LA CHAMBRE DU- ROI
Aïxa restée seule demeura longtemps immobile et anéantie. Elle relut la lettre de son père, et d'un air égaré, elle répéta plusieurs fois ces mots :
« Vous penserez comme moi, mes enfants ; vous « n'hésiterez pas à sacrifier ce que vous avez de plus « cher et de plus précieux pour la défense de notre re- « ligion et le salut de nos frères. Les sauver et mourir, « c'est là notre devoir. »
— Je suivrai vos ordres, mon père, murmura-t-elle, vous serez sauvé par moi, et ce soir Yézid vous ramènera votre fille... mais il vous la ramènera morte!
Elle se mit à genoux et pria.
Se sentant alors plus de force, elle se leva, alla prendre le flacon de cristal que Piquillo avait enlevé à la comtesse et qu'elle avait voulu conserver ; elle le regarda quelques instants avec intention comme le seul ami, le seul espoir qui lui restât.
Il y manquait à peine quelques gouttes, et en prenant tout ce qui restait, la mort ne devait pas tarder.
Ne craignant plus alors de survivre à sa honte, et certaine de mourir, elle respira plus librement et reprit courage, mais ce courage manqua de l'abandonner quand sa pensée se reporta sur l'avenir qui l'attendait et auquel elle allait renoncer.
Encore quelque temps, et Fernand, qu'elle aimait, pourrait lui offrir son cœur et sa main. Encore ({uelque temps, et elle allait être à lui, et cet amour, depuis si longtemps caché, elle pourrait l'avouer aux yeux di; tous ! Et maintenant il fallail perdre à la fois et ce bonheur et l'amour de Fernand, peut-être même son estime !
Mourir avec son mépris! Cette idée était au-dessus de ses forces, et elle voulut du moins lui écrire et tout lui apprendre; mais alors son sacrifice devimait impossible, car Fernand ne souffrirait pas qu'elle s'immolât, même pour son père.
— Non ! se disait-elle, non ! demain seulement il saura toute la v^érité. INIais lui qui fut si bon et si dévoué, je ne puis le quitter à jamais sans lui dire un dernier adieu.
Et elle lui écrivit seulement ce mot : a Venez ! » Quelques instants après, sa porte s'ouvrit, et parut Fernand d'Albayda.
— Est-il possible ! s'écria-t-il avec joie, une lettre de vous! on me l'apporte, et j'accours.
— Je vous remercie, dit Aïxa avec un doux sourire.
— C'est donc bien vrai... c'est vous qui m'appelez?
— Oui, Fernand... c'est moi... moi qui désiraisvous voir, dit la jeune fille avec émotion.
— Je puis donc vous être utile... vous rendre quelque service... Parlez, commandez! s'écria Fernand avec chaleur.
— Non, répondit tristement Aïxa, je n'ai rien à vous demander.
— Et que me vouliez-vous donc?
PIQUILLO ALLIAGA.
— Vous voir... Fcrnand !
A CCS mois. 11' cii'iir du jeiino. hnmmo trossiiillit do joie, et ses yeux, |)l('ins d'ivresse, ti'tiiioij-'iiMii'iil assez d'une reconnaissjuice que sa bouche n'osail e.viiriiuer.
— Oui, répéta-t-elle, vous voir et vous reuiercier de tout ce que je vous dois. Vous m'avez consacré votre vie; soumis à mes ordres, docile à mon regard^ vous avez imposé silence à votre tendresse, vous avez eu le courage et l'amour de renoncera moi!... Pour moi, vous vous êtes dévoué ; pour moi, vous avez souffert !.. Que puis-je donc à mon tour pour payer tant de dettes et tant de sacrifices?.. Je n'ai rien qui puisse m'acquitter... rien qu'un mot; mais si je vous connais bien, ce mot, je crois, suffira. Écoutez-moi donc, Fcrnand... Je vous aime!..
Elle avait prononcé ce mot, non pas timidement et les regards baissés, mais avec les yeux pleins de larmes et d'amour, et comme si son âme tout entière s'était échappéi^ de ses lèvres. Feruand, frappé de surprise et d'ivresse, était tombé à ses genoux et couvrait de baisers ses belles mains, qu'elle ne retirait pas ; mais tout à coup il s'arrêta stupéfait, la voyant fondre en larmes et éclater en sanglots.
— 0 ciel ! s'écria-t-il, après un tel aveu, d'oîi vient votre douleur ?
— C'est que ce jour, lui répondit-elle, est le dernier qui me soit accordé.
— Que voulez-vous dire?
— Que je ne vous reverrai plus, Fernand, que je ne dois nlus vous voir. Il vous faut renoncer à moi !
— i^t pourquoi, grand Dieu?
— Ne me le demandez pas !... Vous devez méconnaître, et puisque je vous parle ainsi, moi qui vous aime, moi qui eusse été lière de v lUS donner ma vie et d'embellir la vôtre... vous pensez bien, Fernand, qu'un nouvel obstacle élève désormais entre nous une barrière insurmontable.
— Eit laquelle?
— Ne m'interrogez pas! qu'il vous suffise de savoir (jue toutes les douleurs que vous pourriez imaginer n'approchent pas en ce moment de la mienne.
— Dites-la-moi donc !..
— Moi! s'écria-t-elle en reculant épouvantée; je me trompais. [1 y a un supplice plus grand encore que ceux que j'éprouve, ce serait de vous le dire! Aussi, n'est-ce pas pour cela que j'ai voulu vous voir, mais pour vous faire mes adieux.
— Vos adieux ! vous me quittez?
-J- Je vous ai dit qu'il le fallait, que vous ne deviez plus penser à moi.
— C'est impossible !
— Mais, Fernand, ma seule pensée sera à vous! à vous, mon premier et mon dernier amour!
— Et vous voulez que je vous abandonne ! s'écria Fernand enivré de ses paroles, que je renonce à vous en un pareil moment!
— Il le faut! il le faut! répéta la jeune fille avec égarement; hâtez-vous ! car ce que je vous dis là... je puis le dire encore... mais bientôt...
— Bientôt ! s'écria Fernand avec effroi, (ju'est-ce que cela signifie? parlez, de grâce! parlez!
— En ce moment... c'est impossible... mais plus
tard, je vous le promets... vous saurez... Oui, continua-t-elle en ch(Trhant à rassembler toutes ses forces, demain, vous recevrez une lettre de moi.
— Demain, vous me le jurez, je saurai tout?
— Je vous le jure!
— Par mon amour! s'écria Fernand; et il ajouta avec crainte : Par le vôtre!
— Par mon amour! répéta Aïxa.
A ce mot, et malgré toutes ses appréhensions et ses angoisses, Fernand sentit l'espoir renaître dans son cœur. Sans doute, et puisque Aïxa le disait, des obstacles terribles pouvaient bien les séparer encore et s'opposer à leur bonheur. Mais des obstacles, en est-il dont on ne puisse triompher quand on aime, quand on est aimé? et c'est le dernier mot qui retentissait sans cesse à l'oreille et au cœur de Fernand. Seul, il eût suffi pour lui faire braver tous les dangers et supporter tous les maux.
Aussi la jeune fille, étonnée du sourire d'espoir et de bonheur qui brillait sur ses traits, lui répéta d'une voix émue :
— Partez! partez! Qu'attendez-vous encore?
— Une dernière grâce, dit-il.
Aïxa, pâle et immobile, ne répondit pas. Fernand s'approcha d'elle, et passant son bras autour de cette taille si gracieuse et si belle, il murmura à voix basse à son oreille :
— Aïxa, ma bien-aimée, un baiser de toi !
Aïxa frissonna, mais elle ne s'éloigna pas et se dit en elle-même :
— Je le puis encore, je suis encore digne de lui ! Fernand voyant qu'elle ne répoudaitpas,serra contre
son cœur le cœur de la jeune fille, et dans son délire ses lèvres brûlantes rencontrèrent celles d'Aïxa : elles étaient froides et glacées comme le marbre de la tombe.
Il poussa un cri. Aïxa lui fit signe de la main de s'éloigner, et Fernand s'enfuit heureux et désespéré.
A peine eut-il disparu, que la pauvre jeune fille courut à son secrétaire et écrivit â celui qu'elle venait de quitter.
Elle lui avouait tout et lui demandait pardon, non pas de sa mort, qui devait lui rendre l'estime de Fernand, mais du crime qui avait rendu cette mort né- (■essair(;. Dieu des fois la plume lui tomba des mains, biens des fois elle s'arrêta, prête à déchirer cette lettre et à renoncer à son dessein... mais elle pensait à sou père ! cette idée ranimait son courage et lui donnait la force d'accomplir ce sacrifice.
Piquillo,qui s'était rendu au palais de l'inquisition, n'était pas rentré. Lui aussi, sans doute, avait appris les nouvelles que Yézid venait de recevoir ; lui aussi, sans doute, intercédait pour ses frères près de Sandoval et du duc de Lerma : ettbrts inutiles, elle le savait bien, ledit qui les menaçait dépendait du roi... ou plutôt c'était d'elle seule maintenant que dépendait le sort de toute une nation, sa prospérité ou son exil, sa vie ou sa mort.
Déjà la nuit était venue, et plus le moment approchait, plus Aïxa sentait redoubler sa terreur et son incertitude. Les yeux fixés sur la pendule, dont l'aiguille rapide semblait voler, elle avait déjà entendu sonner sept heures, puis huit, puis neuf. Son cœur battait
PIQUILLO ALLIAGA.
avec violence, sa tète était eu feu, elle se sentait en proie à une fièvre ardeute qui produisait sur elle une étrange hallucination.
Elle voyait Fernand à ses genoux la retenant, l'cmpèchant de sortir; elle allait lui obéir. Tout à coup, elle se croyait transportée dans les rues de Valence, elle entendait sonner la cloche de Villiia ! c'était le signal du massacre !
Des familles entières, des familles maures, voulaient en vain fuir les poignards espagnols. .\u milieu de la foule, des moines à la figure sinistre, le glaive d'une main et la croix de l'autre, criaient ;
« Frappez ! frappez I »
Ni les enfants ni les femmes n'étaient épargnés !
Enfin elle aperçut son père qu'un meurtrier poursuivait, son père qui lui disait : « Sauve-moi, ma tille! sauve-moi! » Elle s'élançait pour l'entourer de ses bras, pour lui faire un rempart de son corps. Il était trop tard ! Le vieillard venait d'être frappé, son sang avait rejailli sur elle; elle le voyait à ses pieds, elle voyait ses cheveux blancs traînés dans la fange.
En ce moment la pendule sonna dix heures.
Aïxa poussa un cri horrible; la cloche même de Villiia n'aurait pas produit sur elle une plus grande terreur. .
Sans hésiter, sans réfléchir, elle se couvrit d'une niante et d'un voile épais, sortit vivement de l'hôtel et s'élança dans la rue. La nuit était sombre.
Comme pour éviter le remords, qui déjà la poursuivait, elle fit d'abord quelques pas en courant, puis elle s'arrêta : la fraîcheur du soir avait soudain rafraîchi ses sens et calmé son délire ; elle était revenue à ellemême et à toutes ses craintes.
Elle regarda autour d'elle ; il lui sembla que tout le monde examinait d'un œil curieux, que tout le monde lisait déjà sa honte écrite sur son front. Elle quitta la grande me, où était situé son hôtel, et prit des rues désertes et détournées pour se rendre au palais.
Bientôt elle se trouva seule et éprouva alors une antre espèce de terreur. Dans une rue solitaire, elle entendit marcher derrière elle et vit un homme enveloppé d'un manteau qui la suivait de loin. Si c'était un voleur, un meurtrier! si l'on en voulait à mes jours! se dit-elle.
— Tant mie4ix ! c'est Dieu qui m'envoie la mort.
Et par im mouvement involontaire et irrétléchi, elle se retourna et fit quelques pas au-devant du poignard.
A son grand étonnement, l'homme au manteau s't'loigna d'un pas rapide. Elle poursui\it sa route et prit intrépidement une petite rue obscure et tortueuse qui conduisait directement à la porte dérobée du palais.
Là, elle aperçut encore quelqu'un qui semblait épier tous ses pas et tous ses mouvements. Ce n'était pas celui qu'elle avait déjà vu ; la taille n'était pas la même : mais, comme le premier, il se hâta de s'éloigner dès qu'il crut être remarqué.
A'i'xa se trouvait près de la porte secrète qui conduisait aux appartements occupés autrefois par la reine, nn corridor mystérieux et isolé, où personne ne passait, régnait derrière cet appartement : c'était celui par lequel la reine se rendait chez le roi.
A'ixa était entrée, la porte s'était refermée, elle avait franchi le seiùl de la honte et de l'infamie. Elle com-
prit que tout était fini pour elle ; sa perte était désormais inévitable, rien ne pouvait la sauver.
En entrant, elle aperçut un homme qui semblait l'attendre. Elle tressaillit et voulut retourner en arrière. Ce n'était plus possible; ce^ homme était le valet de confiance du roi, ce Lalorre, vendu au duc d'Uzède et à la comtesse Altaniira. Le roi lui donnait rarement de pareilles commis.sion.s, et celle-ci, toute nouvelle pour lui, le charmait fort ; il aurait vivement désiré connaître la beauté mystérieuse que Sa Majesté attendait ainsi à dix heures du soir, par curiosité d'abord, et puis pour en rendre compte à la comtesse Altamira, par qui ses rapports étaient chèrement payés.
Malheureusement, Itt voile é[Jai3 qui couvrait les traits d'Aixa ne lui laissait rien voir, et la discrétion du roi ne lui permettait aueime conjecture.
Tout ce qu'il put deviner, c'est que c'était un premier rendez-vous, car l'inconnue était tremblante et se soutenait à peine.
— Senora, dit le valet de chambre d'un air de protection, le roi mou maître m'a chargé de vous conduire près de lui.
Aïxa restait à la même place, immobile comme une statue. '
Latorre lui offrit alors gracieusement sa ffi^in, qu'elle repoussa du geste et 8*us la toucher.
A cet air de mépris, le valet s'inclina avec respect et se dit en lui-même :
— C'est une grande dame.
Il se contenta alors d'ouvrir la porte du corridor secret qui conduisait dans la chambre du roi; il passu devant, tenant un tlambeau à deux branches.
Il nianliait lentement, car Aïxa avait peine à le suivre, et de peur de tomber, elle s'appuya contre les riches tapisseries qui décoraient la muraille.
Enfin ils arrivèrent à la porte de la chambre royale, et dans ce moment la pauvre jeune fille sentit son courage et sesforces prêtes à rabandonnerentièremeiil .
Par bonheur, il n'y avait personne.
— Senora, dit Latorre, le roi mon maître m'a chargé de vous dire qu'il voulait lui-même se trouver à votre arrivée, mais qu'à neuf heures et demie le grand inquisiteur et le due de Lerma s'étaient présentés chez lui, qu'il n'avait pu, à son grand regret, i-efus.ïr de les recevoir. C'était pour l'iniportaute atfaire que connaissait la senora, ce sont le.s propres paroles de Sa Majesté... Mais la senora peut être tranquille, a ajouté le roi : rien au monde ne le fera manquer à sa parole.
Aïxa lui fit signe dts la main que cela sulfisai» et qu'elle n'avait pas besoin d'en savoir davantage,
— Très-bien, dit Latorre, la senora m'a compris... Je pense que Sa ÎNIajesté est encore, avec messeigneurs de Lerma et de Sandoval ; mais la senora peut se rassurer, elle n'attendra pas longtemps. Le roi, je puis le lui dire, avait l'air tellement contrarié et il a reçu si mal le ministre et le grand incjuisiteur lui-même, qu'ils ne tarderont pas, je pense, à prendre congé de Sa Majesté. Que la senora veuille bien s'asseoir.
11 lui montra de la main ime ottomane et poursuivit d'un air complaisaut :
— Je retourne près de Sa Majesté, dès qu'elle m'apercevra, je n'aurai besoin de rien dire; elle devinera,
PIQUILLO ALLIAGA.
,\ 111,1 VHP. sRiile, que la senora est arrivée et paura bien se (li'l.-iiii! des ini)iortuiis.
Laliirre s.ilu.i d.: iimiveau et se retira par une petite porte cacliée dans la draperie qui 'conduisait direeteiiieiil au caljiuet du roi.
(Juand Aïxa se vit seule dans la cliamlirc, du roi, soit que les propos respectueusement insolents do Latorre eussent r(!ndu plus honteuses encore à ses yeux et sa déniarclie et sa situation, soit que l'approelu; du désliiinneur l'eût épouvantée, elle sentit un prolond uK'pris d'elle-niênie, et un dégoût aflrcux de la vie s'empara dii son cuiur.
— Non, non, je ne resterai pas ici ! s"écria-t-elle en se levant et en marchaut danslacliauibn'. l'uyons! je le puis encore !
Il n'était plus temps. Elle entendit des pas précipités. Elle poussa un cri, et dans son troulile, dans son effroi, elle tomba à genoux. Une porte venait de s'ouvrir.
l'enlèvement.
— Grâce !.. grâce ! s'écria Aixa d'une voix étoufTée en étendant ses mains suppliantes.
— Que vois-je!.. une l'enimo ici... à mes pieds ! dit une voix bien connue.
Aixa ieva les yeux.
La jiorte qui venait de s'ouvrir n'était pas la porte qui donnait sur le cabinet du roi, mais celle du corridor par où elle-même venait d'entrer.
— Piquillo ! s'écria-t-elle eu poussant un cri horrible, et, succombant à la violence des émotions qu'elle venait coup sur coup d'éprouver, elle chancela, ferma les yeux et s'évanouit.
AUiaga courut à elle plus pâle que la mort; et, la relevant, la soutenant dans ses bras.
— Aïxa, lui disait-il, toi, ma sœur... ici... à une pareille heure ! qui t'amène'?
La jeune tille ne pouvait répondre; elle était toujours sans conuaissance, la tète appuyée sur l'épaule de sou frère... et celui-ci, éprouvé déjà par tant de tourments, en subissait un nouveau, inconnu jusqu'ici. Un soupçon horrible venait, comme un éclair, de luire à sa pensée ; un serpent s'était glissé jusqu'à son cœur et le déchirait de sa morsure, une sueur froide coulait de sou front... et il cherchait vainement à s'expliquer le sentiment qui l'agitait.
— Il y a ici une trahison que je déjouerai, et malheur à ceux qui l'auront tramée ! . . Car c'est mon sang. . . c'est ma sœur !.. C'est à moi de défendre sa réputation et son honneur !
Voilà ce qu'il croyait se dire, et une autre voix lui criait :
— Ce n'est pas seulement ta sœur ipie tu veux défendre... c'est une antre qui l'est plus chère encore; la fureur que tu éprouves... c'est de l'amour... c'est de la jalousie!..
— Eli bien! oui, s'écria-t-il avec rage!., jaloux... jaloux... je le suis! Aïxa, véponds-moi, dis-moi que
c'est par force, par violence que l'on t'a attirée dans ces lieux... Me voilà pour te protéger... pour te soustrairi'. à tes ennemis; mais ce n'est pas de ton consentement, c'est malgré toi, n'est-ce pas, que tu es ainsi l'U leur pouvoir?., sinon, s'ccriait-il avec rage, et fût-ce le roi lui-même...
En ce moment il entendit la voix du roi. Celui-ci sortait de son cabinet et traversait le vaste salon qui le séparait de sa chambre.
Le roi causait avec Latorre, et lui disait à voix haute avec impatience :
— Pourquoi ne pas dire à l'instant et devant eux que la personne que j'attendais était arrivée? M'e.xposer à la faire attendre !
Plus de doute, Aïxa venait d'elle-même et pour le roi.
Dire ce qu'éprouva Piquillo est impossible. Dans l'espace de quelques secondes deux ou trois projets s'olfcirent à sa pensée : il n'est pas bien sûr que l'un d'eux ne fût pas de tuer le roi; mais avant tout il lui fallait enlever Aïxa, et sans calculer, sans réfléchir, sans se demander si ce qu'il voulait faire était exécutable, il saisit la jeune fille dans ses bras.
La colère et la jalousie doublèrent ses forces; il s'élança dans le corridor qu'il venait de parcourir, s'arrêta un instant, referma la porte derrière lui, poussa le verrou, et reprit sa marche, emportant avec lui sa proie.
Une seconde après, la porte en face venait de s'ouvrir; le roi s'était retourné, et de la main avait fait signe à Latorre de s'éloigner.
Le cœur palpitant de trouble et d'amour, il s'élança dans l'appartement où le bonheur l'attendait.
Cet appartement était désert, il n'y avait plus personne. 11 regarda autour de lui et ne pouvait en croiiv ses yeux.
Nous n'essaierons point de peindre sa surprise, son inquiétude et son désespoir.
Pendant qu'il sonnait à briser toutes les sonnettes, pendant qu'il appelait et interrogeait Latorre, aussi étonné que Sa Majesté elle-même, Alliaga, la mort dans l'âme, le front couvert de sueur, n'avait point abandonné sou fardeau; il traversa dans l'obscurité le corridor, puis l'oratoire de la reine. Tout était silencieux et désert. La prudence du roi et les soins de Latorre avaient éloigné tout le monde. Ces appartements n'étaient pas même éclairés ; mais Alliaga les connaissait si bien qu'il pouvait s'y aventurer sans crainte.
Arrivé à l'oratoire, il entra dans l'appartement que lui-même avait longtemps occupé, et descendit par l'escalier dérobé qui conduisait hors du palais. C'était celui-là qu'Aixa avait pris en arrivant.
Epuisé par la fatigue et plus encore parles émotions qu'il venait d'Jprouver, Alliaga s'arrêta un instant et chercha à rassembler ses idées. Il fallait à tout prix sortir du palais. C'était là que le danger était le plus menaçant.
Par malheur Aïxa était toujovu-s évanouie. Il avait bien pu la porter jusque-là; mais à supposer qu'il eût la force d'arriver ainsi jusiiu'à l'hôtel de Santart-ni, que ne dirait-on pas eu voyant un moine, un dominicain traverser les rues de iSladrid, emportant dans
PIQUILLO ALLIAGA.
ses hrus une jeune femme ! Il est vrai que la nuit était sombre et (ju'il était tard. D'ailleurs il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
On pouvait venir du palais et lui enlever Aïxa, la ramener dans rappartenieul du roi. Tout autre danger lui paraissait moins terrible que celui-là; il n'hésita plus; il ouvrit la porte secrète qui donnait sur la rue, la referma, et fit quelques pas en avant.
Il se trouvait dans une petite place peu fréquentée le jour, et ordinairement déserte à une pareille heure.
11 regarda autour de lui et aperçut avec autant de surprise que d'effroi deux hommes enveloppés de manteaux noirs, qui avaient l'air de veiller et d'attendre, ils étaient placés aux deux extrémités de la place, et leurs yeux semblaient lixés sur la petite porte du palais. C'étaieat sans doute les deux lionuuesqui avaient suivi Aixa.
A la vue de Piquillo, ils s'avancèrent rapidement vers lui.
— Tout est perdu, se dit Alliaga; je n'ai plus d'espoir !
Les deux hommes jetèrent un coup d'œil rapide sur Aïxa et sur le jeune moine, qu'ils semblèrent reconnaître. Ils tressaillirent. Puis l'un d'eux s'approchajit, dit à voix basse :
— Dieu soit loué, frère 1 C'est vous cpii nous aurez tous sauvés.
Alliaga, interdit, n'osait interroger le protecteur inconnu que le ciel lui envoyait. Celui-ci continua rapidement et à demi-voix :
— Que fdut-il faire? Disposez de nous.
— Maider à porter cette jeune dame, dit Alliaga. L'inconnu donna un coup de siftlet, et plusieurs
spadassins également couverts de manteaux noirs et qui se tenaient cachés aux environs accoururent à l'instant.
— Où faut-il la conduire? dit l'inconnu. Alliaga, de plus en plus étonné, hésita un instant. Ue tous les endroits oîi Aïxa pouvait se réfugier,
l'hùtel de Santarem lui paraissait le plus dangereux.
— Il faut sortir de Madrid, dit-il.
— Très-bien.
— A l'instant même.
— C'est encore mieux.
— Mais comment?
— Pendant que nous étions en sentinelle, j'ai aperçu le loug des murs du palais... à deux pas d'ici, au détour de cette place, une voiture attelée de deux bonnes mules t'.t dont le conducteur semblait attendre ses maîtres. Allez, dit l'homme au manteau noir à ses gens, qu'on s'en empare. Au nom que vous prononcerez tout doit obéir.
L'étonuement d' Alliaga redoubla, et l'inconnu continua toujours à voix basse ;
— A cette heure les portes de Madrid seront fermées. Par laquelle voulez-vous sortir?
— Par celle d'Alcala, dit Piquillo.
L'inconnu fit un geste à l'un de ses compagnons qui s'éloigna rapidement. Eu ce moment on entendit le roulement de la voiture qui s'avançait. Le conduc-
j teur ou le maitre de cette voiture se débattait, entouré
I par les spadassins, qui lui disaient :
— Silence! silence !
— Je ne me tairai pas ! cria à haute voix le jeune homme qu'on entraînait, j'aurai justice d'un attentat pareil.
AUiagastupéfaitreconnut lavoixd'Yézid. Il s'avança à sa rencontre, lui prit la main, qu'il serra fortement, et lui dit :
— Non, vous ne réclamerez pas; vous obéirez en silence, vous m'aiderez à l'instant même à emmener cette jeune dame hors de Madrid, et vous en serez, je puis vous le promettre, largement récompensé.
Yézid, interdit, venait de reconnaître Piquillo et Aïxa. Il s'inclina et répondit brusquement :
— C'est différent ; quand on s'y prend bien et qu'on donne de bonnes paroles! Ce n'est pas comme ceux-ci qui m'entraînaient de force. Je suis à vos ordres, mon père.
Un instant après, Aïxa, transportée dans la voiture, se trouvait en sûreté entre ses deux frères.
— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Yézid.
— Silence ! tu le sauras. Dirige-toi vers la porto d'Alcala.
Les gardiens de la porte, qui déjà étaient prévenus, attendaient avec respect. La voiture roula sur la route, sortit de la ville et se trouva en pleine campagne.
Tout ce que nous venons de raconter depuis la sortie d'Alliaga de la chambre du roi s'était passé eu moins d'un quart d'heure, et le mouvement de la voiture, la fraîcheur de la nuit et l'air plus vif de la campagne tirent enfin revenir la jeune fille de ce long et effrayant évanouissement, qui eût ressemblé à la mort, si les battements de sou cœur n'eussent rassuré les deux frères.
— Où suis-je? s'écria-t-elle en revenant enfin à la vie et en regardant autour d'elle avec eflroi.
— Près de nous, près de tes frères, dit Yézid en la seirant dans ses bras.
— Vous! c'est bien vous ! dit-elle en poussant un cri de joie. Puis se rappelant tout ce qui était arrivé, elle s'écria :
— Vous et le ciel m'avez sauvée, mais vous êtes perdus !
Alors, et pendant que la voiture roulait rapidement, elle leur dit la scène qui avait eu lieu deux jours auparavant dans le cabinet du roi. Elle leur apprit cet édit qui allait leur enlever leur famille, leur patrie, leur existence, cet édit qui proscrivait toute une nation et qu'on voulait obliger le souverain à signer. Elle leur avoua la condition que le roi avait mise à son refus, et Yézid poussa un cri d'indignation en pensant de quel prix on avait osé laire dépendre leur salut.
— Oui! s'écria la jeune fille en leur racontant ses tourments, son désespoir et ses combats, oui, pour sauver mon père et vous tous, j'acceptais la honte et l'opprobre ! Mais rassurez-vous, leur dit-elle en leur montrant le flacon qu'Alliaga connaissait si bien, je n'y aurais pas survécu, je l'avais juré. Je faisais mal, sans doute, puisque notre Dieu en a décidé autrement; que sa volonté soit bénie! Mais que faire, et maintenant surtout qu'allons-nous devenir? Toi qui gardes le silence, parle donc, Piquillo.
Au lieu de répondre, celui-ci, baissant la tête et
joignant les mains, se mit à fondre eu larmes en lui disant :
— Pardou... pardon, ma sœur!
— VA de quoi ?
— D'infâmes soupçons... d'horribles idées dont mon cœur est brisé, et que moi je ne me pardonnerai jamais! sais-tu qu'en te voyant dans la chambre du roi j'ai eu uue pensée qu'il m'a fallu repousser et combattre ?
— Et laquelle?
— Celle de te tuer !
— Merci, frère ! lui dit-elle en lui tendant la main; si le ciel me réduisait à la même extrémité, n'oublie pas ta promesse.
— Non, non, dit Yézid, il est impossible, quelles que soient sa passion et sa colère, que le roi consente aune mesure aussi injuste, aussi atroce, aussi uupolitique! 11 ne voudra pas consommer la perte de Tlispagm;. C'est à nous, du reste, à lui taire connaître la vi'rité. Nous aurons pour uous tous les barous de Valence, que
notre départ ruinerait à jamais, et qui nous viendront eu aide. Hassurez-vous, rassurez-vous; j'ai encore de l'espoir, et quoiqu'il arrive, nous aurons du moius sau\ é notre sœur.
Us s'arrêtèrent au point du jour à Alcala, et pendant qu'ils faisaient ral'nricliir leurs mules, ils aperçurent à la porte de l'hôtellerie Pedralvi, qui, eu zélé serviteur, plaçait avec soin un cotTre pesaut sur une voiture de voyage.
— Toi! Pedralvi! s'écria Alliaga; comment te trouves-tu ici?
— Avec 1 e seigneur Delascar d'Albérique, votre père, qui se rend à Madrid.
— Mou père! mou père! répétèrent les trois jeunes gens.
— Yézid et Piquillo s'élancèrent de la voiture, aidèrent Aïxa à descendre, et un instant après, le vieillard se voyait eutouré des caresses de ses enfants.
— Ah ! s'écria le Maure eu levant les veux au ciel, quels que soient les dajigers qui uous menacent, quelles
PIQUILLO ALLIAGA.
qiifi soient les riguiiurs fjiu' le sort nous réserve, je te remercie, ô mon Dieu, de la joie que tu m'envoies en ce moment! Nous voici doue tous réunis, dit-il, en les regardant avec tendre.sse; je vous vois tous les trois prèsde moi, je vous presse tous les trois sur mon cœur. C'était là mon seul vœu, et maintenant qu'il est comblé, que le Dieu d'Ismaël rappelle à lui son serviteur!
• Il les embrassa de nouveau et Imir demanda :
— Où alliez-vous ainsi ?
— Près de vous... à Valence.
— C'est maintenant mou seul refuge, dit Aïxa. Les deux frères racontèrent au vieillard les dang^'rs,
d'Aïxa et son dévouement. A mesure qu'ils parlaient, d'Albéri(iue tremblait d'étounement et d'effroi.
— Est-il possible, s*écria-t-il avec une sainte indignation. T'inunoler pour moi et pour nous! Qui t'en avait donné le di'oit? qui te l'avait permis'?
— Vous, mon père! vous! dit-elle en retirant de son sein sa lettre, qu'elle lui montra.
— Oui, répondit le vieillard, j'ai dit qu'il fallait sacrifier pour ses frères les biens les plus précieux, la forlune et la vie. et je suis prêt à le faire. Mais l'honneur de ma fille, mais notre honneur à nous, est un bien dont nous he pouvons pas disposer. Nous devons le rendre intact comme nous l'avons reçu. Oui, contiauat-il avec chaleur et en levant les yeux au ciel, nus existences et nos biens sout au roi, mais notre honneur est à Dieu!..
A'ixa était tombée à ses genoux: qu'elle embrassait.
— Lève-toi, lui dit-il, lève-toi, mon enfant bie:iaimée, j'espère qu'il ne nous en coûtera pas si cher. A moins qu'un esprit d'erreur et de vertige n'ait frappé notre souverain et ses ministres, ils accepteront les offres que je vais leur faire.
— Et s'ils refusent? s'écria Yézid.
— n faudra bien, répondit le vieillard, abandonner notre patrie, partir pour l'exil, et aller mourir sur le sol étranger.
— Il y a encore un autre parti, dit Yézid d'un air sombre.
— EtlequlM?
— Défendre cette patrie les armes à la main, et y mourir, si l'on n'y peut vivre.
— Mon, non, s'écria le vieillard, espérons encore... mais hâtons-nous, les moments sont précieux. Si ce fatal édit était signé, tous nos efforts seraient inutiles.
Aïxa tressaillit, et Yézid secoua la tète d'un air de doute; Piquillo seul partageait les espérances du vieillard.
— Je vous accompagnerai, s'écria-t-il; il faudra bien que le duc de Lerma vous entende !
— C'est là le plus diflicile, dit d'Albérique ; on prétend qu'il est presque impossible d'arriver jusqu'à lui, pour nous autres du moins.
— Je vous conduirai moi-même, et il vous recevra, je vous en réponds.
11 fut donc convenu que Aïxa et Yézid continueraient leur route pour Valence et que Pi(iuillo reviendrait le | malin même à Madrid avec le vieillard.
Uui;iques heures après, Uelascar et Pi(juillo descendaient à riiùtel de Santarem, que Aï.xa avait mis à la
dis[)usilion de son jière ; et à peine celui-ci eut-il pris le temps de se reposer, qu'il s'achemina avec son fils vers le palais du duc de Lcrma.
DELASCAn D'ALDÉiaijLip.
Jamais foule plus nombreuse n'avait eucomliré les ap]iartenients du ministre. Le duc était parvi'iiu au plus haut point de fortune et de grandeur où puis^se s'é'lever un sujet.
Le. roi n'était j)lus rien dans l'État ; le ministre était roi! Deiiuis les plus importantes fonctions jusqu'aux plus petits emplois, tout était dans sa nnun. Les titres, les hoiineurs, la faveur ou la disgrâce, tout dépendait de lui; aussi ce n'était plus chez le roi, c'était chez le dur de Lerma que se tenait la cour. Les rangs des courtisans et des solliciteurs étaient serrés, et jamais, comme il 11! disait bii'u, Delascar d'Albérique n"eùt pu se frayer un passag(;. Mais à la vue de fniy Luis Alliaga, confesseur du roi, la foule s'ouvrit, les huissiers s'inclinèrent, et ils parvinrent jusqu'à la porte même du duc.
— Faut-il quej'entre avec vous, mon jière?
— Non... il y a quelques-unes de mes paroles qui ne iluiventêtre entendues ipie de lui si'ul. La présence d'un tiers en empêcherait l'effet. Au sortir de l'audience, je te dirai ce qui se sera pa=sé.
— Bien;je vous attendrai à l'hùfelde Santarem. Puis s'adressant à l'huissier, il lui dit :
— » Annoncez à Son Excellence le seigneur don Albérique Delascar.
A ce nom, à ce titre surtout, qui rappelait l'ancienne protection de la reine, le ministre se leva surpris d'une visite aussi imprévue, visite qui, dans les circonstances actuelles, l'embarrassait beaucoup, et qu'il ne jniuvait s'expliquer.
— Vous à Madrid, seigneur Albérique !
— J'arrive à l'instant même. Excellence. Sachant que les instants d'un ministre sont comptés,
surtout quand il reçoit malgré lui, d'Albérique se hâta d'arriver au fait.
— Je viens, monseigneur, au nom des Maures d'Espagne, vous parler...
— De leurs intérêts, dit le duc.
— Non, monseigneur, des vôtres.
Le duc le regarda d'un air étonné, et en même temps ne put s'empêcher d'admirer les beaux cheveux blancs et la tète noble et calme du vieillard. Celui-ci cjutinua :
— Votre Excellence est accablée de tant d'occupations ou entourée de tant de gens qui ont intérêt à lui cacher la vérité, qu'il lui semblera peut-être nouveau et utile delà connaître; je veux lui rendre ce service si elle veut bien me le permettre.
Déroulant alors une petite note qui ne contenait que des faits et des chiffres, il lui démontra que l'agricultiire, l'industrie et tout le commerce du royaume, étaient rutre les mains des Maures; que l'Espagne s'était affaiblie par la guerre et surtout par ses colonies d'Amérique, qui iui avaient enlevé le tiers de la po-
PIQUILLO ALLIAGA.
imlatioii; que les Maures, au contraire, ne suivaient liuinl la carrière des armes et n'émigraient jamais; (juil n'y avait fiarmi eux ni moines ni monastères; (ju'aiissi leur population doublait-elle tous les dix ans; ipfellr sèicvait dans ce moment à plus do doux millinns di' liili'Ies sujets du roi d'Kspagne, lesquels cultivaient li'S trois quarts des terres de l'Andalousie, desdeux Gastilles, des royaumes deGrenade, de IMurcie et même de la Catalogne ; que les Maures avaient construit des routes, creusé des canaux, amélioré le lit des fleuves et uni toutes les villes d'Espagne par des relations commerciales ; que Valence, Maiaga, liarcelone et Cadix, ports de mer par où s'écoulaient les riches produits de l'industrie musulmane, rapportaient au roi d'immeiises impôts, auxquels il faudrait renoncer; que les villes manufacturière» allaient être dépeuplées, les campagnes les plus fertiles désertes et incultes; et qu'enfin l'expulsion des Maures allait tarir toutes les sources de la prospérité nationale.
D'Albérique termina ce simple exposé par ces mots : Voilà ce que rapportait l'Espagne.
Le duc le savait bien.
— Et voici ce qu'elle rapportera. Il lui remit alors une série de cliifl'res,quele duc parcourut d'un œil effrayé.
Jusque-là Sandoval et Ribeira ne lui avaint parlé (jue du triimpbe de la foi, de la volonté du ciel, des bénédictions de la chrétienté. D'Albérique lui présentait la question sous une autre face, et il faut dire, à la liuate du ministre, qu'il ne lui était jamais arrivé de l'envisager ainsi. Lui, si prodigue et si fastueux; lui qiii trouvait que les revenus d'Espagne sutiisaient à peine à ses caprices, ne pouvait penser sans frémir que ces revenus allaient être diminués de plus d'un tiers. Il faut dire aussi, et d'Albérique le savait bien, ([ue clicz le duc l'amour des richesses égalait sou ambition. Ce n'était pas qu'il fût avare, ses coffres étaient toujours vides; il aimait l'or, non pour l'amasser, mais pour le jeter à pleines mains.
U restait donc pensif et silencieux devant la })ersjiective effrayante que d'Albérique avait eu l'habileti^ de mettre sous ses yeux. Celui-ci le laissa quelque temps livré à ses rétlexions, puis il continua d'une voix calme :
— On assure que les conseillers de la couronne sont Ions d'avis de signer l'édit de bannissement, mais Votre Excellence ue voudra pas que sous son administration, je dirai plus, sous sou règne, ou prenne une mesure qui doit à jamais ruiner le royaume; vous ne voudreï pas que ce soit du duc de Lerma que date la décadence de l'Espagne!..
Le duc tressaillit, et d'Albérique, d;>nt les yeux étaient tixés sur les siens, poursuivit avec chaleur :
— Au contraire, vous voudrez que, par vous, elle de\ienne plus tlorissante que jamais; que par vous. elle augmente ses linauces, ses armées et ses lloltos ; et cela dépend d'un seul mot.
— Vous connaissez ce secret'? dit le duc en souriant .
— Je viens l'oti'rir àVotre Excellence, sans qu'il lui en coûte rien
— Et que faut-il l'aire pour cela'? continua le minislre du même ton.
— Ne rien faire, monseigneur, absolument rien ! Laisser les choses comme elles sont.
Le duc rapprocha involontairement son fauteuil de celui de d'Albé'riqm;. Le vieillard ne perdant point de vue le ministre, dont les yeux restaient baissés, continua d'une voix calme et lente :
— Si Ton renonce à l'édit que l'on médite, les Maures, dont les premières familles et les principaux chefs m'ont chargé de venir trouver Votre Excellence, les Maures consentent à ce que l'on augmente d'ua quart les impôts de toutes sortes qu'ils paient déjà.
Le duc leva la tète et redoubla d'attention.
— Comme on les accuse de n'être point sujets du roi, ils demandent à le servir et s'engagent à tenir toujours au complet douze régiments qui, sur tous les champs de bataille, verseront leur sang pour l'Espagne. Comme on les accuse d'entretenir des intelligences secrètes avec les puissances Barbaresques, ils promettent d'équiper une flotte qui protégera continuellement le commerce et les eûtes du royaume. Comme on les accuse de haïr les catholiques et d'être leurs ennemis, ils offrent de racheter tous les chrétiens captifs en Barbarie (1).
Le duc étonné fit un mouvement pour parler.
— Attendez, dit d'Albérique, des vaisseaux et des soldats ne sufhsent pas ijuaiid les coffres de l'État sont vides, et pour les remiilir nous proposons d'y verser immédiatement douze millions de réaux (-2).
— En vérité! ditle duc, étourdi de tout cequ'il entendait. Vous êtes donc bien riches! vous autn^s Maures?
— J'ai tant de confiance en Votre Excellence, répondit froidement d'Albérique, que je lui avouerai franchement la vérité. Nous pourrions réunir d'immenses capitaux; et si nous les retirions de l'Espagne, pour les emporter avec nous en France, en Angleterre et en Hollande...
— J'entends! j'entends! dit vivement le duc ; des nations rivales ou ennemies qui s'enrichiraient de tous les trésors...
— Dont s'appauvrirait l'Espagne !.. dit d'Albérique en achevant sa phrase. Mesure tellement impolitique, qu'elle suffirait pour ternir à jamais le gouvernement le plus glorieux et le plus habile jusqu'alors.
— C'est vrai, se dit le duc eu lui-même en se mordant les lèvres. Et il se leva avec agitation.
— Que Votre Excellence veuille bien attendre encore un instant, s'écria d'Albérique, je n'ai pas fini.
— Qu'est-ce donc? dit le duc avec un vif sentiment de curiosité.
— Je n'ai parlé jusqu'ici qu'au nom de mes frères, poursuivit le vieillard; mais moi, qui suis plus riche qu'eux tous, je n'entends point me laisser surpasser par eux. Je suis né sur le soi d'Espague, je tiens à y mourir. A mon âge, monseigneur, on doit s'occuper de son tombeau, et je veux que le mien soit à ma guise^ dùt-il m'en coûter cher.
— Ce sera donc, dit le duc avec intérêt, un monument magnifique'?
(1) Toutes ces propositions furent faites par les Maures. — Lettres manuscrites de Cottiuglou eu possession de lord H.irJwick. — Et Mémoires du temps.
(2) FoMseca.
PÎQUILLO ALLIAGA,
— Une simple pierre, mais cette pierre sera placée à Valence au milieu de tous les miens, et portera cette seule inscription : Et ego in Hispania! (Et moi aussi je suis resté en Espagne ! ) Je tiens tant à cette inscription que, pour laisser à mes héritiers le droit de la grav(}r sur ma tombe (et cela dépend de vous, monseigneur), je n'hésiterais pas à acheter ce droit de mou vivant et à le payer, s'il le fallait, un million de réaux.
— Y pensez-vous? dit le duc en se récriant; une pareille sonmie!..
— Est trop faible, sans doute, répondit le vieillard en feignant de se méprendre sur l'étonnement du ministre, et vous avez raison, elle doit être digue de celui à qui j'ose l'offrir, digne surtout du puissant ministre qui va sauver l'Espagne, et Votre Excellence me permettra bien d'élever cette somme jusqu'à deux millions de réaux. La reconnaissance sera encore audessous du bienfait !
— Mais ce n'est pas possible! seigneur Albériqiie, c'est de la folie !
— Que voulez-vous, répondit froidement le vieillard, j'ai des goûts sédentaires, et je tiens à ne pas me déplacer.
ils étaient seuls, personne ne les entendait. D'Albérique, en réservant cet argument pour le dernier, savait bien ce qu'il faisait, il avait frappé juste. Les raisonnements qui avaient précédé celui-ci revenaient alors avec bien plus de puissance et de clarté à l'esprit du duc; aussi, convaincu en lui-même, mais n'osant pas le paraître, il répétait avec embarras :
— Quoi!., vraiment, seigneur Albérique, vous voulez...
— Supplier Votre Excellence de faire mon bonheur et celui de l'Espagne par-dessus le marché ; oui, monseigneur, vous n'enlevez point au roi de fidèles sujets, au royaume des bras qui le nourrissent.
— Certainement! dit le duc en hésitant, je n'avais point encore étudié la question sous ce point de vue; j'ai, grâce au ciel, l'habitude de saisir assez promptement les affaires, et aux premiers mots que vous m'a\ ez dits de celle-ci, j'ai embrassé d'un coup d'oeil ses inconvénients et ses avantages. Je vous déclare, avec la franchise d'un homme d'État, que, pour ma part, mes idées se sont complètement modifiées, et s'il ne tenait qu'à moi...
— Quels que soient nos adversaires et leurs insistances, il sera facile à Votre Excellence d'en triompher. Tout doit céder devant l'intérêt et le salut de l'État et si quelqu'un osait résister à une raison pareille, ce ne serait plus nous, ce serait lui qui serait un ennemi du roi et du pays; ce serait celui-là qu'il faudrait condamner et bannir !
— C'est possible, mais ce sont des personnages si puissants et si haut placés.
— J'ai beau regarder, je ne les vois point, répondit d' Albérique.
— Vous ne les voyez point ! s'écria vivement le ministre.
— Celui à qui je parle m'empêche de les voir. Son élévation est telle qu'elle domine tous les autres; sa volonté sufiit pour emporter la balance, et si j'étais de lui...
— Que feriez-vous?
— Je serais chnrmé d'être seul de mon avis, pour avoir seul la gloire de sauver et d'enrichir l'Espagne.
— C'est une idée, dit le duc, et j'y songerai. Mais, continua-t-il lentement et en pesant sur chaque parole, si je prenais sur moi une pareille cesponsabilité, et si je me décidais enfin...
Albérique tressaillit de joie.
— Qui me répondrait de l'exécution des promesses que vous venez de me faire, carje stipule ici pour l'État; c'est à moi de veiller à ses intérêts, et je ne puis m'eugager sans garantie.
— D'abord, répondit froidement le vieillard, les deux millions de réaux dont je parlais tout à l'heure à Votre Excellence lui seront remis comptant, dès demain, par une personne de confiance.
— Quelle personne ? dit le ministre avec inquiétude.
— Frey Luis d'AUiaga, confesseur du roi, seul admis dans cette confidence, et par qui seul je désire correspondre avec vous.
— Très-bien, répondit le duc.
Et il se dit, en lui-même, avec joie et confiance :
— AUiaga est mêlé dans cette affaire! C'est étonnant! toutes les chances heureuses qui m'arriveut depuis quelque temps me viennent de lui. Et après? continua-t-il à voix haute, et en se retournant vers Albérique.
Celui-ci répondit :
— Les douze millions de réaux que nous devons verser dans les caisses de l'État, seront payés avant huit jours par moi, et sans que vous ayez besoin d'aucun autre percepteur. Je pars ce soir, je vais trouver mes frères ; je leur annonce les bienveillantes intentions de Votre Excellence ! Tous s'empresseront d'acquitter la dette contractée en leur nom, et dont je suis responsable.
— Ah ! c'est vous qui en répondez? dit le ministre étonné.
— Oui, Excellence... chacun vous dira que je le puis.
— Quoi ! vos biens suffiraient?..
— Et audelà, répondit froidement le vieillard ; j'ai soixante-dix ans. Monseigneur, et il y en a soixante que je travaille. Quant à la flotte et aux soldats que nous nous engageons à équiper, et pour l'exécution de toutes nos autres promesses, moi, mon fils Yézid et quatre de nos frères, les chefs de nos plus riches familles, nous viendrons nous remettre, comme otages, entre vos mains, prêts à payer de nos tètes le premier manque de foi ou la première révolte.
11 y avait dans la parole du vieillard, dans ses yeux, dans son attitude, tant de dignité, de courage et de véritable dévouement, que le duc, entraîné par un ascendant irrésistible, peut-être aussi par un sentiment d'amour national, par une lueur de patriotisme qu'il n'est pas impossible de rencontrer chez un homme d'État, le duc s'écria avec chaleur :
— Je vous crois! je vous crois! seigneur d'Albérique!
— Votre Excellence accepte mes propositions et celles de mes frères?
— C'est convenu.
— Vous me le jurez, monseigneur!
— Je vous le jure!
PIQUILLO ALLIAGA.
Lo vieillard serra la main ilu iniiii.sln; et lui dit:
— Dieu vous a eiiteiuhi, el bientôt l'iispagne va vous bénir!
Demain frey Alliaga sera chez Votre Excellence, et moi, dès ce soir, je pars.
Albérique courut à l'hôtel Santarem, où son fils l'attendait avec impatience. Il lui raconta dans les plus grands détails, et presque mot pour mot, la conversation qu'il venait d'avoir avec le d uc de Lerraa. Piquillo, qui ignorait les immenses ressources dont son père pouvait disposer, s'effraya d'abord des engagements que le généreux vieillard venait de prendre. Celui-ci lui prouva qu'il lui était facile de les acquitter; qu'il venait, au prix d'une partie de ses trésors, d'acheter le repos, l'avenir de ses frères, et de leur donner à jamais une patrie. On ne pouvait payer trop cher de pareils résultats.
D'ailleurs le Maure était lui-même un financier trop habile, pour ne pas comprendre, ainsi que ses frères, que les nouveaux impôts dont ils offraient de se charger seraient chaque année couverts et au delà par l'extension immense qu'allaient prendre en Espagne l'industrie, le commerce et l'agriculture, dont ils avalent presque le monopole. Jamais spéculation n'avait été ni nieiUeure, ni plus noble. En échange de son adoption, ils forçaient leur nouvelle patrie à devenir riche, puissanté et heureuse.
Aussi, certain désormais du succès de sa cause, Albérique partit le soir même, pour aller porter luimême à Valence, àMurcie et à Grenade, ces heureuses nouvelles, tandis que Pedralvi allait parcourir par ses ordres fes deux GastiUes, l' Aragon et la Catalogne.
C'étaient les provinces habitées spécialement par les Maures, et d'Albérique connaissait si bien la population et les ressources de chaque ville, de chaque village, de chaque campagne, que la répartition faite par lui fut sur-le-champ adoptée. Dès les premiers jours chacun accourait avec empressement apporter sa part de l'impôt pour son rachat et celui de ses frères, et jamais contribution aussi énorme ne fut acquittée avec plus de facilité et plus de joie.
Albérique, avant son départ, avait remis à Alliaga
les deux millions de réaux ]iromis au duc de Lerma.
j II les lui avait donnés en traites, nou-seulenieut sur
Barcelone et Cadix, mais sur Venise et Constauti-
nople, sur Londres, Marseille et Amsterdam.
Muni de ces valeurs, Alliaga se rendit le leudemain chez le duc de Lerma.
Toutes les portes lui furent ouvertes, et le domestique de confiance le conduisit, non pas dans le cabinet, mais dans la chambre même du duc, eu le jiriant de vouloir bien attendre.
Le ministre était en conférence secrète au palais du saint-ofUce avec son frère Bernard de Sandoval.
— J'attendrai, dit Alliaga.
11 venait de s'asseoir, et se releva tout àtoup à la vue d'un riche tableau placé en face de lui ; c'était le portrait d'un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans qui lui lit jeter un cri de surprise.
Ce portrait était celui d'un moine, et ce moine ressemblait exactement à Piquillo. 11 détourna uu instant les yeux de cette peinture et se rencontra eacore face
à face avec elle dans une grande glace de Venise, devant laquelle il se regardait.
Étonné d'un pareil hasard, il rappela le domestique au moment où celui-ci allait s'éloigner.
— Quel est ce portrait? lui dit-il.
— Celui du fils de monseigneur.
— Comment, c'est là le duc d'Uzède?
— Oui, mon révérend; peint à vingt-cinq ans par le peintre du roi, Pantoja de la Cruz.
— Pourquoi est-il en moine?
— Gomment, mon révérend, vous ne savez pas cela ?
— Eh non ! puisque je vous le demande.
— C'est l'usage à Madrid et dans toute l'Espagne : chaque enfant de grande maison est, au moment de sa naissance, affiUé à quelque confrérie. Le duc d'Uzède l'a été à celle des dommicains, et il s'était fait peindre sous leur costume pour faire plaisir à son oncle Sandoval, à qui ce portrait était destiné; mais le duc de Lerma a voulu le garder chez lui, dans sa chambre à coucher.
— Je comprends alors, dit Alliaga, pourquoi le duc d'Uzède est habillé comme moi.
— C'est vrai, dit le domestique en levant les yeuv sur Alliaga, c'est exactement le même costume...
Il poussa tout à coup un cri, s'arrêta et dit eu tremblant :
— Ah! mon Dieu! et la même figure... On dirait que c'est le portrait qui marche... et qui parle. Qu'est-ce que cela veut dire?
— Bien, dit Alliaga en s'efforçant de sourire, uu jeu du hasard... tous les moines se ressemblent... Laissez-moi.
Le valet se retira tout interdit, regardant plusieurs fois encore le moine et le portrait.
Cet incident avait jeté Alliaga dans un trouble inexprimable.
Cette ressemblance est donc bien réelle, sedil-il, je ne suis pas le seul qui l'ait rêvée, puisque ce valet l'a remarqué ainsi que moi.
Alors ses anciens doutes se réveillèrent dans sa pensée, et un affreux désespoir s'empara de lui. Les yeux fixés sur ce portrait, il se disait avec rage :
— Si je dois la vie à cet homme que je déteste, si ce sang odieux est le mien, il m'était donc permis d'aimer Aïxa. Je pouvais donc sans crime réclamer son amour !
Eu parlant ainsi, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine où tant d'amour brûlait encore, où le feu couvait toujours caché sous la cendre ; il aperçut alors sa robe de moine, cet autre signe d'esclavage, cet obstacle éternel élevé entre lui et Aïxa, et il maudit de nouveau les auteurs de sa perte. Eu ce moment parut le duc de Lerma,
Alliaga s'empressa de cacher son trouble ; mais le duc l'avait remarqué et lui en deuuuida la cause.
— Je pensais, répondit-il eu fuil initiant, à nos ennemis communs, au père Jérôme, à Escobar.
IMQUILLO ALLIAGA.
— A merveille, dit le duc ; nous nous en occuperons bientôt, et c'est par la main de leur complice, c'est par d'Uzède lui-même que je veux les punir et vous venger.
— Moi, monseigneur, je n'en demande pas tant.
— Et nous, nous vous devons bien cela, frère Luis Alliaga ; nous le disions tout à l'heure encore avecmon frère Sandoval ; aucun de ceux que nous avons gorgés d'or ou comblés de bienfaits ne nous a rendu autant de services que vous.
— En quoi donc, monseigneur?
— N'est-ce pas vous qui m'avez prévenu de la trahison de d'Uzède mon Ûls et de ses complots avec Altamira et les pères de Jésus? N'est-ce pas vous qui nousavez appris le premier la ligue du roi Henri et de la France contre l'Espagne? N'est-ce pas vous enfin qui dernièrement nous avez sauvés du plus grand de tous les dangers?
— Vous vous exagérez mes services, monseigneur.
— Non, nous ne savions plus à quel moyen avoir recours. Le roi était sourd aux observations du grand inquisiteur et aux miennes. Il était évident qu'Aixa déciderait seule, désormais, des destinées du royaume, car Philippe ne voulait plus se guider que par les avis de la favorite; c'est comme je vous le dis, mon frère, notre roi eil perd la tête.
— En vérité ! répondit Piquillo en essayant de sourire.
— Et comme nous insistions, il nous avait quittés sans daigner nous répondre. Il nous avait laissés dans son cabinet et venait de s'élancer dans sa chambre, où la duchesse de Santareni l'attendait 1 C'en était fait de nous, lorsque par une résolution audacieuse, par un coup de main intrépide et que je ne puis m'expliquer encore, vous l'avez enlevée,
— Qui vous l'a dit?
— Nos aflidés... ceux même que j'avais chargés de surveiller toutes les démarches de la duchesse et qui l'avaient suivie depuis l'hôtel de Santareni jusqu'à la porte du palais, sans oser tenter ce que vous avez si heureusement exécuté.
— J'avais, en agissant ainsi, monseigneur, dit Piquillo avec embarras, mon projet, mes idées, dont je n'ai pas cru devoir vous prévenir.
— Nous ne vous en faisons pas un reproche, s'écria vivement le duc; dans cette affaire, comme dans les autres, vous ne dites rien, je le sais, mais vous agissez, cela vaut mieux. C'est comme dans celle pour laquelle vous venez aujourd'hui.
— Je vous apporte les deux millions de réaux...
— Je le sais.
— Que Delascar d'Albérique m'a dit de vous remettre.
— Je le sais, répéta le duc à demi- voix, et vous êtes trop notre ami, vous nous êtes trop dévoué pour vous rien cacher de cette affaire, dont vous devez partager toutes les chances avec nous.
— Je ne veux rien... je ne demande rien ! s'écria vivement Alliaga. A vous seul la gloire et la récompense d'une si noble entreprise.
— C'est ce que nous n'entendons point!., d'autant que chaque jour, à chaque instant, et par votre posi-
tion auprès du roi, nous aurons besoin de vous. Nous ne pouvons rien sans votre concours.
— Il vous est acquis.
— Je le sais.
— Je suis prêt à vous seconder de tout mon pouvoir dans la tâche que vous avez entrepfise... et qui maintenant, je l'espère, n'offre plus de difficultés.
— Au contraire! de très-grandes. Cela devient plus compliqué que jamais.
— Comment cela?
— Je vous dis tout à vous, parce que vous êtes nonseulement unhonmie d'exécution... mais un homme de bon conseil... J'ai promis à ce Delascar d'Albérique...
— Vous lui avez juré! monseigneur.
— Je le sais bien.
— Il y compte.
— Et c'est bien là ce qui m'embarrasse.
— En quoi donc? le traité qu'il propose est moins avantageux encore pour lui... que pour vous... et pour le pays !
— Certainement! Aussi je ne demandais pas mieux que de l'exécuter... je le voulais même; mais j'en ai parlé... à mon frère Sandoval, tout à l'heure, au palais de l'inquisition.
— Eh bien ! qu'est-il arrivé ?
— Ce qui est arrivé... dit le duc à demi-voix... le chapeau de cardinal pour moi !
— Pour vous, monseigneur !
— Oui, sans doute, la cour de Rome, qui me l'avait promis, me l'envoie... et quand le Vatican tient ses promesses, comment ne pas tenir les miennes?
— Et celles que vous avez faites au Maure Delascar d'Albérique?
— C'est vrai!., mais vous comprenez, mon frère, qu'entre un Maure et le pape... on ne peut pashésiter. C'est ce que m'a dit Sandoval; c'est ce que le conseil suprême de l'inquisition n'a cessé de me répéter... C'est tromper Sa Sainteté, c'est manquer au serment que je lui ai fait; c'est extorquer un chapeau de cardinal; il y a de quoi me faire mettre au ban de la chrétienté... 11 y va de mon avenir et de mon salut !
— Et l'avenir et le salut de l'Espagne, que l'expulsion des Maures doit ruiner à jamais! et la prospérité que vous lui enlevez, et les richesses qui étaient promises!., que dis-je! assurées au pays et à vous!
— Et voilà justement, s'écria le duc, le point de la question. Il faudrait concilier tout cela, et Sandoval a trouvé un moyen.
— Lequel?
— C'est là-dessus que je veux vous consulter, mon frère : d'abord pour avoir votre avis, ensuite pour que vous déterminiez le roi à radopter,dans le cas où il y aurait de sa part des indécisions, des hésitations qu'il n'avait jamais autrefois, et qui maintenant ne sont que trop fréquentes.
— Quel est ce moyen? dit Alliaga.
— Le voici : les Maures nous font des projwsitions incroyables, fabuleuses!
— Je les connais.
— Ils nous offrent des sommes énormes.
— Et vous les refusez.
PFQUILLO ALLIAGA.
— Non pas! nous ne consentirons jamais à ce que (les capitaux aussi considérables sortent, du royaniiie.
— A laboiuie heure!
— Suivez alors le raisonnement (le Sainlnva! : puisqu'ils nous ofFreut une part dans ces iinmensi's riiin'sseSj c'est qu'ils les ont, c'est qu'ils les possèdent.
— Sans contredit.
— Eh bien ! en insérant dans l'édit de Itannissement un article ainsi conçu : Les Maures seront expulsés du royaume, et leurs biens confis<jués au profitdel'Klat...
— Que dites-vous! s'écria AUiaga avec indignation.
— Je dis qu'on leur défendra, sous peine de mort, de rien emiiorter avec eus. C'est la réilartinn ([ui' pro- |iose Sandoval, et qui concilie tout. Lrs Maures sont (■liasses,, mais leurs trésors nous restent. Qu'en ditesvous?
— ,Je dis, nionseignenr, s'écria Pi([uillo (ruu(>. voix tonnante, que c'est une infauiie... et que raulour d'uue telle proposition doit être voué à l'exécration de l'Europe et de la postérité !
La foudre serait tombée en ce moment, (jue le' duc eût été moins elfrayé et moins surpris que de ce qu'il venait d'entmidre.
— Quoi ! balbutia-t-il d'uue voi.x tremblante, c'est vous, frey Alliaga, qui parlez ainsi... vous? que nous avons placé près de Sa Alajesté!.. vous, sur lequel nous comptions!
— Vous pûuvi}z y compter encore, monseigneur, si vous le voulez ! cela dépend de vous ! Repoussez li\s infâmes suggestions de votre frère... Renoncez à votre chapeau de cardinal, plutijt qu'à votre honneur, e\(''cutez vos promesses ! déclarez, dans nn édit que nous allons faire signer au roi, que les Maures seront traités désormais comme les autres sujets de l'Espagne, et je rediîviens à l'instant ce que j'étais tout à l'heure, tid('lc à Votre Excellence, dévoué à vos projets... et l)rêt à les seconder.
— Je ne le puis, je ne le puis! j'ai accepté, j'ai ]irouiis. Le légat du pape a reçu mes serinents.
— Le pape lui-même, reprit Alliaga avec sa brutale franchise, ne peut ordonner le parjure, et vous avez ]iromis hier à Albérique! Le pape lui-même ne peut apiirouver ce que flétriraient toutes les lois divines et humaines.
— Que voulez-vous dire?
— L'exil qu'on vous propose est une injustice ! et la confiscation nn vol...
— Mon frère, mon frère, s'écria le duc alarmé, je ne reconnais là ni votre rectitude de jugement, ai votre raison ordinaire; ce qui serait mal pour un particulier, ne l'est pas pour un ministre ! La politKiue excuse et permet bien des choses, et quand vous aiuez réfléchi...
— Mes réflexions sont faites, je cours chez le roi.
— Quel est votre projet?
— De lui dire la vérité, de l'éclairer sur ses vrais intérêts, ceux de l'Espagne.
— Telle n'est pas votre mission; je ne vous ai placé près de Sa Majesté que comme directeur de sa conscience.
— Et vous croyez qu'il n'y a aucun rapport entre le
malheur du peuple et la conscience d'un roi! Je désire, mousi'igiiiiur, que la \ ("itre ne vous reproche rien ; cela vous regard(;, je n'en suis pas (-liargé; mais si vous pri'parez des remords au roi, mon devoir, à moi, c'eft de les lui épargner, et j'y cours de ce pas.
— Vous n'irez pas! dit le ministre en se pLvant di^vantlui; il est eu ce moment avec le grand inquisiteur et le légat du pape.
— J'irai. Je puis entrer à toute heure... je connais mes droits, et j'en userai.
— Eh bien ! s'écria le ministn;, si vous parlez contre nous, si vous mettez obstacle à nos projets, rappelezvous (]uc la main qui vous a élevé saura bien vous renverser.
— Monseigneur, répondit Alliaga, je n'ai point demaudi'' le poste où vous m'avez placé; mais, en l'acciiptant, j'ai promis d'en remplir tous les devoirs, et je le fais. Votre Excellence peut-elle en dire autant ? Je l(i lui demande.
— Pour in'interroger ainsi, s'écria le duc avec hauteur, oubliez-vous donc que vous me devez tout?
— Et j'ai payé mes dettes, répondit Alliaga, vous en êtes convenu vous-même. Oui, poursuivit-il avec chaleur, j'ai pris parti pour vous contre l'étranger : c'était le devoir d'un E-p:igaol. J'ai pris parti pour vous contre un fils ([ui trahissait son i>ère : c'était le devoir d'un honnête ho unie. Mais ici, monseigneur, cesse notre alliance. Je n'en veux plus avoir avec un homme qui trahit son pays et son roi.
— Celle parole vous coûtera cher ! s'écria le duc.
— Je sais que votre colère est redoutable, monseigneur. Tout vous cède, tout vous obéit. Vous avez le droit de tout tnîer, de tout oser, même la tyrannie et l'injustice! En un mot, vous êtes an faite de la puissance; mais n'oubliez pas que les arlires les plus élevés sont les premiers frappés de la foudre !
— Est-ce là votre espoir?
— Vous l'avez dit. Vous m'avez reproché souvent d'ignorer l'ambition. Eh bien! puisque vous m'y forcez, je ferai cunnai-sance avec elle, non pour m'élever, mais pour vous abattre !
Et il sortit.
Le duc le suivit quelque temps des yeux avec inquiétude et se dit :
— Il est confesseur du roi, par moi ! c'est une faute ! Puis un sourire de satisfaction et de sécurité vint
(kiairer sa physionomie.
— (^ui, mais je suis cardinal! on pouvait renverser le duc di' Lerma, on ne renverse pas im cardinal; on ne se brouille ])As avec la cour de Rome, avec l'inquisition, avec un lionime qui tient dans sa main tontes les destinées du royauuKi! le roi le voudrait maintenant qu'il ne l'oserait pas, et quant à frey Luis Alliaga, que peut-il faire? s'allier avec mes ennemis, le père Jér(Juie, Escobar, la Compagnie de Jésus et même avec mou fils ! tant mieux! (|u'ils se réunissent, je les atteindrai tous ensemble et du même coup.
.'Mliaga, cependant, s'était rendu eu toute hâte au palais du roi.
Depuis le départ d'A'ixa, celui-ci n'avait pas dormi. U était en proie à une incertitude et à des tourments d'autant plus grands qu'il n'osait se confier à pei-sonne.
PIQUILLO ALLIAGA.
[lllelanl, épuise, réspiranl à pcir
Quelque désir qu'il eût d'expliquer cette mystérieuse aventure, pour lui si fatale et si douloureuse, il sentait bien qu'elle avait un côté ridicule dont il desirait qu'on n'eût pas connaissance. Aussi avait-il recommandé la plus grande discrétion à Latorre, qui s'empressa de tout raconter à la comtesse.
Le roi, n'osant hasarder aucune démarche qui pût compromettre la duchesse de Santarem, attendait toujours d'elle une visite ou une lettre, et il ne pouvait se rendre compte de son silence; car enfin elle était venue d'elle-même au palais; elle y était venue seule; elle avait attendu le roi dans sa chambre, et le roi avait laissé échapper une pareille occasion, il n'avait pas su s'emparer du bonheur qui lui était olïert et pour lequel il aurait donné sa vie.
Pour un amant, il y avait de quoi se pendre, fût-il un simple particulier, à plus forte raison pour un roi, qui, d'ordinaire, n'a pas l'habitude d'être contrarié.
Aussi, te second jour, il lut impossible au souverain d'attendre plus longtemps. Il envoya Latorre, sans li-
— OauilULî'
vrée, porter une lettre ù la duchesse, et Dieu sait avec quelle impatience il attendit la réponse.
On rapporta la royale missive non décachetée : la duchesse de Saularem n'était plus à son hôtel. Elle avait disparu de Madrid, sans qu'on la vit partir, et l'on ne savait pas où elle était allée.
Pour le coup, le roi pensa en devenir fou. Il y avait dans sa figure, dans ses manières, uu tel changement, que ses plus fidèles serviteurs en litaient effrayés. Lui, d'ordinaire si bon el si doux, était dans un état continuel d'irritation et de dépit.
C'était une crise nerveuse dont les effets retombaient sur tous ceux qui l'entouraient; il ne savait à qui s'en prendre de son malheur, mais il semblait cependant réserver une antipathie particulière et spéciale pour le duc de Lerma et Saudoval, qu'il accusait en lui-même d'être la cause de son premier échec. C'étaient eux dont la visite importune et les instances réitérées avaient donné à la duchesse le temps de se dérober à sa vue.
PIQUILLO ALLFAGA.
Au moinonl uu H, Lllarro, rcdoublanl d'^fforlj el d'énorglo, .cnail de dc^laclitr la main d'AMlaga do son srul appu
AusEi ne prononçait-il leurs noms qu'avec des signes visibles de mécûiitentement et de dépit.
Un matin, au lieu de s'apaiser, l'accès redoubla. Latorre entendit sonner avec tant de violence qu'il accourut épouvanté. Le roi, dans un état dillicib; à décrire, pâle, hors de lui-même, les traits décomposés et la voix si émue qu'il pouvait à peine parler, le roi lui ordonna de courir à l'instant même à l'hôtel de don Fernand d'Albayda, et de lui dire de se rendre au palais.
Pendant que le fidèle serviteur s'acquittait de ce message, le roi relisait de temps eu temps et froissait avec rage un petit papier qu'il avait encore trouvé sur son bureau et qui était ainsi conçu :
« Ou s'est joué indignement de Votre Majesté. La « nuit même où le roi attendait la duchesse de San- « tareui, celle-ci partait, en voiture de poste, eu tète- « à-téte avec don Fernand d'Albayda. Tous deux se « rendaieut en secret à Valence, où, dans ce moment, « ils doivent être mariés! »
Le pauvre roi aurait fait pitié, même à ses plus cruels ennemis. La colère, la jalousie, le mépris, bouleversaient toutes ses facultés. Il était à moitié fou, et cependant il ne pouvait croire eurore à tant de perfidie, et quand Latorre revint :
— Eh bieu! lui dit-il en l'inlerrogeant du regard plus encore que de la voix, Feruaud d'Albayda est sur tes pas, il te suit?
— Non pas, sire; il n'est pas à Madrid.
— Et où est-il donc? dit le roi, dont tous les traits étaient contractés par une agitation convulsive.
— Il est, dit-on, parti pour Valence !
— Et depuis quand ?
— Depuis trois jours.
Le roi poussa un cri de douleur. Puis il dit au valet (le chambre :
— Lai<se-moi ! laisse-moi !
11 se livra alors à tout son désespoir, à toute sa rage. Il jura de se venger sur Fernand, mais surtout sur Aïxa et sur tous les siens. Il rêvait, il cherchait dans
LAGNY. — liiipi-
irit. —K. I.—
PIQUILLO ALLIAGA.
sa trli' k's jnovi:!!'; di; l'iiuinilii'i', do lui promcr sou iiiditlrrouct! et sou lUL'pris; tout ce qu'il désirait alois, c'est qu'elle fût hien couvaiucue de sa haine.
C'est daus ce inouieut qu'AUiaga s'était rendu au palais du duc de Lecma et avait avec le ministre l'entretii'u que uous avons raconté plus haut, c'est dans ce moment qu'on aunoiira chez le roi le grand inquisiteur Sandoval et le lci,'at du pape.
Ils apprirent au roi que Sa Sainteté le pape Paul V venait d"élever son premier ministre, le duc de Lerma, à la dignité de cardinal ; que la cour de Rome, en donnant à celle d'Espagne cette nouvelle manjue de sincère alliance, espérait Lien que le roi accorderait enfin à l'Église catholique la salislailion qu'elle réclamait depuis si longtemps : l'expulsion des hérétiques.
Le roi poussa un cri de joie, et interromp;uil l'iuquisiteur, qui croyait devoir appuyer cette proposition par de nouveaux arguments :
— C'est hien, c'est hiim ! s'écria-t-il, avez-vous là C'tédit?
— Toujours, sire, il ne me quitte pas.
— Lisez-le-moi.
Sandoval, transporté de joie, jeta au légat un regard de triomphe et lut à haute voix et lentement l'edit, qui contenait sept articles (1). Le premier était l'expulsion immédiate de tous les Maures qui habitaient l'Espagne.
On leurenjoignaitexpressément, sous peine de mort, de se tenir prêts, hommes, femmes et enfants, à partir dans trois jours, pour les ports désignés comme liens de l'embarquement : là ils devaient se vendre à bord des vaisseaux destinés à les transporter en pays étranger.
Le second article prononçait la confiscation de tous leurs biens au profit de l'État et des seigneurs dont ils élaient vassaux, et peine de mort pour ceiLX qui tenteraient d'en cacher ou d'eu détruire quelques-uns.
Le troisième article avait i>apport aux enfants audessous de quatre ans, qui pouvaient rester ea Espagne, à condition que...
— Donnez! dit le roi, qui n'avait pas écouté et qui croyait que l'inquisiteur avait achevé sa lecture; donnez, donnez ! je suis ravi que monseigneur le légat puisse dire à la cour de Rome tout ce que nous faisons en considération de Sa Sainteté.
— Sa Sainteté le saura, dit le légat en s'inclinant; elle n'attendait pas moins du Fils aine de l'Église, du Hoi Très-Catholique. Je vais aujourd'hui même envoyer un courrier pour que le Te Deum retentisse sous les voûtes de Saint-Pierre.
— Et dans toutes les églises d'Espagne, dit le grand inquisiteur.
Le roi prit la plume, et d'une main qu'affermissait le dépit, il signa sans hésiter, et presque sans le savoir, la condamnation de deux millions de ses sujets.
— Maintenant, sire, s'écria Sandoval, à nous l'exécution de cette glorieuse ordonnance, et si Votre Majesté veut m'en croire, elle se dérobera à toutes les soUicitations et réclamations qui vont l'assaillir.
— Commeul cela'.' dit le roi.
(t) Fonseca, liv. iv, cliop. 3.
— Cette nitiou maans([ue a, même parmi nou?j tant de protecteurs et d'amis...
— Je n'en écoulerai aucun ! je refuserai.
— Votre Majesté est si bonne qu'elle en sera désolée ; et si j 'étais d'elle je partirais à l'instant pour Valladolid.
— Quitter Madrid ! quitter ce palais ! s'écria vivement le roi, c'est tout ce que je demande ! l'air ! le grand air... c'est ce qu'il me faut; je suis oppressé, jétoutfe! dit-il en portant la main à son cœur.
Sans lui donner le temps de réfléchir, en quelques minutes, tout fut prêt par les soins du grand inquisiteur. Sous prétexte d'une promenade à une lieue de .Aladrid, le roi partit, sans que les gens inème de sa suite fussent instruits du but de son voyage.
Vi\ quart d'heure après, des courriers s'élançaient daus toutes les directions, annonçant à tous les évèques du royaume le triomphe de la foi sur l'hérésie, et l'importante mesure que le roi venait de prendre ; prescrivant, en même temps, à tous les vice-rois de province et à tous les gouverneurs de villes, de mettre, à l'instant même, à exécution la présente H'donnance.
Sandoval et le saint-office étaient dans la jubilation ; Ribeira versait des larmes de joie, et le duc de Lerma se disait à part lui en souriant : Pour un futur ambitieux, Alliaga commence mal; il n'a pas su choisir son temps pour vse brouiller avec nous, et il lui sera aussi difficile maintenant de me renverser que de sauver d'Albérique et les siens.
En eflet, quand arriva Alliaga, tout était fini : l'acte d'iniquité était consommé !
'lxiii.