LA RÉVÉLATION
La mort de la reine se ri'pandit bientôt dan? toute l'Espagne. Aïxa et Pii[uillo rapprirent à leur père, car Yézid, livré au désespoir, n'était plus capable de rien, pas même d'être consolé.
Delascar d'Albérique et les siens se regardaient tristement et ne prévoyaient que trop les malheurs qui allaient foudre sur eux. La perte de .Marguerite était celle de toutes leurs espérances : qui oserait maintenant les protéger? Ilsidaient livrés à leurs ennemis, et les choclies funéraires qu'ils entendaient retentir sonnaient à la fois la mm't de la reine et leurdesti-uotion totale.
Quelque temps ci>pendant s'écoula sans qu'aucun duiger apparut et sans que leur trau([uillilè iïit trou-
blé
Nous en connaissons la raison .
Le duc de Lerma, tremblant pour l'Espagne cl sur-
PIQUILLO ALLIAGA.
Picjuillot s*aâre£sant au ctief des alguazilà, lui pnla d'un ton d'autorité,
tout pour son pouvoir-, ses titres, ses richesses et sa place de ministre, n'était occupé qu'à conjurer l'orage. Hélas! tout ce que lui avait annoncé Piquillo n'était que trop vrai, trop réel. Le mal était encore plus grand qu'on ne l'avait tait. Le ministre voyait avancer le péril sans pouvoir le conjurer, et son unique souci, maintenant, était de le cacher au roi. Toutes ses précautions tendaient à empêcher la vérité d'arriver au monarque. On serait toujours assez à temps de l'en instruire quand il n'y aurait plus de remède.
Jusque-là, le duc poursuivait avec plus de chaleur que jamais ses projets près de la cour de Piome. Le roi avait demandé lui-même pour son ministre le chapeau de cardinal. Le pape l'avait promis ; mais retardée par quelque intrigue que le duc ne pouvait s'expliquer, la nomination n'arrivait pas, et il tremblait qu'elle n'arrivât trop tard, car d'un jour à l'autre on redoutait l'explosion des nouvelles ou plutJt des désastres dont on était menacé.
Le roi de France allait partir pour se mettre à la
tète de son armée. Ce départ était prévu et certain; lui-même l'avait annoncé en plein parlement; il avait déclaré vouloir laisser en son absence la régence du royaume à Marie de Médicis, sa femme. Nouvelle preuve qu'il regardait comme longue et importante l'expédition qu'il méditait, et cette expédition n'était plus retardée maintenant que par le couronnement de la reine comme régente, couronnement dont Henri avait ordonné les préparatifs et auquel il désirait assister lui-même.
Tout le monde à présent connaissait en Europe les projets de Henri, tout le monde... excepté le roi d'Espagne ! Mais il était facile de lui cacher les événements, dans ce moment surtout, où deux ou trois préoccupations l'absorbaient à la fois, lui qui n'avait pas l'habitude de se livrer à une seule.
Il avait d'abord été tout entier à sa douleur ! il aimait la reine, et sa perte l'avait profondément affligé. Mais depuis cette mort, une autre idée encore l'inquiétait et l'eft'rayait.
PIQIJILLO ALMAOA.
'^il
Elle tu liîu... elle daiait le llacon qu'elle porlait toujours sur elle*
La comtesse d'Altamira, sous prétexte de faire à son souverain son compliment de condoléance et de prendre part à sa royale douleur, la comtesse avait en plusieurs fois l'occasion de parler au roi ; et avec ce laisser-aller, ce négligé de conversation qu'elle possédait mieux que personne, elle avait, en multipliant les réticences et les parenthèses, instruit complètement le roi des bruits d'empoisonnement qui couraient au sujet de la reine.
Quant à l'auteur d'un tel crime, quant à celui que désignait la vindicte publique, elle s'était Lien gardée de lui en dire un mot. Une telle accusation eût été suspecte dans sa bouche. Le peu qu'elle avait appris au roi sullisait déjà pour le préoccuper au delà de toute expression, et, selon son habitude de tout dire au duc de Lcrma, il lui parla de ces bruits.
Le duc parut d'abord surpris et contrarii' que le roi en fut instruit; puis, voyant qu'il ne savait rien ou presque rien, et qu'il ignorait même les accusations portées contre lui, il haussa les épaules, et répondit
que Sa Majesté était bien bonne de s'occuper d'absurdités et de calomnies pareilles. Le roi, qui ne demandait qu'à être rassuré et qui redoutait même l'apparence d'une inquiétude, se contenta de cette réponse, et rentra dans son calme habituel.
Sa première douleur était passée, et son amour pour Aïxa avait repris toute sa force ; il n'avait plus maintenant qu'une seule pensée et un seul but, se faire aimer d'Aïxa. Tout ce qui pouvait le distraire de c^ette occupation lui paraissait odieux et intolérable. On pouvait donc, ainsi que nous l'avons dit, détourner son attention des aflaires d'Etat, .-t le duc de Lerma croyait plus que jamais pouvoir compter sur l'apathie de son souverain; mais la tranquillité royale fut soudainement troublée par un petit billet que le monarque trouva sur son bureau.
Ce billet était ainsi conçu:
<( Si le roi veut avoir des détails certains sur l'em- « poisonnement de la reine et sur le véritable auteur « de ce crime; s'il tient à connaître les dangers qui
LAGNY. — Imprl
PlQUIl/LO ALLTAGA.
« menacent, lni,sa gloire et son royaume, qu'il vcnille « bien garder avec tons le silence sur cet avis, et don- « ncr ordre au premier gcntiUiomme de la chambre « d'introduire ce soir dans le cabinet de Sa IMajeslé, « l'inconnu qui se présentera sur les neuf heures à la « porte du palais en prononçant ces mots: Philippe et « E^prigne. »
En lisant cebiilet, le roi pâlit p.t demeura longtemps pensif. Sa vie était d'une tranquillité et d'une monotonie si régulières que tout ce qui avait l'air d'un év('nement dérangeait son i>xistence. Malgré la défense qu'on lui faisait de ne parler à personne de cet avis, il se demandait s'il fallait ou non en faire part au duc de Lerma; c'était là ce qui l'occupait d'abord et avant tout. Ensuite il hésitait, et ne savait s'il devait refuser on recevoir la dénonciation d'un inconnu.
Le roi, en proie à ces diverses idées, se promenait dans le parc; il aurait eu grand besoin de conseils; mais comment en demander dans une affaire où le secret lui était reconnnandé"?
Au détour d'un massif, il rencontra Aixa. Elle se promenait, rêveuse et les larmes aux yeux, dans cette allée qu'elle avait si souvent parcourue avec Mai-gueriie. A sa vue toutes les hésitations du roi avaient cessé, il venait de prendre \\n parti ..
— Vous- ici, duchesse deSantarem! s'écria-t-il, c'est le ciel qui vous envoie^ car je suis bien malheureux !
Aïxa, qui allait s'éloigner, se rapprocha de lui. — Je comprends mieux que personne, dit-elle, les regrets et l'affliction dé Votre Majesté,
— Oui, duchesse, Marguerite avait pour vous, je le sais, une tendre amitié. .^ Mais moi aussi, je l'esjière. vous me regardez comme un ami ?
— Toujours, sire!
— Eh bien! un ami peut demander des conseils à un ami.
— C'est trop d'honneur pour moi, sire!
— Dans cette occasion, surtout où il s'agit de la reine! Tenez, ceci est un grand secret, au moins... Je ne le confie qu'à vous seule... Lisez.
Aïxa, dès les premiers mots, poussa un cri d'horreur, et après avoir achevé la lettre :
— Eh bien? dit-elle au roi avec émotion.
— Eh bien ! je pense romme vous ; c'est horrilile! c'est inràme ! Falit-il r^îceVoir cet homme ?
-^ S'il le faut!., s'écvia-t-elle vivement ; dans une pareille affaire rienn'Cst à négliger! Il faut le voir aujourd'hui même !
— Ah ! c'est votre aVlS... c'était aussi le mien î
— Il n'y a pas à ht^sitef.
— Je n'hMtAis pas; mais je me disais : S'il iiie trompe !
— Vous le verfez biert en l'interrogeant ; vous démêlerez le mensonge dans ses traits, dans son regard, dans ses paroles; vous evaminerez d'ailleurs les preuves qu'il vous donnera.
— C'est juste,
— Et s'il disait la v 'rite , n'est-ce pas ri vtins dé venger la reine, de pourstuVIr* le coupable, de le faire punir \
— C'est mon devoir! s'écria le roi avec chalcui'; c'est moi que delà tegivde.., I'2t dites-moi, duchesse,
ajoufa-l-il en baissant un peu la vuix, si j'en iiailai; au duc de Lerma?
— Celui qui vous demande audience réclame le secret.
— C'est vrai.
— Et si c'était quelqu'un qui fdt mal avec le duc de Lerma...
— C'est possible ; il y en a beaucoup.
— Si ce qu'il avait à vous dire devait accuser la négligence ou l'imprévoyance de votre ministre...
— Je n'y avais pas pensé.
— Vous auriez donc puni cet homme du s rvice qu'il veut vous rendre : vous lui feriez un ennemi dangereux et puissant.
— C'est jnstej c'est juste! Je recevrai cet inconnu, je le verrai, ji; l'interrogerai, je vous le promets. Merci, merci, duchesse.
Dès le soir mùme, le roi donna ses ordres au premier gentilhomme de !a chambre, qui se trouvait être le duc d'Uzède. Il ne parla de rien à son ministre, et fier d'avoir un secret presque à lui seul, il attendit avec impatience l'heure fixée par l'inconnu.
Il fut exact. A neuf heures précises, le duc d'Uzède iiiti^duisait dans le cabinet un homme enveloppé d'un iii.uiteau. Le roi lit signe au duc d'Uzède de sortir.
— Parlez, monsieur, dit-il, dès qu'ils furent seuls. L'inconnu ouvrit son manteau.
-^ Le père Jérôme! s'écria le roi étonné.
^=— Lùi-n\êmef sire, qui s'expose aux plus grands dangers peut-être, pour faire arriver la vérité jusqu'à Votre Majosié.
— Protégé par moi, qu'avez-vous à craindre?
— Des ennemis nombreux, puissants, qui ne me pardonneront pas de les avoir dénoncés à votre justice et à ci^He du pays*
— Vous iKniser, donc, dit le roi avec émotion, vous croyez donc que là reine a été empoisonnée?
— J'en suis certain... Je le jure devant Dieu.
Le roi pâlit, car un pareil serment était pour lui la plus forte des preuves.
— Je dirai le nom du poison... poison qui ne laisse lias de traces, il est vrai„ mais dont les symptômes sont eonnus de tous ceux qui s'occupent de sciences... Ces symptômes sont Ceux qu'a éprouvés la reine...
— Et qui avait intérêt à commettre un pareil crime? dit le roi.
Le révérend père garda le silence.
— La reine était aimée de tous.
— 11 y avait des gens qui pouvaient la craindre.
— VA qui donc?
La rumeur publique accuse un homme bien haut placé dans la confiance de Votre Majesté.
— De qui voulez-vous parler? dit le roi eu freinblnnt.
— il est impossible que Votre Majesté ne l'ait pas di'jà entendu nommer; il n'y a dans toute l'Espagne en ce moment qu'un cri de vengeance et de réprobation contre lui.
— Je ne sais rien, dit le roi avec autant de bonhomie que d'inquiétude.
— C'est bien étonnant, sire; il faut alors que quelqu'un ait ici intérêt à empêcher ces bruits d'arriver jusqu'à Votre Majesté,
PIQUILLO ALLIAGA.
— '■ Enfin, mon pènj, dit le mi, dont l'émotion redoublait; son nom !
— Je ne sais cependant si je dois le dire et si l'on pourra me croire, car je vois que son intluence est si grande et si terrible!
— Son nom ! répéta le roi en se levant avec un frénnssement nerveux.
— Eh bien ! sire, c'est le duc de Lerma !
— Le duc ! s"écria le roi en retombant dans son fauteuil, comme sufl'oijué de surprise et de terreur.
— C'est lui, sire, que tout le monde accuse; il vous est l'acib; de le savoir; mais moi seul je puis vous donner des détails et des preuves.
— Parlez! ])arloz! dit le roi avec émotion el eu resjjirant des sels.
— Il y a trois mois, sire, c'est le jour, le premier jour où, après la perte de son aumônier, Sa Majesté la nsinc est venue entendre la messe dans votre chapelle. Va\ revenant clans ses appartements par le parc, (/Ile était accompagnée de madame la comtesse de (iambia, de la marquise d'Escalonne, des duchesses de Zuniga et d'Ossuna, et de plusieurs autres; je pourrais même citer la duchesse de Santa rem, qui était accourue au-devant de Sa iMajesté. La reine avait encore avec elle les ducs de Médina, de Gusman, et je crois même le duc d'Uzède. Vous pourrez les interroger tous sur les laits que je vais vous révéler.
Ce jour-là, le soleil était ardent et la température brûlante. La reine, à (fui le duc de Lerma donnait la main, l'ai iguéede la chaleur ou de la promenade, s'assit à l'omitre sur un banc de verdure avant de rentrer dans ses appartements, et devant les dames et seigneurs (|ui l'accompagnaient, elle dit en riant :
— Je meurs de soif.
Au lieu d'appeler un des gens du service do la reine ou une de ses femmes, ce qui était tout natiu-el, et ce qui était uièmecoumiandé par réli((uetle, le duc de Lerma s'élan(ja lui-même... entendez-vous bien, sire, luimême 1
— J'entends, dit le roi, qui écoulait avec la plus vive attention.
— 11 s'élança du C(jté des pillits apparlements, disparut pendant quelques instants... Je prie Votre Majesté de noter cette circonstance... Il disparut et revint, pr(Jsentant à la reine, sur nue assiette d'argent, un verre d'orangeade glacée que la reine saisit avidement. Après l'avoir bue, elle dit gaiement :
— Cette orangeade a uu singulier goût... Le roi poussa uu cri de surprise.
— Ces mots, continua le révérend père, tous ceux f(ui étaient làles ont entendus!.. Un mois après, l'état (le sonll'rance de la veine a commencé, et deux mois plus tard elle n'existait plus!.. Tous ceux qui connaissent les effets de ce poison vous diront que c'est là le temps nécessaire à son développement; daignez rapprocher ce fait des sympt(-imes que la reine a éprouvés, et peut-être Votre Majesté trouvera (jue les bruits qui se répandent ne sont point si déraisonnables.
Quant à moi, je ne puis faire partager ma conviction à Votre Majesté, mais je dirai à vous, sire, à vous seul : Je sais, à n'en pouvoir douter, que ce verre contenait du poison.
— Comment lesavez-vous? s'écria vivement le roi.
— S'il m'était permis de le dire, je n'appellerais pas cela une conviction, je l'appellerais une preuve; et ce n'est pas à Votre Majesté seulement, c'est à la justice humaine que j'aurais fait cet aveu; mais la manière dont ce mystère m'a été révélé ne me permet pas de le proclamer devant les hommes. Je ne puis que dire à Votre Majesté : Ce verre contenait du poison, je lésais!
Le roi, pâle et haletant, regardait celui qui parlait ainsi avec un nK'lange de terreur et d'indécision; il hésitait encore, tremblant de croire et tremblant jdu-; encore de repousser la vérité. Soudain il jeta uu cri : une idée lui était venue d'en haut; il courut prendre uu livre qui était sur son j)rie-Uieu, et l'ouvrant devant le père Jénjine :
— Jurez sur l'Évangile, mon père, jurez! et je croirai tout.
Le moine pâlit et garda un instant le silence ; mais se rappelant les opinions d'Escobar à ce sujet, et bs restrictions mentales depuis longtemps admises par les premiers casuistes de leur ordre, il se remit de son trouble; et levant la main, il dit gravement et leiileinent :
— Je jure, sur l'Évangile, que le duc de Lerma a présente ce verre à lareine!.. Je jureque ce verre contenait du poison!
Le roi cacha sa tête dans ses mains et garda ipielques instants le silence : il était anéanti.
— Lui ! se disait-il avec douleur, lui à qui j'avais donné toute ma contiance! lui dont j'admirais le zèle, les lumières, la haute et puissante capacité !..
— Si ce n'est que cela, sire, dit le révérend, que Votre Majesté mette un terme à ses regrets. Sur ce dernier sujet, j'ai, grâce au ciel, mieux que ma conviction, je puis donner des preuves et démonlivr à Votre iMajesté que ce minisire zélé vous a toujours trahi ; que ce ministre éclairé vous a conduit, vous (^t la monarchie, au bord du précipice; que ce ministre si capable a ruiné vos iinances, détruit vos flottes et vos armées, et livré l'Espagne sans défense à rennemi (jui va r(Mivahir.
— Que dites-vous! s'écria le roi avec effroi.
— A l'heure qu'il est, presque toute l'Europe se lève contre vous, et vous n'en savez rien, sire ! et votre ministre, qui le sait, au lieu de songer à votre gloire ou à votre salut, ne songe qu'à ses intérêts, et vous force à demander pour lui le chapeau de cardinal, qu'il aurait di'jà obtenu, si moi et mes frères ne nous étions pas opposés, près la cour do Uome, à la consommation d'une telle injustice.
— Tout cela n'est pas possible! s'écria le roi. que tant de coups inalleiKliis jetaient dans une espèce d'égarement. Tout cela ne ])eut se concevoir, et ma raison se refuse à admettre une semblable trahison.
Celte fois, et sans détours jésuitiques, il était facile au révérend père de démontrer la vérité de tout ce qu'il avançait, et les lettres particulières, les gazettes étrangères, toutes les preuves, en uu mot, qu'il déploya aux yeux du roi, rendirent encore plus vraisemblable et plusévidentelapremière partie de l'accusation.
Une capacité plus forte, une volonté plus énergi(iue
PIQUILLO ALLIAGA.
que celle du roi, aurait reculé peut-être devant une situation paieille. Purteuii- tèteàTorage qui l'accablait, pour réparer de si grands désastres, il iallait une de ces organisations supérieures, un de ces génies qui apparaissant de temps en temps au milieu des tempêtes, ou plutôt que les tempêtes semblent faire naître, et qui reçoivent de Dieu la mission de les apaiser.
Le roi n'avait aucune des qualités que commandait sa situation. Il était bon et religieux, deux vertus qui ne servent aux rois que dans les temps calmes. Incapable de prendre un parti dans ce moment, il congédia le père Jérôme.
— Merci, mon père, merci, lui dit-il; bientôt... nous nous reverrons... demain, j'examinerai... je réfléchirai.
Le père Jérôme courut chez la comtesse d'Altamira, qui l'attendait, et s'écria :
— Cette fois, je le jure, notre ennemi est eufîn renversé.
L'.U'DIENCE be castille.
Le roi passa une nuit aifreuse. Contrairement à ses habitudes, il l'employa tout entière à réfléchir et à firendre un parti quelconque, et quand le jour parut, il n'en a\ait pris aucun. S'il avait osé, c'est à la seule Aïxa qu'il se serait adressé ; mais Aïxa, malgré ses talents, sa grâce et son esprit, ne pouvait empêcher la France de faire la guerre à l'Espagne. D'ailleurs il y avait d'autres secrets que le faible monarque n'aurait osé confier à personne, et qu'il aurait voulu se cacher à lui-même. Il sentait bien qu'il fallait renverser le duc de Lerma, le faire arrêter et mettre en jugement; et cette obligation le rendait le plus malheureux des hommes. Tel est cependant l'empire de l'habitude sur une âme sans énergie ! Il était depuis si longtemps façonné au joug de sou ministre, qu'il n'osait le briser... et treuiblait à l'idée de ne plus être esclave !
Au milieu de toutes ces incertitudes et ne sachant à quelle résolution s'arrêter, il fit appeler le père Jérôme, le seul auquel il put se confier.
C'était un résultat prévu ; le révérend s'y attendait et fut à l'instant aux ordres de Sa Majesté.
— Je n'ai d'espoir qu'en vous, mon père, donnezmoi votre avis. Que feriez-vous à ma place?
— Votre Majesté me prend bien à î'improviste, dit le moine, qui depuis longtemps avait niùri et médité la question... mais enfin je répondrai de mou mieux à l'honneur qu'elle daigne me faire. D'abord le ciel nous commaude l'indulgence et nous en donne luimême l'exemple. Quelque grandes que soient nos fautes, sa clémence est plus grande encore; je ferais comme lui.
— Très-bien ! dit le roi, qui n'était pas pour les moyens violents.
— X la place de Votre Majesté, je n'ébruiterais point les détails que je lui ai donnés hier, et qui ne sont déjà que trop cûuuus de tout le monde. Je ne
mettrais point en accusation un homme qui a eu ma confiance et mon amitié.
Le roi approuva de la tête.
— Sans compter que, tout eu ayant maintenant la même conviction que moi, Votre Majesté ne pourrait peut-être pas réunir assez de preuves matérielles pour le faire condamner, ce qui serait alors un grand scandale. Je me tairais donc sur cette horrible affaire. Bien plus, je n'en parlerais pas au duc de Lerma, pas même en particulier.
— Vous croyez ! dit vivement le roi, auquel ce système convenait parfaitement.
— Je garderais avec lui un silence accablant ; c'est noble, c'est digne ! c'est le seul reproche qu'il convienne à un roi ! Qu'importe, après tout, que Votre Majesté ait l'air d'ignorer son crime, si au fond du cœur elle le connaît et en a la certitude? Je sais bien qu'après cela, il ne peut rester à la tête des affaires, mais le moyen de le renvei-ser se présente de luimême ; les faits que j'ai mis sous les yeux de Votre Majesté seront dès demain à la connaissance de tous. Ils constituent et au delà, sinon le crime de trahison, du moins ceux d'imprévoyance et d'incapacité, qui le rendent indigne de porter plus longtemps le titre de premier ministre de Votre Majesté.
— C'est vrai, dit le roi.
— Demain donc, en plein conseil. .. car c'est demain, je crois, que le conseil doit avoir lieu.
Le roi fit un signe alfirmatif.
— Je demanderais compte au duc de Lerma de tous les faits dont j'aurai l'honneur de remettre la note exacte à Votre Majesté, avec les preuves à l'appui, et comme il est impossible qu'il puisse y répondre, comme les faits parleront toujours plus haut que toutes les raisons qu'il pourrait donner, je lui déclarerais que, dans ma bonté et dans ma clémence, je me contente de lui retirer ma confiance... et son portefeuille...
— Très-bien ! dit le roi.
— Pas autre chose. Un petit discours de quelques lignes, très-froid, très-sévère, mais plein de réserve et de convenance, comme Votre Majesté sait les faire. Je lui en donnerai l'esquisse, si Sa Majesté veut le permettre.
— Très-bien, dit le roi ; mais qui mettrons-nous à sa place ?
— Je vais parler contre moi-même, sire, car c'est exposer à la vengeance du fils celui qui a renversé le père ; mais pour prouver que dans cette résolution nous n'avons en vue que l'intérêt de l'Espagne et qu'il n'entre en notre cœur aucune animosilé personnelle, je proposerai à Votre Majesté le duc d'Uzède.
— A merveille, dit le roi, à qui ce choix plaisait fort, car ce n'était point un homme nouveau à étudier ni de nouvelles habitudes à former. Le duc d'Uzède avait été longtemps son favori ; il lui avait toujours conservé de l'afifertion, et, ce qui lui plaisait plus encore, le duc n'était point d'une capacité effrayante.
— A merveille! s'écria-t-il, cela ne sortira pas de la famille. Ce n'est pas une révolution, c'est une succession, ^lais, vous, mon père?
— Moi ! sire, dit le révérend avec humilité, je ne demande rien, car je suis sur que Votre Majesté ne
PIQUILLO ALLIAGA.
m'oubliera pas; elle exigera que l'on donne à la fidélité ce chapeau de cardinal qu'on allait accorder à la trahison.
— C'est de toute justice, reprit le roi; j'écrirai dès demain à la cour de Rome... une lettre...
— Dont je proposerai le brouillon à Votre Majesté, si elle le désire...
— Très- bien, dit le roi.
— En même temps, continua !e révérend, je demanderai pour le frère Escobar, que l'on devait nommer aumônier de la reine età qui l'on a fait un passe-droit, je demanderai la place de confesseur de Votre Majesté.
— Mais j'ai déjà le frère Gaspard de Cordova.
— Qui est, dit-on, au plus mal ; il n'y a guère d'espoir, c'est ce qui nous donne celai de...
— Bien,., bien, dit le roi, si l'événement arrive, je me rappellerai votre demande; une fois le duc de Lerma renversé, comment ferons-nous pour réparer ses fautes et sortir de la position où nous sommes ?
— Nous ferons alliance avec l'Empereur, que cette ligue protestante menace ainsi que nous... et puis les intelligences que j'ai ménagées avec le père Cotton, confesseur du roi de France et membre, comme moi, de la Compagnie de Jésus, nous permettront de connaître et d'entraver, si Dieu le permet, les desseins du roi Henri IV. Que Voire Majesté se rassure et se l'cpose sur nous du soin de la défendre; nous veillerons à ses intérêts comme aux nôtres. L'important, l'essentiel, c'est que demain le duc de Lerma ne soit plus ministre.
— Je vous en réponds, dit le roi vivement.
— Cela ne dépend que de Votre Majesté... et de sa volonté.
— iMa volonté, reprit le roi avec colère, est qu'il parte, qu'il s'en aille. Je lui ai retiré ma confiance, c'est déjà bien assez que je ne le fasse pas mettre en jugement... J'ai peut-être tort... mais enfin je vous l'ai promis, je tiendrai ma parole. Qu'il n'en demande pas davantage. Mais pour ce qui est de le laisser au pouvoir, il n'y restera pas un quart d'heure ; je serai là-dessus inexorable, et que personne ne vienne me parler pour lui! Demain, après le conseil, il aura ([uitté la cour et Madrid... je vous le jure, et vous pouvez compter sur ma parole royale.
Le père Jérôme s'inclina avec respect et se retira enchanté. Il passa le reste du jour avec le duc d'Uzède, la comtesse d'Altamira et Escobar, pour mettre en ordre et rédiger les divers documents qu'il avait promis au roi. Les conjurés prirent ensuite toutes les mesures nécessaires et prévinrent les amis qu'ils avaient à la cour et surtout à l'audience de Castille, les d'Escalonne, les Gusman, les Médina, en un mot tous les ennemis secrets du duc de Lerma, c'est-à-dire la grande majorité du conseil.
Le soir, le père Jérôme retourna au palais, remit au roi les note§ qu'il avait préparées, sans oublier l'esquisse du discours, écrit en entier, et le modèle de la lettre pour la cour de Rome; il voulait, eu même temps, reconnnander encore au monarque une fermeté inébranlable dans la séance du lendemain, mais il le vit tellement animé, qu'il jugea la recommandation inutile.
D'un autre côté, le duc de Lflrma, Sandoval et tous les siens avaient passé la nuit dans b'S plus grandes inquiétudes. Le père Jérôme avait été reçu plusieurs fois au palais, et le roi en avait fait un mystère à son ministre. Les nouvelles du dehors devenaient si alarmantes et étaient maintenant tellement connues qu'il n'y avait plus moyen de les cacher, et dans le conseil qui devait se tenir le lendemain au palais, il était impossible de ne pas en parler.
Il fallait donc tout avouer an roi et aux membres du conseil. La disgrâce du ducdevenait inévitabbï, et le chapeau de cardinal n'arrivait pas. En revanche, les bruits calomnieux qui couraient contre le duc de Lerma avaient pris une telle intensité, que ses amis en étaient effrayés et que lui-même ne savait comment parer les coups invisibles qui lui étaient portés.
Telle était la situation de tous les partis, lorsque arriva le grand jour, le jour du conseil.
Les ducs de Médina, d'Escalonne, Gusman de Men- | doza, tous les ennemis du ministre étaient arrivés les premiers. Fidèles au rendez-vous que leur avait donné le père Jérôme, ils formaient difierents groupes, et parlant à voix basse, ils se concertaient entre eux.
En ce moment entra le marquis de Miranda, de la maison de Zuniga, président de l'audience de Castille; il avait été nommé à cette place importante par le duc de Lerma et était un de ses partisans les plus dévoués. Il était accompagné de plusi^nirs autres conseillers, comme lui, amis ou créatures du ministre. Quelquesuns des nouveaux arrivants aperçurent les groupes déjà formés et s'en approchèrent. On s'y entretenait des nouvelles publiques, à voix basse, il est vrai, mais de façon à être entendu.
— Oui, le Milanais est envahi par Lesdiguièrcs, disait l'un.
— L'intention du roi Henri, disait l'autre, est de commencer par s'emparer de la Franche-Comté et de la réunir à la France.
— il y réussira sans peine, disait le duc de Médina; j'en arrive, et il n'y a pas un soldat pour l'en empêcher, de sorte que, possédant de grands fiefs dans ce pays, je vais devenir sujet du roi de France.
— Et que fera-t-on de l'Espagne'? disait d'Escalonne.
— Je l'ignore, répondit Gusman, mais je sais bien ce qu'on devrait faire de son ministre...
A ces paroles, les amis du duc de Lerma pâlirent, et se mêlant aux difierents groupes, ils laissèi'ent le marquis de Miranda, leur président, absolument seul. Etonné de cet abandon, il s'approcha à son tour, ettmtendant prononcer le nom du ministre :
— Que dites-vous là, messeigneurs, demanda-t-il avec hauteur, de notre glorieux duc de Lerma'?
— Qu'il est perdu, répondit d'Escalonne.
— Hein ! qu'est-ce que c'est"? s'écria le président en changeant de couleur et en parlant beaucoup moins haut. Expliquez-vous, messieurs.
Ou le mit au fait, en lui déclarant que le moment était venu de servir, non plus un homme, mais l'Espagne, et qu'il fallait abandonner celui qui les avait ainsi conduits à leur perte. Ces raisons, débitées avec chaleur, étaient d'autant plus spécieuses (ju'ellesétaient données, non pas seulementpar les ennemis du duc de
PIQUILLQ ALLIAGA.
L(>riiia, mais par ses partisans eux-mêmes, qui venaient (le pass.iT dans les ran.!j;s opposés; aussi le président iMiranda do Zuniga, déjà tenté de les suivre, hésitait encore et se contentait de répéter:
— C'est grave... très-grave!
Les membres du conseil arrivaient successivement; les uns se plaçaient à côté de Médina et de Gusman; les autres, eu petit nombre, s'asseyaient près deslautenils où se tenaient d'ordinaire le duc de Lerma et Sandoval. Ceux-ci ne paraissaient pas encore, et chacun s'en étonnait.
— li y a de mauvaises nouvelles, dit d'Esealonue, des nouvelles plus fâcheuses encore que les premières; j ai vu un courrier qui venait de France descendre au palais de Sandoval.
A ce mot, plusieurs des conseillers déjà assis se levèrent et allèrent s'asseoir auprès du duc d'Escalonne.
En ce moment le duc d'Uzède entra.
Il se fit un grand silence. Tous les yeux se dirigèrent vers lui, et l'on se demandait s'il irait se placer à gaudie auprès du groupe le plus nombreux, ou à droite auprès du duc, son père.
Uzède salua tout le monde eu silence et alla s'asseoir au milieu, près du fauteuil royal.
Un grand- bruit annonça l'arrivée du roi, qui, contre son ordinaire, portait à la main des papiers qu'il avait l'air de feuilleter; son front était sombre et soucieux, et il marchait rapidement.
Chacun se leva avec respect.
— Bien 1 bien ! messieurs, dit-il d'un ton brusque, asseyez-vous. Nous avons à traiter aujourd'hui des affaires importantes.
Tout le monde s'assit. Le roi se ceuvrit.
Il n'avait pas encore osé regarder le duc de Lerma. Alors seulement il jeta les yeux vers l'endroit où il se tenait ordinairement; et voyant son fauteuil vide, ainsi que celui de -son frère Sandoval, leur absence lui donna sans doute un nouveau courage, car il dit avuc amertume :
— Je vous remercie de votre exactitude, messieurs; vous n'êtes point de ceux qui craignent de se montrer au moment du danger.
A ces mots significatifs et d'autant plus étonnants qu'ils étaient prononcés par le roi, lequel ne parlait presque jamais, un sourd murmui-e circula dans l'assemblée, et chacun se regarda d'un air qui voulait dire: C'en est fait! le ministre est renversé.
La porte du vestibule s'ouvrit, et le duc de Lerma parut suivi du grand inquisiteur Sandoval, son frère.
Dans ce moment on n'entendit plus dans la salle du conseil que le battement du balancier de la pendule, tant le silence qui se fit tout à coup était morne etjirofond.
Sandoval avait l'air sombre mais impassible. Le duc de Lenna avait l'air fort agité.
— Je demande pardon au roi et à messeigneurs les conseillers, dit^l en s'indinant avec respect, de les avoir fait attendre... un retard involontaire...
Un murmure de désapprobation se fit entendre dans cette assemblée, d'ordinaire si jiatiente et si do.ile.
— Un retard involout.iii'e... continua lo duc, et que je n'ai pu prévoir...
r-^ Il ne prévoit jamais rien, dit d'Escalonne, bas, à l'oreille de Gusman.
— Oui, messeigneurs, reprit le ministre en regardant d'Escalonne, un retard impossible à prévoir. On a arrêté ma voiture. Le peuple l'avait entourée et nous jetait des pierres en poussant des cris sur lesquels je dé>ire avant tout m'expliquer devant vous, messeigneurs, et devant Sa Majesté le roi. Qu'on me dise de qui viennent les bruits que l'on fait circuler, quelle en est la source?
— Il suflit, dit le roi, nous savons qu'en penser.
— Comment, sire ! s'écria le duc avec indignation, qu'entend par là Votre Majesté?
—r J'entends... dit le roi un peu troublé, que je no vous accuse point, monsieur le duc. . . je désire même. . . je veux qu'un pareil sujet ne soit pas traité ici... par vous, ou je croirai... que... l'importance.., qu'on attache... à une accusation... chimérique... a pour but de détourner notre attention... de plusieurs autres griefs et reproches qui ne sont que trop réels.
Le roi paraissait ému, et sa voix était beaucoup plus faible en terminant cette phrase qu'en la commençant ; mais pour lui un tel eUort était déjà beaucoup : c'était, aux yeux de tous, une manifestation éclatante du mécontentement royal et un indice certain de la chute du ministre.
— J'attends avec respect, dit le duc de Lerma, les reproches qu'il plaira à Sa Majesté le roi, mon seigneur et maître, de vouloir bien m'adresser-
Le roi jeta les yeux sur un papier qu'il avait placVsous sa main, en feuilleta plusieurs autres, revint au premier, et dit d'une voix qu'il avait cherché à raffermir :
— Toute l'Europe est en arnies contre nous, une ligue de tous les princes protestants s'est formée contre l'Espagne. Est-ce vrai?
~ Oui, sire, dit le ministre.
— On ajoute que le roi de France a rassemblé une armée formidable, plus de soixante mille hommes, une nombreuse cavalerie, et que lui, Roi Très-Chrétien, est l'âme et le chef de cette guerre. J'aime à croire que ce n'est qu'un vain bruit.
— Non, sire, c'est la vérité.
Un murmure général circula dans l'assemblée.
— On assure même que le Milanais est envahi, que le duc de Savoie se prépare à nous attaquer, que le roi Henri a dû quitter Paris, il y a quatre jours, pour se mettre, à la tète de ses troupes... Ces renseignements sont-ils faux ou exacts?
Le duo parut hésiter... et le roi, reprenant sa hardiesse à mesure que son ministre perdait de la sienne, répéta d'une voix ferme :
— Je vous demande si ces renseignements sont exacts ?
— De la plus grande exactitude, dit le duc.
— Et comme jusqu'à présent vous n'iuez pas jugé à propos de nous donner le moindre avis de ces graves événements, ni à nous ni aux membres du conseil, nous devons penser que vous avez pris les mesures nécessaires pour soutenir l'honneur de l'Espagne. Nous vous demanderons le nombre de nos vaisseaux équijjés et de nos soldats prêts à entrer en campagne?
IMQUIILQ ALLIAGA,
r-rr Permetlez-nioj, sim.,. balbuUa le ministri',.
— Où sont r(''uiiii's uns armées... et ijuclsgthn'u'aiix ilVcz-VûUb choisis poiii' lub cumniaiidt;!'?
,-^ Aucun (li; uuus n'a ruçii d'oriU'c, dit Gusmau de I^feiidoza.
— Et ])as une compagnie, pas un escadron ne défend les frontières! s'écria le duc de Médina; j'en arrivi; !
— Sommes-nous donc livrés sans défense à nos euneniis? dit Caisman.
-T- Répondez donc au roi ! s'écria impétueusement d'Escalonne, et rendez-lui compte des destinées et de la gloire de l'Espagne, qu'il vous a contiées.
-^ C'est là ce que je demande, dit avuc force le roi, qui, se sentant soutenu par tout le monde, avait la vojx éclatante et l'air menaçant,
— Parlez ! parlez ! criait-on de tous les coins de la salle, et chacun accablait le ministre, excepté le marquis de Miranda, qui, senl, îie s'était pas encore prononcé et avait le courage,., de se taire.
— Sire, dit le ministre, et vous, messeigneurs, je n'ai jamais cessé de veiller à la gloire et à l'indépendance de l'Espagne. 11 me serait facile de vous détailler quelles mesures j'avais prises pour défendre notre territoire, qqelles négociations j'avais entamées pour dissoudre cette ligue, quelles alliances j'avais formées pour lui résister,
— Dites-nous-les donc! s'écria le roi avec impatience.
— Ce serait abuser des instants de Votre Majesté. Des murmures éclatèrent de tous les côtés,
— Oui, je le répète, ce serait complètement inutile, dit le ministre d'une voix forte, qui domina toute l'assemblée,
— Inutile ! s'écria Médina; et pourquoi ?
— Parce que nous n'avons plus rien à craindre dos ennemis du dehors, répondit le ministre en regardant ses adversaires; parce que l'armée du roi de France ni; franchira pas la frontière ; parce que cette ligue des princes protestants, formée avec tant de peine, et qui dépendait tout entière d'un seul honime, cette ligue est déjà anéantie dans la personne de son chef : le roi Henri IV.,. n'est plus!
A cette nouvelle, chacun resta inniiobile et frappé de stupeur.
— Le roi ^e France n'est plus!., répétale duc d'Uzède, pâle, foudroyé et ne pouvant croire à ce qu'il vanait d'entendre.
— Mort!., dit le grand inquisiteur d'un air sombre; mort sous le [wignard d'un assassin. Des lettres que j'ai reçues ce matin de France, du duc, d'Epernon, nous annoncent que le roi, au moment où il se rendait à Notre-Dame pour le couronnement de la reine, a été frappé dans sa voiture, rue du la Ferronnerie, par un nommi' Ravaillac.
— A coup sur, s'écria le duc de Lerma, ce n'est pas ainsi que devait mourir un si grand prince, et nous déplorons sa perte.
— Nous la déplorons! répéta le grand ini{uisileur, tout en adorant les décrets célestes et en reccinnaissant la main de Dieu dans le châtiment aussi prompt que terrible du chef de ces héréticjues ; car il a succombé
au moment même où il menaçait un peuple catholique lidele serviteur de l'Églisu!
— Dieu proti'ge l'Espagne! dit le roi en levant les yeux vers le ciel.
— Dii'u nous a sauvés! h'écria Miranda,
— Mais nous l'eussions encore été par nous-mêmes, s'enipressa d'ajouter le ministre. C'est avec douleur que Marie do Médicis voyait cette guerre impie et sacrilège; c'est avec regret (pi'elle avait renoncé à l'allian.eque depuis longti!)uiis je lui avais proposéd, et que repoussaient lu roi lleini et Sully, son ministre; mais aujourd'hui que Marii; de Médicis devient ri''g';nte de France et souveraine absolue, au lieu de la guerre, elle s'empresse de nous oll'rir la jiaix. Voici les lettres signées d'elle que nousadressentd'Éju'rnon et Concini.
En entendant ces mots, tous les visages s'épanouirent, à commencer par celui du roi.
— Au lieu d'une rivale, nous aurons désormais dans la France une nation amie, prête à nous aider de ses armes et de ses sul)sides; prête à nous prodiguer les soldats et les trésors rassemblés par Henri IV; une lidèle alliée qui demande à mêler son sang au noire, car la reine Marie nous prû|iosc nn double mariage, celui de sa fille avec le prince des Asturies et celui de notre jeune iniaiUe Anne d'Autriche avec le jeune roi Louis XIII- Trouvez-vous, sire, et vous, messeigneurs, quej'aie trahi les intérêts et la gloire de l'Espagne (1)'?
— VivH le duc de Lerma! s'écna le marquis de Miranda,
— Vive notre glorieux duc ! répéta une partie de l'assemblée que le vent du succès avait déjà fait tourner vers le ministre.
Quant au roi, étonné, interdit, il ne savait s'il devait s'affliger ou se réjouir, et le duc d'Uzède, la rage dans le cœur, courut chez la comtesse d'Altamira a[^prendre au père Jérôme et à Escobar, qui s'attendaient à un triomphe, que jamais le duc de Lerma n'avait été plus fort, plus glorieux et jdus roi d'Espagne que dans ce moment.
ySfi RESOLUTIO.N" DU UOI.
Après la mort de la reine, rien n'avait pu retenir
(1) Si l'on songe que le roi J'Espngnc n'avait fait aucuns préliuratils de ijiifcnse, et nue l'assassinat de Henri IV le délivra d'un ennemi redoutable; si l'on songe que Marie de Midicis était tout E-iiiagnule de cœur, ([u'elle formait avec l'ambassadeur de Pliiliiqie m des projets pour le mariaite de ses eufauts; que les lialiens qui l'entouraient n'avaient cessé d'entretenir des relations avec l'Espagne; si l'on songe enfin que le duc d'Epernon, dont la coiiiluitc avait été si suspecte au moment de l'assassinat, était le nprésentant de la politique espagnole, et qu'à lui se rattachaient liuis les catholiques ardents qui maudissaient une guerre entreprise contre une puissance catholique, avec l'aide des protestants d'.Mlemagne et de Hollande, on ne peut s'erapécUer de soupçonner que les vrais coupables sont restés impunis.
Il ne faut pas oublier non plus que linquisition avait approuvé en 1GU2 le livie de Mariajia Uc reije et rcf/is inslitutione, qui justilio la doclrim- du Ivrannicide. G (to doctrine était entendue, il est vrai, au protU du roi d'Espagne.
(Cil. \Veiss,r£s^«i./Hf, liv. 1"^ p. 278 et S'ÎO.)
2Gi
PIQUFLLO ALLIAGA.
Carniftii à Madrid. Elle comprenait qu'en y restant elle n'aurait point la force d'exécuter le sacrifice qu'elle avait juré d'accomplir.
Aixa et Fernand s'aimaient, elle n'en pouvait douter, elle Tavait entendu. En épousant son cousin, elle faisait trois malheureux; en renonçant à cette union, il n"y avait ([u'une infortunée, et c'était elle. Aussi, et malgré les instances de Fernand d'Albayda, malgré les larmes d'Aïxa, elle avait voulu partir; elle s'était enfermée dans le couvent des Annonciades de Pampelune, où elle s'empres?a de commencer son noviciat.
Aixa, ne pouvant suivre son amie, voulait, et c'était son devoir, retourner à Valence, près de son père ; elle le pouvait maintenant : le départ de Carmen, la mort de la reine, ne lui permettaient plus de rester à Madrid, et elle devait ses soins et son amour au vieillard qui laimait si tendrement et ((ui depuis tant d'années était privé de sa présence.
Juanita était déjà partie : elle allait à Valence retrouver Pedralvi et annoncer l'arrivée d'Aïxa, que la maladie de Yézid retenait encore à l'hôtel deSantarem.
Le jour où Piquil'.o se présenta devant son frère et lui dit : La reine n'est plus ! Yézid poussa un cri horrible, et tomba dans un morne désespoir et une insensibilité qui fit craindre pour sa vie et pour sa raison. Des semaines entières se passèrent pour lui sans sommeil et sans qu'il parlât ni à Piquillo ni à sa sœur.
Be temps en temps, il répétait à voix basse : Marguerite ! Marguerite! Puis, comme effrayé d'avoir prononcé ce nom, il regardait autour de lui, cachait sa tète dans ses mains et s'enfuyait. Il recevait les soins de son frère et de sa sœur sans les remercier... il ne les reconnaissait pas.
Un jour seulement, Piquillo eut l'idée de lui présenter une bague : c'était une turquoise sur laquelle était gravé le mot arabe Toujours.
A cette vue la raison sembla lui revenir. Au grand étonnement d'Aïxa, ce talisman magique parut le rappeler à la vie ; mais la surprise d'Aïxa redoubla quand elle crut reconnaître la bague que la reine portait d'ordinaire.
— Qui te l'a donnée, frère? s'écria Yézid en frémissant.
— Celle qui n'est plus, mais qui veilleencoresur nous. Yézid tomba à genoux.
— Elle m'a dit de te la remettre en t'ordonnant de vivre, et de consacrer, comme moi, à tous les tiens, ces jours que lu lui avais donnés. Lui obéiras-tu?
— Toujours! répondit Yézid en portant la bague à ses lèvres.
Il fut décidé que dès que la convalescence de Yézid le permettrait, il retournerait avec sa sœur à Valence. Fernand d'Albayda devait aussi plus tard s'établir dans ses beaux et riches domaines qu'il n'avait pas visités depuis longtemps.
Une vague et douce espérance dont il n'aurait osé parler à personne, et qu'il s'avouait à peine à luimême, venait parfois faire battre son cœur. Il se la reprochait à l'instant, et continuait à s'y livrer.
Dire que cet avenir lointain ne se présenta pas aussi parfois aux yeux d'Aïxa, c'est ce qu'on ne pourrait affirmer; toujours esl-il vrai que pas un mot, pas un
regard n'avait été échangé entre eux à ce sujet, quoique chaque jour ils parlassent de Carmen. Son souvenir et son image toujours présents eussent fait regarder toute autre idée comme un crime. Le cœur aussi a son veuvage que l'on doit respecter, et que le temps seul permet de rompre.
Le départ d'Aïxa était donc arrêté, mais elle ne pouvait quitter Madrid et la cour sans en prévenir le roi, sans obtenir son agrément, sans lui faire au moins ses adieux, à lui qui s'était toujours montré si aflectueux et si bon, et qui, récemment encore, venait de lui témoigner si hautement son estime. Elle fit donc demander une audience à Sa Majesté.
Tous ces arrangements de famille, tous ces détails intérieurs, avaient eu lieu pendant les graves événements dont nous venons de faire le récit.
A peine remis des rudes frayeurs qu'il avait éprouvées, le duc de Lernia contemplait avec joie, mais avec frayeur encore, la profondeur du précipice dont un miracle l'avait retiré. Il avait cru tout perdu, et il voyait tout sauvé. Il triomphait des événements, de ses ennemis et même de son roi. Son imprévoyance lui comptait, grâce au succès, pour du talent, et son inhabiletépourunehauteet sage politique. Jamais, pendant fout le temps de son administration, il n'eut un moment plus brillant et plus glorieux.
La paix garantie pour longtemps par les nouvelles et solides alliances qu'il venait de former, lui donnait enfin le loisir de réparer toutes ses fautes passées, de fermer toutes les plaies du royaume, de former une armée, de rétablir les finances, de ranimer surtout le commerce, l'agriculture et l'industrie., que les Maures seuls soutenaient en Espagne.
Mais au lieu de se livrer à tous ces grands et utiles travaux, le ministre et son frère Sandoval ne rêvaient déjà qu'aux moyens de porter à l'Espagne les derniers coups sous lesquels devait expirer sa prospérité.
Dès le lendemain du succès, le grand inquisiteur s'était hâté de rappeler la promesse que son frère lui avait faite aux jours du danger. Le duc avait promis que s'il échappait à la tempête qui le menaçait, il ne s'opposerait plus aux desseins du ciel et de son frère, et qu'il seconderait celui-ci de tout son pouvoir, afin d'arriver à l'expulsion totale des Maures d'Espagne.
Le premier ministre, s'il avait été son maître, aurait entrepris sur-le-champ une autre croisade qui lui paraissait plus urgente et plus utile à ses intérêts particuliers ; c'était l'expulsion immédiate et complète des révérends pères jésuites, ses ennemis mortels. La fermeté inusitée que le roi avait déployée dans le conseil, l'air gêné et contraint avec lequel il accueillait son ministre, l'espèce d'antipathie et de répulsion que maintenant encore il lui témoignait, fout cela était l'ouvrage du père Jérôme, qui, quelquefois encore, continuait à voir le rui en secret.
Le duc comurençait à le comprendre, c'était de là que venaient les calomnies qui circulaient sur son compte; c'était de là que viendrait sa ruine, et il lui tardait de dissoudre une coalition implacable et intime dont son fils était le chef.
Le ministre, désormais défiant, avait fout examiné avec soin.
PIQUILLO ALLIAGA.
oulcva la première tapia
et au moment où elle allait écarter la seconde, elle entendit prononcer s
Les renseignements qu'il avait acquis par Piquillo s'i^taient trouvés tous exacts. Lui et Saudoval ne pouvaient se dissimuler que ce moine inconnu et obscur les avait mieux servis que leurs amis les plus dévoués. C'était lui qui les avait sauvés, et ce qui redoublait leur étonnement, c'est que ce moine, humble et modeste, sans intrigue comme sans ambition, se tenait à l'écart et semblait prendre à tâche de s'effacer, lorsque la faveur dont il jouissait près du roi, et surtout près de la reine, aurait pu le porter au premier rang.
Ignorant surtout les lions qui l'attachaient à Aïxa, le ministre et le grand inquisiteur le regardaient comme un auxiliaire utile dont ils ne se servaient pas, mais dont ils pouvaient se servir.
L'occasion ne tarda pas à se pri'>senter.
Ainsi que l'avait prévu et espéré l'habile suiMU'ieur de la Compagnie de Jésus, on venait d'appremin; la mort du cordelier Irey Gaspard de Cordova.
11 fallait lui donner un successeur.
C'était là le but des visites secrètes que le père Jé-
rôme faisait au roi. Il comptait faire nommer à cette place de confesseur queli[u'un de son ordre. Il avait déjà parlé, comme nous lavons vu, du frère Escobar, que le duc d'Uzède soutenait di; tout son pouvoir, manœuvres auxquelles s'opposaient le ministre et surtout le grand inquisiteur, qui voulait cette fois que le confesseur du roifùt prisdans Tordre de Saint-Dominique.
Il proposa donc un cousin à lui.
A sa profonde surprise, le roi eut le courage inouï, pour ne pas dire Taudace, de refuser. A son tour, et dans sou dépit, l'inquisileur eut l'insolence de repousser nettement Escobar, que le roi lui avait désigné.
Or, comme le consentement royal et l'approbation du saint-otlice étaient également nécessaires, il n'y avait pas moyen de mettre tin à ce débat, et le roi courait risque de rester sans confesseur, ce qui eût été le plus grand des scandales.
Le duc de Lerma pensa à Piquillo, qui lui était dévoué, et dont l'humilité et la modestie lui convenaient
PIQUMQ ALLIAGA,
fort : de plus, il on av.iit eu la )5reuve, c'était reuuemi mm-tel du père Jérôme et d'iîscobar.
L'inquisiteur l'accfipta, rar c'était un dominicain, et le roi, déjà effraya d'avoir montré tant de courage, n'eut garde de le refuser, car c'était le Irèr.^ d'Alsa» secret connu de lui seul et de don Fernand.
Ce fut ainsi, et comme l'attestent tous les historiens contemporains (1), que frey Luis AUiaga, sans le vouloir et sans même y penser, arriva, par le duc de Lerma, à la place de confesseur du roi, place inoifen-r ; ive avec lui et si redoutable avec un prêtre intrigant,
Aussi Escobar, se voyant encore une fois supplanté par Piquillo, malgré les boiuies intentions du roi et la protection du duc d'Uzéde, commença à croire qu'il y avait mauvaise volonté de la part de celui-ci.
Dès ce moment commença entre les anciens alliés une mésintelligence que le ministre prit soin d'augmenter, et qui, ainsi qu'on le verra, ne tard^ pas à éclater.
En attendant, Piquillo était confesseur du roi; il était dans sa destinée de s'élever par ses ennemis et de leur devoir sa fortune.
Le grand inr[uisiteur promit à son tour an duc de Lerma de favoriser plus tard, et de toute son influence, le bannisseuient des pères de la Compagnie de Jésus. Tout l'y portait, son jucliiiatiou, son intérêt et l'amitié qu'il avait poursontVere, mais il voulait qu'avant tout on s'occupât de l'éJ^iuiisioa des Maures, et il employa un dernier ar|niiient qui décida sur-le-cliamp le ministre :
Le chapeau de cardinal que le duc avait sollicité de la cour de Home, et que l.^s intrigues du père Jérôme l'avaient jusqu'ici empêché d'obtenir, ce chapeau, objet de tons ses vœux, avait été formellement promis par le pape le jour où les .Maures seraient chassés d'Espagne, et jamais les circonstances n'avaient été plus favorables. Tous les obstacles semblaient d'eux-mêmes s'aplanir à la mort de la reine, qui laissait leurs ennemis sans protection aucune; la pajs avec la France, qui leur permettait de disposer de tovites les forces militaires de l'Espagiie et de les çûijceiltrer, en cas de résistance, sur les province - de Valenceet de Grenade ; eulin, les services rendus récemment par le ministre et qui lui donnaient le droit de fout exiger.
Il fallait donc se hâter de présenter au roi le décret de bannissement et l'engager à le signer.
Il y avait un obstacle, il est vrai, l'amour du roi pour Aixa; mais le roi avait ignoré jusqu'ici que celle qu'il aimait fiit une Maure; on pouvait bien le lui cacher encore, et s'il venait à le découvrir, trois moyens restaient : gagner Aixa, ou la perdre, ou entiu effi-ayer le roi, en opposant à sa maîtresse la cour de Hon:e,, et à son amour l'excommunication.
Le jeune roi, qui ne se doutait pas des nouvelles inquiétudes et des nouveaux combats qui allaient l'assaillir, se trouvait déjà bien malheureux. Jamais il ne s'était vu dans une position pareille. Forcé de subir,
(I) Le duc de Lerma s'imagina de tirpr d'un cotivçiit Ip moiuq I-'inis Alllaça, qu'il iiilrpdni.'i! à la cour ri fit uoiunior cu|ifi'ssi!ur du lui; liiimin; o|);cur, nuis d'iiiiu probilù ivcoiinno. (VValsoj, llisloire d6Phi!ii,ie III, vul 2, liv. 6, pag*; SSB).
bien plus, d'approuver et de louer avec tout le monde un ministre qu'il n'aimait plus, qu'il craignait et qu'il regardait comme coupable, comment maintenant lui faire son procès'/ le roi no l'avait pas csé la veille de sa chute, à plus forte raison le lendemain de son triomphe.
11 ne pouvait même pas, quoique l'envie commençât à lui en venir, destituer un ministre qui venait de sauver l'Espague, mais peu habile à dissimuler, il n'avait pu cacher à son favori, qui du reste s'en était aperçu, res|)èce d'éloignement et de crainte instinctive) qu'il éprouvait pour lui. Mais S"s craintes, ses tourments, ses humiliations, à qui les confier? 11 regardait autour de lui et ne se voyait pas un ami. Il était seul au milieu de la cour.
Pour comble de maux, il aimait Aixa plus que jamais, et depuis (ju'il ne la voyait plus, son amour avait redoublé. Indifférent aiis destinées de l'État, dont il avait abandonné leg rênes, il ne rêvait plus qu'aux moyens di? §e l'apjirgeher de la seule personne qui lui fut chère,
C'est dans ce moment qu'il reçut d'elle une demande d'audience} Sa Majesté ne la lit pas alteudiv.
Au momunt m entra la iluthesse de Santareai, le roi pâlit, et sqn trouble {\]l si visible qu'Aïxa ellemême en fut dépûiicin'tée.
— Qu'avei^vous à me demander, madame la duchesse '? Parlepi, Que me vouleîrvous ?
— Remerclp}' Votre Majesté de toutes les bontés do!il elle m'a coinbliie, et lui faire nies adieux.
— Vous part^i; vous! dit le voi.
Il resta inleptllt et nturinura avec un air de jirofonde douleur i
— Je suis bien malheureux I
— Vous, sjiuf
— Qui, depuis quelques jours, tout semble m'accabler,,. G'pst là le dernier coup.
=-= Eu vérité, sire, je ne pujs croire à c:> que vous me dites là. Mon départ est un événement de si peu d'importance!
— Iicoutez-nioi, duchesse.
Il s'arrêta, comme s'il luttait contre sa timiditi'; puis, rassemblant tout son courage, il lui d'une voix qu'il essayait de rendre ferme, et qui tremblait d'émotion :
— Je vous aime!.. Oui... oui... c'est la première lois que ce mot sort de ma bouciie. .. mais il ne vous a rien appris.
Aixa avait trop de franchise et de loyauté iiourclo^rclier de vains détours ; elle se contenta de garder le silence, et le roi reprit :
— Oui, vous savez bien que je vous aime, et vous comprendrez alors coml)ion ee départ ni'afllige. ,1e n'avais aucun plaisir, aucun bonheur... que celui de vous voir.
— Et depuis longtemps, sire, depuis la mort de la reine, je ne venais plus à la cour.
— Avez-vous besoin de le dire, et croyez-vous que je ne, m'en sois pas aperçu ? j'ai si peu d'amis que quand il ne m'en inanipie un, il ne m'en veste plus. Voilà ce que j'iii éprouvé en votre absence ! Vous n'étiez plus là, c'est vrai, mail je vous savais à iMadrid... Je pouvais
PIQUILLO ALLIAGA.
vous rBiiconti'lir.., comme l'autre jour, par exemple. Cela n'arrivait pas, coutiaua-t-il avec un stMitiment douloureux, mais J'espérais que cela arriverait... c'ct lait quelque chose, c'était une émotion dans ma vie 1 A l'aveu de cet amour exprimé si simplement et si irancliement, Aixa ne savait que répoudre; elle balbutia quelques motsde respect et de dévouement pour le roi...
— Oui, s'écria celui-ci avec amerluuK; : le roi ! toujours le roi! c'est-à-dire celui que personne n'aime,.. Celui qui est condamné au respect et à l'isolement, c'est là le roi ! Voyez-vous, duchesse, je n'ai eu qu'un Jour heureux dans ma vie, pu plutôt une soirée, celle uù J'étais Augustin de ViUa-Flor... votre cousin... ou que du moins vous me traitiez comme tel... Et quand Je bénis cette soirée... je ne sais pas pourquoi... car c'est depuis ce temps-là que Je vous aime !
— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui dire...
— Parlez-moi comme alors, parlez-moi franchement, dussiez-vous tourner en dérision ma faiblesse.
— Jamais, sire; aujourd'hui comme alors. Je vous remercierai de voire amitié. Aujourd'hui comme alors, je vous dirai : pourquoi le roi remet-il à d'aulres le pouvoir que le ciel lui a confié'? pourquoi ne cherchet-il pas dans les devoirs, dans les travaux qui lui sont impo.sés, une distraction à des chagrins qui s'effaceront bien vite... pourvu qu'il le veuille seulement.
— Oui, il n'y a que vous qui m'ayez Jamais parlé ainsi; mais ce courage et cette force de volonté, il ne suilit pas de me les conseiller, il faut me les donner, et Je ne les ai que quand Je vous entends, quand vous êtes là: Ne me quittez donc pas, duchesse. Je ne suis rien par moi-même, Je suis tout par vous.
Et dans les yeux du pauvre roi roulait une larme qui, mieux que ses paroles, semblait dire : restez.
— Je le voudrais, sire, mais cela n'est pas possible.
— {{estez pour me donner la force de déjouer les ))iéges qui me menace,nt, pour démasquer les traîtres (pii m'entourent...
— Serait-il vrai, sire?
— Oui, oui, ce dont je vous parlais l'autre jour... Tout cela n'est que trop vrai... je ne vois ici que des ennemis... je ne puis me lier qu'à vous, et vous m'aliaudonnez I
Alors, dans un trouble inexprimable, il tomba à ses genoux; et saisissant sa main, qu'il baigna de ses larmes, il s'écria avec chaleur :
— C'est moi ! c'est votre roi... non, c'est votns ami qui vous supplie. Restez, pour que ce peujjle qui me mi''prise m'honore et m'estime ; restez, pour que mou règne soit glorieux,., ou plutôt... restez puur que je vous aime, pour que je jette à vos pieds ce sceptre et celle couronne, auxquels je n'aurai dû qu'un Jour de lioulieur, celui où Je vous les aurai donnés !
— Sire', sire! relevez-vous! lui dit Aixa; revi'uez à la raison et daignez m'écouter.
Je ne puis rester en ce palais sans manquer à la mémoire de la reiue, votre femme et ma bienfaitrice, sans manquer moi-même à mes devoirs; et pouvezvous juMiser qu'au moment où je vous rappelle li's vôtres ,|'oublier;iis les miens'?
iMou seul bien, ma rovauté à moi, c'e-l mou hon-
neur, et cette royauté, je saurai la conserver et la défendre comme je vous conseillais de défendre la vôtre.
Ne vous fâchez pas de mes paroles, sire, votre amitié seule me toucherait, plus que vos grandeurs. Je n'ai point d'mnbition; je n'en ai qu'une du moins, celle de rester une honnête femme, et si je cédais à vos vœux, vous (jui prétendez m'aimer, vous seriez à jamais malheureux, car It; jour où Je deviendrais votre maltresse serait le dernier de ma vie : je me tuerais !
Ces mots étaient prononcés avec une simplicité et une franchise si énergiques, qu'il n'y avait pas à douter qu'ils ne partissent du cœur, et qu'Aïxa n'eut dit la vérité.
Le roi en fut comme effrayé. Il la regarda quebjue temps en silence et avec respect. Puis, comme frappé d'une idée nouvelle, son front s'éclaircit, son cœur oppressé respira plus librement.
— Vous avez raison, duchesse, et je vous prouverai que J'étais digne de vous comprendre : je vous prouverai que mon amour n'était pas un amour ordinaire Ne partez pas, cependant, accordez-moi encore huit jours. Vous ne les refuserez pointa votre roi... à votre ami !
A'ixa s'inclina en signe d'assentiment.
— Bien, bien, duchesse, je vous remercie de cette promesse ; j'en demande une seconde, c'est que vous ne partirez point sans me faire vos adieux.
— Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire et je me rendrai à ses ordres.
— A mes ordres... non ! mais à ma prière. Je vous attendrai donc ici, dans huit jours, à la même heure.
La duchesse lit au roi une profonde révérence et se retira.
Le roi la suivit longtemps encore des yeux pendant qu'elle traversait les vastes salons du palais. Il admirait celte taille majestueuse, cet air noble et fier, cette démarche de reine.
— Oui, se disait-il avec chaleur : elle mérite ce que je veux faire pour elle; c'est une belle et généreuse pensée qu'elle seule pouvait inspirer, et depuis qu'elle m'est venue, mes inquiétudes se dissipent, le présent ne ui'etTraie plus, l'avenir me sourit. Que sera-ce donc (juand cett« idée sera exécutée? c'est là le difficile! mais, comme elle le disait, il ne s'agit que de vouloir pour renverser tous les obstacles, et cette fois J'aurai une volonté.
Le roi avait, eh effet, conçu un projet que nul, à couj) sur, n'eût pu soupeoijner, et ([ue son amour seul |)ouvait faire comprendre. Voyant bien que la duchesse de Santarem n'était pas femme à céder à ses désirs de roi; persuadé, commi''elle le lui avait dit, qu'elle se tuerait plutôt que d'être sa maîtresse, et, d'un autre côté, ne pouvant se résoudre à renoiic^>rà elle, il avait ii'solu d'eu faire sa femme et son premier ministre.
l'oisipiil était dans son caractère d'être subjugué et dirigé, il valait mieux l'être par Aixa que par le duc de Lerma, et décidé, sitôt qu'il le pourrait, à se défaire de celui-ci, il ne pouvait pas choisir un successeur qui lui convint mieux et qui lui fût plusagréiible.
PIQUILLO ALLIAGA.