‹ Les deux masquesChapitre 43 sur 55 · CRÉBILLON · texte numérisé non relu

CRÉBILLON

maDde aux quatre mannequins, qui composent la force armée des tragédies, de le tuer sur place :

Qu*on lui donne la mort, gardes, qu'on m'obéisse ! De son sang odieux qu'on épuise son flanc.

Puis, la mémoire lui revient ; il se rappelle que, depuis vingt ans, il élève, à la brochette, le flls de Thyeste, à la seule fin de lui faire égorger son père, au moment voulu, et il fait surseoir à l'exécution, comme un gourmet qui, se ravisant, après avoir demandé un plat ordinaire, commanderait un menu plus fin et mieux épicé.

Hais non, uno autre main doit verser tout son sang. Oubliai-je?. . . Arrêtez ; qu'on me cherche Plisthène I

Cet Oubliai-je? est, dans le burlesque, ce que le Qu' il mourût ! de Corneille est, dans le sublime.

Une scène impayable est encore celle où Atrée passe, par-dessus sa draperie grecque, une robe et un rabat de casuiste, pour décider Plisthène h percer le flanc de Thyeste. Il a feint de pardonner à son frère et lui a juré une amitié éternelle. Plisthène lui rappelle ce serment, et Atrée lui répond, sans rire :

Sans Touloir dégager un serment par un autre,

Veux-tu que, tous les deux, nous remplissions le nôtre?

Et tu verras bientôt, si J'explique le mien,

Que ce dernier serment ajoute encore au tien.

J'ai Juré par les dieux, J'ai Juré par Plisthène,

Que ce Jour, qui nous suit, mettrait fin à ma haine.

Fais couler tout le sang que J'exige de toi ;

Ta main de mes serments aura rempU la foi.

Que diles-Yous de cet Atrée tartufié^ qui joue sur les mots, résout les cas de conscience, à la façon d*Escobar, et apprend à son néophyte qu'il est avec rOlympe des accommodements?

Quoi qu'il en soit, Atrée, contraint de renoncer au scénario de parricide qu'il avait tramé si laborieusement, se rabat sur un autre plan moins ingénieux, mais plus sûr. Ne pouvant faire tuer Thyeste par Plisthène, il fera boire à Thyeste le sang de Plisthène.Le «prince déplorable» est expédié, derrière la coulisse ; Atrée recueille son sang, dans la coupe patrimoniale des Atrides, et il la présente à son frère, au milieu d'une fête de famille. Mais Thyeste a flairé l'horrible breuvage, et il se tue, avant d'y porter les lèvres.

Aecoanais-tu ce saog? — Je reconnais nïon frère.

Le vers est beau, mais il est traduit de Sénèque:

Nalos et quidem noscis tuos? — Agnosco fratrem,

Yoilà le drame, dans sa fade et glaciale horreur. Aucun mouvement, nulle incertitude, pas Tombre d'intérêt et de pathétique ; c'est la léthargie dans l'atrocité. L'action roule, tout entière, sur la perplexité, plus grotesque encore que féroce, d'un tyran blasé, qui, pendant cinq actes, gratte jusqu'au sang son masque tragique, pour inventer un genre de fratricide inédit.

Une caricature célèbre, de la fin du diz*huitième

GRÉBILLON. 545

siècle, représente les Notables, métamorphosés en dindons, se présentant à raiidlence du ministre Calonne, déguisé en chef de cuisine : a Mes chers » administrés, leur dit-il, je vous ai rassemblés pour » savoir à quelle sauce vous voulez être mangés? »

— « Mais, s*écrient les dindons, nous ne voulons pas » être mangés du tout. » — « Yous sortez de la ques- » tion, » reprend le ministre. ~ Cette question de M. de Galonné est aussi celle dans laquelle VAtrée de Crébillon se renferme. À quelle sauce, plus ou moins piquante, mangera-t-il Thyeste? il ne sort pas de là.

— Tragédie de cuisine, s'il en fut jamais I L'ennui mortel de cette noire intrigue est encore

aggravé par celui du style lourd et terne, indigeste et lent, qui charrie les épithètes communes, les mé« taphores avortées, les périodes enchevêtrées et traînantes. C'est le jargon pseudo-classique qu'on a parlé, dans la tragédie française, depuis Campistron jusqu'à M. de Jouy. A tous les vices de ce faux langage, Crébillon joint celui d'une incorrection rebutante. Ses vers, chargés de chevilles, ne tiennent pas sur leurs pieds; ils rampent ou ils boitent. L'idée, empêtrée dans un fouillis de termes oiseux et d^hémistiches parasites, arrive à peine au bout de la phrase. Encore si cette incorrection était énergique, mais elle est mollasse. C'est même un contraste, presque comique, que celui de la barbarie de l'action avec la flaccité

IIL 35

du langage. Ces Atrides, à demi sauvages, qui se dévorent entre eux, et qui parlent par périphrases, rappellent les sultans anthropophages de TAfrique centrale, lesquels endossent des fracs galonnés, achetés à un négrier portugais, pour oianger de la chair humaine ou consulter le Serpent sacré.

A quoi pourrait servir la reprise d'une pareille pièce, si ce n'est à bercer le sommeil de quelques amateurs routiniers, pour qui la tragédie est un sacerdoce ? Mais ces bons paroissiens du « Temple de Melpomène » ne comprennent même pas ce qu'ils prétendent admirer. Ils n'ont jamais distingué nettement le style à'Artaxerce de celui de Phèdre^ et le marbre de Corneille, du plÂtre de Crébillon. Une tragédie est, pour eux, une pièce à compartiments, qui doit contenir un certain nombre de princes, de priocesses, de coupes, de poignards, de songes et de tirades. La machine, mise en mouvement, débite ses kyrielles d'alexandrins monotones. Elle pousse, aux endroits convenus, des hurlements pathétiques : ils n'en demandent pas davantage.

Un voyageur raconte que, chez les Kalmouks, chaque famille a, sous sa tente, une machine dont le cylindre, couvert de prières écrites, se meut, au moyen d'un mécanisme qu'on remonte. Cette machine, en tournant, loue et prie Dieu pour toute la famille»

GRÉBILLON. 547

qui peul dormir du sommeil des justes, pendant que la machine fonctionne: ses dévotions sont faites, le dieu des Kalmouks est content. — La tragédie, pour ses amateurs exclusifs, remplit Toffice de cette crécelle des Kalmouks. Elle les dispense d'étude et d'initiative ; leur paresse d'esprit s'accommode d'un genre sacramentel, qui n'emploie que des procédés consacrés. Le tyran rugit, le héros déclame, le confident réplique, le prince soupire, la princesse brûle, à petit feu, sur le second plan. L'amateur s'endort à ces bruits confus ; il se réveille, et il applaudit aux passages notés par la tradition. Le voilà quitte avec sa conscience ; son salut littéraire est fait.

Pour finir gaiement, écoulez l'opinion de Crébillon fils sur Crébillon père et sur les tragédies de son temps : — « Un jour — raconte Mercier — il me dit, en confidence, qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer l'esprit humain. Il riait, aux larmes, de certaines productions théfttrales^ et du public qui ne voyait, dans tous les rois de la tragédie française, que le roi de Versailles. Le rôle du capitaine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle, selon la fantaisie du poète, le faisait surtout pâmer de joie. Il s'informait exactement de celui qui le jouait. C'était son acteur favori pour le

54S LE THiiTRB MODERNE.

plaisir qu'il lui causait. Aujourd'hui, janissaire; demain, déposant Tarquin le Superbe. Cheyille ouvrière de tous les dénouements^ il avait renversé plus de trônes, au bout de Tannée» qu'il n'avait de gardes à sa suite. Il tuait les tyrans, trois fois la semaine, avec une précision admirable. Crébillon aimait tout en lui : sa démarche, son attitude, sa fierté obéissante; tantôt royaliste, tantôt républicain, il suivait tous les ordres, avec une indifférence philosophique qui n'ôtait rien au tranchant de son sabre. »

Chaque fois que je revois une pièce de Marivaux, je me souviens d'un beau conte, lu dans je ne sais quel livre oublié.

Une Fée entrait, à minuit, dans la grande salle d'un vieux château, tendue de tapisseries de haute lice, où les bergers et les nymphes menaient leurs idylles. L'automne des siècles avait passé sur ce printemps de couleurs : le ciel jaunissait, les nuages s'effilochaient en flocons ; les arbres craquaient, dans leur écorce brodée ; les figures, elles*mêmes, commençaient à décroître et à s'effacer. Leurs yeux n'étaient que des taches luisantes ; leur sourire, éclairci, rentrait dans l'étoffe; les gestes ne tenaient plus qu'à

LES GOHfiDIES DE MARIVAUX. 549

un fil^ les traits à une nuance, la forme à un contour déjà entamé et presque déteint. Tous ces frêles per* sonnages, décomposés, maille à maille, laissaient transparaître leur vide intérieur. Encore quelques jours, et leur existence fictive allait s'évanouir.. «

La Fée touchait, de sa baguette, cette fantasmagorie pâlissante, et une vie magique la ranimait subitement. Le ciel se teignait d'un nouvel azur, les nuages reprenaient leur souffle aérien, les oiseaux chantaient dans les rameaux reverdis ; la couleur, circulant dans le tissu flétri, ressuscitait ses fantômes. L*arc vibrait sous les doigts des nymphes ; les flûtes résonnaient entre les lèvres des bergers ; un murmure de falbalas et de voix lointaines remplissait la toile. On entendait battre les ailes de TAmour.

C*est le miracle qui se fait, à chaque reprise, dans ces comédies de Marivaux, aussi fanées aujourd'hui que les tapisseries du vieux temps. Elle n'est plus, cette société voluptueuse, dont il a fixé, dans un style d'argent et de soie, l'éclat fugitif. Ses personnages nous sont devenus aussi étrangers que pourraient l'être les habitants de la planète de Vénus. Nous avons perdu la clef ciselée de leur fin langage, nous ne comprenons qu'à demi leurs élégances et leurs quintessences. Cependant, que la scène ravive cet Eldorado de la galanterie, et le charme opère, et le sortilège s'accomplit ! Sous ces figures de camaïeu,

court le frémissement de la vie. Nous nous reprenons à aimer ce monde précieux, ces mœurs langoureuses, cette métaphysique délicate, ces tendres ' amants et ces douces jeunes femmes, dont les amours subtils font penser aux mariages des fleurs et à leurs échanges de parfums.

Ce qui nous séduit, avant tout, dans le théâtre de Marivaux, c'est sa poésie romanesque. On placerait volontiers la scène de ses comédies dans une des fies merveilleuses que Shakespeare choisit pour cadre de ses féeries. Au milieu des licences de la littérature de répoque, son répertoire vous apparaît comme une oasis, où un cercle d'honnêtes jeunes femmes et d'amants discrets s'est réfugié pour tenir un Décaméron. Les joies triviales et les rires bruyants sont bannis de ce calme asile. On y cause à demi-voix, on y brûle à petit feu; on s'y promène, à pas lents, dans des labyrinthes aux riants dédales. Les plus imperceptibles battements du cœur y résonnent, comme dans ces paysages de contes bleus, où Ton entend germer Therbe et pousser les feuilles. Uoe teinte d'âge d*or flotle sur ce théâtre poétique. Ses amoureux ressemblent àdes Princes Charmants; ses mères et ses tantes grondent et radotent, à la façon des vieilles fées ; ses jardiniers et ses paysans ont la riante bêtise des sylvains de trumeau ; les soubrettes reflètent, comme des miroirs, et répètent, comme des

Page 1