‹ Les deux masquesChapitre 39 sur 55 · RE6NARD · texte numérisé non relu

RE6NARD

leur argent I Ils lui mendient sa dette, comme si c'était une aumône. M. Galonnier cherche à Tattendrir, en lui pariant de sa femme, qui est sur le point d'accoucher. Madame Adam va marier sa fille, et aurait grand besoin d'un peu d'argent comptant. Des propos interrompus, des promesses en Tair, les lazzi d'Hector, le persiflage du maître... Les voilà payés en monnaie de singe ! Et ils s'en vont, l'échiné basse, sous le coup de pied du valet :

Voilà des créanciers assez bien régalés !

Il n'est pas jusqu'à la Revendeuse que Regnard n'ait enjolivée. Une marchande à la toilette, de cette vile espèce, a, d'ordinaire, l'âge des duègnes et la laideur des sorcières. La vieillesse fait partie du type des Shyloks femelles du vieux falbala et du vieux chiffon ; elle s'harmonise avec leur commerce, avec leurs allures, avec ce qu'il y a de proxénétisme, mêlé à leur friperie équivoque. Mais la comédie de Regnard ne peut souffrir les vilains visages. Sa madame La Ressource est une belle commère, jeune encore, avenante et vive. C'est l'Usure qui sourit et fait les yeux doux. Yalère l'embrasse comme une soubrette; il l'appelle, pour l'attendrir :

Ha charmante, mon cœur, ma reine, mon aimable, Ha belle, ma mignonne, et ma toute adorable.. . .

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C'est la plus belle fille du inonde que la comédie de Regnard, et, comme une belle fille, elle ne peut donner que ce qu'elle a, de Toptimisme et de la gaieté, des éclairs de verve et des rires éclatants d'esprit. — Hector est un des plus plaisants drôles qui soient au théâtre. Quelle scène amusante que celle où il épèle Sénèque à son maître ! Le Marquis freluquet est d'une impertinence impayable : on dirait une pirouette incarnée. Nérine a du ramage et du bec. Madame La Ressource est devenue proverbiale. La Comtesse, seule, s'est fanée, parmi ces figures si vives et si fraîches. Les vieilles maniaques qui croient énamourer, à première vue, tous ceux qu'elles regardent, n'existent plus guère aujourd'hui. Le monde comique a ses espèces perdues, comme le globe terrestre.

Ces comédies de l'ancien temps, qui ne veulent rien prouver, sinon qu'il fait bon de rire, sont irrésistibles. Elles rafraîchissent Tesprit, en le délassant. La belle humeur de la vieille France renatt et nous revient avec elles.

Le Turcaret de Lesage passe pour l'incarnatioii tragi-comique de tous les vices et de tous les ridi-

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cules de Targent. On en parle comme d*une satire, sanglante et brûlante, de Tancien Traitant. Son titre est devenu l'étiquette classique du coffre-fort et du sac. Je n'ai jamais compris, pour ma part, celte réputation. S'il y a un personnage faible, dans l'excellente comédie de Lesage, c'est celui de son financier. Le poète l'a fait si grotesque, qu'il est à peine haïssable. Les traits saillants de son type disparaissent, sous les ridicules dont il est chargé. Il n'a ni l'àpreté de l'exacteur, ni la morgue du parvenu, ni l'avarice du ladre, perçant sous Toslentation du prodigue. L'imbécillité des plus sots Gérontes n'égale pas la bêtise de ce Yeau d'or habillé, qui ne sent pas même qu'on l'écorche. Dupe à faire pitié, crédule à outrance, moins qu'un homme, — un sac sans cordons, ouvert, béant, banal, dans lequel le premier venu peut puiser; un coffre qui bâille, et qui pousse, à peine, le faible gémissement d'une serrure forcée, lorsqu'on le crochette avec effraction I

L'épaisseur de son esprit est à Tépreuve des plus lourds mensonges : il avale, comme du lait doux, des mystifications qui feraient faire, au Cassandre de la Foire, une effroyable grimace. On lui tire sa bague du doigt, on lui extorque des billets de dix mille écus, on lui fait payer des mules et des chevaux « ayant tous crins, queues et oreilles, » plus fantastiques que des unicornes; ses poches sont au pillage, sa bourse

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est prise d'assaat; ses deux bras, incessamment occupés à jeter Targent par les fenêtres, ressemblent aax anses d'un panier qui danse; et, s'il se plaint de quelque chose, au milieu de cette volerie effrénée, c'est de n'être pas volé davantage. — «A propos, Marine,» — dit-il à la suivante de la Baronne, — « il me semble qu'il y a longtemps que je ne t'ai rien donné... Tiens; je donne sans compter, moi! »

J'admets encore que Turcaret soit sans défense contre la Baronne; un vieillard amoureux double son enfance. Mais qu'il donne dans les panneaux de Frontin et dans les faux exploits de M. Furet, lui, l'usurier, l'agioteur, le pipeur de chiffres, le marchand de bouteilles à l'encre et de pot^-de-vin, cela n'est pas vraisemblable. Un grec se connaît en cartes, un faux monnayeur ne reçoit pas de pièces fausses.

C'est là le défaut de ce type, à l'effigie indistincte : il n'a pas de spéciaUté ; il ne rend pas le son métallique du manieur d'argent. En dehors de la courte scène où Turcaret cause usure avec M.Raffle, on ne le voit jamais vaquer à ses œuvres de rapine et de stellionat. Il ne vole qu'à la cantonade ; il ne dilapide que derrière la toile. Tout au contraire, les parasites qui l'entourent le détroussent impudemment devant le public. Il en résulte qu'il devient le personnage sympathique de la comédie : on a pitié

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de sa faiblesse, on sMntéresse à sa bonhomie. Ce gros homme, livré aux sangsues, finit par inspirer de la compassion, tant il offre bénévolement, à leurs morsures, sa large surface. La Baronne, elle-même, s'attendrit, à la* longue, sur cette victime trop facile: — « Ah ! la bonne dupe que M. Turcaret I II me paraît qu'il Test trop, Lisette. Effectivement, on n*a point assez de mérite à le faire donner dans le panneau. Sais-tu bien que je commence à le plaindre I »

Mettez, en regard du Turcaret, de Lesage, les financiers contemporains de Thistoire, vous le trouverez pèle et vulgaire. Le Traitant des dernières années du règne de Louis XIY n'a rien de risible. C'est Texécuteur des hautes-œuvres du Fisc, un bourreau d'argent, dans le sens tragique et sérieux du mot. 11 règne, avec une tyrannie dévorante, sur son domaine, compliqué d'impôts, de traites, de tailles, de capitations, de gabelles. Son privilège est une concussion patentée ; le budget de la France^ tel qu'il l'établit, l'organisation du pillage. Le peuple lui est affermé, comme une terre ; pourvu qu'il paie au mattre la location convenue, il est libre de le pressurer jusqu'aux os.

Parcourez, dans Saint-Simon, les portraits des prinees de ces publicains. Quelles physionomies

effrayanlesl L'avarice da proconsul s*y mêle à la férocité du pacha. C'est Yoysin, s'élevant d'une inteodance à un ministère :

« Sec, dur, sans politesse ni saToir-yivre.... avec Tautivité toute crue, pour tout faire, et répondre à tous ; un homme à peine visible, et fâché d'être vu, renfrogné, éconduiseur, qui coupait la parole, qui répondait, sec et ferme, en deui mots, qui tournait le dos à la réplique, ou fermait la bouche aux gens, par quelque chose de décisif et d*impérieuz, et dont les lettres, dépourvues de toute politesse, n*étaient que la réponse laconique, pleine d'autorité, ou l'énoncé court de ce qu'il ordonnait en maître; et toujours, à tout : le roi le veut ainsi 1 •

C'est Desmarets, pris, par Colbert, en flagrant délit de faux monnayage, rappelé aux finances, après une longue disgrâce, et appliquant, à la France épuisée, la question extraordinaire de l'impôt du Dixième. Saint-Simon fait peur, lorsqu'il raconte sa rentrée : il donne à l'or, arraché par ses exactions, l'horreur du sang, ruisselant d'un corps broyé par des instruments de torture.

« La capitation doublée et triplée, à la volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises et les denrées de toute espèce imposées au quadruple de leur valeur ; taxes d'aidés et autres de toute nature et sur toute sorte de choses : tout cela écrasait nobles et roturiers, seigneurs et gens d'église, sans que ce qu'il en revenait aa roi pût suffire, qui tirait le sang de ses sujets, sans distinction, qui en exprimait jusqu'au pus....

Moins d'un mois suffit à la pénétration de ces humaios commissaires, pour rendre bon compte de ce doux projet aa

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