Les deux mères
Il existe dans la Lasse Drelagno , nnlre Quimper et lîospoi'den, et voisin d'une foret assez considérable, la forêt de Pluven, il existe, disons-nous, un petit village nommé Saiiit-Ivry, près duquel le voyageur, plus ou moins vile entraîné, ; asso sans seulement y jeter un regard.
C'est que Saiiitivi-y n'a, en effet, rien qui appelle l'attention. C'est un assemblage de chaumières, un liameau , dans toule l'acception du terme, que ses habitants, — de pauvres agriculleiu's, — ne songent gui're à rendre ni soigné, ni co(]uet, tout occupés d'abord qu'ils sont à travaillerpoLir vivre, ou [ilutùt, pour ne pas mourir.
Or, par une soirée de septembre 1838, il se passait, dans une des chaumières de Saint-lvry , une scène assez triste.
Les personnages de cette scène étaient Christian Kernels, sa mère, Catherine Kernels, et une jeune fille, Louise Daniélau.
Louise partait dans une heure pour Rosporden et de là elle devait se rendre, par la diligence, à Paris.
Louise aimait Christian , Christian aimait Louise... et pourtant ils se faisaient des adieux... éternels, peut-être.
Ce soir-là le temps était magnitique, l'air chaud et embaumé des parluins de la forêt, le ciel parsemé d'étoiles. Assise sur un banc de bois, à la porte delà chaumière, Catbeiine Kernels contemplait d'un œil humide, son bis et la jeune tille dans les bras l'un de l'autre et pleuvant tous les deux.
— Adieu donc, Christian, murmurait Louise, à travers ses larmes, tu n'as pas voulu du bonheur avec moi, tu as eu peur de l'avenir... Adieu ! Oui sait si tu me reverras jamais!... Oh! va! je te pardonne, tout en souffrant bien de me laisser partir... Je le connais... je sais ce qui l'a forcé à répondre non, quand ma mère t'a dit : «Christian, veux-tu la main
Mnn'mnrlrc — Imp PiiLoT
(ie ma nilc?» Panvro ami! cetir instiucUiod, ccltp inlelli<;cnce qui t'élèveiil au-.dftssus de tuiis ceux liii villiigc... c'est à (ïlles pourtant que, nous devoi.s notre chagrin... Tu ne rougis pas des gons qui l'entourent, lu ne dédaignes point le traviul si rude qui le lait gagner ton pain et celui de ta mère... Mais la pensée s'éloigne sans ce.sse de ce pays qui t'a vu nailre... et trop pauvre pour suivre ta pensée, trop attaché à la boiuie mère, pour le séparer d'elle, tu as le Iriste courage de reluser i( i un bonheur bien calme, bien délicieux. . — il m'eût semblé ainsi, du moins! — pour conserver la-bas, intacts, tes rêves, les désirs...
lîncon- une fois je te pardonne, Christian. C'est toi qui m'as faite ce que je stiis, c'est-à-dire un peu nioins ignoranle que mes conipaynes... et je le remei'cie d' s peines i)ue tu t'es données pour moi... tes leçons me serviront sans douter à Paris. . dans cette ville où je vais malgré moi... pour laquelle, loi, lu serais si radieux de partir... Adieu... je ne ferai pas ta femme, puisque tu ne le veux pas... njai?, je ne seiai pas non plus la l'emnie d'un autre, je telejure!... Si cela peut le consoler de tes larmes et di^s miennes, crois cette promesse! Adieu! je ■ l'écrirai souvent... tu me donneras aussi quelquelois de tes nouvelles, n'est-ce pas? Ne m'oublie pas! je t'aimerai toujours!
Kl là-dessus la jeune fille se dégagea doucement de l'éireinie du jeune homme. Ils se ref;ardèrent un instant, immobiles, en face l'un de l'autre, les yeux voilés de pleurs. Puis elle lit un pas eu avant... Il étendit la main comme pour la releiiir; et l.t pauvre enfant tressaillit d'espoir, et ses traits s'illuminèrent d'une joie immense.
Mais tout aussitôt Clii islian , dont la physionomie s'était empreinte un instant d'incertitude, secoua résolument la tète et laissa retomber sa main.
El Louise poussa un sanglot éloulfé et s'enfuit sans regarder derrière elle, sans répondre à Catherine Kernels qui l'aiipelail.
Christian la suivit des yeux aussi h^ngiemps que l'ombiedu soir le lui permit. Quand elleeutdisparu, il se prit , à son tour, à pleurer à sanglots en se cachant le visage dans les mains.
—Pourquoi pleures-tu, Christian? lit alors une voix à son oreille; n'est-ce pas toi qui as voulu qu'elle paitil?... Tu ne la retiens pas et lu pleures... A quoi bon? N'as-tu pas préféré tes cliiiiières à son amour? Va, maintenanl, te renfermer avec les livres ou bien rêver jusqu'au milieu de la nuit sur la lisière de la foréi. Tu me diras dans quelque lemps, si tes livres et tes rêveries valent le sacrilice du cœur de Louise.
Christian, à ces paroles, se découvrit les yeux. C'élaii Catherine Kernels, c'était sa mère qui lui parlait ainsi.
—Oh! manière !fit-ilen!ui jetant un regard désolé.
La vieille paysanne ne sut pas résister a ce reproche tacite de cruauté. Elle s'avança vivement vers son lils; elle lui prit les mains et s'écria d'un ton, cette fois craintil, et non plus giondiuir :
—Eli liieii! non ! mon Christian, non !... j'ai tort ! Tu sais ce qu'il faut faire , loi ! ei je ne suis qu'une foll ... Si lu n'as pas voulu ôpou-er Louise, c'est (pH' tu ne le devais pas... La pauvre inlant, mon Dieu! eu la voyant partir ainsi, cela m'a fait tant de mal I... Allons, Clirisiian, tu l'oublieras, mon cher garçon, lu...
— L oublier! interrompit Christian en serrant avec force sa mère contre sou sein; non, je n'oublierai jamais Louise , ma nure , pas plus que je ne cesserai de vous aimei', de vous consacrer ma vie... Mais je préfère son bonheur loin de moi à une misère commune... Je préfère rester seul, seul avec vous, que d'amener, en fappel.inl, elle et sa mère, chez nous, le niadieursur notre loil. Pour iii us deux, bo:nei(ièie, ilyen aura toujours assez .. Vous ne
soulirirez pas de la l'aim, parce que, par ma négligence, par ma paresse, peul-éire, nos récoltes de seigle ou de sarrasin, ma pèche ou ma chasse auront été moins abondâmes qu'elles auraient pu fêlre... Vous irez, sans me prévenir, emprunter, au besoin, à quelque ami... et on ne vous refusera pas... On sait que nous avons du cœur et que les services qu'on rend à sa mère, Christian , quoiqu'on le dise un peu i\eT, sait les payerai! centuple.
Mais si nous étions quatre... si, bientôt...
El ici un pâle sourire elUeura h s lèvres de Christian.
—Si bientôt... noire famille s'augmentait encore! que deviendrions nous? Quand, du inatiii au soir, j'arroserais de mes sueurs le peu de terre ()ue nous possédons, parvieiidiais-je jamais, alors, à y trouver assez de pain pour tous?
El puis... — L'œil du jeune paysan devint sombre,—si je consens, ma mère , à refouler au fond de mon àine l'ambition, les désirs qui la dévorent, qui me dit <iu'eii fice de mes enfants je ne pleurerais piis de rage et de désespoirde n'avoir à leur donner pour héritage que la Ini^è^e...et le nom ..d'un paysan...
— Mais ce nom est sans tache, mon lils, s'écria Catherine avec quelque lierlé, et il y en a peut-être beaucoup, dans les grandes villes, qui n'en laissent pas autant à leurs enfants.
Christian sourit encore de son même sourire.
—Vous ne me comprenez pas. ma mère, repril-il doucement, et vous ne pouvez me comprendre.
—Si fait, si fait ! murmura la vieille femme, mon cher enfant, je comprends très-hien... que .. si je n'élaispaslii...tup6urraisalleroù il le plairait, et...
Catherine n'acheva pas. Son hls lui couvrait le front de baisers.
—Ma mère, rna mère! s'écriait-il dans un picu.x emportement, qu'alliez- vousdirc? Oh! taisez-vous taisez- vous !... Est-ce bien vous qui me parlez ainsi? Quoi! parce que j'aurai préli'rc rna tranquillilé, la vôtre, à ma manière, vous vous croirez en droit de douter de moi... oh ! c'est mal ! c'est mal ! Ne vous êtes-vous pas trompée, manière? Est-ci^ bien à volre^ Chiistian que vous venez de dire qu'il serait plus heureux si vous n'étiez plus là?
Catherine, sans répondi'e a cette question, serra fortement la "main de Christian dans la sienne.
Puis elle le prit par le bfas en disant :
— Allons, il est tard, rentrons. Elle est en route, maintenant. Au fait, lu as sans doute raison, puisque sa tante lui a écrit de Paris, qu'elle avait une si bonne (ilace pour elle. Il faut se félieiier... Cette chère petite; c'est son bien , son bonheur, qu'elle trouvera là-bas; rentrons. Tu sais? tu as à haine les seiiiles demain; il faut te coucher bien vite [lour le lever plus tôt. Viens, mon bon Christian, viens! Nous la rev(;rrons un jour, ou , qui sait ? ma loi ! le hasard ! un jour peiii-èlre, toi aussi... Oh ! oh ! ne te fàehe jias! ne peux-lu donc aller à Paris sans que pour cela je sois morte? Dieu est si bon , mon aini, et il aime tant les lils qui chérissent leur mère !
— Pi ions-le donc ce soir pour que Louise lasse un bon voyage, le voulez-vous?
— Oui, cher gan.on; et je le prierai en même temps pour loi; je n'y manque juis chaque soir; niiis, en ce iiiomeiil, je ne sais pouniuoi, il me semble que je l'invoqu' rai avec plus de ferveur ipic de coulume.
La porte de la cha mière se rel'eiina sur la mère et le lils.
Une demi-heure après Catherine dormait souriante et joyeuse. Elle voyait son Misa Paris, riche, lété, heureux.
Cliii-iian , lui , ne dormit ras de la nuit. Il pensa hiaiii-oiipà Louise e; un |)eu À Pjiis.