‹ Les deux mèresChapitre 100 sur 130 · LX FAVORITE · texte numérisé non relu

LX FAVORITE

Aixa, à sou retour de Tolède, n'avait plus voulu demeurer chez la comtesse d'Altamira. Veuve, maitresse d'elle-même, et duchesse de Santarem, c'est elle qui à son tour avait offert à Carmen asile et protection dans son hôtel. Carmen devait demeurer avec sa sœur et amie jusqu'à son mariage avec Feruand d'Albayda,

PIQUILLO ALLIAGA.

qui, ainsi que nous l'avons vu, avait été rappelé de Lisbonne par le duc de Lerma, et ce mariage, c'était Aïxa qui l'avait fixé elle-même à la fin du mois dans lequel on venait d'entrer. Nous avons vu comment, dès le premier jour de son arrivée, Aïxa avait été nommée dame d'honneur de la reine, et comment son acceptation avait eu pour condition la liberté d'Yézid.

Le premier usage qu'en avait fait celui-ci avait été de se rendre à Madrid près de cette sœur dont il avait été si longtemps éloigné, et qu'à présent enfin il lui était permis de voir ; c'était à lui, d'ailleurs, dans ce moment plus que jamais, à veiller sur elle et à la protéger. Aixa, que sa nouvelle dignité appelait à la cour, se rendait presque tous les soirs au cercle de la reine, et jamais Marguerite n'avait vu son royal époux aussi assidu et aussi empressé auprès d'elle. Le plaisir que le roi éprouvait à causer avec Aïxa était si pur, et l'estime qu'elle lui inspirait était si vraie, qu'il ne craignait pas de les avouer hautement. La vertu la plus craintive n'aurait pu s'offenser d'une passion muette et profonde que tout semblait attester, mais que rien ne trahissait. Si Aïxa avait pu se laisser séduire, c'est ainsi, à coup sûr, qu'on aurait réussi près d'elle, et sans artifice comme sans calcul, le roi avait pris le meilleur moyen de gagner son amitié. Placée entre le roi qui raimaif,etla reine, sa bienfaitrice, Aïxa n'avait pas éprouvé un instant d'embarras. N'ayant ni ambition, ni arrière-pensée, sa conduite loyale et franche avait détourné sur-le-champ' toute idée de coquetterie et de trahison, et jamais favorite ne s'était élevée par de semblables moyens à une double faveur, aussi prompte et aussi haute. Le roi ne pouvait vivre sans la voir, et la reine ne pouvait se passer d'elle.

Le cercle du soir se ressentait de la rigoureuse étiquette de la cour d'Espagne ; mais le matin la reine recevait chez elle dans l'intimité et la simplicité allemande Aïxa et Carmen, qui étaient inséparables. Yézid, qui amenait sa sœur au palais ou qui venait l'y chercher, était presque toujours admis dans ce petit cercle, ainsi que Fernand d'Albayda, le fiancé de Carmen. Parmi les gens du palais, Juanita, la femme de confiance de la reine, veillait seule pendant ces réunions, pour en éloigner les importuns ou les profanes. Jamais la pauvre reine n'avait vu autour d'elle autant d'amis ; maintenant seulement elle se sentait vivre, et, avare de ces jours heureux qui s'écoulaient si vite, elle aurait voulu les arrêter.

Carmen ne rêvait, ne songeait qu'à Fernand ; son bonheur l'embellissait, son bonheur était sa vie, -son bonheur était si grand que le pouvoir même et l'affection de la reine n'y pouvaient rien ajouter; aussi Marguerite se disait : « Elle n'a pas besoin de moi; » et une sympathie secrète l'attirait vers Aïxa. Il y a des souffrances qui s'entendent et se comprennent.

Il était souvent question du mariage de Carmen, qui devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et dont la reine s'occupait beaucoup.

— Et toi, duchesse de Santarem, lui dit-elle, un matin quelles étaient seules, ne songes-tu point à te remarier?

— Non, madame.

— Tu n'aimes donc personne?

— Non, madame.

Mais Aïxa, surprise par cette question imprévue, rougit tellement que la reine détourna les yeux pour ne pas l'embarrasser, et examina un tableau de Murillo qui ornait son oratoire. Aïxa se remit de son trouble et dit :

— J'ai deux frères, madame, deux frères q\ii m'ont sauvé l'honneur et la vie, deux frères qui seront mes seules amours, et comme ni l'un ni l'autre ne se mariera, je ferai comme eux, pour ne pas les quitter, et pour leur donner ma vie entière.

— Deux frères ? dit la reine, je ne t'en connaissais qu'un...

La reine ne prononça pas son nom.

— Oui, madame... Yézid, mon vrai frère... mou frère légitime, et l'autre...

— Qui ne l'est pas...

— Mais avec lequel j'ai été élevée... le cœur le plus noble, le plus généreux, et qui m'est dévoué.

— Et pourquoi ne se marie-l-il pas? dit la reine. Il me semble qu'avec ma protection, et surtout la tienne, ajouta-t-elle en souriant, nous effacerions bientôt cette tache Je naissance.

— Hélas ! madame, dit Aïxa, qui le jour même avait appris par Fernand ce qui venait de se passer au couvent d'Alcala, pour sauver mes jours et ceux d'Yézid, qu'il a crus menacés, il s'est lait chrétien, il a prononcé des vœux. Son bonheur, son avenir, il a tout donné pour moi... Ne lui dois-je pas mou amitié et ma vie en dédommagement!

— Je comprends, dit la reine... je comprends, en effet, que celui-là ne puisse pas se marier... Mais ton autre frère?..

— Yézid, madame?

— Oui.

— Oh ! celui-là, madame, c'est autre chose!.. U y a dans sa vie un mystère que nous ne comprenons pas.

— En vérité!.. Dis-moi cela, duchesse, à moi qui suis curieuse.

— Mon père l'a souvent pressé de se marier, et moi aussi. U a toujours répondu à mon père : Plus tard ! plus tard ! mais à moi, il m'a dit : jamais !

— Et pourquoi?

— C'est la seule chose qu'il ne m'ait jamais confiée. . . malgré toutes mes instances. Alors je ne lui en parle plus... je crois avoir deviné.

— Et qu'est-ce donc? dit la reine, dont la^ curiosité redoublait.

— Je crois, madame, qu'il a au fond du cœur un amour malheureux et sans espoir, auquel il veut rester fidèle.

— En vérité? reprit la reine avec émotion... Sans espoir ! tant mieux, il finira par l'oublier.

— Yézid n'oublie pas, madame...

— Mais toi et ses amis devriez essayer de le guérir.

— U y a des amours dont on ne guérit pas, dit Aïxa en baissant les yeux.

— C'est vrai, murmura la reine... Mais il y a du moins une chance.

— Et laquelle? dit vivement Aïxa.

PIQUILLO ALLIAGA.

UciLu^CM/^

[1 s'ùtail étendu âms un bon Fauleuil, les piccts

— On en meurt.

— Et Marguerite, laissant tomber sa tète sur sa poitrine, resta livrée à de sombres réllexions.

— Pauvre reine ! dit lajeuiie ilUe ; lemalbeur aussi a passé par là. Et contemplant avec respect, presque avec reconnaissance, le silence et la douleur de Marguerite :

— Quelle confiance pour une reine ! se dit-elle, elle ose penser et souffrir devant moi !

Le cœur d'Aixa était aussi déchiré par bien des souffrances; mais la plus vive en ce moment provenait du sort de Piquillo. Elle connaissait l'Espagne et savait que ni pouvoir ni protection, quelque grande qu'elle lïit, nepouvaient briser des vœux religieux; que si, parfois, le pape avait accordé une faveur pareille (à l'archiduc Albert, par exemple, beau-frère du roi), ce n'avait été jusqu'alors que pour des princes, et pour des raisons de haute politique. Mais pour un simple particulier, pour Piquillo, pour un Maure surtout... il n'y avait pas à y penser.

Ce qu'elle cherchait du moins, c'était un moyen de l'arracher au père Jérôme et à Escobar, dorfv Ciie redoutait les intrigues et les mauvais desseins; elle ne voulait pas le laisser livré à ceux qui l'avaient déjà si indignement trompé. Une existence pareille était intolérable. Le père Jérôme avait répondu à Fernand d'Albaydaque, comme supérieur de la Compagnie de Jésus, il avait désormais tout pouvoir sur Piquillo. Mais déjà, dans son zèle, Aïxa s'était informée... elle avait consulté, interrogé, et elle avait ap()ris, à n'en pouvoir douter, ce que nous savons déjà : c'est que, pour être jésuite, il ne sullisait pas d'être prêtre, et que, pour entrer dans la Société de Jésus, il fallait deux années consécutives d'un rigoureux noviciat. Telliï était la règle expresse de son fondateur, Ignace de Loyola.

Fort de ces nouvelles données, nmni des instructions d'Aixa, et furieux d'avoir été lui-même joué par les bons pères, Fernand d'Albayda était retourné, quelques joui-s après, à Alcala de Héuarès, et sonnait à la grille du couvent, qui bientôt lui fut ouverte.

PIQUrLLO ALLIAGÂ.

Jérôme et Escobar |);iliri!nt à s;i vue.

Feriiand s'expliqua ou peu de iiidIs et d'un ton sévère : 011 n'avait pascraint de fdire oui rage à lui, porteur des ordres du roi; on avait avec lui, comme avec Piquillo, employé la ruse et l'ii^nposture, qui paraissaient être la règle du Couvent; mais il connaissait enfin la vérité, il avait le droit d'ëlnmener Piquillo, et il venait le réclamer.

Les deux moines se regardèrent avec inquiétude.

— Je vous jure, mon frère... s'écria Escobar.

— Unserment! dit Fernand, vous allez me tromper.

— Non, je vais vous dire la vérité. Notre frère Luis Alliaga n'est jilus ici.

— Je m'y attendais! s'écria Fernand, et pour ne pas me le rendre, voua allez me soutenir qu'il s'est évadé... échappé!

— C'est justement cela, dit Escobar.

— A d'autres, mes pères ! la ruse est trop grossière, et je ne m'y laisserai pas prendre.. . On Alliaga languit dans vos cachots, ou vous avez employé, pour vous assurer son silence, des moyens encore plus odieux.

Le père Jérôme poussa tin cri d'indignation et fit le signe de la croix. Escobar se contenta de lever les yeux au ciel.

— Ces suppositions, je puis les faire. Votre conduite passée m'en donne le droit. Mais si Alliaga ne m'est pas rendu, elles deviendront des certitudes pour moi et pour tous ceux qui s'intéressent à lui ; alors c'est au roi (it àla sainte inquisition que nous nous adresserons pour avoir justice de vous, mes pères, ist de votre ordre ; et vous ne pourrez accuser que vous-mêmes des maux que vous aurez attirés sur lui.

— 11 n'a que trop raisoft ! s'écria le père Jérôme après son départ.

— Impossible de le persuader, ne pas vouloir nous croire !..

— Même quand nous lui disons la vérité.

— 11 y a de quoi en dégoûter, dit froidement Escobar .

— Maudit soit ce PiqiuUo!

— Et le jour où il est venu nous demander asile !

— C'est l'enfer qui est entré avec lui dans notre couvent !

— Il y était déjà, mon père, dit Escobar, le jour où ce duc d'L'zède est venu nous parler de ses intérêts, qui n'étaient pas ceux de notre ordre. C'est en partie pour lui complaire que nous nous sommes chargés de la conversion de ce Piquillo.

— C'est vous qui l'avez voulu, Escobar.

— C'est vous, mon père... ou plutôt lui, d'Uzède. Il faut donc qu'il nous vienne en aide, et qu'il se liâte.

— Qu'il se concerte avec la comtesse pour nous délivrer de la favorite ! c'est d'elle que nous viennent déjà ces persécutions, et si elle vent venger ce frère qui s'est évadé...

— Qui s'est peut-être tué... exprès... pour nous nuire. .

— n en est bien capable.

— Elle fera fermer notre couvent.

— Elle lions fera exiler d'Espagne !

— Allons, il n'y a pas de temps à perdre.

Le duc d'Uzède et la comtesse, qui étaient di^sormais dans là dépendance des boils pères, reçurent donc

leurs instructions, pour ne pas dire leurs ordres. Le SU] érieur demandait que l'on en finît au plus vite avec la favorite, et, en dédommagement de toutes les peines qu'il s'était données et des désagréments sans nombre qu'il avait éprouvés dans ceHfe affaire, Escobar, déjà prieur du couvent et recteur de l'Université d'Alcala, Escobar deniaïulait une places d'aumônier de la reine, qui venait d'èln; vacante, place ii laquelle il tenait, moins pour lui que pour les services qu'elle lui permettrait de rendre à tous ses attiis.

Tout fut promis par le dite d'Uzède et par la comtesse; il ne s'agissait qtie d'exécuter ces promesses.

Don Fernand avait fait part de ses nouvelles craintes à Aïxa, et celle-ci, tourmentée par l'idée que Piquillo était prisonnier ou mourant, n'avait pu fermer l'œil de la nuit. Eu proie à linô irïsonmie horrible, elle n'avait pensé qu'aux mnyejis de le délivrer. Dans tout autre paysque l'EspagnCj t)h se seraitadresséaux lois et aux magistrats, on eût ordonné âe visitm* le couvent même de force; mais ici les monastères avaient leurs privilèges, que l'inquisition elte-niême eût respectés pour qu'on respeclàt lés siens. Dans son trouble, dans son inquiétude, la jeune fille résolut de se confier à la reine, sa protectrice, et de lui demander, sinon son appui, du moins ses conseils. L« jour parut^ mais il fallait attendre l'heure de se présenter chez la reine. Ce ne pouvait être que vers midi, et Aïxa entendit enfin sonner l'heure qu'elle attendait avec tant d'impatience.

il faisait ce jour -là ilrte ^fialèùr accablante, et b' soleil d'Espagne dardait ses rayons les plus ardents. N'importe! A'ixa sortit, seule, à pied, et se dirigea vers Buen-Retiro. Elle entra, cotnme d'habitude, par les jardins et par une petite porte (fui donnait sur les appartements particuliers de la reine.

— ^ Sa Majesté rff est pas, loi lïit Juanita.

— Ah ! mon Dieu, s'écria A'ixa avec douleur, mui qui tenait tant à Ini parler !

Et elle lui raconta toutes ses craintes.

— Rassurez-vous, dit Juanita, la reine, qui vient de perdre son aumônier, ne s'est point, comme à l'ordinaire, fait dire la messe dans son oratoire; elle s'est rendue ce matin à lacliapelleduroi... elle va revenir.

— Alors, dit Aïxa en s'asseyant sur un long et large canapé, je l'attendrai. Aussi bien, il fait ici une fraîcheur délicieuse.

Les deux jeunes filles étaient alors dans une salle basse éommuniquant avec bîs appartements de la reine, mais donnant aussi sur les jardins. C'était par hi que Marguerite descendait, quand elle voulait se promener dans le paré réservé pour elle. Une brise légère, venant des allées ombragées, se jouait dans les cheveux d'A'ixa et rafraîchissait son front.

— Qu'il fait chaud, Juanita! disait-elle en s'éventantavecun mouchoir de fine toile de Hollande.

— La senora veut-elle que je lui doniii? un verre d'orangeade excellente? c'est moi qui l'ai faite, et la reine n'en boit jamais d'autre !

— "Volontiers, ma bonne Juanita !.. dit la jeune fille en la remerciant, va vile.

Juailitd sortit et ne fut pas lontemps. Quelques minutes après, elle revint, portant sur une assiette d'ar-

PIQUILLO ALLIAGA,

geiit un verre de cristal plein d'orangeade glacée. Elle sarrèla en voyant Aiva qui, gracieusement couchée sur le canapé, venait delernier les yeux.

— Pauvre fille! dit .luanita; elle qui n'a pas dormi de la nuit, à ce qu'elle vient de nie dire, ne la dérangeons pas, respectons son sommeil.

Elle plaça doucement, sur un petit guéridon qui était à côté du canapé, l'assiette et le verre, pour qu'Aixa les aperçût à son réveil; jiuis elle se retira sur la pointe du pied.

Aïxa dormait; un doux rêve lui montrait l'iquiUo, son frère, étendant les mains vers elle, pour la défendre et la protéger.

Des pas légers se firent entendre sur le sable, l'étoffe d'une robe froissa le feuillage d'un massif... Aïxa ne se réveilla pas... Une femme parut à la porte qui donnait sur le jardin: c'était la comtesse d'Altamira. Elle s'arrêta à la vue d'Aïxa, la regarda plusieurs instants, puis tout à coup pâlit et devint tremblante, agitée qu'elle était par une idée horrible.

— Si Dieu le veut... et elle répétait tout bas les dernières paroles du père Jérôme, il ne manquera pas de vous olfrir une occasion !

— En voici une, se dit-elle, et jamais elle ne pouvait se présenter plus favorable et plus sûre.

On n'avait point vu la comtesse entrer dans les jardins. Aïxa dormait, elle était seule... et ce verre... auprès d'elle!..

La comtesse regarda bien attentivement. Personne! . . elle écouta : aucun bruit, pas même celui de la brise... tout se taisait, excepté son cœur, dont elle croyait entendre les battements... il lui semblait qu'eux seuls pouvaient la trahir. Elle se hâta... elle saisit le tlacon (|u'elle portait toujours sur elle... l'ouvrit... et de nouveau la main lui trembla... Mais elle regarda Aïxa; elle était si admirablement belle dans son sommeil, que cette vue, qui aurait désarmé toute autre, rendit à la comtesse sa colère et tout son courage.

Elle versa dans le verre une goutte, et puis plusieurs... plusieurs encore. Elle erra à l'autre bout du parc, s'y promena quelque temps, rencontra des personnes de la cour, des dames d'honneur qui attendaient comme elle que la reine revint de la cbajielle, et ramenée malgré elle du côté des massifs où était la salle basse, elle s'approcha... regarda à travers le feuillage. Aïxa dormait toujours... et le verre, plein jusqu'au bord, était toujours près d'elle.

— Elle ne se réveillera donc pas ! dit la comtesse avec rage; et elle était tentée d'agiter les branches (ju'elle serrait d'une main convulsive ; mais la prudence la retenait, et craignant d'être ainsi surprise à observer son ennemie, elle s'éloigna de nouveau, monta dans les appartements du palais, soutint avec le comte de Léinos une conversation qui lui i)arut éternelle, et fut tout étonnée, en regardant la pendule, de voir que cinq minutes à peine s'étaient écoulées. Tout ce que ses forces lui permirent fut de prolonger encore son supplice pendant un quart d'heure; mais enfin, n'y tenant plus, elle descendit de nouveau dans le parc; et le c(eur serré par une horrible étri;inte, elle s'approcha de la salle basse... y jeta un regard furtif...

Aïxa n'y était plus... et le verre était vide !

Quelques jours après cette scène< le grefiler Manuelo Escovedo reçut une lettre ainsi conçue :

« Vous ferez signer sur les registres de l'ordre le « jeune frère qui a, dites-vous, des révélations à faire « au premier ministre ; vous le conduirez ensuite et le « laisserez au palais, chez M. le duc de Lerma, que « j'ai jirévenuet qui l'attendra.

« Le grand inquisiteur, Sandoval y Royas. »

Alliaga, à l'arrivée de cette lettre, vit donc enfin s'ouvrir devant lui les portes de l'inquisition. Tous les tourments qu'il avait jusqu'alors soufferts dans sa vie n'étaient rien à côté des angoisses qu'il avait éprouvées depuis huit jours.

Il était près d'Aïxa et ne pouvait la secourir !.. La mort était suspendue sur sa tète et il ne pouvait la détourner!.. Mais enfin il était libre!., il allait veiller sur elle !

Il signa tout ce qu'on lui présenta, et le nouveau frère de Saint-Dominique arriva avec le greflier du saint-office au palais du roi; car c'était là que demeurait le duc de Lerma, non par orgueil, mais par prudence, et pour tenir toujours sous sa main son esclave couronné.

On n'entrait pas facilement dans la demeure royale, et il fallut montrer la signature du grand inquisiteur aux gardes de la porte ainsi qu'aux officiers de l'escalier. Un huissier du palais reçut la lettre d'audience que lui présenta frey Alliaga, et fit entrer celui-ci dans un vaste vestibule qui servait de salle d'attente.

Piquillo, qui croyait avoir un long entretien particulier avec le duc de Lerma, fut étrangement désappointé en voyant la foule de solliciteurs qui l'avait précédé et qui attendait comme lui.

Des gens de robe, des geus d'église, des militaires et des grands seigneurs encombraient cette vaste autichambre. Des dames mêmes s'y montraient en grand nombre , et n'étaient ni les moins intrépides ni les moins opiniâtres.

La foule était considérable surtout vers la porte du cabinet du duc de Lerma; chacun s'y pressait dans l'espoir de passer des premiers. Quelques vieux solliciteurs plus expérimentiis se tenaient à l'autre extrémité de la salle, à la porte en face, par laquelle devait entrer le ministre pour se rendre dans sou cabinet.

Ou pouvait lui glisser ainsi au passage quelques ilalterios, quelques pétitions, ou quelques mots adroits desservant d'avance un concurrent.

L'audience devait commencer à dix heures, et midi venait de sonner à la grande horloge du palais. L'impatience éUiit grande, la chaleur encore plus.

On avait ouvert de grandes portes vitrées qui donnaient de la salle d'attente sur les jardins du roi.

Quoique l'air fût deux et pur, les arbres en fleur et les gazons verdoyants, personne n'était tenté d'eu pro-

PIQUILLO ALLIAGA.

fiter et de se promener dans ce parc magnifique, qui déroulait vainement à tous les yeux ses vastes allées et ses épais ombrages.

La cupidité ou l'ambition les retenait tous entassés dans le mèuie endroit, à la même place, tant ils avaient peur de perdre un mot, un regard, une minute, de l'idole qu'ils attendaient et qui tardait bien à paraître.

Enfin la porte s'ouvrit.

A un brouhaba de satisfaction générale succéda un léger murmure de désappointement sifr-le-champ réprimé.

Piquillo vit paraître un homme richement habillé, d'une taille noble et élégante; l'intelligence et l'esprit brillaient dans son regard autant que la fierté et l'impertinence. Il portait la tête haute, et même, quand il s'inclinait, avait l'air de recevoir plutôt que de donner un salut.

Ce qui étonna surtout Piquillo, c'était son air de jeunesse : il paraissait avoir tout au plus trente-six ans.

— Quoi ! demanda-t-il tout bas à l'un de ses voisins, un vieux chevalier de Calatrava, quoi ! c'est là le duc deLerma?

— Vous ne le connaissez donc pas?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Eb bien ! ce n'est pas lui, mais un autre luimême ; celui qui fait tout dans sa maison, son majordome politique.

— Qui donc ?

— Son secrétaire intime, don Rodrigue de Calderon, comte d'Oliva. Le duc n'aura pas pu donner audience, ce qui lui arrive souvent. Dans ce cas-là, c'est Rodrigue de Calderon qui s'en charge.

— Ce n'est pas la même chose, s'écria Piquillo interdit .

— Exactement, répondit le chevalier. En fait de pétitions pour emplois, titres et honneurs, le secrétaire écoute, accorde ou refuse selon son bon plaisir, certain d'avance d'être approuvé par son maître le duc de Lerma, lequel l'est toujours par le roi Philippe III, notre auguste souverain.

Le sous-lavori s'avançait lentement, se dirigeant vers son cabinet et saluant de la main la foule qui l'entourait.

— Pardon, messeigneurs, de vous avoir fait attendre.

— En effet, dit avec hauteur un fier hidalgo qui avait peine à cacher son impatience, voilà près de deux heures de retard, et je prierai monsieur le secrétaire du duc de Lerma de me recevoir avant tout ce monde, car on m'attend chez le roi.

— Quiêtes-vous?

— Le comte de Bivar ! s'écria l'hidalgo avec un orgueil qui lui sortait par tous les pores.

— Je ne connais pas, répondit Calderon avec le flegme le plus impertinent.

— Si monsieur Calderon avait lu l'histoire, il aurait vu qu'un de mes aïeux, Rodrigue de Bivar, surnommé le Cid, avait été autrefois à la tête des armées du roi, et moi, je suis dans son antichambre.

— J'ai lu l'histoire, monsieur le comte, répondit Calderon en s'inclinant d'un air moitié respectueux, moitié railleur, et j'y ai vu que les Bivar avaient été mis à leur place.

Un sourire d'approbation circula dans l'assemblée;

le descendant du Cid se mordit les lèvres, et le secrétaire d'État continua sa marche.

Au milieu de la foule qui se pressait à la porte de son cabinet, Calderon aperçut un simple soldat, un invalide, qui de loin et de la main semblait lui faire quelques signes de reproche ou de colère.

— Permettez-moi, messeigneurs, dit-il, d'écouter d'abord ce soldat qui désire me parler. Vous me pardonnerez ce passe-droit, c'est mon père.

Et il entra avec le vieillard dans son cabinet en lui disant :

— Eh bien ! seigneur mon père, qu'avez-vous à m'annoncer?

— Tu n'y prends pas garde, mon fils, si tu savais tout ce que l'on dit de toi, ce que je viens d'entendre tout à l'heure encore dans cette salle d'attente.

— Eh bien! mon père...

— Ça ne peut pas durer; ça finira mal ; il t'arrivera malheur.

— Bien, bien, mon père !

— Tu es trop audacieux, tu es trop insolent : tu parles en maître à des gens qui ont des aïeux, toi qui es fils d'un soldat et d'une servante flamande, la pauvre Marie Sandelen, ma défunte !

— Oui, oui, mon père, mes parents n'étaient rien, et moi je suis beaucoup. C'est le contraire chez le comte de Bivar et bien d'autres grands seigneurs.

— Qui pourront bien te renverser, mon fils.

— Soit! Mais non pas m'abattre. Ne craignez rien, mon père, rentrez à l'hôtel, buvez, mangez et tenezvous en joie.

Puis, se retournant vers l'officier de service :

— Guzman, lui dit-il, où est la liste de ceux qui attendent? Quel est le premier?

— Le seigneur Bernardo, un riche épicier de Madrid, pour un chargement qui lui arrive de la Vera-Cruz.* La seconde personne, doua Antonia, veuve d'uu officier...

— Bien... bien... Et le comte Bivar?

— Le dixième sur la liste, mais on peut commencer par lui.

— Non ! A son rangj c'est-à-dire à son tour. Et l'audience commença.

Je n'oserais pas, apçès l'immortel auteur de Gil nias, esquisser une des audiences de Rodrigue de Calderon, ce favori d'un favori, ce fier parvenu qui, fils d'un soldat, avait eu la faiblesse de renier son père et le courage de s'en repentir; qui l'avait placé près de lui, à la cour, comme expiation de sa faute, et comme souvenir continuel de son origine ; ce Calderon, un des pluscurveux caractères que puisse étudier le moraliste ou l'historien.

Lesage ne pC'.'.vp.it et ne devait l'envisager qu'au point de vue de l'auteur comique.

Ce qu'il n'a pas dit et ce que l'histoire ajoute, c'est que Rodrigue de Calderon soutint l'adversité plus fièrement encore qu'il n'avait supporté la fortune; c'est qu'il se montra réellement digne de sa grandeur et de ses titres le jour où il lui fallut les perdre; c'est que, chrétien et philosophe, sa longue captivité fut plus héroïque et sa mort plus sublime que sa prospérité n'avait été insolente.

PIQUILLO ALLIAGA.

Mais al(irs il était au plus haut point de cette prospérité, et Piquillo, contemplant avec effroi la masse de solliciteurs qui devaient passer avant lui, calculait déjà que Calderon, en accordant seulement cinq minutes à chacun d'eux, ne pourrait jamais donner audience à tout le monde.

D'ailleurs, ce n'était pas à Calderon, c'était au duc de Lerma qu'il voulait parler. On avait beau lui dire que c'était exacteaient la même chose, il ne pouvait confier à Calderon, à un favori en sous-ordre, le secret de l'Élat, et surtout un autre secret bien plus important pour lui, celui qui concernait Aixa.

Préoccupé de cette idée, frey Alliaga était sorti, sans s'en apercevoir, de la salle d'attente. Dans l'agitation où il était en proie, il marchait toujours devant lui, et se trouva, sans s'en douter, au milieu des jardins du palais.

Une caisse d'oranger contre laquelle il se heurta le fit revenir à lui. Il était à l'entrée d'une grande allée, près d'un parterre où croissaient les fleurs les plus rares.

Un homme d'une taille moyenne et d'un air distingué cueillait en rêvant ces fleurs et en faisait un bouquet; sa préoccupation égalait au moins celle de Piquillo, car il ne l'avait pas même entendu venir.

Sur l'exclamation du jeune moine, il se releva et s'écria vivement :

— Qui ètes-vous? Que voulez-vous ?

Et voyant la robe de Saint-iJominique, il s'arrêta et s'inclina profondément.

— Pardon, seigneur cavalier, dit Alliaga; je viens, je crois, de me perdre dans ce parc, et si vous êtes, comme je le pense, du château...

— Oui, oui, j'en suis, dit l'inconnu en souriant.

— Daignez alors m'indiquer mon chemin pour retourner à la salle d'audience.

■ — Ah! vous avez audience au palais... aujourd'hui?

— C'est-à-dire j'aurais voulu au prix de tout mon sang en obtenir une, et je ne le puis pas.

— Et pourquoi donc?

— Il y a tant de monde, c'est si diflicile !

— Si je pouvais vous aider... répondit l'inconnu.

— Quoi ! seigneur cavalier, vous auriez ici quelque crédit?

— Pas beaucoup ! . . mais enfin ce que j'ai est à votre service.

— Merci ! merci mille fois !.. Eh bien ! pourriez-vous me faire parler en ce moment, non pas à Rodrigue de Calderon, mais au duc de Lerma... au duclui-mème?

— En ce moment, c'est difficile, mais je puis, si vous le voulez, vous faire parler au roi.

— Ah! dit Alliaga, ce n'est pas la même chose ! Liuconuu rougit et dit :

— Pardon, mou jjère, c'est tout ce que je peux faire.

— C'est égal ! c'est égal ! s'écria vivement Piquillo, j'accepte! Et même, maintenant que j'y pense, je l'aiuie mieux.

— Cela se trouve bien, répondit l'iucouuu en souriant.

— Oui ! oui ! s'écria-t-il, il y a une chose que le roi seul doit savoir.

— Vtsnez alors, dit l'inconnu, suivez-moi.

Et ils se dirigèrent du côté des appartements du roi.

l'aumônier de la reine.

— Quel est votre nom, mon père? dit l'inconnu pendant ([u'ils marchaient côte à côte dans une longue allée ombragée par de vieux arbres.

— Luis Alliaga.

— Alliaga... reprit l'inconnu en s'arrêtant; seriezvous parent d'un Piquillo Alliaga auquel je porte le plus vif intérêt?

— C'est moi-même, seigneur cavalier!

— Vous!..

L'inconnu regarda alors Piquillo avec une attention qui déconcerta le jeune frère. Il n'aurait ja nais cru qu'un nom aussi obscur que le sien pût produire autant d'effet.

— C'est vous que les révérends pères de Jésus ont fait moine malgré lui, à ce que m'a raconté Fernand d'Albayda ?

— Oui, seigneur cavalier, dit Piquillo interdit; mais je ne me rappelle pas avoir jamais vu Votre Seigneurie.

— Jamais, c'est la première fois.

— D'où vient donc l'intérêt dont vous daignez m'honorer?

— Eh mais! dit l'inconnu en souriant, Fernand d'AJbayda, en qui j'ai toute confiance, est votre ami... et puis vous connaissez !a duchesse de Santarem.

— C'est d'elle queje veux entretenir le roi.

— Est-il possible! Parlez, parlez! dit vivement l'inconnu ; de quoi s'agit-il ?

— De la protéger, de la défendre ! on en veut à ses jours !

— Et qui aurait cette audace ! s'écria l'inconnu, dont le visage devint pourpre et dont les yeuxétincelèrenl de colère. Malheur à qui l'oserait tenter!

— Ah! se dit Piquillo enchanté, je ne pouvais pas mieux m'adresser qu'à ce digne cavalier... Oui, continua-t-il, ce sont des personnes puissantes, dangereuses... les plus élevées de la cour...

— Silence, mon père ! dit l'inconnu en lui serrant la main.

Il venait d'apercevoir dans une des allées latérales un groupe d'officiers et de jeunes seigneurs qui s'iaclinèrent respectueusement.

— Fernand d'Albayda, dit l'inconnu à l'un deux, en lui faisant signe de la main, venez ici.

A ce nom, Alliaga avait frémi de surprise, et Fernand tressaillit de joie en retrouvant dans le palais de Bueu-Heliro l'ami dont il déplorait la perle.

— Piquillo! s'écria-t-il, Piquillo auprès de Votre Majesté !

— Le roi ! dit Alliaga stupéfait.

— Lui-même ! répondit Philippe en rentrant dans l'allée couverte, on l'on ne pouvait plus les entendre. Je vous ai promis de vous faire parler au roi, et je tiens ma parole. Parlez donc; mais rappelez-vous que ])orsonne, pas même le duc de Lerma. ne doit connaître ce que vous allez m'appreudre. C'est vous et Fernand d'Albayda qui seuls exécuterez mes ordres.

PIQUILLO ALLIAGA.

— Qu'y a-t-il doue, sire? demanda Fernaiid avec émotion.

— Il y a, aiionsieur, qu'un iudigne complot a été ourdi contre nous!

— Contre vous, sire!

— C'est la même chose! contre une amie intime de la reine, contre une personne que j'estime, que j'honore! la duchesse de Santarem ; on veut la tuerl

— Aïxa ! s'écria Fernand pâle de terreur.

— Oui, dit Piquillo, ses jours sont en danger.

— Qui donc ose les menacer? dit Fernand en portant la main à son épée. Parlez, sire, ordonnez; où faut-il courir?., tout mon sang, s'il le tant...

— Bien, Fernand, bien ! je te remercie, dit le roi en lui prenant la main ; mais calme-toi ; voilà tes traits bouleversés et ta main est glacée. Toi, du moins, tu es de ceux sur qui je puis compter, et que rien n'effraiera, car il s'agit, à ce que m'a dit ce jeune moine, de s'attaquer à des personnes des plus haut placées.

— Qu'importe! nous les démasquerons! s'écria Fernand.

— Nous arracherons Aïxa à ses ennemis ! continua Piquillo.

— Oui... cui, nous la sauverons ! dit le roi avec chaleur.

Pour quelqu'un qui aurait pu lire au fond des coeurs, c'était une étrange et curieuse situation que celle de ces trois hommes, de positions et de x-angs si différents, qu'animaient en ce moment la même pensée, les mêmes craintes et le même amour; ces trois hommes qu'une seule idée rapprochait, qu'un seul nom veuait de rendre alliés, et qu'un mot de plus peutêtre eût désunis et rendus ennemis.

— Parlez, parlez, répétaient le roi et Fernand à Alliaga, nommez-nous le coupable.

— Quel que soit son rang ou sa famille, ajouta le roi,, je signe à l'instant l'ordre de l'arrêter.

— Et moi, disait Fernand, je l'exécuterai, cet ordre, au milieu même de la cour; et quand vingt épées devraient briller pour défendre le coupable, parlez ! parlez ! nommez-le !

Et Piquillo se taisait.

En entendant Fernand s'exprimer ainsi, une foule d'idées auxquelles il n'avait pas pensé d'abord étaient venues l'assaillir. Ces coupables qu'on le pressait de nommer, ce n'étaient pas seulement le père Jérôme et Escobar, qui avaient conseillé le crime, c'étaient encore la comtesse d'Altaniira et le duc d'Uzède, qui s'étaient chargés de le commettre. La comtesse était la tante de Fernand d'Albayda et de Carmen; c'était La sœur de don Juan d'Aguilar.

L'accuser, c'était livrer à la honte et au déshonneur la famille à laquelle, lui, Piquillo, devait tout ! Et quant au duc d'Uzède , complice de la comtesse, quelque coupable (ju'il fût. Dieu seul pouvait savoir si Piquillo, en le faisant condamner, ne devenait pas phis criminel que lui.

— Sire, dit-il, et vous, Fernand, daignez m'écouter. J'espère que vous ne douterez point de la vérité de mes paroles. J'atteste, comme homme, et comme prêtre, ajouta-t-il en tressaillant, puisque les vœux que j'ai prononcés m'en imposent les devoirs, j'atteste de-

vant Dieu et devant vous que je connais tous ceux qui ont f ramé ce complot, et que je ne puis les nommer.

— Eh! qui donc vous en empêcherait? s'écria Fernand avec colère.

Alliaga regarda son ami et lui répondit :

— Mon devoir... des raisons sacré>îs!..

— Auriez-vous appris ce secret 'par la confession ? dit le roi.

— Oui... oui, sire, s'écria Piquillo en saisissant cette idée; c'est ainsi que j'ai connu ces projets.

— Comment alors protéger Aïxa? reprit Fernand.

— Qui veillera sur la duchesse? s'écria le roi.

— Moi !.. moi seul ! répondit Piquillo, si vous daignez le permettre. Je jure de la sauver ou de mourir !

— Et qui donc êtes-vous pour elle ? demanda le roi d'un air inquiet.

Fernand alors expliqua à Philippe les liens de parenté qui existaient entre Aïxa et le jeune moine; l'affection du roi en redoubla pour celui-ci, et il s'écria :

— Je vous donnerai un acte signé de moi approuvant d'avance les mesures que vous prendrez pour déjouer et combattre les ennemis de la duchesse.

— L'essentiel, répondit Piquillo, c'est que je sois sans cesse près d'elle, afin de veiller à tous les instants, et cette surveillance devient impossible si les vœux que j'ai prononcés m'obligent à rentrer dans un couvent, si de nouveau je suis enfermé sous les grilles d'un cloître...

— J'entends qu'il soit libre! dit le rpi.

' — Qu'il réside ici, à la cour, ajouta Fernand.

— Pour cela, continua le monarque, il faudrait un titre qui ne le rendit dépendant que de moi...

— Qui l'attachât à la chapelle de Votre Majesté... à votre aumônerie.

— 11 n'y a point de place vacante, et en créer une nouvelle, ce serait exciter les réclamations du grand inquisiteur, ce serait toute une guerre à soutenir... sans couqiter qiœ cela éveillerait ks soupçons.

— Il y a une place dans la maison de la reine, dit vivement Fernand ; son premier aumônier est mort.

— Cest vrai, c'est vrai! répéta le roi avec joie... Mais, poursuivit-il d'un air efécouragé, cela dépeud toujours du grand inquisiteur, et surtout du duc du Lerma, qui nomme à tous ces emplois-là... Or, je sais qu'il a déjà promis formellement cette place au duc d'Uzède, son fils, pour je ne sais quel protégé.

— Si ce n'est que cela, reprit timidement le jeune moine, je me fais fort de l'obtenir.

— Vous, Piquillo! s'écria Fernand.

— Vous! dit le roi; forcer le duc de. Lerma à manquer de parole à son tils, et surtout lui l'aire faire ce qu'il ne veut pas! je n'oserais le tenter, moi... le roi !

— Etmai,contiaua Piquillo toujours d'un air timide et modestiî, si Votre Majesté le permet, j'espère réus-^ir.

Le roi et don Fernand le regardèrent avec étonnement.

— Soit, dit Philippe, vous poiwez sur-le-champ vous mettre à l'œuvre... Voyez-vous au bout de cette longue allée ce grave personnage qui vient à nous?., c'est le duc de Lerma qui sort (le sou appartement.

— Où il s'est reposé, se dit Piquillo en lui-même.

riQU[LLO ALLIAGA.

pciiilaut que son sccrrfairi', HdilriLçuc ilr ('..ilcliTon rlnniiait pour lui ses audiences.

Le duc avaiirait lentement e\ çliercliail à diiviuer ([uelles étaient les deux personnes qui s'entretenaient aussi intimeuient avecle roi. Il avait déjà reconnu de loin don Fernand d'Albiyda et fronça le sourcil. Tout ]iorte omlirai,'e à un favori. A l'égard du jeune moine, la perspicacil('' du ministre fut en défaut, et son front SI' n^mbi'uuit (!ucore en voyant un nouveau visage.

— Mon clicr duo, Jui dit le voi en s'avancant vers lui, voici un jeune religieu.\ (jui a une demande à vous faire, demande que noua vous recommandons.

Il salua de la main le duc, qui s'inclina d'un air gracieux, et le roi coutipua sa i)ronieuade en causuut avec Fernand . Ils suivirent l'immense allée qui s'étendait au loin, et ne revinrent sur leurs pas que quand ils en eurent atteint l'extrémité.

Le duc, resté avec Piquillo, le contemplait en silence d'un œil sombre et in([uiet, qui eût déconcerté tout autre sollicite^ir. Aucun de ceux qui connaissaient les manières haliituelles du duc de Lerma ne se fût hasardé, en pareil cas, à présenter sa supplique. Pi- (piillo aussi regardïkit le duc, mais d'autres pensées le ]ir('occupaient : c^. ministre si puissant, ce souverain de l'ail de la monarchie espagnole, qu'il voyait pour la ]iremière fois, n'çlait p^îut-ètre pas un étraugcï pour lui. Le même sang peut-être coulait dans leurs veines. i:t pendant que le, d,nc, impatienté de son silence^ lauirait sur lui un regaïd où respiraient la colère et le dédain, l'iquillo, le cpiit^fliplaut d'au air ému et indécis, se disait :

— Si c'était mojft a^eui !

— Eh bien ! flt le (Jmc voyant q ue Piq,uillci ne parlai t pas.

— Eh bien! niQi^îi^i^iiew, puisque Sa Majesté vous l'a dit, je venais iej^,a,ftdiei; à Votre Excellence...

— Cela ne se peut pas! grouimela k'usquemeiit te duc, (jui ne l'avait pas même écouté.

— Jen'ai pas dit ce que je demandais, monseigneur.

— C'est une place ?

— Oui, monseigneur.

— Elles sont toutes données.

— Alors, monseigneur, je vous demanderai...

— Quoi encore ?

— La permissionde vous rendre un immense service.

— A moi?,

— A vous-même.

— ijai ètes-vous? dit le duc étonné,

— Le frère Luis AUiaga.

— l'iquillo AUiaga! reprit le duc en l'examinant li^ntemeut de la tète aux pieds.

— Encore ce nom, pensa eu, lui-mèine le jeuoie moine, qui produit son effet.

— C'est vous qui m'aviez fait demanuer une audience ppuv une révcilation importante ?

— D'où dépi;nd votre salut, monseigneur.

— Eh bien ! Calderon ne vous a-t-il pas reçu ? Cela sullit, il me dira ce dont il s'agit.

— Il ne pourra rien dire à Votre Excellence, car je ne lui ai pas parlé, je ne l'ai pas vu.

— Et pourquoi '!

— Je suis venu, j'ai attendu plus de deux heures

dans son antichambre, c'esi-à-dire dans la vôtre, et je me suis en allé.

— Vous voulez parvenir, et vous no savez pas attendre !

— Je ne veux pas parvenir. ,

— Hue voulez-vous donc'?

— .le vous l'ai dit : vous rendra service.

— Et ce que vous vouliez me révéb'r, reprit le duc; avec dédain, vous venez de le MCOflti'r au roi.

— A personne, monseigneur ; cela ne regardait que vous. ....

Le duc s'adoucit tout à coup. Un éilair de bienveillance brilla sur son front assombri. H lit signe à Pi- ([uillode marcher à côté de lui, e| tous deux continuèrent à causer en se j)romenant, mais du côté de la grande allée opposé à celui où était b' roi.

— Parlez, mou frère, je vous écouti-.

— Depuis lougteuiiis, monseigneur, un complot se trame contre vous. Ou veut vous reiiverser, on veut se mettre à votre place; il n'y a là rien de nouveau ni d'extraordinaire; ce qui l'est peut-être, ce qui vous semblei-a inouï... épouvautable... inexplicable, c'est le nom de celui qui dirige ce complot.

— Quel est-il? demanda le duc avec émotion. PiijuiUo baissa la voix, et dit ;

— Votre tils, le duc dl'zède!

Le malheureax père poussa ua cri, et s'arrêta en cachant sa tète dans ses mains.

— Je vous avais prévenu, naouseigneur, que cela ' vous paraîtrait impossible.

— Tout est possible... ici! muçuiura le duc d'une voix sourde.

Le père avait poussé h. preïïdeT cri, un cri de douleur; mais ce fut le miuLstre qui, levant vers Piquillo un œil QÙ brillait la rage, lui dit en lui serrant la main avec force ;

— Je m'en suis toujours doul-é !..

— Vous, grand Dieu ! s'écria- Piquillo interdit.

— Oui. . . oui ! Achevez, mon père, reprit le duc d'un air alfectueux.

' -^ C'est le duc d'Uzède et la comtesse d'Altamira qui conspirent contre vous, d'accord avec le père Jérôme et Escobar, prieur du couvent et recteuf d§ Vy^i^'ersité d'Alcala.

— C'est cela même, c'est évident; cette comtesse, mou ennemie mortelle, à laquelle il faisait la cour pour me servir, disait-U;,ce, voyage qu'il a fait avautliier à. Hénarès,, près de ce frèce Escobar, son confesseur... Je voyais tout cela.. .je ne voulais pas le croire. Quand on est ministre, quand on a le pouvoir, ou ae devrait avoir ni famille ni parents; c'est aut^uit d'ennemis donnés par la, nature. Je verrai, je lu'iufonnerai... Nous reparlerons de cela, mou père. Je vous en remercie toujours. Adieu... Ah ! à propos, quelle place me demandiez-vous?

— Il n'y enaplus.,c'est vous-ii^ème, monseigneur, qui me l'avez dit.

— Peut-être. Ce que vous venez de uui confier peut en rendre vacantes plusieurs.

— Peu m'importe à moi, i[ui n'eu veux qu'une, et pas d'autre.

— Laquelle?

le barbier désolé, el loumanl le do! au prieur, montra leslemenl une pelilc lellro qu'il cachai t dans sa maio .

— Celle d'aumônier de la reine.

Le duc, cherchant à cacher son embarras, répondit avec hésitation :

— Certainement, je le voudrais... mais cela ne dépend pas de moi... cela dépend du grand inquisiteur. Vous êtes de son ordre, à ce qu'on m'a dit : l'ordre de Saint-Dominique; mais c'est depuis si peu de temps ! depuis quelques jours, je crois'?..

— De ce matin seulement.

— Et vous demandez une des premières places de la cour... Il faudrait, pour cela, avoir rendu des services...

— Je n'ai pas achevé, monseigneur !

— Quoi! ce que vous venez de m'apprendre...

— Était de peu d'importance, dit froidement Fiquillo, et n'avait rien d'extraordinaire. Il s'agissait seulement d'un ministre à renverser et d'un fils ingrat! Des ministres, on peut en trouver... et des ingrats, il y en a partout, ajouta-t-il en regardant le duc, qui baissa les yeux. Ce qui me reste à vous faire con-

naître est bien autrement important, car il s'agit du salut de l'Espagne.

— Que voulez-vous dire ?

— Que l'Espagne est perdue si vous ne vous hâtez, et peut-être déjà est-il trop tard.

Piquillo déroula alors au ministre, en détail et avec une clarté parfaite, tous les desseins de Henri IV, desseins dont le duc ne se doutait même pas! Sécurité tellement incroyable (si l'histoire n'était pas là pour l'attester) qu'il n'y avait pas un seul préparatif de défense pour repousser la ligue formidable qui menaçait l'Espagne; pas un vaisseau en état, jias une armée sur pied, pas même un corps de troupe pour protéger la frontière. Et le plan de Henri IV commençait déjà à s'exécuter: toute la Savoie était en armes; Lesdiguières, avec douze mille hommes, avait déjà envahi le Milanais. Henri IV n'attendait plus, pour entrer en campagne, que les contingents des princes allemands.

Le duc, pâle et respirant à peine, cherchait vainement à cacher son trouble à Piquillo. Jamais impré-

PIOilM.O ALUAOA.

vr)yanee et incapacité plus grandes ne s'étaient révéli'i'S. Le ministre comprenait trop bien en ce niomeat qu'il avait amené riispannc au bord de l'abinie, et il ne voyait aucun moyen dr l'en retirer.

— U'où tenez-vous ces renseignements, mon frère'? dit-il enfin d'une voix tremblante.

— C'est mon secret, monseigneur ; mais peu importe d'où ils viennent, pourvu qu'ils soient exacts. C'est à vous de vous en assurer.

— C'est ce que je ferai... Vous n'en avez pas parlé au roi?

— Pas un mot, monseigneur; je vous l'ai dit. Sa Majesté s'occupe pondes alfaires d'État...

— Oui, oui, reprit le ministre en baissant les yeux, elle s'en repose sur moi.

Le même silence avec tout le monde! ajonta-t-il vivement; vous me le pr.miettez'?

— Je vous le jure.

— Vous serez aumônier de la reine, dit le ministre d'une voix haute et ferme, quels que soient vos con-

currents! et ce matin cependant j'avais signé le brevet ; je l'ai là.

Il le tira de sa poche, le froissa et le déchira.

— Je l'avais promis au duc d'Uzède, qui devait venir le prendre chez moi, ce matin même !

Tout à coup le ministre tressaillit.

— Qu'est-ce? dit vivement Piquillo.

— Rien, répondit le duc en se remettant sur-lechamp; ne le voyez-vous pas? C'est lui qui s'avance.

En effet , le duc d'Uzède sortait eu ce moment des a[)partenients, et se dirigeait vers son père et vers le roi, qui se ])ronieuaient, lui avait-on dit, dans la grande allée du \rdvc. Piijuillocrnt qu'une scène terrible allait avoir lieu ; à sa grande surprise, le duc accueillit son (ils le sourire sur les lèvres.

— Vous venez, je le vois, mon cher duc, pouv ce brevet d'aumoniei" de la reine, et vous me voyez dans un véritable chagrin... Je ne puis vous l'accorder.

— Vous me l'avez promis, mon père, dit L'zède en changeant de couleur.

LAGNY. — Imiirliii

.T«l (ie, — !«. X,—

PlnlILLti ALLFAt^.A.

— C"pst vrai, répondit fi-oidenicut le ministre, mais i qui peut répondre de tenir s^'S promesses ! j

— Me nianqucrd.' parole, monseignjur, à moi! votre fils!

— Justement. 11 vaut mieux que cela tombe sur lui que sur un autre... Je trouverai plus d'indulgence pour ma position. J'ai eu la main forcée. Vous vouliez donner cette place à Escobar?

— L'n homme de talent, mon confesseur.

— Je le sais bien ! celui qui dirige votre conscience, dit le duc avec un accent qne Piquillo seul put comprendre; mais le roi a préféré ce jeune relii-'ieuxet m'a contraint de nommer le frère Luis Alliaga.

Piquillo, qui jusque-là avait baissé la tète, leva en ce moment un œil fier et menaçant sur le duc d'izède, qui, à son aspect, demeura atterré de surprise el de rase. Le ministre salua de la main le jeune moine et s'élança vers les appartements.

En apercevant le roi et Feruand d'Albayda, qui, revenus du bout de l'allée, s'avançaient pour le rejoindre, d'L'zède, humilié et furieux, courut au-devant du roi, près duquel il avait toujours été en grande faveur, et, certain de l'emporter sur un aventurier, sur un inconnu, il se plaignit avec amertume de l'injustice el de l'afl'rout dont il était victime.

Le roi regarda Fernaud avec un ctonnement impossible à décrire, et dit gaiement à d'Uzède :

— Quoi! votre père vous relire cette place qu'il vous avait promise?

— Oui, sire. C'est indigue, n'est-ce pas?

— Et il la donne au jeune frère Luis Alliaga ?

— Il vient de me le dire à Tinstaut même.

— C'est à confondre ! dit le roi.

— N'est-il pas vrai, sire? et il pr.'tend que c'est vous qui lui avez forcé la main, quç c'est par votre volonté qu'un homme sans naissance, un hoiimie de rien m'est préféré.

— Vous ne le croyez pas? dit le roi, vous savez que le duc et votre oncle Sandoval nomment à toutes les places vacantes dans notre maison et dans celle de la reine, quitte à nous à ratifier leur choix.

— C'est ce que Votre Majesté ne fera pas ! s'écria d'Uzède.

— Pourquoi donc, moi qui n'ai pas l'habitude de contrarier votre père, commencerais-je aujourd'hui à l'égard d'un jeune homme de talent et de mérite, ami de don Fernaud d'Albayda?

En parlant ainsi, tons les trois arrivèrent à l'endroit de l'allée où Piquillo était resté.

— Je veux qu'on sache, dit le roi en posant sa main sur l'épaule du jeune religieux, que nous approuvons le choix de notre ministre, que nous tenons en haute estime le frère Luis Alliaga, et que nous le nommons dès aujourd'hui premier aumônier de la reine, sauf l'approbation de ma femme, ajouta-t-il gravement.

Le roi s'appuya sur le bras de Fernand et rentra dans ses appartements.

Le duc d'L'zède, confondu de tout ce qu'il venait d'entendre, resta seul avec Piquillo, qui Si un pas vers lui, et le regardant bien en face :

— Vous avez voulu que je fusse moine, monseigneur, lui dit il; n'accusez donc que vous-même de

ma nomination, et rappelez-vous surtout que vous avez eu tort de me chasser, il y a un au, de votre hôtel ; on a souvent besoin d'un plus petit que soi !

Pendant ce temps, tout pâle, tout effrayé encore de ce qu'il venait d'apprendre, le duc de Lerma courut chez son frère Sandoval. Il trouva celui-ci dans le ravissement. Depuis jdusieurs mois il s'était livré diï nouveau et sans relâche à son rêve politique et religieux. 11 avait repris, d'accord avec Hibeira, son projet favori, ce projet si utile, si glorieux pour l'Espagne et l'inquisition, l'expulsion des Maures. Forcé d'ajourner cette mesure, il ne l'avait jamais abandonnée. La volonté bien ferme de la reine, la protection évidente qu'elle accordait aux Maures, la crainte, si on se mettait en hostilité ouverte avec elle, de la voir se réconcilier avec le roi, s'emparer du pouvoir et favoriser le père Jérôme et la Compagnie de Jésus; toutes ces considérations avaient, conmie nous l'avons vu, suspendu la volonté opiniâtre de Sandoval, et arrêté le zèle fougueux de rarchevèjue de Valence; mais les torrents que l'on retient ne di;vienuent que plus furieux et finissent par briser toutes les digues.

Les deux prélats n'avaient pas renoncé à leur proie. Ils n'attendaient que l'occasion de la saisir, et, pensait Saudoval, cette occasion venait de nouveause présenter. Selon lui, l'amour du roi pour Aïxa rendait nulle l'influence de la reine. Celle-ci aurait beau se récjncilier avec son royal époux, elle ne pouvait plus reprendre désormais aucun empire ni saisir coiunie autrefois le pouvoir. La protection qu'elle accordait aux Maures étaitdonc nulle; c'était donc le moment d'agir: il fallait faire signer au roi l'ordonnance de bannissement, ordonnance qu'il se chargeait d'exécuter, et pour cela il avait déjà dirigé vers Valeuce les deux ou trois régiments composant toute la force militaire dont l'Espagne pouvait alors disposer. Tel était l'admirable plan qu'il se complaisait à dérouler au duc de Lerma. Mais celui-ci l'interrompit en lui prouvant que jamais, au contraire, les circonstances n'avaient été plus défavorables pour l'exécution d'un tel projet; que l'amour du roi pour A'ixa le rendait impossible.

— Et pourquoi? s'écria Saudoval.

— Parce que A'ixa est Maure! parce qu'elle est la fille d'Albéric Delascar!

. — Est-il possible ! s'écria l'inquisiteur consterné... Et le roi le sait-il?

— Le roi l'ignore.

— 11 faut le lui apprendre... il faut tirer de là un moyen de succès, les perdre tous et elle-même la première; nous aurons pour nous les foudres du Vatican, le pape, les cardinaux et l'excommunication.

— Eh ! s'écria le ministre avec impatience, ce n'est pas là le danger le plus grand ! Ministre et inquisiteur, nous songeons à anéantir quelques ennemis inoffensifs, et la monarchie, prête à s'écrouler, va nous écraser sous ses ruines.

Il lui raconta alors la ligue des protestants, dont le roi de France était l'âme et le chef. Il lui rappela tous les complots secrets que, depuis dix ans, l'Espagne tramaitcontre la France ; il était évident que Henri IV voulait rendre son éternelle ennemie incapable désormais de lui nuire; que lui seul avait soulevé cet orage, que

nriLLO ALLIAGA.

despri''p;iralif* aussi iinmensesirfinnoni'ii ■m point une entreprise ordinaire ; qu'un roi tel que Henri IV, le premier général de son siècle, à la tèlc d'une armée aussi formidable, devait et pouvait tout oser; que la ruine et le démembrement de rEsjia.:ne était sfm liut ; que lui et ses alliés se la partaircraii'iit nu s'i'Ui-irliiraieut de ses dépouilles. Le ministre leruiinait en avouant qu(!, dans l'état où étaient l'armée et le trésor, il n'avait aucun moyen d'empêcher le roi de France d'arriver jusqu'à Madrid.

Le grand inquisiteur était confondu.

— Mais pourtant, disait-il, Marie de Médicisettous ses amis sont pour nous. D'Épernon nous est dévoué; Éléonore Galigaï et Concini,. Italiens devenus Français, sont Espagnols dans l'àme. Tous les galions arrivés du Mexique ont été employés à nous les gagiier.

— Oui, s'écriait le ministre; mais au Louvre, ce n'est pas comme à l'Escurial. Il y a autant d'inti-igues, rt [dus peut-être; mais les intrigues de cour n'intluent en rien sur la marche des affaires, avec un homme aussi dur, aussi peu maniable que Sully, et un roi comme Henri, qui voit tout par lui-même.

— Maiscepeudant, grâce au ciel, il a des maîtresses.

— Et beaucoup; mais elles ne régnent pas le jour, et ne di''i;ident pas de la paix et de la guerre. Je ne vois donc, pour parer l'orage et l'empèchn- d'éclater, aucune ressource possible, aucun moyen humain.

— Le ciel alors peut encore nous en fournir! s'écria l'inquisiteur.

— Le pape et l'inquisition, foudres usées, armes l'inoussées, avec un ennemi comme le Béarnais! Ne s'est-il pas fait catholique! neva-t-il pas à la messe... quand il a le temps ! Et cela ne l'empêche pas d'être à la tête du protestantisme contre le royaume le plus catholique du monde, contre l'Espagne, que nous avons inondée de moines et d'eau bénite ! Non, non, ne comptons point sur le ciel l

— Peut-être, dit l'inquisiteur, Mais enfin, s'il arrêtait le torrent qui nous menace, s'il détournait ou dissipait l'orage avant même qu'il eût le temps d'éclater, hésiteriez-vous encore à suivre nos avis à HibL'iraet à moi ? Ne conseutiriez-vous pas à nous accorder ce que nous vous demaudousdanslintérèl du ciel et de la foi?

— Oui, oui, sans doute! s'écria le duc, qui dans ce inonient-lcà eût tout donné, tout accordé.

— Vous nous jurez donc, si la guerre n'a pas lieu, si tout s'arrange avec la France, de vous unir à nous pour l'expulsion des Maures'?

— Je vous le jure.

— De consacrer à cette grande œuvre tous vos soins et toutes les ressources du royaume '/

— Je vous le jure.

— Bien, bien, mon frère ; il y a encore ae l'espoir ! Dieu combattra pour nous !

Li; grand inquisiteur alla prier, et le ministre, qui n'avait qu'une médiocre conliance dans l'intervention céleste, songea, s'il ne pouvait sauver l'Espagne, à se sauver lui-même. S'il avait peu de prévoyance pour les intérêts du royaume, il en avait beaucoup pour les siens ; il avait perdu depuis deux ans sa femme. Félicité Henriquezde Cabrera ,et dans sa douleur, il s'était fait ecclésiastique pour la forme. Ou n'avait vu làqu'uu

acte de piété ; c'en était un de haute pn-vision : il avait songé, si les dignités de la terre l'abandonnaient, à se réfugier dans celles de l'Église. On peut cesser d'être ministre, on ne cesse point d'être cardinal ni pape. Il ne pensait donc en ce moment qu'au cardinalat. Il avait déjà fait dans ce but quelques démarches qu'il fallait en ce moment rendre plus pressantes et plus actives, et pendant que son frère priait, il alla écrire à la cour de Rome.

Piquillo cependant était sorti, libre, puissant et protégé', d(; ce palais où il était entré presque comme prisonnier. Tout autre que lui eût été ébloui de sa fortune et de la perspective qui s'ofirait à ses yeux... Aumônier de la reine, et bientôt sans doute en faveur près d'elle par le crédit d'Aixa, protégé par le roi, qui lui accordait sa confiance intime, et tout-puissant déjà sur le duc de Lerma, dont il se trouvait posséder tous les secrets, le fils de la Giralda, le Maure, l'aventurier, le bohémien, l'obscur Piquillopréludait déjà, sans le vouloir et sans s'en douter, à la haute fortune où , quelques années plus tard, l'histoire nous montre le frère Luis Alliaga; mais loin de lui alors toute idée d'ambition; une seule pensée l'occupait, sauver Aixa. Et peut-être, se disait-il, peut-être déjà est-il trop tard!

Aussi, et même avant de courir à l'hôtel de Santareni pour embrasser cette sœur chérie, Piquillo, en sortant du palais, dirigea ses pas vers la demeure de la comtesse d'Altamira.

La comtesse était soutfrante et ne recevait pas.

— Il faut qu'elle me reçoive, répondit le moined'une voix menaçante; dites-lui que je suis Luis Alliaga.

Ce nom produisit sans doute son effet accoutumé. La comtesse, effrayée autant qu'étonnée d'une pareille visite, ordonna de faire entrer le jeune moine.

La comtesse avait fait annoncer qu'elle était souffrante, el cette fois, elle avait dit vrai. Ses yeux plombés, son teint livide, annonçaient des nuits d'insomnie. Elle qui, depuis tant d'années, soutenait contre le temps une lutte victorieuse, semblait enfin cette fois avoir perdu la partie : elle n'était plus belle. Un mouvement nerveux et convulsif agitait ses traits, et sa paroli; brève et saccadée annonçait le dépit et l'impatience.

— Vous ici! dit-elle à Piquillo. Qui vous amène"?

— Nous n'avons pas de temps à perdre, et je vais vous apprendre l'objet de ma visite. Renvoyez d'abord celte femme de chambre.

— Pour vous, mon jeune frère? reprit la comtesse en essayant de sourire.

— Non, madame la comtesse, pour vous !

La lemme de chambre sortit. Dés qu'ils furent seuls, dès que les portes furent bien fermées :

— Madame la comtesse, vous avez juré de penlre une jeune fille que moi j'ai juré de défendre. C'x^st Aixa, ma sœur.

PIQUILLO ALLIAGA.

— Quelle idée ! répondit la comtesse en souriant avec ironie ; moi perdre la duchesse de Santarem ! elle u"a pas besoin de moi pour cela... et la favorite durci...

— Saura défendre son honneur et sa i-éputation, vous pouvez vous en rapporter à elle, madame la comtesse, etcomnievous dites très-bien, elle n'a pas besoin de personne pour cela. Mais il ne lui sera pas aussi facile de défendre ses jours contre de lâches complots.

— Qu'entendez-vous par là? s'écria la comtesse en tressaillant.

Et elle regarda Piquillod'nn œil inquiet et menaçant.

— Ce que je veux, dire, répondit tranquillement Piquillo, votre trouble suflirait pour me l'expliquer, si j'avais besoin d'explications. Mais nous ne sommes pas ici chez les révérends pères de la Compagnie de Jésus.

— En etfet, dit la comtesse en cher^^^liant à se remettre, vous n'y êtes plus; on prétend que vous vous en êtes évadé.

— Oui, madame, chacun son goût; je ne me plaisais pas à ce couvent; il y a de grandes dames qui ne sont pas comme moi et qui s'y plaisent... Mais, contre l'ordinaire de ces bons pères, laissons de côté les détours, et parlons franchement.

Vous avez juré de vous défaire d'Aïxa, qui vous gène.

— Moi ! monsieur ! dit la comtesse avec hauteur et indignation.

— Vous voulez la tuer...

— Une pareille calomnie...

— Par le poison !

— Votre nouvel habit ne vous donnera point l'impunité, et je me vengerai de pareils outrages.

Elle voulut se lever pour sonner et pour appeler. Piquillo la prit par la main, et la forçant de se rasseoir:

— Vous n'appellerez pas et vous m'écouterez! S'il n'avait fallu que vous perdre, je ne serais pas ici, j'aurais porté ma plainte au tribunal de l'inquisition, dont je suis membre aujourd'hui, et vous et vos complices, vous seriez déjà sous sa main redoutable; mais vous êtes la tante de don Fernand d'Albayda et de Carmen, vous êtes la sœur de don Juan d'Aguilar, mon protecteur et mon père. C'est ce souvenir qui vous asauvée. . . Je garderai le silence, mais à une condition, c'est que vous renoncerez à vos desseins, si déjà il n'est pas trop tard, si déjà, continua-t-il en voyant le trouble de la comtesse, ils ne sont pas exécutés...

— Moi! dit la comtesse en tremblant de tous ses membres; quels desseins?

— Vous les connaissez mieux que moi ; mais Dieu les cjunait aussi.

Et, d'une voix grave et solennelle comme celle d'un juge qui prononce un arrêt, Piquillo ajouta :

— Vous avez reçu du père Ji-rùme un tlacon en cristal.

La comtesse poussa un cri d'effroi.

— Fermé par un couvercle en or et orné d'une émeraude.

La comtesse cacha sa tête dans ses mains, et Piquillo continua :

— Ce llacon renferme un poison... poison lent et mortel.

La comtesse tomba à genoux en étendant les bras.

— Bien, vous voilà à votre place ; mais vous n'avez pas besoin de me prier : ce n'est pas à moi, je vous l'ai dit, c'est à votre noble frère don Juan d'Aguilar que vous devez votre grâce. 11 nous contemple tous deux en ce moment, et en son nom, madame, vous allez me remettre ce ilacon.

— Moi ! dit la comtesse en jetant sur Piquillo un regard épouvanté.

— A l'instant même. Je ne puis laisser entre vos mains une arme pareille, dont vous comptiez vous servir contre ma sœur... et peut-être... contre moi. Vous allez donc me le rendre.

— Mais, mon père...

— Je le veux! dit Piquillo d'une voix menaçant*^, ou don Juan d'Aguilar ne pardonnera pas, ni moi non plus.

La comtesse se leva en chancelant, ouvrit un petit meuble fermé à clé et prit le tlacon.

— Au moins, monsieur, dil-elle en s'avanrant vers Piquillo, vous m'apprendrez comment ce secret a pu être découvert par vous.

— C'est ce que vous ne saurez jamais! s'écria Piquillo en observant le regard faux de la comtesse.

Et il ajouta avec intention :

— Je me réserve ce moyen pour connaître ainsi à l'avenir et sur-le-champ tous les complots que vous pourriez tramer encore.

La comtesse ne put retenir un mouvement de dépit et de rage qu'elle se hâta de réprimer, et elle remit le flacon à Piquillo.

Il le l'egarda et poussa un cri de terreur. On s'i'tait servi du tlacon ! C'était évident, car il n'était plein qu'aux trois quarts. Piquillo pâlit, une sueur froide inonda son visage, et, près de tomber, il s'appuya contre un meuble. La comtesse s'élança vers lui; Piquillo reprit toute sa colère, et n'ayant plus désormais qu'à venger sa sœur, il s'écria :

— Le crime est consommé!.. Je ne vous dois plus rien, ni pardon, ni pitié !

Il fit un pas pour sortir. Elle se jeta à ses pieds.

— Je vous jure, lui dit-elle, que je ne me suis point servie de ce ilacon. Il m'a été remis tel que vous le voyez par le père Jérôme. . . Je vous le j ure ! monsieur. . . je vous le jure!

Et voyant Piquillo qui, saisissant avidement cet espoir, s'arrêtait et paraissait hésiter, elle lui cria avec un accent de franchise qui semblait partir du cœur :

— Vous le savez bien, monsieur, puisque vous connaissiez ce flacon, puisque vous l'avez vu et tenu dans vos mains avant qu'il me l'eût remis,

— Ainsi donc, les jours d'Aïxa ont été respectés?

— Elle n'a rien à craindre, répondit la comtesse avec un trouble visible.

— Vous me le jurez?

— A quoi bon mon serment?., vous verrez bien par vous-même que j'ai dit la vérité... Et le regardant d'un air curieux, elle ajouta : puisque vous connaissiez les effets de cette liqueur.

— Oui, dit Piquillo, c'est dans un mois... un mois seulement, qu'elle doit commencer à donner la mort, et depuis dix jours ce flacon est entre vos mains.

PIQUILLO ALLIAGA.

2io

— I^li biuii^ si je vous avais trompe, si le moindre daiiLTiT nii-nar;iit... oq senih)lait menacer la i)crsonne que vous prulégez, vous seriez toujours comme aujourd'hui, à même de me perdre!

— Et rien alors n'arrêterait ma vengeance, dit Piquillo, vous pouvez en être sûre. Quant au père J<5rônie et à Escoljar, que je ne pourrais frapper sans vous atteindre, dites-leur à quelle condition je pardonne; qu'ils aient soin, comme vous, de respecter A'ixa. A ce prix, trêve entre nous, je le veux bien ; sinon laguerre ! Adieu, madame la comtesse.

Le soir même, la terreur régnait au couvent de Hénarès et parmi les révérends pères de la Société de Ji'sus.

Comment Piquillo s'était-il emparé de leur secret? C'était inexplicable, magique, diabolique! ni la comtesse, ni les moines ne pouvaient le deviner... Mais quand Escobar apprit plus tard qu'il fallait renoncer à ses espérances, qu'il n'était point aumônier de la reine, que cette place qui lui avait été promise et même accordée, venait de lui être enlevée par Piquillo :

— L'ingrat! s'écria-t-il, moi qui l'ai éclairé, baptisé et ordonné !

Les bons pères étaient contre leur ancien frère et disciple dans un tel état d'exaspération, qu'une guerre à mort lui fut jurée. En conséquence, on proposa d'ahord de lui faire des offres de paix, d'alliance et d'amitié.

— 11 ne s'y laissera pas prendre, dit Escobar, il est notre élève.

— Il l'a été si peu! répondit le supérieur.

— C'est égal. Ce qu'on apprend chez nous ne s'oublie pas. Les premiers principes restent toujours.

— D'ailleurs, poursuivit le révérend père Jérôme, cet homme qui prétend connaître nos secrets, ne se doute pas du plus important; sans cela il aurait parlé !

— C'est vrai, dit la comtesse.

— Ou il aurait pris des mesures en conséquence, surtout maintenant.

— C'est juste, dit la comtesse avec joie.

Dès ce moment elle respira plus à l'aise et commença à se rassurer. Il y avait, en effet, un événement récent bien autrement grave, un terrible secretqu'ignorait AUiaga, et c'est là-dessus que le père Jérôme et ses amis fondèrent dès ce moment leurs espérances et le succès de leurs nouveaux complots.

Depuis quelques jours cependant Piquillo avait revu Aixa, dont la joie à son aspect avait été si vive et si tendre, qu'une telle amitié devait, selon lui, sullire au bonheur de toute une existence. Demeurant à l'hôtel (le Santarem, où sa sœur l'avait retenu, il voyait ses plus doux rêves réalisés. Du matin au soir, ses jours s'écoulaient près d'Aïxa. C'est à lui maintenant qu'elle confiait ses joies, ses peines, ses plus secrètes pensées, non pas toutes peut-être ; mais celles qu'(!lle lui cachait, elle eût voulu se les cacher à elle-même. Oc- (■uj)ée sans cesse de ce frère chéri, elle cherchait, par les soins les plus empressés et les plus assidus, à embellir la vie d'épreuves et de sacrifices qu'il avait acce]itée pour elle. C'est elle-même qui avait veillé à r.irraugement de sou appartement et surtout de sa bibliothèque; tout ce que le luxe et l'opulence peuvent

ajouter de bien-être et de charmes à nos jours, elle ne se lassait pas de le lui prodiguer, bien qu'il n'y fit pas attention. Les instants qu'elle ne fi.issait pas à la cour, c'est à lui qu'elle les consacrait, lùitre sa sœur et Carmen, Piquillo avait retrouvé le temps le plus heureux de sa vie, les longs entretiens et les douces soirées de l'hôtel d'Aguilar. Des trois amis, Carmen était la plus gaie, la plus heureuse. Déjà la moitié du mois était écoulée, et elle voyait approcher le moment objet de tous ses vœux, celui où elle allait être unie à Fernand.

— Oui, disait Aixa en s'efforcant de sourire, Carmen vase marier; dans quinze jours, elle épousera celui qu'elle aime et dont elle est aimée, et dans ta nouvelle situation, frère, une consolation du moins te sera réservée, c'est toi qui les béniras.

— Je l'espère bien, disait Carmen, et mon bonheur sera plus grand encore, puisqu'il me viendra de notre meilleur ami.

— Hélas ! s'écria celui-ci, craignez plutôt que je ne vous porte le malheur qui partout m'accompagne-

— Pas ici du moins, disait Aïxa, car vois-tu bien, frère, notre vie se passera ainsi : toi, Yézid et moi nous ne nous quitterons plus!

Et elle lui répétait le projet qu'elle avait formé et qu'elle avait déjà dit à la reine, celui de ne jamais se marier. i

Cette idée seule comblait tous les vœux du pauvre moine, elle lui faisait oublier ses souffrances et ses sacrifices, et il se serait cruheureux, sans une inquiétude de tous les instants qui troublait le repos de ses nuits et le charme de ses jours : malgré les serments de la comtesse, il n'était qu'à moitié rassuré. Elle avait pu le tromper, pour gagner du temps et pour échapper à sa vengeance. Chaque jour il interrogeait les traits d'Aïxa, avec doute d'abord, puis avec crainte, et enfin avec angoisse, car il ne pouvait se dissimuler lediangement qu'il remarquait en elle : plus le mois avançait, plus Aixa paraissait pâle et souffrante. Carmen et même Yézid ne s'apercevaient de rien. Quant à Fernand, il ne levait presque jamais les yeux sur elle et ne venait guère qu'aux heures où elle était à la cour; mais rien n'échappait à l'œil clairvoyant de Piquillo. Cette sœur sur laquelle étaient concentrées toutes ses afi'ections lui semblait en proie à un abattement et à une faiblesse extrêmes : elle voulait marcher, et s'arrêtait épuisée ; elle cherchait vainement à s'égayer avec Carmen et à prendre part à sa joie, le rire expirait sur ses lèvres glacées.

Un jour, Piquillo la regardait, pâle lui-même, et tremblant d'eU'roi.

— Qu'as-tu doue, frère, à me regarder ainsi? lui ditelle.

— Tu me semblés changée.

— xMoi ! dit Aixa en rougissant, je ne le crois pas.

— Quoi ! tu ne ressens pas une soutl'rauce secrète, intérieure?

— Qui te le fait croire?

— Je le vois, je le devine.

Et Aixa, qui tout à l'heure avait rougi, devint pâle comme la mort.

— Tu le vois bien! s'écria Piquillo. Tu \eu\ vame

riQLlLLO ALLIAGA.

nient me le laclier... Avoue-moi ce que tu éprouves ; apprends-moi toiil.

— Tais-toi... ne me demande rien, dit .\i.\a presqu'à genoux.

— Je sais le danger qui te menace.

— Il n'y en a pas.

— Plus que tu ne crois; et pour t'en préserver, s'il en est temps eucore.. j'aime mieux te faire connaître la vérité.

— Quelle qu'elle soit, je puis l'entendre ! parle donc, frère, parle?

Et rassemblant tout son courage, Aixa écouta, froide et immobile comme une statue.

Piijuillolui raconta alors l'horrible projet de la comtesse, la manière dont il l'avait découvert, et la visite que dernièrement il avait faite à l'hôtel d'Altamira.

A mesure qu'il parlait, Aïxa revenait à elle : ses joues et ses lèvres si pâles reprenaient leur couleur; son front, sa sérénité, et son cœur, tout sou calme.

— Quoi! lui dit-elle, quand il lui eut raconté le complot formé contre sa vie, ce n'est que cela!

— Que cela! dit Piquillo étonné de sa tranquillité; quoi ! tu n'es pas plus émue ! Tu ne m'as donc pas entendu quand je t'ai parlé de ce flacon de cristal .. de ce poison qui donnait la mort'?

— Eh bien'? dit Aïxa.

— Eh bien, si tu en étais victime?

— Plût au ciel, frère ! s'écria-t-elle avec égarement.

— Que veux-tu dire?

— Qu'au lieu d'arrêter la comtesse, il fallait la laisser faire.

— Ev pourquoi?.. Réponds-moi.

— Pourquoi, pourquoi? dit-elle en revenant à elle... Je suis folle... J'ai là, vois-tu bien, et elle porta la main à son cœur et à sa tète... une douleur aiguë qui ne me quitte pas, et c'est une soutl'rance telle que je me dis parfois qu'il vaudrait mieux mourir... Mais cela se passera, je te le jure. Rassure-toi, frère!

— Nou, non, je ne me rassure pas. Te rappelles -tu, depuis l'époque dont je t'ai parlé, t'ètre trouvée avec la comtesse ?

— Une ou deux fois à la cour... Mais je ne lui ai pas parlé.

— Tu n'as rien reçu de sa main ?

— Non, frère... J'ai beau chercher, nou.

— Aucun aliment, aucun breuvage?

— Aucun, je te jure !

— Et cependant, s'écria Piquillo, ce flacon dont on s'était servi!..

— Ce flacon, dit Aïxa; montre-le-moi.

— A quoi bon?

— Pour le voir! il ne m'est pas défendu d'être curieuse.

— Tiens, sœur, le voici.

Elle l'examina avec attention.

— C'est singulier ! dit-elle.

— Qu'en veux-tu faire?

— Le briser...

— Non pas ! . . Pour effrayer la comtesse, il faut qu'elle le sache toujours entre nos mains, ne fût -ce que comme preuve de sou crime !

— Eh bien ! je le garderai.

— Soit ; mais prends bien garde !

— Sois tranquille, et ne crains rien, dit-elle en lui serrant la main.

Malgré cette promesse, Piquillo continua à observer, et plus le mois avançait, plus ]es souffrances iuti'rieures d'Aïxa semblaient augmenter: mais, honnis sou frère, personne ne le remarquait. Il est vrai que la jeune tille, habile à les cacher, épuisiiit son courage devant les autres et ne craignait pas de se trahir devant ce frère bien-aimé, qui la regardait sans rien dire et souffrait de sa douleur : c'était presque la calmer I

L'époque du mariage approchait. C'était dans deux jours. La reine y prenait le plus vif intérêt. Elle avait déclaré qu'elle voulait l'honorer de sa présence, et désirait qu'il fût célébré avec pompe dans la chapelle môme du palais. Elle s'était entretenue à ce sujet avec son premier aumônier, qu'elle avait tout d'abord accneilliavccune grande faveur. C'était le frère d'Aïxa et de Yézid, et d'ailleurs, le jeune Luis AUiaga avait assez de mérite pour se faire remarquer, même sans protection. U était donc aumônier de fait, mais il n'avait pas encore, son brevet; ce brevet l'attendait au palais de la saint inquisition, et il résolut de l'aller prendre avant la célébration du mariage de Carineu. En même temps il avait à commander des messes poulie repos de l'àme de la senora Urraca. En efl'et ( et nous avons oublié de faire part de sa perte au lecteur) Piquillo, dès qu'il avait été libre, avait couru à Madrid à l'hôtel de "Vendas-Nuevas, où il avait laissé sa grand'mère. L'excellente femme, qui s'était convertie à la fin de ses jours, était morte depuis plusieurs mois dans les sentiments les plus chrétiens, tout en parlant toujours des succès de la Giralda, sa fille, des cabales de Lazarilla, et en priant Piquillo, son petit -fils, de faire dire à sou retour des messes à son intention.

C'est ce devoir dont il allait s'acquitter. Il s'adressa pour cela à son ami, le greilier, Manuelo Escovedo, qui enregistra sa commande, et passa au secrétariat pour chercher le brevet de l'aumônier de la reine; pendant que celui-ci se promenait daus la pièce d'attente où se pressaient plusieurs solliciteurs, arriva un homme d'une tournure étrange; il était vêtu de noir et portait un manteau des plus râpés, il pouvait avoir de vingt-neuf à trente ans : le front jaune, le teint bilieux, les lèvres pâles et minces; il s'avançait d'un air sombre et les yeux baissés.

— Pauvre solliciteur! se dit Piquillo, le voilà tel que j'étais il y a trois semaines ! Arrivé des derniers, il ne risque rien d'attendre.

Il se trompait. L'inconnu, eu apercevant la foule qui obstruait le passage, leva un œil hagard; ses traits s'animèrent, et avec l'air et l'accent d'un inspiré, il s'écria :

— Place ! place! Cœli, aiicrite portas!

La foule étonnée s'écarta pour voir d'où partait celte voix singulière, et l'huissier qui gardait la porte s'avança vers l'inconnu. Chacun crut que c'était pour le renvoyer ; au contraire, l'huissier du samt-olfice lui dit d'un air de déférence ;

— Suivez-moi.

L'inconnu avait repris son air sombre : il baissa leyeux, et croisant ses mains sur sa poitrine, entra dans

FIQUILLO ALLIAGA.

lo (MbiiKl ilii Liiaiid inquisiteiiv. Un soiml mnrnuire de nircuiiti'iituiiiLMt circula dans la foule d^s soUicitt-urs dt'sappointés qui attendaient depuis le matin. Cm qui !• doubla leur mauvaise luiaieur, c'est que le nouveau \nm, abusant de ses avantages, prolongea son audience d'une manière démesurée.

Pendant ce temps revint le greffier Mannelo.

— Pardon, mon frère, dit-il à Piquillo, de vous avoir fait attendre si longtemps. Votre brevet était signé; mais pour que tout fût en règle, il a fallu y faire apposer le sceau du saint-oliice. C'est ce qui m'a r(!tardé.

En ce moment laportedu grand inquisiteur s'ouvrit, et l'inconnu sortit aussi gravement qu'il était entré.

— Connaissez-vous cet homme ? dit Piquilloau greflier.

— Non; tout ce que je sais, c'est qu'il n'est pas Es- |iagnol, il est Français; d'après ses papiers, que j'ai lus, il est né à Angoulême, où il était maître d'école.

— Et son nom ?

— Son nom? dit le grefiier.Oa le nomme Ravaillac, et il retourne eu France.

LE M.VniAGE.

A'ixa n'était pas le seul sujet de crainte jwur Piquillo. Yézid excitait aussi ses inquiétudes. 11 n'était plus le même ni pour son frère ni pour ses amis. Feriiaud d'Albayda, qui l'aimait tendrement, ne pouvait r-'veuir d'un changement pareil.

— Qui aurait jamais cru cela de lui '.' disait Fernand ;ï Carmen. Yézid est ambitieux.

— Ambitieux! disait la jeune tille.

— Oui, matin et soir il est à la cour, il n'en sort pas. .lai cru d'abord que c'était pour veiller sur sa sueur Ai\a et la protéger.

— C'était tout naturel, dit Carmen.

— Certainement, s'écria \ivement Fernand; c'était bii'n! il avait raison, je l'approuvais; mais, même en l'absence d'Aï xa, il ne quitte pas les salons de réception. Il n'y a pas île courtisan plus fidèle et plus assidu. Ce spectacle, auquel ses yeux n'étaient pas habitués, ces litres, ces honneurs, ces cordons, l'ont ébloui et séduit... Lui aussi veut parvenir !

— A quoi! demanda ingénument Carmen.

— Je l'ignore... car d'après les lois de Philippe 11, lui qui est Maure et qui n'a pas été baptisé, ne peut occuper aucune place, aucun emploi...

— Ne peut-on pas le servir et l'aider?

— C'est fort ditlicile. D'abord il ne deuiaude rien jusqu'à présent, et l'on ne sait pas encore ce qu'il veut ; mais quel que soit l'objet de ses désirs, il aura grand'peine à réussir, malgré l'influence d'Aïxa et malgré m'-me le crédit de Piquillo, qui commence à en avoir Il Mucoup. En attendant, ce pauvre Yézid n'est pas recianaissable ; lui, le type de la beauté et de l'élégance ; lui, le plus charmant cavalier d'Espagne, a perdu toute sa fraiehour! il dessèche, il maigrit, et ce carac-

tère si l)on, SI ouvert, si enjoué, s'est changé eu une humeur taciturne, sombre et mélan clique.

— Ah! s'écria Carmen eu soupirant, ce que c'est que l'ambition !

Ce que disait Fernand était vrai. Yézid dépérissait jhaque jour, et Piquilloétait désolé. Il suivait, il voyait les ravages d'un mal secret. Yézid était en proie à une (ièvrt! ardente; parfois des larmes roulaient dans ses yeux ; soncœ ir, plein de sanglots, paraissait prêt à éclater, et quand Pi([uillo le serrait dans ses bras, s'écriant :

— Ne suis-je pas là pour te plaindre, pour te consoler, pour pleurer avec toi! parle, mon frère , dismoi tout. ■

— Je ne le puis! je ne le puis! répondait Yézid. Mais reste là, près de moi, ta vue me fait du bien.

A'ixa lui en disait presque autant, et Alliaga, plus malheureux peut-être qu'eux tous, était leur appui et leur consolation. Sa vie se passait à alléger des peines qu'il ne connaissait pas et qu'il partageait. Oubliant ses maux pour ne penser qu'aux leurs, il accomplissait noblement sa tâche et le vœu qu'il avait fait de se dévouer pour les siens. Sur lui seul retombait leurs douleurs, et loin de succomber sous le poids, il puisait chaque jour de nouvelles forces dans l'ardent et sublime amour qui remplissait son cœur, dans l'abnégation de lui-même, et, s'il faut le dire aussi, dans cette religion qu'il avait embrassée par contrainte et qu'il commençait à aimer, car c'est l'amie du pauvre et du faible, c'est la religion des cœurs soullrants et blessés.

Yézid avait été réveillé de son accablemeat par un niflt de son père.

— Viens, mou fils, j'ai besoin de toi, viens sur-lechamp.

VA quelque grand que fût sur lui, comme le disait Carmen, le pom-oir de l'ambition, quels que fussent les lieus qui le retenaient à la cour, Yézid pouvait tout leur sacrifier, excepté le devoir, et son premier devoir était d'obéir à son père ; un seul mot du vieillard était nu ordre pour lui. Il courut donc chez Aïxa pour lui annoncer son départ. Les deux enfants du Maure se regardèrent tous les deux en silence, avec etfroi, et les yeux pleins de larmes.

— i[ou frère ! mou frère ! dit Aïxa, tu as donc bien soutfert?

— Et t;ii doue, ma sœur?..

— Uni, lui dit-elle à demi-voix, on lui montrant son cœur, le mal est là, je le sens!

— Et moi aussi, dit Yézid.

Et il s'enfuit; il s'éloigua de Madrid et de la cour, dont l'air était mortel pour lui.

Cependant le grand jourajiprochaif, il allaii arriver. C'était la veille du mariage de Fernand et de Carmen. Celle-ci, tout entière à son bonheur, ne pouvait s'occuper de rien; Aïxa s'était chargée de tous les ordres et de tous les détails. Elle avait surveillé jusqu'aux bijoux, jusqu'à la parure de la mariée; son courage avait d 'ublé ses forces, et puis une idée la soutenait, cette idée qui fait que l'ouvrier ou le voyageur épuisé se ranime en apercevant la fin de sa tâche.

Le soir, elle avait défendu sa pDi-te. Elle était dans un petit salou avec Carmen, qui lui parlait de sou bon-

heur. Aïxa accomplissait son dévouement jusqu'au bout : elle avait le courage de l'écouter et de lui sourire. Oa vint annoncer à Carmen sa robe de mariée à essayer pour le lendemain. Elle poussa un cri de joie et donna à son amie le baiser d'adieu comme ne devant plus la revoir, car c'était une longue et impoctante affaire qui devait probablement la retenir le reste de la soirée.

Aïxa, soulagée par ce départ qui l'affranchissait de toute contrainte, respira plus librement, et laissant tomber sa tète sur sa poitrine, elle goûta le seul instant de bonheur qui lui était donné dans cette journée, celui d'être malheureuse à son aise.

Un bruit de voiture l'interrompit dans sa rêverie. Qui donc, lorsqu'elle avait annoncé qu'elle voulait être seule, pouvait ainsi pénétrer chez elle'? A l'une des deux extrémités du salon, le double rideau de tapisserie qui formait la portière s'eutr'ouvrit, et elle vit paraître don Fernand d'Albayda.

— Pardon, senora, lui dit-il d'un air troublé, on m'avait annoncé que Carmen était avec vous dans ce salon.

— Elle y était tout à l'heure encore, et je crains que vous ne puissiez la voir en ce moment, elle essaie sa robe de noce.

— Ah! en efl'et, dit Fernand, dont l'embarras redoublait. Je crois qu'il ne serait pas convenable... d'ailleurs... cette robe... demain je la verrai... et ce soir peut-être... ce serait coutrarier Carmen.

— Et vous ôter à vous le plaisir de la surprise, ajouta Aixa en souriant.

— Comme vous dites, senora, répondit Fernand. Pendant quelques instants ilsgardèrent tous les deux

le silence, silence que le trouble de Fernand rendait surtout embarrassant et pénible, car Aïxa avait déjà retrouvé son calme apparent. Aussi elle s'empressa de prendre la parole et d'entretenir Fernand avec une aisance gracieuse de la cérémonie du lendemain, de l'honneur que la reine lui faisait en daignant y assister.

Fernaud ne répondait rien.

Aïxa lui parla alors de Carmen, de sa beauté, de ses vertus, et surtout de l'amour immense, dévoué et sans borne qu'elle portait à son amant, à son mari.

Fernand, pâle, les yeux baissés et le cœur oppressé, ne l'écoutait pas. Entin Aïxa lui montra du doigt l'aiguille de la pendule.

— Il est tout naturel, lui dit-elle en souriant, qu'un prétendu s'oublie chez sa haiicée. Mais cependant il est tard, et demain vous devez être ici de bonne heure.

Elle se leva. Fernand se leva aussi, et prêt à jnirtir, il lui dit :

— Écoutez-moi ! Ce que vous avez voulu, je l'ai fait; je vous ai obéie. Ce sacrilice que je croyais impossible... demain sera accompli.

Aïxa, à son tour, garda le silence.

— Fidèle à l'honneur et au devoir, j'aurai tenu les serments que j ai laits à don Juan d'Aguilar et à vous! .. n'exigez rien de plus.

Aixa le regarda avec étonuement.

— Oui, si j'ai résisté à tous les tourments que j'endurais, si j'ai eu la force de vivre, c'était pour tenir ma promesse, c'était pour donner ma main et mon nom

à la fille de don Juan d'Aguilar. Une fois ce devoir rempli, je suis quitte de tout... maître de mes jours, je puis en disposer. . . et demain, Aïxa.. . demain j'aurai cessé de souffrir, adieu !

— Fernand ! s'écria-t-elle, restez, restez, je vous l'ordonne.

Fernand s'avançait pour ouvrir la portière; il resta immobile.

— Non, monsieur, continua Aïxa, vous ne serez pas quitte de votre serment. Le tenir ainsi, c'est le parjurer, c'est forfaire à l'honneur! vous n'avez pas seulement promis à don Juan d'Aguilar de donner votre main et votre nom à safiUe. Que vous a-t-il dit! j'étais là, je l'ai entendu. Il vous a confié le bonheur de son enfant. Rends-la heureuse! s'ést-il écrié. Et vous, don Fernand d'Albayda, en noble gentilhomme, et levant la main au ciel, vous avez répondu: je le jure! et ce serment, vous pensez le tenir en privant Carmen de tout son bonheur, en lui enlevant celui qu'elleaime, en la condamnant au veuvage, à des pleurs éternels, à la mort peut-être ! Que don Juan d'Aguilar se lève et juge entre nous!

— Vous pouvez avoir raison, dit Fernand en baissant la tête; mais autrement elle serait plus malheureuse encore. J'aime mieux qu'elle me pleure mort que de me haïr infidèle. Je n'aurais jamais, je le sens, ni l'adresse, ni la force, ni le courage de lui cacher l'amour qui b(it dans mon cœur. Il a triomphé de moi et de ma raison. J'y succombe.

— Eh! que diriez-vous donc, vous Fernand, homme de cœur et brave militaire; que diriez-vous d'un dv vos soldats qui, jugeant le danger trop grand, ou l'ennemi trop redoutable, fuirait plutôt que de combattre? quel nom lui donneriez-vous?

— Ah ! dit Fernand en rougissant de honte, ce serait nu lâche!

— Vous ne l'imiterez pas ! quelque difficile que soit votre tâche, vous la remplirez. Vous saurez vous vaincre vous-même; vous commanderez â votre cœur, à vos regards; vous aurez le courage enfin d'être malheureux pour qu'elle soit heureuse !

— C'est impossible !

— Impossible'? dit Aïxa avec mépris, impossible d'avoir ce courage!.. Je l'ai bien, moi! qui ne suis qu'une femme !

A ce mot, Fernand poussa un cri d'ivresse et étendit les bras vers Aïxa.

— ïaisez-vous !.. taisez-vous! lui dit-elle; ce mot qui est échappé à mon trouble ; ce mot qui devrait me couvrir de honte, je ne le regretterai pas, s'il vous donne le courage de m'obéir.

— Tout m'est possible maintenant ! parlez, commandez !

— Eh bien ! comme don Juan d'Aguilar, moi aussi, je vous confie le bonheur de Carmen, ma sœur et mon amie. Que tous vos instants soient consacrés à la rendre heureuse, tous vos efi'orts à oublier un autre amour, et tous vos soins à le cacher. Vous partirez dès demain avec elle ; la reine, que j'implorerai, vous fera nommer gouverneur, ou de Valence ou de ( Irenade. Vos services et votre naissance vous donnent le droit d'aspirer à tout.

— Et vous, Aixa! vous!..

PinUILLO ALLIAGA.

— Moi, je vous dirai : En agissant ainsi, vous me réhabiliterez à mes propres yeux. Ce sentiment dont je rougissais tout à l'heure, j'en serai presque lière, eu pensant qu'il était si dignement placé. Partez donc, Fernand, partez avec mon estime, avec mon amitié ! Quant à moi, ne vous en inquiétez pas. Je suis déjà habituée au malheur; s'il est plus grand que mes forces... si j'y succombe, vous vous direz (et cela vous donnera peut-être consolation et courage), vous vous direz : Je n'étais pas seul à souflVir.

Fernand, hors de lui-même, s'écria :

— J'obéis! j'obéis! je serai digne de vous! mon courage égalera le vôtre, et dussé-je aussi eu mourir, je jure devant vous le bonheur de Carmen !

— Taisez-vous, dit Aïxa en écoutant... N'avez-vous pas entendu le froissement d'une élotl'e?

— Non... non, dit Fernand, je n'entends rien, si ce n'est le vent qui agitait cette draperie que tout à l'heure j'ai vue renmer.

Et il montrait une des portières du salon.

— Adieu ! adieu ! dit Aïxa, il est tard; partez !.. et à demain.

Elle reconduisit Fernand jus(iii'à la seconde pièce, rentra dans celle qu'elle venait de quitter, et dit en écoutant encore :

— C'est singulier... J'avais cru entendre marcher tout à l'heure dans la pièce voisine !

Elle y regarda, il n'y avait personne ; elle rentra dans sa chambre en se disant :

— Je m'étais trompée.

Non, elle ne s'était pas trompée.

Pendant que Carme,n essayait sa robe de mariée, elle avait entendu un carrosse rouler dans la cour de rin'itel; elle connaissait le bruit de cette voiture, et donna ordre à l'une de ses femmes de voir si ce n'était point celle de Fernand d'Albayda.

La lenmie revint et dit :

— Le seigneur d'Albayda vient d'arriver; je lui ai annoncé que la senora ne serait poiul visible ce soir.

Carmeu eut d'abord un mouvement d'impatience

PIQUILLO ALLIAGA.

qu'une aulni id.V s.uis do .{<■ lui lit bien vile oublier; car elle répondit en souriant :

— C'est à merveille !

— Et Je seigneur Fernand est entré cliez madame la dueliesse de Sautare;n.

— Di'ln'rlifz-vûus alors de m'habiller.

l.oi'-iiui' nitiu, et non sans peine, on eut étudié celle ruLi' qui, par le plus grand des hasards, se trouva aller bien, quoique ce fût la seconde fois seulement ([u'on l'essayât, Carmen voulut la garder quelques inlants encore, et dit :

— Laissez-moi maintenant.

Son idée était de descendre ainsi habillée dans le salon où était son mari et son amie, pour leur faire une surprise, ou plutôt pour que Fernand vit le premier et avant tous les autres une toilette qui, le lendemain, appartiendrait à tout le monde. Qaand ses femmes se furent retirées, elle descendit donc, tout doucement et sans lumière, sur la pointe du pied, se dirigea vers le petit salon, souleva la première povlièi'e en tapisserie, et au moment où elle allait écarter la seconde, elle entendit prononcer son nom.

— Ah ! ils s'occupent de moi, se dit-elle avec émotion et reconnaissance. Écoutons.

Elle écouta,.en efl'et, et au bout de quelques secondes, tout son bonheur était détruit, toute son existence était brisée. Elle avait, il est vrai, la plus noble et la plus généreuse des amies.., mais cette amie,.. Fernand l'adorait... il en était aimé... Celait pour obéir à don Juan d'Aguilar, c'était pour tenir un serment qui; Fernand l'épousait : ce dévouement allait peut-être coûter la vie aux deux seuls êtres qu'elle aimât sur la terre !

Plus pâle et plus blanche que sa robe de mariée, la [lauvre iille, en habits de fête et couverte de Heurs, écoutait son arrêt et se sentait mourir. Elle voulut leur crier : Ingrats, je vous pardonne, soyez heureux. . . moi, je meurs !

La voix expira sur ses lèvres ; prête à se trouver mal, elle fit un pas en arrière et se retint à la première portière, celle qu'elle avait déjà franchie. Ce fut dans ce moment qu'Aïxa avait cru entendre du bruit. Elle s'était empressée de renvoyer Fernand, et Carmen, la tète perdue, égarée, était remontée chez elle, ne demandant plus au ciel qu'une grâce... celle de mourir.

Le lendemain, l'hôtel de Santarem retentissait d'un mouvement inusité. Les domestiques montaient, descendaient les escaliers, transportaient des couronnes de fleurs. La musique du régiment que commandait Fernand d'Albayda faisait retentir la cour de l'hôtel de ses joyeuses aubades. Les pages de la reine arrivaient chargés de présents que Sa Majesté envoyait à la mariée.

Les deux portes de l'hôtel s'ouvraient aux nombreuses voitures des grands d'Espagne et des nobles dames.

On vit d'abord entrer celle de la comtesse. Comme tante de Carmen et de Fernand d'Albayda, elle était invitée de droit. C'était elle qui devait conduire sa nièce à l'autel. Aussi arriva-t-elle la première. Mais au lieu d'entrer dans la salle de réception, elle monta à la chambre de Carmen, pour surveiller la toilette de la mariée, et aussi pour lui donner sa bénédiction.

Aïxa CL",ii'nd;int, di,'l):jut au milieu de s in salon, belle et pâle, le sourire sur le3 lèvres, la mort dans le cœur et le front étinceiant de diamants, recevait les conviés, et faisait les honneurs avec la grâce et la dignité d'une reine. Deux portes s'ouvrirent presque en même temps. Par l'une entra don Fernand d'Albayda, richement habillé et décoré des insignes de grand d'Espagne. A l'autre porte apparut un jeune prêtre, qui s'avançait calme et résigné. Au milieu de celte foule dorée, il ne voyait qu'une personne. . . A'ixa ! et il s'eUraya de sa pâleur. Quant à Fernand, à la vue de celui qui allait consacrer son union, il avait tressailli ; mais ses yeux rencontrèrent en ce moment ceux d'A'ixa, et il retrouva tout soiicouragi'. On n'attendait plus que la mariée : elle ne paraissait i)as; chacun s'étonnait de ce retard. Enfin la porte s'ouvrit.

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