‹ Les deux masquesChapitre 42 sur 55 · CRÉBILLON · texte numérisé non relu

CRÉBILLON

cette table atroce, fumante encore dans les traditions achéennes. Le Thyeste de Sénèque tire un intérêt sinistre de ses allusions aux crimes de Néron < Devant le banquet de Britannicus, après le meurtre d'Àgrip* pine, le cannibalisme des Atrides devient presque une actualité. Mais, qu'après tant de siècles, un tragique (l'imitation et de seconde main revienne à cette boucherie refroidie ; qu'il Tenjolive *de style factice et d'épisodes romanesques ; et Thorreur tourne au ridicule, la tragédie tombe en parodie. On dirait volontiers comme ce spectateur, qui criait à Àtrée délibérant sur le supplice qu'il infligerait à Thyeste : « Eh ! fais-en ce que tu voudras. Mange-le tou[cru, si » ta veux, pourvu que je ne sois pas de ton diner. »

Il n'y a pas d'ogre de cQntes de fée qui ne soit plus terrible que l'Atrée de Crébillon, adoptant Plisthène, fils de Thyeste, et cru fils d' Atrée, pour lui faire tuer son père, dans un temps donné. Un fratricide lui parait trop simple et trop prosaïque ; le ragoût du parricide peut, seul, assaisonner sa vengeance. Au moins, Atrée aurait-il dû donner à Plisthène une éducation scélérate, conforme au crime qu'il attend de lui. Il aurait dû le faire nourrir par une Furie, et lui donner pour précepteur un Cyclope. Tout au contraire, Plisthène est un prince vertueux, courtois, bien élevé, qui semble sortir d*un pan-

sionnat du Pinde ou de rilélicon. Aussi, ce bon jeune homme se récrie-t-ii, avec une indignation bien sentie, lorsqu'Alrée lui demande, comme ud service de père, d'égorger Thyeste qu'il prend seulement pour son oncle.

Daignex m*armer pour un exploit plus beau : Je serai son vainqueur et non pas son bourreau. Songez-Tous bien quel nœud tous unit Tun et l'autre 7 En répandant son sang, je répandrai le TÛtre. Ah I seigneur, est-ce ainsi que l'on surprend ma foi?

D'ailleurs, Plisthène est amoureux de Tbéodamie, la fille de Thyeste ; et il faut l'entendre débiter, à sa princesse, des déclaralions et des madrigaux d'une convenance accomplie :

Fuyez un malheureux, punissez-le, madame, D'oser brûler, pour vous, de la plus vive flamme ; Et, moi, prêt d'adorer jusqu'à votre rigueur, J'attendrai que la mort vous chasse de mon cœur. C'est, dans mon sort cruel, mon unique espérance ! Mon amour, cependant, n'a rien qui vous offense. Le Ciel m'en est témoin, et jamais vos beaux yeux N'ont peut-être allumé de moins coupables feux !

Ce dernier vers est d'un comique achevé, quand on se rappelle que Plisthène est fils de Thyeste, et qu'en courtisant Tbéodamie, il parle d'amour à sa propre sœur. Mais la tragédie de Crébiilon est pleine de pareilles bévues : les rudes naïvetés de Corneille tournent, chez Crébiilon, à la niaiserie pure. Ainsi, lorsqu'Atrée reconnaît son frère, il l'accable d'abord d'imprécations et d'injures., et il corn-

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