‹ Les deux ménages, comédie en trois actes et en proseChapitre 5 sur 58 · ACTE I , SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I , SCENE IV

DORSAl "ironiquement.

Oh! jamais.

Non , mon ami , non , je te le jure.

DORSAL

Tu n'as aucune raison de me le cacher — Entre hommes on n'est pas aussi sévères, et quand bien même. . . serait-ce un si grand mal ?

BOURDEUIL , avec feu.

Comment , si ce serait un grand mal ?

DORSAL

Allons , allons , tu vas me faire croire que lorsqu'un

mari , qui du reste aime sa femme et la rend heureuse ?

trouvera dans le monde une occasion innocente de se

distraire , il se gênera et ne pourra pas se permettre...

BOURDEUIL , très-vivement.

Non , Monsieur , non : un bon mari ne doit jamais se distraire ailleurs que chez soi* il se gêne, Monsieur, et ne se permet rien.

DORSAL à part.

Diable ! j'ai bien fait de ne pas m'ouvrir à lui.

BOURDEUIL.

Oh! j'ai sur le chapitre de la fidélité conjugale des principes invariables * elle doit être réciproque* un mari est comme un banquier, il doit remplir ses engagemens 5 or , j'ai promis à madame Bourdeuil de lui être fidèle , ma parole vaut ma signature , c'est comme si j'avais souscrit une traite de cent mille écus.

DORSAL

Avec cette différence que , dans le commerce , plus l'échéance est longue et plus il est facile de s'acquitter * au surplus , mon ami , je suis bien aise de te voir dans ces beaux sentimens , car ce sont aussi les miens , et out ce que je te disais tout à l'heure. . .

BOURDEUIL.

N'était qu'un piège , peut-être.

DORSAL

Positivement.

BOURDEUIL.

Mon caractère n'a jamais changé. J'ai toujours été ennemi de la galanterie. Je suis né pour les spéculations et le commerce ; à dix-huit ans , au lieu d'aller avec les jeunes gens de mon âge au spectacle. . . à Tivoli et à Frascati, je m'enfermais chez moi pour me livrer à l'étude des changes étrangers . au calcul décimal et à l'arithmétique appliquée à l'algèbre. Je n'ai eu qu'une seule maîtresse en ma vie , et c'est un étudiant en droit qui me l'a soufflée , en me disant que c'était pour mon bien , attendu que l'amour et les mathématiques étaient incompatibles .

DORSÀI.

Mon cher ami , qu'avons-nous à faire ce matin?

BOURDEUIL.

Mais rien de bien pressé. Hier soir, j'ai répondu à nos banquiers d'Amsterdam ; nous n'avons plus qu'à parapher nos bordereaux : c'est l'affaire d'une heure tout au plus.

DORSAI.

Si tu veux , nous irons faire un tour de promenade ensemble.

BOUBDEUIL.

C'est impossible • il faut que tu restes ici pour acquitter cette traite de quatre-vingt mille francs , tandis que moi j'irai à la bourse , où j'ai donné rendez-vous.

DORSAI.

Comment, est-ce que c'est aujourd'hui que cette traite échoit ?

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