‹ Les deux masquesChapitre 40 sur 55 · LESAGE · texte numérisé non relu

LESAGE

Cyclope qui les en avait chargés. 11 revit, avec eux, Tédit qu'ils en avaient dressé, tout hérissé de foudres contre les délinquants. Ainsi fut bâclée cette sanglante affaire, et, immédiatement après, signée, scellée, enregistrée, parmi les sanglots suffoqués.... La levée ni le produit n'en furent pas tels, à beaucoup près, qu'on se Tétait figuré dans ce bureau d'anthropophages ; et le roi ne pays non plus un seul denier à personne qu'il faisait auparavant. »

C'est encore Samuel Bernard, bâtissant une fortune énorme sur une banqueroute de quarante millions, s'alliant aux Mole et aux Mirepoix, et promené dans les jardins de Marly, devant la Cour scandalisée, parLouisXIYaux abois.

« Le roi — raconte Saint-Simon — dit à Desmarets, qu'il était bien aise de le voir avec M. Bernard; puis, tout de suite, dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n'avoir jamais » vu Marly, venez le voir à ma promenade; je vous rendrai >i après à Desmarets. »

Bernard suivit, et, pendant qu'elle dura, le roi ne parla qu'à Bergheyck et à lui, les menant partout, et leur montrant tout également, avec les grâces qu'il savait si bien employer quand il avait dessein de combler. J'admirais, et je n'étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard* Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause, et J'admirai alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits. »

Le bonhomme Turcaret semble bien candide pour

représenter Tespèce de ces hommes de proie. On se

demande comment un personnage, qui se laisse si

facilement voler, peut yoler les autres. Les griffes de in. 34

Shylock ne vont pas avec les oreilles d'àne de Midas.

II faut dire aussi que Turcaret est singulièrement blanchi par la bande noire qui le dévalise. Son entourage offre une des plus complètes colleclions de coquins, que le théâtre ait jamais montrées. Ce ne sont que ruffians et filles, voleurs et receleuses ; un bagne élégant. La Baronne plume Turcaret, le Chevalier gruge la Baronne, Frontin vole son maître, Lisette et Marine filoutent leur maîtresse, M. Furet fait des faux^ M. Raffle prête à la petite semaine, madame Jacob est entremetteuse ; le Marquis seul sort les mains nettes de la comédie, par la bonne raison qu'il est toujours ivre.

Nulle part l'immoralité grossière des dernières années du règne de Louis XIY ne s'étale plus effrontément que dans cette comédie d'humeur si joyeuse. Le Chevalier escroque à sa maîtresse l'argent qu'elle tire de Turcaret, et il confesse, à qui veut l'entendre, ce péché mignon : — « Je ne rends des » soins à la coquette, que pour l'aider à ruiner le » traitant. » — Il ne semble guère se douter qu*il fait un métier plus honteux que la honte ; le poète lui-même s'amuse de cette infamie, et ne s'en indigne pas un instant. L'industrie semble admise et de bon aloi : l'homme entretenu circule, dans plusieurs comédies du temps, sur le même pied que l'amou* reux et le libertin.

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Ce qui sauve la comédie de Lesage du cloaque au bord duquel elle pirouelte, c'est son imperturbable franchise et son parfait naturel. La naïveté dégagée qu*elle met à faire agir et parler le vice, lui donne une sorte d'innocence. Aucune nuance, aucune demi-teinte, aucun de ces sous-entendus et de ces subterfuges, sous lesquels la comédie moderne entortille les sujets scabreux. Le fripon vole comme au coin d'un bois, le ruffian crie par-dessus les toits ses bonnes fortunes lucratives, la femme galante exploite crûment les vieillards et ne s'amuse pas à vocaliser ses fredaines. Ce cynisme naïf vaut mieux, en fin de compte, que les tartufferies et les simagrées du vice élégant. L'immoralité nue, au théâtre, est moins dangereuse que la corruption déguisée.

Les poètes comiques de second ordre, dans l'ancien théâtre, lorsqu'ils sortent de la comédie d'étude et de caractère, tournent dans un cercle singulièrement restreint de moyens et d'effels comiques. Leurs valets fripons, leurs soubrettes intrigantes, leurs vieillards imbéciles, leurs vieilles femmes entichées, nous sont aussi étrangers, aujourd'hui, que ces mimes antiques qui dansent sur le fond noir des vases campaniens, et nous regardent si étrangement, à travers les yeux vides de leur masque fendu jusqu'aux oreilles par un éclat de rire archaïque.

Le jeu de la scène ne parvient plus à galvaniser ces (êtes à poupées et ces têtes à perruques de Tancien régime. Orgon est mort depuis longtemps; Lisette a les cent-un ans et le ramage radoteur d'une vieille perruche d'antichambre ; Crispin, vêtu de noir, a Pair de porter son propre deuil ; Pasquin est aussi délabré que cette statue de Rome qui porte son nom : bloc informe, auquel pendent des quatrains déchirés et des épigrammes en lambeaux. Ils ne nveul plus; ont-ils jamais vécu? Le valet et la soubrette ne sont-ils pas des êtres fictifs, créés et mis au monde pour le service exclusif de ces comédies?

S'il fallait les en croire, le monde du dix-huitième siècle aurait été mené par sa valetaille : pas un jeune homme qui pût épouser sa maîtresse sans la permission de Frontin ; pas une jeune fille qui pût aimer son amoureux, si Marton n'y donnait son plein consentement. Notez que, d'ordinaire, le valet est une affreuse canaille^ qui porte, sur l'épaule, le certificat de la maison d'où il sort, et que, parfois, la soubrette cache, sous son bonnet en l'air, la tête tondue d'une pensionnaire des Madelonnettes.

« Ma foi, mon ami, — dit à son compère Crispin le U Branche de Lesage, — je Tai échappé belle depuis que je ne t'ai vu. On m*a voulu donner de Toccupation sur mer. y ai pensé être du dernier détachement de la Tournelle.

— Tudieu I qu'avais tu donc fail?

— Une nuit, je m'avisai d'arrêter, dans uue rue dé*

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tournée, un marchand étranger, pour lui demander, par curiosité, des nourelles de son pays. Comme il n'entendait pas le français^ il crut que je lui demandais la bourse. Il crie au voleur. Le guet vient : on me prend pour un fripon et on me conduit au Ch&telet. »

Presque tous les valets des comédies du même temps sont des bandits de cette encolure ; beaiix diables d'ailleurs, portant, comme des manchettes, la trace de leurs menottes, et parlant de leurs excursions maritimes, ainsi que leurs maîtres pourraient parler d'une campagne en Flandre ou en Silésie. •

Mais, encore une fois, est-ce que les amours d'une société aussi polie que celle du dix-huitième siècle, pouvaient être adjugés, à forfait, à ces ruffians d'antichambre, à ces entremetteuses de boudoirs ? Ëvidemment, il y^a là parti-pris et convention scénique. Déshabillez Frontin, Crispin, Pasquin, Scnpin, Lafleur et La Branche, et, sous les galons qui les déguisent, vous retrouverez Dave, Palinure, Storax, Parménon^ tous les esclaves de Plaute et de Térence, affublés de livrées françaises, et traduisant, en friponneries modernes, les fredaines antiques, qui les faisaient, chet leurs premiers maîtres, périr sous le bàlon ou expirer sur la croix :

Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme ; Était-U de Paris? — Non, il était de Rome.

Scapin et Crispin ne sont pas plus de Paris que

Sénèque : ils sont de Rome. Ce sont des versions latines incarnées. Les maîtres les traduisent avec génie ; les autres, de routine, et le tour est fait. Quoi qu*ii en soit, et s'il faut le dire, ces comédies de second ordre, menées par des valets, nous semblent, aujourd'hui, tombées en enfance. Le valet finit par attrister cet ancien théâtre ; et, pour n'en citer qu'un exemple, la livrée galante qui encombre les boudoirs de Marivaux m'en gâte singulièrement l'exquise élégance.

Tous les déguisements vont bien à rAmour, excepté pourtant celui du laquais. On n'aime pas aie voir, même lorsqu'il s'amuse aux Jeiuc du Hasard, moucher son flambeau, galonner sa draperie volante et monter derrière la voiture de Vénus. Le dixhuitième siècle paya cher, du reste, sa familiarité littéraire avec les laquais. Il reçoit d'abord les chiquenaudes de Gil-Blas, puis le fouet d& Jean-Jacques ; enfin il tend la gorge à la lancette de Figaro, qui l'expédie, en le faisant rire.

Crispin rival de son maître est, d'ailleurs, un assez plaisant drôle; mais il ne peut guère figurer que dans le menu fretin des opuscules de Lesage. Il n'est pas digne d'être le camarade de Gil-Blas : à peine annonce-t-il, à la façon d'un coureur, le carrosse de M. Turcaret, «où tant d'or se relève en bosse». On y retient pourtant, çà et là, de piquantes saillies. La

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Branche amuse, lorsqu*il se prétend amendé, depuis qu'il est entré au service de Damis. « C'est un aima- » ble garçon » — Jit-iJ ; — « il aime le jeu, le]vin, les » femmes ; c'est un homme universel. Nous faisons » ensemble toute sorte de débauches; cela m'amuse; )) cela m'empêche de mal faire. » N'est-ce pas d'un joli cynisme ?

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