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l'oratoire.
A mesure que la reine approchait du terme fatal, les bruits les plus étrangiîs, les plus sinistres et les plus contradictoires circulaient à la ville, à la cour, et même dans toute l'Espagne.
L'archevêque de Valence Ribeira, l'inquisiteur Sandoval et tous les membres ou aililiés du saint-oflice répandaient partout que la ■vengeance célestes'élait étendue snrla reine; qu'une maladie si prompte, que personne ne pouvait expliquer ni comprendre, indiquait évidemment le doigt de Dieu. Dieu avait voulu pSnir Marguerite de la protection que pendant sa vie elle avait accordée aux hérétiques, les Maures d'Espagne.
D'un autre côté, un bruit non moins odieux se répandait, surtout parmi le peuple : chacun assurait que c'était le duc de Lerma lui-même, le premier ministre, qui, de sa propre main, avait empuisonné la reine ; qu'elle seule s'opposait à son projet favori, l'expulsion des Maures, et qu'il aurait toute liberté d'agir une fois qu'elle ne serait plus!
On racontait à ce sujet des circonstances, des détails extraordinaires et positifs.
Ce bruit avait été semé avec tant d'art et d'ensemble, qu'à coup sûr ce n'était pas là une calomnie tclose par hasard, mais une accusation méditée, combinée, et mise en circulation par des gens habiles et qui s'y connaissaient.
Les bons pères de la Société de Jésus n'étaient pas étrangers à ces sourdes menées.
Ils avaient répandu ce bruit dans les basses classes, où il avait été accueilli avec empressement et enthousiasme, vu l'intérêt qu'inspirait la reine, et surtout la hrfine que l'on portait au ministre.
La comtesse d'Altaniira, tout en traitant ces nouvelles d'al)surdes et d'infâmes, avait contribué à les propager dans les salons et les premières maisons de Madrid, où on ne les connaissait pas encore.
Ces calomnies avaient déjà pris tant de consistance, que le due de Lerma, en se rendant au conseil, avait été insulté; de la boue et des pierres avaient été lancées contre sa voiture ; quoique complètement innocent du crime dont ou l'accusait, le ministre en était profondément allligé, mais les embarras dont il était accablé en ce moment, le? dangers qui le menaçaient à l'extérieur du royaume et dans l'intérieur même de sa famille, tout l'empêchait de remonter à la source de ces bruits, pour en découvrir et eu punir les auteurs.
lui attendant, ces calomnies circulaient avec d'autant plus de rapidité, que lui et les siens avaient contribuéà les rendre vraisemblables. C'était, enetl'et, au moment même où la reine commençait à ressentir les atteintes du mal (jui la conduisait au tcTmbeau, que
Sandoval, revenant à ses anciens projets, avait envoyé à Valence des troupes contre les Maures.
Tout se disposait pour un coup d État. Le vieux Delascar d'Albérique avait trop d'amis dans sa jirovince pour n'êlre pas prompteincnt averti de tout ce qui se passait; aussi, sans les deviner encore, il pn-ssentait les mauvaisesintentionsde l'inquisiteur et dumiuistre.
C'est dans ce moment-là qu'il avait écrit à son fils Yézidde revenir prèsde lui; tous les deux avaient acquis la preuve qu'on pouvait agira l'improviste, surprendre la signature du roi et publier l'ordonnance d'exil, sans qui! personne eût pu s'en douter. Il fallait dé'joinT promptement le danger, prévenir Piquillo pour qu'il prévint la reine, et cela sans éveiller les soupçons de Sandoval ou du ministre.
Yézid partit de nuit.
Il devait à peine rester à Madrid, ne voir que le seul Piquillo et la reine, et revenir sur-le-champ, pourqne leurs ennemis ne fussent pas même instruits de son voyage et qu'il leur fût impossible de deviner la main qui venait encore une fois de renverser leurs projet».
Yézid arriva de bon matin à Madrid. Admis pendant plus d'un mois au palais et dans les appartements particuliers de la reine, il savait, comme Aïxa, les moyens d'y arriver: c'était par l'escalier secret qui conduisait chez Juanita. Celle-ci fut stupéfaite en le voyant entrer, le matin, dans l'oratoire de la reine, où elle mettait tout eu ordre.
— Vous, seigneur Yézid ! Vous à Madrid !
— Silence! Juanita! il faut que tout le monde l'ignore, excepté Piquillo et toi.
— Quand êtes- vous arrivé?
— A l'instant même, à cheval, avec Pedralvi, que t u trouveras chez Aïxa, ma sœur, à l'hôtel de Suilare m.
— Pedralvi est ici! s'écria-t-elle avec joie. Et pour longtemps?
— Le temps de t'emhrasser... Va vite. Juanita y courait. Il l'arrêta en lui disant :
— Mais auparavant, il faut que tu me fasses parler à Piquillo.
— Ce n'est pas dillicile, dit-elle en lui montrant une ]iorte à droite qui donnait dans l'oratoire, c'est là qu'il demeure à présent.
— En vérité !
— Oui, la reine, qui est bien malade, l'a voulu ainsi.
— Bien malade! dit Yézid eu pâlissant.
— De ce côté, continua Juanita en montrant la porte à gauche, sont les appartements de la reine; ici, son oratoire... et désignant du doigt un grand meuble en bois d'èbène qui occupait tout le fond de la chambre et qui s'ouvrait par une petite grille eu bronze doré, recouverte en dedans d'un rideau violet, — ceci est le confessionnal de Sa Majesté, et Piquillo, dont elle no peut plus se passi;r, demeure de ce côté, pour être toujours prêt à accourir au premier appel de la reine.
— liien... Je vais chez l'ii[uillo.
Mais la porte qui conduisait chez ce dernier était fermée à clé en dedans.
— Il prie peut-être, dit Juanita.
Elle frappa légèrement, ou ne répondit pas. Elle frappa plus fort, même silence.
— U sera sorti, dit Juanita. Quelquefois, le malin, il
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PIQUILLO ALLIAOA.
se promène seul dans le pave... Nous l'y trouverons; venez.
— Tu oublies, répondit Yézid, que je ne dois pas être vu. Je viens pour parler à Piquilb et à la reine, mais il est nécessaire qu'on l'ignore.
— Eh bien ! restez ici, dans quelques minutes, un quart d'heure au pins, Piquillosera revenu de sa promenade au parc. Pour en être plus sûre, je cours le chercher et le prévenir... moi, je n'ai pas peur d'être vue!
— Bien! va vite, je t'attendrai ici.
Juanita allait sortir par la porte qui donnait sur les appartements de la reine, quand on entendit très-distincienient la vois de la comtesse d'Altamira. Elle se dirigeait vers l'oratoire.
— Tout est perdu, dit Yézid... elle va me voir... à une pareille heure... ici, dans l'oratoire de la reine !
Quel parti prendre cependant'? 11 n'y avait que deux issues : l'une, la chambre de Piquillo; elle était fermée... et l'autre porte en lace était justement celle par laquelle arrivait la comtesse.
— Il n'y a qu'un moyen, dit vivement Juanita en ouvrant la petite grille en bronze doré ; là, dans le confessionnal.
— Si on me voit?
— On ne vous verra pas, en tirant ainsi le rideau de taffetas violet; entrez donc vite! on approche !
— Mais, dit Yézid eu reculant d'un pas, c'est là la place d'un prêtre chrétien !
— Qu'importe, pour un instant !
Yézid hésitait encore; il lui semblait que lui, Maure, commettait dans sa religion un sacrilège en s'asseyant à cet endroit que les chrétiens appellent le tribunal de la pénitence. En ce moment, la comtesse ouvrait la porte de l'oratoire. Juanita poussa Yézid dans le confessionnal, et referma vivement la grille sur lui... Quelque promptitude qu'elle y eût mise, la comtesse avait vu en entrant, non pas Yézid, mais la grille qui se refermait.
La comtesse avait rencontré Marguerite qui se rendait ou plutôt qui se traînait, tant elle était faible, vers son oratoire. La reine préférait être seule, mais la comtesse avait mis tant d'instances à offrir son bras à Sa Majesté, que celle-ci, qui ne savait ni refuser ni mécontenter personne, avait accepté malgré elle. Elle arrivait donc, appuyée sur le bras de la comtesse, au moment où celle-ci s'écria en regardant Juanita et en désignant du doigt le confessionnal ;
— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? Qui est là?
Juanita, prise à l'improviste, n'hésita pas un instant. Avec cette présence d'esprit et ce sang-froid admirables que les femmes seules possèdent, elle répondit :
— Le frère Luis Alliaga, qui venait d'entrer et qui 8'est mis en prière.
— Silence! reprit la reine; ne le troublons pas. Je l'avais aperçu, en effet, de mes fenêtres, se promenant tout au bout du parc, et j'avais envoyé un de mes pages le prévenir que je l'attendais ici.
— Cela se trouve bien, dit Juanita en elle-même, cela me dispensera d'y aller, et je verrai plus vite Pedralvi.
La reine, sans proférer un mot, fit signe à Juanita
et à la comtesse de la laisser. Toutes les deux suj'tiiint en silence par les appartements de la reine.
Marguerite était seule; maisYézid l'ignorait, et n'osait ni parler ni faire un geste, croyant que la comtesse était restée dans l'oratoire et priait à côté de la reine. Un autre dangeraussi l'effrayait. Il venait d'apprendre que la reine avait fait prévenir Piquillo; celui-ci allait clone arriver, et à sa vue qu'allait devenir le mensonge de Juanita? Qu'allait dire la comtesse en voyant entrer, par cette porte, à droite, ce frère Luis Alliaga qu'on lui avait dit être déjà installé dans le confessionnal ?
En proie à ses angoisses, il ne savait quel parti prendre, craignant également de parler et de se taire, de rester caché ou de se montrer. Tout à coup, à sa droite, et près de la petite grille intérieure, il entendit quelqu'un tomber à genoux et lui dire à voix basse:
— Mon père !
Cette voix c'était celle de la reine, mais si faible, si étaiiflëe, qu'à peine on pouvait l'entendre, ce qui confirma Yézid dans l'idée que la reine n'était pas seule dans son oratoire et que la comtesse y était restée.
Paie et interdit, il garda le silence, prêt à s'évanouir aux accents de cette voix si chère qui le faisait frissonner de terreur et d'amour.
— Mon père, disait -elle, je voulais... je ne puis tarder davantage à vous dire le secret qui m'accable... demain il n'en serait plus temps... je n'en aurais pas la force. Je suis bien coupable!., j'aime!., oui, j'aime, eu secret, en silence... et depuis bien longtemps. Mais ci't amour involontaire, je l'ai combattu, j'ai résisté... personne ne l'a su, pas même lui !.. et je me disais : Dieu me le pardonnera peut-être ! Mais ce qu'il ne me pardonnera pas, raurmura-t-elle eu baissant la tête, et voilà ce qui me fait trembler, c'est que celui que j'aimais... que j'aime toujours... est un Maure! un ennemi de notre foi...
En ce moment le bruit d'uue porte qui s'ouvrait à droite interrompit la reine.
Elle leva la tête et poussa un cri d'effroi... Celui qu'elle voyait entrer c'était Piquillo !
Elle se levahorsd'elle-même, comme égarée, cfcmme maudite, et saisie d'uue horrible crainte qui lui rendit un instant toute sa force, elle courut se jeter dans les bras de Piquillo.
— Qu'avez-vous, madame, qu'avez-vous, de grâce ! dit celui-ci, effrayé de sa terreur et de la crise convulsive à laquelle il la voyait en proie.
— Vous, Alliaga ! répétait-elle avec égarement, vous ! mais alors, se disait-elle en elle-même en portant la main à sou front et en regardant du côté du confessionnal, qui donc... là... tout à l'heure... aentendu...
Alors et à travers les barreaux de la grille de bronze doré, une main tremblante jeta une ileur de grenade desséchée qui tomba aux pieds de la reine.
Une lueur d'espoir se glissa dans son âme ; mais ne pouvant, n'osant croire à l'idée qui s'offrait à elle, elle s'écria :
— Non! non! c'est impossible!
Pendant la minute, la seconde qu'avait duré celte scène. Piquillo, («ccupé à soutenir Marguerite, n'avait rien vu. IHa déposa sur un fauteuil et s'élança vers
PIQIJILLO ALLtAOA.
l;i porlc à {.'aiicliiî piiiir nppeli'r îiii simmiii- i]r l.i ii'im' Juaiiila i;l SCS t'eniiiics.
A ]ii'iii(î avait-il di-iiiarii, f[ni) Mnrgui'rifc, drriili'e h connaitro son sort, dùt-idlo nioiirii' di'. lioiiti; de, son socn^t trahi, Margiiprilo courut à la iiorlo du confessionnal, et malgré elle poussa un cri de jnic.
C'était Yézid !
Yézid, fjui toinlia à genoux on s'écriaut, comme autrefois Marguerite dans le souterrain du Val-Paraiso :
— Dieu s"iil ! Dieu et moi ! ce sera le secret de ma vie !
— Ce srra celui de la tombe! dit .Marguerite.
Ou entendait revenir Alliaga et les femmes de la reine; elle montra vivement à Yézid la chambre de Piquillo.
— Là... là... lui dit-elle.
Yézid s'élança et referma sur lui la porte.
Eu ce mommil entraient Alliaga et les femmes ([ui l'accompagnaient. Trop faible pour résistera tant d'émotions, Marguerite tomba évanouie dans leurs bras.
Elle ne se releva plus !
Le soir même, les cloches funéraires retentissaient dans toutes les paroissiîs de iMadrid. Tout un peuiile, prosterné sur la pierre des églises, priait pour sa souveraine.
Étendue sur son lit de mort, la reine d'I-lspagno avait lait signe de la main d'éloigner toute cette foule de dames et de seigneurs qui se pressaient autour d'elle pour la voir mourir... ils s'étaient tous retirés au fond du vaste appartement... et serrés sur un lri[)le rang, ils la contemplaient de loin, mais ne pouvaient l'entendre.
Penché vers elle, un ji'une prêtre dont la ligure ('tait inondée de pleurs pouvait à peine parler, tant la douleur le suffoquait; mais de la main il montrait le ci(d.
— Vous croyez donc que Dieu me pardonnera? disait elle à celui qui venait de l'écouter. Et le prêtre lui répondit :
— Âlaures et chrétiens sont tous enfants du même Dieu, et Dieu n'a maudit aucun de se^ enfants. Celuilà était digne de vous, car il vous révérait, il vous adorait comme on révère la vertu, comme on adore les anges! Votre amour à tous deux n'a pas été un crime, mais une longue souifrance, une lutte, un combat où vous n'avez point succombé. Dieu pardonne à ceux qui souifrent! s'écrJa-t-il avec un accent de conviction et d'espérance; Dieu récompense ceux (pii combattent et qui sont vainqueurs !
La reine le remercia du regard, et lui montrant la turquoise qu'elle portait au doigt, elle lui dit à voix basse :
— Je ne peux pas la garder... prenez-la, et rendezla... à lui!
Elle fit signe à ses femmes d'approcher. Aïxa, Juanita et Carmen se jetèrent à genoux près de son lit. Itanimant ses forces éteintes pour proti'gor encore ses amis, elle murmura à l'oreille d'Aïxa :
— Prends garde... pour toi et b}s liens. JMoi morte, vous n'aurez ])his j)ersonne pour vous défendre. Et la l)ersr'cntion, l'exil, vous menacent, je le sais.
Alors, élevant la voix, elle demaiula qu'on avertit le roi : (die voulait le voir, lui parler. O.i s'empressa d'exécuter ses ordres, et elle continua :
— .le Veux, à mou lit d" mort, et c'est tout ce que ji' peux p.iaintenant pour vous, mes amis, je veux lui faire jurer, devant Dieu et di'vant vous, que jamais il ne consentira... que jamais il ne signera l'arrêt de bannissement.
C'était trop d'efforts pour elle, la voix expira sur ses lèvres, une sueur froirle couvrit son front, et pendant ([u'Aixa s'efforçait de rappider un reste de vie prête à à s'éteindre, toutes les portes du palais s'ouvrirent.
Le grand i m inisiteur Sandoval, en habits pontificaux, les principaux membn's du -aint-oiliri' et du clergé de Madrid apporfaii.'ut en grande pompi? le saint sacremmit : le roi, le jeune prince des Asturies et sa jeune sœur, Anne d'Autriche, marchaient derrière le clergé.
Le cortège s'étendait jusque sur l'escalier et dans les cours du palais. De longues liles de moines portant des flanibeauxpsalmodiaient les priires des agonisants.
Aïxa et ses compagnes se retirèrent à l'écart; mais pour Piqnillo, il se tint debout, à sou poste, près du chevet de Margnerite.
La cérémonie funèlire commença.
Le grand incjnisiteur s'approcha de la reine, qui n'avait pas' repris coimaissauce. Il récita les prières accoutumées, et répandit sur son front l'huile sainte. En ce moment Marguerite ouvrit un instant les yeux, et n'apercevant autour d'elle que des figures froides et glacées, elle se détournait avec terreur; mais son regard rencontra celui de l'iquillo, et remerciant l'ami qui saluait son départ, sou àme consolée quitta la terre et s'éleva vers le ciel.
\jn grand cri retentit dans le palais, et se prolongea au dehors.
Les prêtres s'inclinèrent, la foule tomba à genoux, (!t Alliaga, étendant sa main vers la reine, s'écria d'une voix forte :
— Ange descendu des cieux, remontez vers votre patL'ie!