le détail dés purgatifs perpétuels auxquels il soumettait son patient royal. On est étonné de la quantité de drogues que peut supporter Testomac d'un roi. L'habitude seule peut expliquer cette longue résistance. Façonné dès l'enfance à ce régime délétère, Louis XIV était à l'épreuve du séné et de la rhubarbe, comme Mithridate, à celle des poisons.
Saint-Simon, sans le vouloir, coiffe Fagon, entroi^ lignes, d'un bonnet d'âne, par-dessus son bonnel carré. « A son avis, dit-il, il n'était permis de guérir que par la voie commune des médecins reçus dans les Facultés^ dont les lois et l'ordre lui étaient sacrés. » C'est justement la doctrine du médecin de Monsieur de Pourceaugnac, lequel, « quand on devrait crever, ne démord pas d'un iota des règles
des anciens, et, pour tout l'or du monde, ne voudrait pas avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux que la Faculté permet ».
Les Mémoires du temps sont remplis des assassinats de ce grand Fagon. Il lue le Dauphin, il massacre Barbézieux, il laisse mourir à petit feu Louis XIY;
De princes égorgés la chambre était remplie !
Lisez Saint-Simon. A chaque instant, des cris de détresse retentissent par les salles et les galeries de Versailles. L'apoplexie vient de renverser un prince du sang ou un grand seigneur, au sortir de table. On appelle Fagon en grande hâte ; il arrive, du pas de Calchas marchant à Tautel, tire sa lancette, saigne à flots la victime opime, qui se débat et qui râle... Voilà un homme mort I
Envisagés sous ce point de vue, les médecins et les matassins frénétiques qui relancent Pourceaugnac avec leurs seringues : — « Piglia lo su^ signor mofisul Piglia losu! n — ne sont plus si drôles qu'ils peuvent le paraître au premier abord.
Le Bourgeois gentilhomme est une comédie enterrée vivante dans un sarcophage turc, et les
turbans à chandelles nous font aujourd'hui TeiTet des luminaires d'un service funèbre. Saint-Simon raconte, quelque part, l'effrayante histoire de masques de cire qu'on avait portés dans un ballet de Versailles. Au carnaval d*après, on voulut les reprendre. Quelques-uns avaient conservé la fraîcheur de leur vermillon et de leur grimace ; d'autres s'étaient tiraillés et décomposés, comme si, dans Tintervalle, ils avaient pris l'empreinte de faces de cadavres. On remarqua que ceux qui portaient ces masques à l'agonie furent tous tués dans la campagne qui s'ouvrit le printemps suivant.... Ne diraiton pas Hoffmann à Versailles?
Les Dervis, chantants et dansants, qui enveloppent M. Jourdain de leur ronde macabre, au son d'une musique à porter le diable en terre, nous rappellent ces masques funèbres. Façonnés, comme eux, pour la folie d'une nuit et Tamusement d'un instant, pour briller et s'éteindre, avec les girandoles de la fête qui les éclairait, ils n'ont pas survécu à la circon* stance, ils ne font plus rire; ils sont devenus inintelligibles. Leur Cérémonie semble aussi surannée que la « Messe de l'Ane » du Moyen-Age. On ne conoait plus ces fantoches: « Dice^ Turque^ qui star quista? si ti sabir^ ti respondir, » leur demanderait-on volontiers, pour parler leur langue.
Surviennent des Turcs, portant un tapis sur le*
quel s'agenouille un muphli à bonnet pointu. Il crie u Allah ! » il hurle, il bredouille; il se gargnrise avec ce nom sacré, qui, chanté, à la même heure, sur tous les minarets de l'Asie, oriente, vers le même point de rhorizon, cent millions de têtes de toutes les couleurs. Puis, voici venir les Turcs à bougies, et, entre deux de ces argousins illuminés à giorno, le pauvre Bourgeois, tondu et affublé d'une robe blanche. Ainsi grimé, tremblant, épilé, il a l'air d'un vieil eunuque qu'on mène empaler. On le renverse, à quatre pattes, sur le tapis ; on lui fait prendre une pose grotesque de Lutrin vivant; on étale, sur son dos, un Alcoran large comme un missel. Le muphli le feuillette, à rebours, avec des gestes de sorcier tournant les pages d'un grimoire. — « Ti non star furha — Non star forfania — Pigliar schiabola. » Et les plats de sabre et les coups de bâton, de pleuvoir sur l'échiné du pauvre diable, qui fait le mort et s'attend à tout.
Non teoer honta QaesU star Tultima affronta.
Tout cela pour éterniser le souvenir d'une mauvaise plaisanterie du jeune Louis XIY !
Une ambassade turque venait d'arriver à la cour. Le roi voulut éblouir ces envoyés du pays de la Lampe merveilleuse. Il revêtit, pour l'audience solennelle qu'il donna à l'ambassadeur, un habit criblé
de perles et de pierres précieuses ; il se mit dans son ostensoir, pour lui apparaître. On s'attendait à une insolation d*enthousiasnoie ; mais le musulman fixa, sans sonrciller, Tastre de Versailles. À un courtisan qui hii demanda ce qu'il pensait d'un tel habit couleur de soleil, il répondit que cet habit-là pâlirait auprès de la housse du cheval que le Grand-Seigneur montait, le vendredi, pour aller à la mosquée.
On dit que Colbert, entendant le propos, commanda cette farce à Molière, pour venger Thabit de son maitre. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'intermède du maroamouchi fut la parodie de l'ambassade musulmane, et qu'il se joua devant l'ambassadeur, qui avait suivi la Cour à Chambord. Étrange façon de fêter un hôte! Au reste, le Turc assista à cette pasquinade, avec le majestueux mépris de l'Orient. 11 critiqua seulement, en connaisseur, comme contraire aux règles de l'art, la bastonnade que M. Jourdain reçoit sur le dos, au lieu de la recevoir sur la plante des pieds. « Mais, » — comme dit Scapin, — « on ne raisonne pas avec des Turcs 1 » — S'il avait tenu Molière et Lulli dans son pachalik, il est probable qu'il aurait chargé le bambou de ses chiaoux de leur apprendre comment on bâtonne dans le pays des coups de soleil et des coups de bâton, — dara^ dara^ bastonara!
Il faut le dire, cette Orientale excentrique gèle
singulièrement le Bourgeois gentilhomme. La comédie, commencée en chef:d*œuvre, se termine en pantalonnade. En quittant ses brodequins pour des babouches barbaresques, elle se détraque et bat In campagne. Jusqu'au troisième acte, M. Jourdain est un bourgeois vrai, vivant, taillé, à pleine étoiïe, dans le ridicule le plus ample et le plus solide. Sa verte femme, son aimable fille, sa ronde et joviale servante, le désordre de ce logis bourgeois, envahi par les spadassins et les pédagogue*^, tout cela compose un tableau plein de couleur et de vie comique. Mais, aux deux derniers actes, M. Jourdain n*a plus rien d'humain; il divague, il extravague; il passe de la comédie à la féerie pure. Le poète le renvoie aux Mille et une Nuits, comme il l'enverrait aux Petites- Maisons.
H faut se garder, envers le génie, des admirations fétichistes. C'est le respecter que de choisir dans son œuvre et de ne pas confondre son or pur avec son clinquant. Les Chinois adorent tout, dans leurs idoles; depuis leurs pantoufles de salin jaune jusqu'à leur couronne de papier doré : les bonzes crient : a Houl houl » devant elles, ainsi que le prescrit l'ancien rite, et leurs dévots répètent, en se pâmant, ce beau cri. Les Turcs du Bourgeois gentilhomme crient: « locl et halabachoul » — Ayons l'admiration moins chinoise ; ne nous récrions pas
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devant cet « halabachou », comme si c^étail un vers de Tartuffe ou du Misanthrope.
Il y a deux hommes dans Molière : le poète créateur et libre qui a jeté sur la scène les types impérissables de la comédie; maïs il y a aussi Timpresario surmené» affairé, pressé, qui bâcle des ballets, peint des pastorales en détrempe, mêle les masques aui figures, les marionnettes aux personnages, dans les pièces qu'il n*a pas le temps de finir. Son Alceste,soD Arnolphe, son Don Juan, son Harpagon, son Cbrysale, vivent de la vie des marbres : ils seront les contemporains éternels de l'humanité. — Ses Bergers, ses Trivelins, ses Dervis, ses Matassins, ses Tritons, chantants et dansants, ne sont plus que les masques vides d*une fête, finie depuis deux cents ans. Les matassins de M. de Pourceaugnac n'amusent plus guères aujourd'hui. Quoi de plus lugubre que le spectacle de ce pauvre diable jeté en proie à des apothicaires enragés qui le menacent de leurs seringues comme des bandits de leur escopelte! « Piglia lo su y signor monsu ! Piglia lo su! n
Étrange plaisanterie de la destinée ! Louis XIY s*amusait, en 1670, de la badauderie d'un bourgeois qui croit recevoir chez lui le fils du Grand-Turc ; quarante-cinq ans plus tard, en 1715, Tannée même de sa mort, il était, lui, le roi, mystifié par une turquerie de carnaval, organisée par ses ministres!
On lui faisait donner audience^ dans la grande galerie de Yersailles, assis sur son trône, entouré des princes de son sang et de sa noblesse, à une fausse ambassade du shah de Perse^ brunie au jus de réglisse et habillée chez le costumier. Ce fut Pontchartrain qui monta celte comédie lamentable, et la cour, compHce, la laissa jouer jusqu'au bout.
Le roi baissait, il déclinait; depuis longtemps il n*était plus amusable. Madame de Maintenon avait renoncé à cette tâche immense. Vieillie ellemême, ratatinée dans sa niche de damas rouge, comme une de ces cariatides qui, dans Tombre d'une encoignure, portent le poids de toutes les voûtes et de tous les lambris d'un palais, elle disait, avec Taccablement des âmes du Purgatoire dans la Divine Comédie : « Piu non posso l » « Je n'en puis plus ! » — C'est dans ses lettres qu'il faut surprendre la respiration de celte âme, affaissée sous le poids de l'ennui royal. Là, elle s'exhale, elle souffle un instant; là, elle enfouit, comme dans le trou creusé en terre de la fable antique, le secret de son oppression.
Il s^agissait de distraire le vieux monarque ennuyé. Peut-être l'encens de l'Orient raviverait-il sa décrépitude? On imagina donc ces fabuleux satrapes, venus du fond de la Perse pour adorer son soleil couchant. Le scénario réussit.
« Le roi, à qui on la donna toujours pour véritable, et
qui Tut presque le seul de sa cour qui la crut de bonne foi, se trouva extrêmement flatté d'une ambassade de Perse, sans se Tôlre attirée par aucun enroi. Il en parla souvent avec complaisance, et voulut que toute la cour fût de la dernière magnificence, le jour de Taudience; lui-même en donna Texemple, qui fut suivi avec la plus grande profusion. »
Le jour venu, la cour et la ville affluèrent à Tersailles. L'avenue, les toits, les fenêtres, regorgeaient de spectateurs. Quel speclacle, en effet, que celai de cette farce immense, où le roi allait jouer son rôle et donner la réplique aux mamamouchis!
t< L'ambassadeur arriva, sur les onze heures, dans les carrosses, avec le maréchal de Matignon et le baron de Breteuil. Ils montèrent à cheval dans l'avenue, et, précédés de la suite de l'ambassadeur, ils vinrent mettre pied à terre dans la grande cour. Cette suite parut fort misérable en tout, et le prétendu ambassadeur fort embarrassé et fort mal vêtu; les présents au-dessous de rien. Alors le roi, accompagné de ce qui remplissait son cabinet, entra dans la galerie. Il avait un habit d'étoffe or et noir, avec l'ordre par- dessus. Son habit était garni des plus beaux diamants de la Couronne; il y en avait pour douze millions cinq cent mille livres. Il ployait sous le poids, et parut tout cassé, maigri, et avoir très méchant visage. »
Rien ne manqua à la composition de cette mascarade : Coypel et Bose étaient au bas du trône, ïm, pour la peindre ; Fautre, pour la narrer en style officiel.
« Pontchartrain n'avait rien oublié pour flatter le roi, loi faire accroire que cette ambassade ramenait l'apogée de son ancienne gloire ; en un mot, le jouer impudemment,
pour lui plaire. Personne déjà n'en était plus la dupe que ce monarque. L'ambassadeur arriva par le grand escalier, traversa le grand appartement et entra dans la galerie, par le salon opposé à celui contre lequel le trône était adossé. La splendeur du spectacle acheva de le déconcerter ; il se fâcha, deux ou trois fois, pendant l'audience, contre son interprète, et fit soupçonner qu'il entendait un peu le français. »
Quel pendant à la farce de Molière! Quelle revanche de Tavanie faite par Louis XIY à l'ambassade turque dont se moqua sa jeunesse! Ne dirait-on pas que rhistoire s*est amusée à parodier, à sa manière, en grand et en tragique, la boufTonnerie du poète? Je ne sais pas, pour ma part, de plus navrant spectacle que celui de ce vieux roi, presque moribond, ployant sous les diamants de sa couronne, et montant, une dernière fois, à son trône, pour parader dans une féerie dérisoire. Le voyez-vous, ce patriarche des rois, traité en Géronle par des Turcs aussi fantastiques que ceux de Scapin! Le voyezvous humant Todeur des pastilles du sérail que font brûler devant lui, comme la myrrhe pure de TAsie, ces Mages apocryphes ?
Que ne s'est-il trouvé là quelqu'un pour lui crier, — fût-ce avec le verbe de bourru de madame Jourdain : — « Eh quoi, sire, vous donnez audience à uiï Caréme-prenant ! » — Pour qui sait la gravité religieuse avec laquelle Louis XIY célébra, pendant tout son règne, les fêtes et les rites de la royauté.
49i LE TBÉATRB MODERNE.
celle duperie effrontée, indigne, comme un sacrilège. Il me semble voir un vieux pontife^ presque aveugle, conduit, la crosse en main, la tiare en tête, à un tréteau drapé en autel, et parodiant à son insu<, devant une assistance ironique, les cérémonies de son sacerdoce. Je ne sais pas de plus navrant chef-d'œuvre que cette comédie réputée si gaie, non plus même la scène à^Hamlei^ où les fossoyeurs, plongés jusqu'à mi-corps dans la terre grasse du cimetière, remuent jovialement les os à la pelle. Ici, du moins, le cadre est poétique, Taction idéale, la terreur presque surnaturelle. C'est le tombeau d'une vierge que ces rustres creusent; lèvent roule, pêle-mêle, les feuilles mortes et les têtes de mort sur l'herbe flétrie ; le crépuscule argenté le crâne d'Yorick entre les mains du jeune prince qui lui adresse de mélancoliques apostrophes. La destruction a consommé son œuvre, elle achève ses métamorphoses : nous sommes déjà dans la région de la mémoire et des Ombres.
Dans le Malade imaginaire^ c'est l'agonie que le poète étale en dérision sur la scène ; l'agonie bourgeoise, vulgaire, prosaïque, entourée des Goles fétides et des instruments ridicules de la pharmacie. Dès
la première scène, Argan, détaillant le comple de Tapothicaire, nous fait assister à son autopsie. Ce ne sont « qu'entrailles amollies, mauvaises humeurs évacuées, bile expulsée, bas-ventre nettoyé », toutes les souillures de la guenille humaine étalées et retournées au grand jour. Encore une fois, je veux bien que les maux du bonhomme soient imaginaires ; mais il mourra des remèdes, s'il ne meurt pas de la maladie. Il a pris, depuis deux mois, — c'est lui qui le dit, — vingt médecines et trente-deux lavements! Voyez d'ici le ravage, et le peu de chair et le peu de souffle, qui doivent rester au pauvre hère, émacié par ce régime effroyable.
Il souffre donc, et comme un damné, dans sa maison qui est un enfer. Il est la proie d'une mégère qui le dépouille, avant qu'il soit mort, et le jouet d'une servante qui l'assourdit de son bavardage. Tandis que l'hypocrite Béline sucre sa tisane, bassine son linceul, et borde sa bière, l'effrontée Toinetle se moque de ses tortures et le berne, sur les draps mêmes de son Ut funèbre. D'un côté, des larmes de crocodile et des grimaces de pleureuse à gages ; de l'autre, un gros rire goguenard et des lazzi sans pitié. On le malmène, on le rudoie, on le bafoue, on le turlupine ; on le laisse, sans lui répondre, agiter convulsivement la sonnette, qui tinte comme un glas et emplit, comme un tocsin, sa chambre vide : « Drelin ! drelin I Ah !
mon Dieu, ils me laisseront ici mourir 1 drelin, drelin, drelin! » J'ai beau me répéter que le malade n'est qu'imaginaire, un tel spectacle ne peut m'égayer; il rappelle de trop près le lamentable tableau des agonies solitaires, livrées à la merci des valets. L'original est si lugubre que la copie même épouvante.
Pour ajouter à Tborreur de la situation, voici venir la bande noire des apothicaires et des médecins, pareils à des corbeaux voltigeant autour d*un cadavre. C'est d'abord M. Diafoirus, flanqué de son fils Thomas; et je ne sais si je dois rire ou pleurer de ce gnome de collège, noué, crasseux, sordide, hébété, qui invite sa prétendue à la dissection d'une femme morte. Puis, vient M. Fleurant, blafard et sinistre, coiffé d'un serre-tête, ceint d'un tablier, armé d une seringue longue comme une couleuvrine; il Pajuste, d'un air menaçant, sur le pauvre diable qui se débat sur sa chaise, et qui crie miséricorde, et qui ne peut l'obtenir. A son appel, surgit M. Purgon ; le bourreau vient aider son valet à maintenir le patient rebelle. 11 arrive, furieux, bouffi^ hérissé, la bouche gonflée d'oracles funestes, faisant siffler, sur cette tête débile, à demi vidée par la diète, tous les serpents d'Esculape. k sa voix, les maladies évoquées envahissent, comme des Furies, la chambre déjà funèbre. Elles s'arrachent cet homme ahuri ; elles le tiraillent, elles le dépè-
cent, elles en font curée. L'une le mord au foie, l'autre ronge son poumon; celle-ci s'accroche à ses nerfs, celle-là dessèche ses entrailles, que n'humecteront plus les clyslères composés par la Faculté I II tombe de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans Tapepsie, de Tapepsie dans la lienterie, de la lienterie dans la dysenterie, de la dysenterie dans rhydropisie, et de Thydropisie dans la privation de la vie, à laquelle M. Purgon le condamne en dernier ressort!
Est-ce donc là une scène si bouffonne? Ne sent-on pas, plutôt, courir dans ses veines, à entendre ce croque-mort débitant ses litanies funéraires, le petit froid qui vous saisit lorsqu'on ouvre un de ces livres de médecine, qui, depuis Tonglée jusqu'à la piique polonaise, depuis le cheveu qui saigne jusqu'à Tongle perçant la chair, dénombrent les milliers de maux qui attaquent la machine humaine. Notez que ces atroces personnages ne sont nullement des caricatures, mais des portraits du temps, d'une ressemblance avérée. Au dix-septième siècle, la médecine homicide du Moyen-Age régnait encore, dans toute son horreur. La routine de la Faculté était plus intolérante que l'orthodoxie de l'Inquisition. Elle tuait, d'après le texte de Galien, selon les règles d'Hippocrate, avec une magistrale ineptie.
Les satires du temps peignent, avec effroi, ces méni. 32
decins exterminateurs. On les voit trottant par la ville, sur leurs mules apocalyptiques, pareils, dans leurs robes aux grandes manches flottantes, à ces anges noirs qui se promenaient dans Alep, marquant, du bout de leurs lances, les portes de ceux qui devaient mourir. Des estampes satiriques montrent la Mort chevauchant, en croupe, derrière le docteur, et lui souriant d'un air conjugal, comme au mari qui la fait vivre et pourvoit à sa subsistance. Quevedo de Villegas, dans ses Kûto/i5 boutTonnes, devient presque grave lorsqu'il décrit ces assassins pédantesques ; il les peint à la Ribeira, avec des couleurs d'un noir infernal.
« Leurs faces étaient couvertes de grosses barbasses, et leurs bouches étaient si fort enfoncées dans ce crin mal peigné, qu à grand'peine un bras bien long y eûtsuaUeindre. Le tour de leurs yeux était tout ridé et froncé, à force de se renfrogner, en regardant les bassins des malades. Quelques-uns d'entre eux avaient de grosses bagues d*or aux doigts, où étaient enchâssées des pierres si grandes que, quand ils tâtaient le pouls aux malades, ils semblaient qu'ils leur présageassent la tombe de leur sépulture. »
A leur suite, Quevedo voit défiler la blême séquelle des apothicaires,
« Armés de mortiers, de suppositoires, de spatules, de seringues toutes chargées pour frapper à mort, et quantités de boiies dont les écriteaux portent les remèdes, et les bottes contiennent les venins. Us enfilent des noms de simples si étranges, qu'il semble que leurs écrits soient des invocations
de démons, comme : BeptitalmuSy opoponach, postmegarum^ petrum, chinum, dracatholicum angelorum. Et qui voudra savoir ce que veut dire cet épouvantable jargon, il trouvera que ce sont quelques carottes, raves ou navets, et une infinité d'autres méchantes racines, parce qu'ils ont ouï dire le proverbe : « Qui te connaît ne t'achète pas. »
Cette sombre peinture semble à peine chargée, si Ton se reporte aux originaux de Tépoque. El puis n'oublions pas que Molière est mort de cette comédie si bouffonne. On sait la légende de Thistrion antique, qui, jouant, devant un César, la farce d*un martyr chrétien, fut converti par le baptême dérisoire qu'on lui administrait sur la scène, et subit en réalilé, au déiioûment de la pièce, le supplice que son rôle devait parodier. Le Malade imaginaire est le pendant profane du Martyre de saint Genest : Molière mourut, on le sait, à la troisième représentation de sa pièce. Depuis les jeux du cirque romain, quel drame plus pathétique a jamais'vu le théâtre ?
Représentez-vous le poète, mortellement malade, s'enveloppant de la camisole grotesque d'Argan, qui prend déjà sur lui des plis de linceul; il monte en chancelant sur les planches, elle voilà paradant dans une farce qui nie la maladie, et qui se moque de la mort. Le voilà jouant, aux éclats de rire du parterre, la répétition de son agonie. Le râle l'oppresse, le sang rétouffe, les sueurs de la dernière heure baignent ses joues fardées la comédie prend, de scène en scène,
une réalité effroyable : ses quolibets et ses sarcasmes se retournent, contre lui, avec une poignante ironie. Le rôle entre dans l'acteur : il Tattaque, il le possède, il Tagite de ses spasmes et de ses grimaces !...
Au troisième acte, Bëraide, pour guérir Ârgan de seschimèreS) lui conseille d'aller voir «quelqu'une des comédies de Molière ». Argan s'emporte et s'écrie:
0 Par la mort, nom de diable I si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours ; il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirais : « Crève, crève ! Gela t'apprendra, une autre fois, à te jouer <( de la Faculté I »
Et Béralde répond :
<( Il sera encore plus sage que ces médecins, car il ne leur demandera point de secours. •
Imaginez le sens cruel de ces moqueries, débitées par Molière mourant, et quel accent devait prendre cet horrible cri : a Crève I crève! » sortant de celle bouche en sang et de cette poitrine déchirée! C*en est fait ! il va subir la mort sans secours, qu'il s*est prédite à lui-même. Le ballet de médecins et de malassins, qu*il a déchaîné, tourne autour de lui, comme la ronde de la Danse Macabre. Au moment où il prononce le juro du serment bouffon, une cod-
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vulsion le saisit, le sang jaillit de ses lèvres. . . Molière se meurt! Molière est mort!
11 n'est pas jusqu'à ranallième de Bossuet, dont cette comédie si tragique ne réveille le terrible écho. Il est inique, il est cruel, il révolte le cœur, il indigne Tesprit; mais la parole de Bossuet survit, même à ses injustices. « La postérité, — dit-il dans sa Lettre au Père Caffaro — saura la fin de ce poète comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire^ reçut la dernière alleinte de la maladie dont il mourut, et passa, des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles îl rendit le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleure- « rez 1 » C*est horrible, mais c'est sublime. On a beau faire, on reste ébloui de cet éclair lancé de la chaire, qui consume la scène, dissipe ses fictions, déchire son rideau et découvre la perspective formidable du Jugement dernier. A ce cri, qui retentit encore parmi les lazzi de la pièce, il semble qu'on voit le poète affublé de sa burlesque défroque, jeté subitement, du fauteuil d'Argan, devant le Christ de Michel-Ange, tonnant et foudroyant dans les nues !
Il devrait être défendu de se moquer des médecins, après Molière, comme de railler les moines, après Rabelais. Il a épuisé, pour parler sa langue, « la matière peccante » delà profession. Le procès est fini, la cause est vidée. Le comique aujourd'hui man-
querait, d'ailleurs, aux comédies médicales. Que sonl nos médecins modernes, armés du plus solide enseignement, marchant en pleine lumière des scienced expérimentales, n'ayant, en somme, que les travers effacés et les ridicules sans relief des classes libérales, que sont-ils auprès des colosses de sottise et d'absurdité que Molière voyait poser devant lui? En ce temps-là, la médecine était un sacerdoce grotesque et terrible, exercé dans les ténèbres de la routine, par des pédants tyranniques. Leur art, momifié et hiéroglyphique, tenait entre les fermoirs d'un bouquin. Hippocrate et Galien formaient l'Ancien et le Nouveau Testament de la Faculté, texte sacro-saint, étudié dans sa lettre, non dans son esprit, commenté avec une minutie rabbinique, et dont chaque aphorisme passait pour un dogme. Hors de là, point de salut ; ou le salut, s'il survenait^ était sacrilège.
L'antre de Trophonius n'était ni plus clair ni moins hasardeux que les écoles où s'enseignait cette médecine ignare. Rien de pratique, rien de positif; jamais le mattre n'amenait l'élève au lit d'un malade ; jamais il ne lui faisait étudier le mal sur la chair, la vie sur la mort. Tout se passait en argumentations puériles et en tournois dialectiques. Nourri de mots, repu de fumée, le nez dans les livres, les oreilles bouchées par ses poings fermés, l'étudiant restait aussi étrangère la Nature que peut Têtre, au monde réel, un Fakir io-
dien accroupi dans sa grotte, et iDarmollant éternellement une syllabe sacrée. Son éducation tournait dans un cercle de logomachies byzantines. Les thèses qu'on lui donnait à débattre auraient déformé le cerveau de Bacon. C'étaient des questions de cette importance : — « Les héros procèdent-ils des héros ? — Sont-ils bilieux ? — Est-il bon de s'enivrer une fois par mois? — La femme est-elle un ouvrage imparfait de la Nature? — L*éternuement est-il un acte naturel? — Les bâtards ont-ils plus d'esprit que les enfants légitimes? — Faut-il tenir compte des phases de la lune pour la coupe des cheveux ? » Sa gloire était de ferrailler, des heures entières, contre ces moulins à vent, bâtis par ceux-là mêmes qui leur couraient sus. Les jours de grande thèse, le bachelier soutenait, de cinq heures à midi, l'assaut de tous ses condisciples etde neuf docteurs de la Faculté. Sept heures durant, il lui fallait combattre des arguments cornus, rétorquer des objections dérisoires, débrouiller d'inextricables problèmes, syllogiser dans Tabsurde, et, comme la Chimère de Rabelais, « bombiciner dans le vide ». — « Des mots ! des mots ! des mots ! y> se serait écrié Hamiet. Lutte des enfants d'Éole, gonflant et dégonflant leurs joues pleines de vent. Au coup de midi, le disputeur s'arrêtait, ivre de sons, étourdi de formules, idiot, hébété. Il était dignus intrare in illo dodo corporel
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La pharmacie de cette médecine homicide n'étail pas moins vaine que son diagnostic. Compliquée do recettes gothiques et de drogues arabes, elle transformait Testomac du patient en un alambic d'alchimiste. Telle ordonnance du temps rappelle les ingrédients baroques que les sorcières de Macbeth jettent dans leur chaudière. Il entre trente-deux substances dans un électuaire que Sennert préconise contre les maux de cœur : parmi lesquelles de Tor, de rémeraude, des perles, du saphir, de Tambre et du corail. Plus prodigue que Cléopàlre, Sennert fait boire à ses malades un écrin dissous.
Récemment encore, dans Tlnde, où la thérapeutique musulmane a conservé des adeptes, le mémoire d'un médecin, déféré à une Cour anglaise, montait à cent vingt mille francs. Il y avait porté des pilules composées, les unes d'une dissolution de diamants, les autres d'une poudre de nombrils de chèvres et de singes du Golfe Persique. — Qu'aurait dit Argan de ce compte d'apothicaire asiatique, lui qui se récries! fort sur les « soixante-trois livres seize sous six deniers » du mémoire de M. Fleurant? Ces médecines-là, faites « pour expulser et évacuer » la bourse des gens, étaient moins dangereuses, peut-être, que celles qui avaient pour but de « balayer, laver et nettoyer le ventre ». De quel bronze étaient forgés les hommes du seizième siècle et du dix-septième siècle, pour ré-
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sister aux clystères et aux purgations qu'on leur infligeait ! Le Roi était le premier patient de la médecine officielle ; il donnait à ses sujets Texemple de la folie bue jusqu'à la lie.
Dans la Ludovico-Trophie, registre des digestions royales, compilé par un Suétone d*officine, Louis XIII nous apparaît dans l'attitude de M. de Pourceaugnac, poursuivi par des malassins. Bouvart, son premier médecin , en une seule année, lui fait avaler deux cent quinze médecines, lui fait prendre deux cents douze lavements, et le saigne quarante-sept fois. — La purgation est une des fonctions normales de Louis KIY. Ses jours de médecine sont des jours fériés; ils ont leur étiquette spéciale et ordonnance consacrée. Dangeau les note, sur ses tablettes, comme (les éclipses de soleil.
Celle cruelle pratique rendait féroces les anciens médecins. La moindre querelle de doctrine mettait la discorde dans leurs pétaudières. L'antimoine souleva entre eux une guerre, dont on ferait une Batrachomyomachie plus longue que V Iliade. Les partisans et les adversaires du minerai contesté se jetèrent à la tète des in-folios aussi lourds que les quartiers de rocs lancés par les catapultes. Les injures grecques répliquèrent aux vociférations latines ; des légions d'bexamèlres marchèrent contre des escadrons d*ïambes; V Antimoine triomphant ^xxcf^omhdi sous le Rabai-joie
de r Antimoine; la Légende antimoniale écrasa la Science du plomb sacré. Il plut de l'encre; Timprécation tonna ; les Furies de la polémique coururent d*un camp à Tautre, en agitant les serpents d'Esculape. Du haut de leur Olympe pédantesque, Aristote en rabat, Galien en bonnet carré, et Avicenne en turban, excitaient les combattants à la lutte.
Dans cette guerre d'extermination, les arguties de la Scholastique tenaient lieu, comme toujours, de Taits et de preuves. Il s'agissait de savoir « si Adam, qui, dans le Paradis terrestre, donna, selon la Genèse, un nom à toute chose, nomma aussi Tantimoine; — si on devait l'appeler Racine des métaux, parce qu'il les produit, ou Loup des métaux, parce qu'il les dévore. » De ce verset d'un prophète : « Ecce stemam in stibio pedes tuos, » les Antimoniaux coqcluaient que la plus magnifique promesse faite, par Dieu, à son Peuple élu, était de le loger dans un palais d'antimoine. Jamais question casuistique, agitée dans un concile byzantin, ne fil hurler tant d'injures.
Eusëbe Rcnaudot, dans la préface de V Antimoine justifié, avertit qu'il n'invectivera pas ses adversaires, ce quoiqu'il puisse les appeler, avec raison, les plus grands scélérats et les plus grands meurtriers du monde ».
« Détestable élixirl faneste magnésie I
Peste de la Nature et de ses doux efforts,
Qui peuples tous les jours le royaume des morts !
lui répond un autre médecin, que Tindignalion fait poète.
Guy Patin se jette dans la mêlée, avec son emportement habituel. Pour lui «les chimistes, les apothicaires et les charlatans sont les démons du genre humain en leur sorte, quand ils se servent d'antimoine, qui a plus tué de gens que n'a fait le roi de Suède en Allemagne. » Il n'appelle le vin émétique, que <( vin hermétique. » Il accuse Guénaut d'avoir assassiné, avec sa drogue, sa femme, sa fille, son neveu, ses deux gendres, et de s'être expédié luimême, par-dessus le marché.
Ces aménités étaient le fond de la langue doctorale (les anciens collèges. Les haines des pédants sont horribles ; l'encre des polémiques de ce temps-là donnait la rage, comme l'écume du chien. De tous les venins connus, le fiel de cuistre est le plus violent. Guy Patin, furieux des industries que Renaudot eumulait avec la médecine, voudrait le voir roué vif en Grève. — « Si ce gazetier», — écrit- il, — « n'était soutenu de l'Ëminence, en tant que nebulo hebdomadarius, nous lui ferions un procès criminel, au bout duquel il y aurait un tombereau, un bourreau, ou tout au moins une amende honorable : mais il faut obéir au temps. » Guillemeau, tenant pour la Faculté de Paris, contre Courtaud, champion de l'Ecole de Montpellier, le traite de fou, d'enragé et de
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parricide ; et termine par le regret de ne pouvoir lui arracher la langue.
Il faudrait raconter encore la guerre que les médecins déclarèrent aux apothicaires. Saint Côme y prit saint Luc aux cheveux ; les seringues s'insurgerent contre les caducées. Les intermèdes boufFons de Molière pâlissent, auprès de ces batailles héroï-comiques. Les deux parlis, entre deux combats, chantaient leurs louanges et célébraient leur panégyrique. Tandis que lesf médecins déclaraient, par la voix de leur orateur, « que Thomme devrait plus au médecin qu'à Dieu même, si ce n'était encore à Dieu qu'il devait le médecin; » tandis qu'ils trouvaient les parchemins de leur corporation chez Homère et ré* clamaient Podalire et Machaon pour ancêtres, les apothicaires allaient chercher, dans la Bible, l'inventeur de la pharmacie. Isaïe, d'après eux, était le premier des pharmaciens : car il est écrit, au deuxième Livre des Rois, « qu'il posa des figues sèches sur les ulcères d'Ézéchias ».
€eci est le côté comique de la vieille médecine ; le tragique l'efface et remporte. Quels massacres obscurs, consciencieux, innocents, en somme, devaient faire ces docteurs, bâtés de routine et infatués de sottises 1 La médecine, pour eux, était partout : dans les anciens, dans l'Écriture, dans les Pères de l'Église, dans la dialectique, dans l'astrologie ; elle était
partout, excepté dans la chair et dans les organes du malade.
Lorsque Harvey découvre la circulation du sang, les médecins de Paris traitent sa découverte de songe-creux. L'un d'eux griffonne, contre lui, une grosse thèse latine, où il se gausse, d'abord jovialement, de cet ignorant : toto divisus orbe Brilamius! Puis, redevenu sérieux, il lui lance, par-dessus la Manche, cet argument foudroyant : — « Le mouvement circulaire, étant parfait, ne convient qu'aux corps simples, comme les astres. Or, le sang n'est pas un corps simple, puisqu'il est composé de quatre éléments. Donc, le mouvement circulaire ne peut convenir au sang. »
C'était à des logiciens de cette force qu'était confié le gouvernement absolu de la machine humaine. Étonnez-vous donc des dégâts qu'ils y commettaient !