LE VOEU A LA VIERGE
Au lieu de la jeune fiancée, au lieu de Carmen, ou vit paraître la comtesse d'Altainira dans le plus grand désordre et tout effrayée. Soit que ce trouble fût affecté ou véritable, elle raconta qu'étant montée, en arrivant, chez sa nièce, elle l'avait trouvée en proie à une fièvre ardente, ou plutôt à un délire étrange, â en juger par les phrases entrecoupées et sjns suite qu'elle avait entendues; et que cet accès devenait tellement violent que si on ne parvenait à le calmer, elle prévoyait le danger le plus grave.
Fernand et Aïxa coururent près de Carmen ; Piquillo les suivit, pendant que tous les conviés se dispersaient fort étonnés d'un tel événement, les dames surtout, qui se disaient: c'est la première fois que l'excès du bonheur aura produit un pareil effet.
Le lendemainet lesjours suivants la reine, inquiète de ne voir ni Aïxa ni Piquillo, envoya savoir des nouvelles de leur jeune amie, et pendant huit jours on répondit qu'on désespérait de Carmen. Pendant huit jours, ni Aïxa, ni Piquillo, ni Fernand, ne quittèrent la pauvre jeune iilje. Fernand, à genoux près de son lit, demandait au ciel la guérison de sa fiancée, à laquelle il jurait un amour éternel, et il disait vrai. Il ne croyait pas autant l'aimer. Piquillo priait pour l'amie de son enfance, pour la fille de don Juan d'Aguilar; et Aïxa, pressant dans ses mains la main de Carmen, murmurait tout bas à son oreille : Je te suivrai, ma sœur, tu ne mourras pas seule !
Enfin, le neuvième jour, cette fièvre ardente parut diminuer et céder : la jeunesse de Carmen avait triomphé du mal et de la douleur dont elle se mourait.
La pauvre jeune fille était bien faible, mais elle était calme; elle rencontra les yeux de Fernand et ceux d'Aïxa qui étaient fixéssur les siens; elle détourna la vue, et apercevant Piquillo, elle lui tendit les bras comme au seul ami qui lui fût resté fidèle, comme au seul cœur qui ne la trahissait pas! Et comme tous les trois s'empressaient autour d'elle, elle leur fit signe de
PIQUILLO ALLIAGA.
la main qu'elle no pouvait cncovu leur parler, et qu'elle désirait qu'on la laissAt seuli;. Ce fut aussi l'avis du docteur. Pendant deux jours se prolong{;a cette solitude, et Cdunne le médecin répétait qu'elle était sauvée, qu'il n'y avait plus de danger, qu'il répondait de sa guérison, Aïxa et Fernand s'étonnaient qu'elle no demandai pas à les voir.
Le Iniisirnie jour, Carmen fit appeler Piquillo... lui seulement! et durant plusieurs heures ils causèirnt iiiseaible. AjtTÎ's cet entretien, elle désira que l'on lit venir sa sœur et son tiancé. Quand ils entrèrent, Carmen était tranquille; son visage rayonnait d'une angélique bonté et d'une céleste résignation. Elle leur tendit la main, et leur souriant comme autrefois, elle leur lit signe d'approcher. Us cherchèrent alors des yeux Pi(inlllo, et l'aperçurent dans un coin di; l'apparlemenl, à genoux et sanglotant.
— Ce n'est pas Lien, Piquillo, lui dit-elle, je t'ai appelé pour me donner du courage, et tu vas me l'ôter! viens doue, continua-t-elle, viens près de moi, et vous aussi, mes amis, rapprochez-vous, car je ne suis pas encore Lien forte, et ne peux pas parler bien haut.
Elle s'arrêta un instant comme pour reprendre des forces, mais en réalité ])our cacher son émotion.
— Fernand, et vous, Aïxa, vous qui m'aimez tant, écoutez-moi. J'ai été Lien malade, j'ai cru vous perdci', j'ai cru ne jamais vous revoir ! Au moment on je sentais la vie ni'abandonneret mon âme prête à s'envoler vers le ciel, où m'attendait mon père, j'ai pensé à la douleur que j'allais vous causer... et j'ai voulu vivre... pour vous, mes amis, pour que vous puissiez me voir encore ! Et je me suis adressée à la Vierge Marie ! je l'ai priée avec ferveur, et je lui ai dit : Si tu intercèdes pour moi auprès du Dieu vivant, si tu sauves mes jours, si lu me rends à mes amis, je te jure. Vierge Marie, de te donner en échange cette existence que je te devrai, et de te la consacrer à jamais !
— Qu'avez-vous fait ! s'écria Fernand.
— Le vœu de me consacrer aux autels, dit Carmen; et soudain j'ai senti la mort qui s'éloignait de moi, la fièvre s'est apaisée, mes yeux se sont ouverts... Je vous ai aperçus, mes amis !.. La vie et le bonheur m'étaient rendus... et à l'instant même j'ai cru entendre une voix céleste qui me disait : « Celle qui t'a exaucée compte sur ta promesse. »
— Et vous la tiendrez ! s'écrièrent Aïxa et Fernand.
— Et depuis quand, mes amis, un serment n'est-il pas sacré? Si vous eu aviez fait un, dit-elle en les regardant avec bonté, vous lui seriez fidèles, j'en suis bien sure ! Dois-je me croire bien dégagée pan-c que ma promesse n'a été faite qu'à Iticn?
— Mais avant celle promesse, dit Aïxa, tu eu avais fait une à Fernand... tu devais l'épouser... tu l'aimais !
— Eh ! si je ne l'aimais pas, dit vivement Carmen, aurais-je eu la force... de faire ce que j'ai fait'?
— Que dites-vous ! s'écria Fernand.
— Que je ne veux que votre bonheur.
Puis s'arrctant, et craignant de se ti'ahir, la doice créature poursuivit avec un douloureux sourire :
— Si j'étais morte, Fernand, vous auriez été lro[) malheureux, n'est-ce pas? Vous auriez trop regretté
une amie si tendre et si dévouée... et comme cela, du moins, vous la verrez toujours. Elle ne sera pas à vous, mais elle ne sera qu'à Dieu ! De celui-là, je l'espère, vous ne serez point jaloux... Cela doit faire tant de mal d'être jaloux!
— Croyez-vous donc, lui dit Fernand avec chaleur, (jue ce ne soit pas un tounuent aussi grand d'être témoin d'an pareil sacrifice! Non, Carmen, ce n'est pas possible, vous ne renoncerez pas à moi ! vous ne m'abandonnerez pas !
— Moi, vous abandonner! jamais, jamais! dit-elle vivement; je prierai Dieu pour vous... je n'aurai que cela à faire. Je prierai Dieu pour qu'il vous envoie quelqu'un, non pas qui vous aime plus que moi, son pouvoir même n'irait jias jusque-là... mais quelqu'un du moins à qui il soit permis de vous reudrehi'ureux... c'est mon seul vœu, et le ciel permettra qu'il soit exaucé.
— Et moi, dit Fernand, je ne consentirai jamais à une telle résolution.
— Ni moi non plus! s'écria Aïxa.
— Piquillo, Piquillo! murmura Carmen, viens à mon secours; les voilà deux contre moi. C'est à toi de défendre une pauvre malade qui use sa force à les aimer et (jui n'en a jdus pour les combattre.
— Oui, dit Piiiuillii en étendant la main, je vous jure que j'ai tout emjiloyé pour la l'aire renoncer à son dessein; elle m'a répondu constamment : Je le veux, je le veux, je l'ai juré... je n'existe qu'à cette condition, et si on m'empêche de la remplir, j'aurai trompé Dieu lui-même, je lui aurai dérobé cette vie que je lui dois, et je la lui rendrai... je me tuerai...
— As-tu dit cela? s'écria Aïva épouvantée.
— Je l'ai dit et je le fi;rai, répondif froidement Carmen. Oui, mes amis, et ne me regardez pas ainsi d'un air étonné ; j'ai toute ma raison. Laissez-moi donc exécuter undesseinqne rien désormais ne pourra changer. Je n'appartiens plusqu":;"! Dieu. Je ferai comme toi, Piquillo, lui dit-elle en lui tendant la main, je prononcerai des vœnx éternels, et nous serons frère et sœ:ir dans le ciel comme nous l'étions sur la terre. Il y a, continua-t-elle, dans cette ville où j'ai été élevée, où j'ai passé des jours si doux près de vous et de mon père, il y a à Pampelune un couvent, celui des Annonciad(!s, où nous allions souvent, tu le sais, Aï\a? tu te rappelles la vieille abbesse, qui était si bonne pour nous? Eh b'en ! je lui avais écrit avant d'être malade et quand j'étais heureuse, je lui avais écrit pour lui apprendre mon mariage. Les nonnes du couvent m'ont répondu que la pauvre abbesse ne pourrait le bénir, qu'elle i''tait morte.
— .Mode ! dit Aïxa.
— Oui. VA toi, ma sœur, qui as du crédit près de la reine; toi aussi, Piquillo, vous lui demanderez pour moi cette place. La reine est bonne, elle me l'accordera. Je serai abbesse. J'étais votre fiancée, Fernand, je serai celle du Seigneur. Allons, mes amis, conlinua-fclle eu les voyant fondre eu larmes, ne pleurez pas ainsi. Je serai près de mou père; c'est là qnil repose et m'attend. Soyez traïKpiille, Fernand, je lui dirai que, fidèle à l'honneur, vous avez tenu tous vos serments... ou que du moins c'est moi qui ne l'ai pas
PIQUILLO ALLIAGA.
permis... moi et lecifl, auquel nous devons tous obejr et nous soumettre. N'est-il pas vrai, Piquillo?
Quoique à cette époque des vocations aussi subites et de pareilles résolutions fussent très-ordinaires, même chez les persoiuies du plus haut rang (témoin le roi d'Espagne Charles-Quint), Aïxa et Fernand espéraient toujours que Carmen ne regarderait pas comme irrévocable un vœu prononcé dans le délire de la fièvre, ne se doutant point du dévouement sublime de leur amie, ignorant qu'elle, à son tour, s'immolait pour eux; ils se tlattaient encore de la faire renoncer à sa résolution.
Vain espoir!.. Carmen resta inébranlable dans son desseni.
Au milieu des intrigues, des complots et des ambitions qui agitaient la cour d'Espagne ; au milieu des événements qui se succédaient avec tant de rapidité et auxquels les courtisans accordaient à peine un instant d'attention, entraînés eux-mêmes par le flot de leurs intérêts ou de leurs passions, il y avait cependant un fait qui préoccupait tous les esprits.
Ce n'était point le danger qui menaçait la monarchie espagnole ; ce n'étaient point les formidables préparatifs du roi de France : chacun partageait à cet égard l'heureuse ignorance du ministre, et celui-ci même, comme on l'a vu, ne s'était inquiété que tout récemment et par hasard. Ce (}ui etfrayait tout le monde et ce que personne ne pouvait s'expliquer, c'était l'état de la reine.
Depuis deux mois, elle dépérissait chaque jour et n'était plus que l'ombre d'elle-même. Les médecins les plus habiles ne concevaient rien à un mal aussi extraordinaire, qui déjouait leur expérience et toutes leurs recherches. La reine se mourait, mais sans souffrance; c'était une agonie sans maladie, un flambeau qui s'éteint.
Quand ses meilleurs amis, quand Aïxa l'interrogeaient sur ce qu'elle éprouvait :
— Je n'ai rien, leur disait-elle; jamais je n'ai été mieux... ni plus heureuse... je vous aime!., mais je me meurs!., je tiens à la vie... et je sens qu'elle m'échappe ! hàtous-nous ! hàtons-nous !.. dites-moi ce que je puis faire pour vous rendre riches, puissants ou heureux... car bientôt je ne pourrai rien pour vous, bientôt je ne serai plus !
Déjà, malgré les larmes d'A'ixa, elle avait cédé aux prières de Carmen. Celle-ci avait, à la recommandation de la reine, obtenu la place d'abbesse des Annontiades au couvent de Pampelune; mais avant de recevoir le titre et les insignes de sa nouvelle dignité, il fallait que la jeune abbesse eût prononcé ses vœux, et pour cela un an de noviciat était nécessaire.
Carmen, qui avait hâte de le commencer, ou plutôt de ([uilter Madrid, Carmen aurait déjà voulu partir pour la Navarre, mais elle était retenue par la maladie
de sa protectrice ; elle ne pouvait abandonner la reine dans un pareil état.
Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis l'entrevue de la comtesse d'Altamira et de Piquillo.
— Allons, se disait celui-ci, la coiptesse m'avait dit vrai. Ce n'est pas la volonté, mais l'occasion qui lui a manqué. Le crime n'était pas consommé, et je suis arrivé à temps pour sauver ma sœur.
En effet, Aïxa, toujours triste et pensive, Aixa, malheureuse du prochain départ de Carmen et de la situation de la reine, était cependant telle à présent qu'elle était autrefois, belle, séduisante et adorée.
L'amour du roi pour elle redoublait chaque jour. Cet amour, d'abord si pur et si modeste, devenait, comme il avait été facile de le prévoir, plus vif, plus ardent et plus impatient; peut-être même déjà le roi ne fùt-il pas resté dans les limites que d'abord il avait semblé se prescrire; mais il faut lui rendre justice, la maladie de la reine l'avait rappelé à d'autres idées.
Il avait senti renaître pour Marguerite son ancienne aflecticn. 11 allait la voir maintenant pour elle, et non plus seulement pour Aïxa; il évitait les regards de celle-ci; son amour était le même, mais le respect et les convenances l'avaient rendu plus silencieux encore qu'auparavant.
Cependant le mal empirait; la reine ne sortait presque plus de ses appartements. Aïxa, Carmen et Juanita étaient ses compagnes assidues, et Piquillo, surtout, qu'on retrouvait partout où il y avait des douleurs àpartager, Piquillo ne quittaitpoint sa royale pénitente.
Dès longtemps il connaissait la souffrance, il vivait avec elle; courageux à la supporter pour lui-même, habile à la calmer chez les autres, il avait le regard de bonté qui l'apaise, et les expressions qui la consolent.
La reine, habituée à la sécheresse et à la sévérité des prêtres qui avaient précédé Piquillo, avait été surprise et ravie de trouver im ami où jusque-là elle n'avait rencontré qu'un juge intolérant. Ceux-là ne l'entretenaient que des dogmes etdessuperstitieuses pratiques de notre religion; Alliaga ne lui en montrait que la morale et les célestes vérités. Les autres l'efl'rayaient, lui la rassurait; les premiers parlaient de l'enfer, Alliaga parlait du ciel. Avec les uns elle entendait gronder la foudre, avec lui elle ne voyait que le Dieu de miséricorde qui lui ouvrait les bras !
Aussi, quand la reine n'était point avec ses jeunes amies, elle passait presque toutes ses journées avec Piquillo dans son oratoire.
Piquillo avait toute sa confiance, et cependant il y avait un secret qu'elle n'avait encore osé révéler ni à l'ami ni au ministre du ciel. Ce secret était le seul qui pesât sur son cœur, le seul crime qu'elle se reprochât, bien qu'il fût involontaire. Et plus elle sentait la vie prête à l'abandonner, plus elle comprenait que ce crime il fallait l'avouer, et elle n'en avait pas le courage.
— Oui, disait-elle à Piquillo, qui devinait que quelque douloureuse pensée la préoccupait, oui, c'est vrai, j'ai un pardon à demander au ciel... une faute à vous confier, mon père; mais pas aujourd'hui... demain... demain... Donnez-moi encore un jour!
PIQUILLO ALLIAOA.
Les jours s'éconlïiii'nt, (^t biijiilùt allait arriver celui qui devait être le dernier !