LES BARONS DE V.VLEXCE
En quittant le duc de Lerma, Alliaga s'était rendu sur-le-champ au palais du roi.
On lui avait dit que Sa Majesté venait de partir pour une promenade. 11 avait attendu; les heures s'étaient écoulées, le roi n'était pas revenu.
Alliaga, décidé à voir le monarque, n'avait pas quitté le palais; il y était resté jusque bien avant dans la nuit. Alors, épuisé de fatigue, accablé d'inquiétudes, craignant quelque nouveau complot contre le roi lui-même, il sortit, rentraquelquesinstantsài'hôtel de Sautarein, et y trouva ces mots que le roi lui avait adressés avant son départ :
« Je pars pour Valladolid. Je suis le plus malheu- « reux des hommes; venez me rejoindre, mon cher « Alliaga, je n'attends plus de consolations que de « vous seul, n
Que s'éla:t-il donc passé? qui avait pu déterminer ce départ, cette fuite du roi? Ce n'était ni au ministre ni à son frère qu'AUiaga pouvait maintenant h; demander. Le plus terrible, c'est qu'il y avait déjà plus de douze heures de perdues, et qu'il eu fallait autant pour franchir les quarante lieues qui séparent Madrid de Valladolid.
Piquillo n'hésita pas; quoique brisé de fatigue, et n'ayant rien pris depuis le matin, il se jeta dans une
PIQU!Î.LO ALUÂGA.
vailiir.', i-ijiila toute la nuit, et arriva le lendemain à Valladolid. Le roi a défendu de laisser pi'iii'tn'r personne jusqu'à lui; mais cette défense ne reL';irfl;ul pointlerévérendpcreAlliaga, confesseur deSa Majesté.
Tontes les portes lui lurent ouvertes.
A peine s'il reconnut le roi, tant ces vingt-quatre heures de soulfrances avaient changé ses traits. Sa ]iremière colère s'était calmée, la douleur seule était restée, et à l'aspect de Piquillo, les larmes vinrent à son aide.
— Mon frère !.. mon frère, s'éi via-t-il, venez à mon secoiu's, venez sauver mon âme ! Tmit est Uni pour moi, et il me semble que je ne crois plus à rien.
La douleur rapproche les distances, car Piquillo se siiiitit ]iressé dans les bras du roi.
— U'iy 'i-t-'l donc? deuianda-t-il avec effroi. Quel malheur menace l'iitat on Votre Majesté?
— Elle est partie! s'écria le roi... elle a épousé Fernaud d'Albayda.
— Et qui donc?
— La duchesse de Saularem..
— Cette idée seule fit pâlir Alliaga, qui se hâta d(! se remettre et répondit ;
— On a abusé Votre Majesté : ma sœur n'est pas mariée.
— Mais elle a quitté Madrid avec lui, avecFernand, la nuit, dans la même voiture !
— Ce n'est pas, ce n'est pas! s'écria Alliaga; Fernaud était a|jpelé par les bai'onsde Valence pour s'entendre sur leurs plus chers intérêts, et il est parti, nuiisseui.
— C'est lui, vous dis-je, qui a enlevé la duchesse de -Santarem,
— Je puis prouver le coiilraice, à Votre Majesté.
— Et comment cela?
— D'un seul mot : c'est moi, sire, qui ai enlevé la duchesse.
— X'ous, mon frère! s'écria le roi stupéfait; et pour([noi ?
— Parce qu'en se donnant à Votre Majesté, elle avaitJTU'éde se donmrrla mort ; et vous, sire, qui tout à l'heure encore me conjuriez de sauver votre âme, je n'ai pa.s voulu que vous puissiez paraître devant Dieu chargé d'un double crime.
Le roi pâlit.
— Celui d'avoir ravi l'honneur et la vie à unejeum' tille.
— Ne m'accusez pas, ne m'accusez pas, mon pèn'! je' vous le dis, et Dieu le sait, je voulais l'épouser.
Piquillo tressaillit et dit froidement :
— Qui donc eu a enïpèclié Vutre Majesté?
— Le duc de Lerma et l'inquisiteur. Us m'ont affirmé qu'il n'était pas permis d'épouser un<' Maure, et maintenant je le voudrais que je ne le pourrais pas, car, en présence de l'inquisiteur et du légat du pape, on m'a dit, ou nv'a prouvé...
— Quoi donc? reprit Piquillo en frémissant de terreur.
— Que les Maures étaient d(!S hérétiques (|ui causeraient la perte du royaume.
— Ils font sa force et sa pi'ospéritc ! s'écria Piciuillo. Et avec éloquence, il lui di roula en peu de mots le tableau exact et tidèle que l'on avait jusque-là caché à ses yeu\. Il lui montra la \raie situation et les vrais
intérêts de l'Espagne, lui peignit à grands traits les jinijets du grand inquisifmir, l'orgueil de Hibeira et ramhitioii du duc de Lerma, qui tous trois enlrainaient le royaume vers sa perte.
A chaque mot, le roi, effrayé, étourdi, le contemplait d'im œil hagard et désespéré; puis tout à coup il l'interrompit en s'écriant :
— Assez ! assez ! il n'est plus temps, tout est fini, j'ai signé !
Piquillo poussa un cri de <louleur.
— Signé!., signé!.. répé|a-t-il comme anéanti. Votre Majesté a signé?
— Oui, oui... j'étais hors de moi... j'étais furieux, et tu n'étais pas Là.
Il lui racontn alors ce qui s'i-tait passé, et envoyant le profond désespoir et la morne douleur d'Alliaga, il s'arrêta lui-même et se prit à regarder avec épouvante et remords l'acte coupable arraché à sa faiblesse.
— N'y a-t-il donc point un moyen de révoquer un pareil édit? s'écria Alliaga.
— Et comment? répondit le roi; c'était en présence du légat, qui déjà en a prévenu la cour de Rome... Déjà sans doute il est publié en Espagne ; et peut-être mème,dil-il à voixbasse, a-t-on commencé à l'exécuter.
En ce moment ou vint annoncer à Alliaga qu'on le demandait. Il sortit un instant et vint redire au roi que Feruand d'Albayda et les principaux barons du royaume de Valence, redoutant b' coup fatal dont on les menaçait, s'étaient rendus à Madrid et de là à Valladolid, pour supplier Sa Majesté de ne point réduire d'anciens chrétiens et d(* fidèles sujets du roi au désespoir et à la n)isère, en leur enlevant les bras qui faisaientvaloirlenrschamps, les ouvriersqui exploitaient leurs manufactures.
— Il sont là, poursuivit Alliaga; neponvant arriver jusqu'à Votre Majesté, c'est à moi qu'ils se sont adressés. Ils ignorent encore que l'arrêt est porté. Voulez-vous les recevoir?
— Que leur dirais-je! s'écria le roi avec désespoir; le mal est irréparable.
— Peut-être, dit Alliaga; et s'il y avait moyen d'adoucir leurs maux et de les rendre moins cruels, Votre Majesté n'y serait-elle pas disposée?
— Qu'ils entrent, qu'ils (!ntrent! s'écria le roi. Nous n'essaierons point de dépeindre la désolation
lie tous ces nobles seigneurs, ([ui aimaient leurs vassanx, et qui tenaient encore plus à eux qu'à leurs richesses. L'histoire a conservé le souvenir des démarches ardentes qu'ils finmt en faveur des Maures, j du dévouement paternel et des soins généreux qn'ils leur prodiguèrent jusqu'au deruiermomenf. L'histoire a même gardé les noms de ce,s nobles Espagnols, dont llmmank.' exceptionnelle défendit l'honneur du [>ays et protesta liaulement contre les cruautés tl»; t'inqrjisilion, di' Kibeiraetdu duc de Lerma,
C'étaient Fernaud d'Albayda, le duc de Gandil, dont l'immense fortune était entièrement délrnile fvir l'expulsion des M.nu'es ; c'étaient lescomtes d'AHagnas, de Hunol, d'Anna, de Siuarcafs, et le dur de Magneda ( 1 ),
Lorsqu'ils furent eu présence du roi, Piquillo, pour
(I) \Va«loi), lom. II, liv. i.v
PIQUILLO AXLIAGA.
défendre l'honneur de son souverain, déclara que le roi d'Espagne, obligé, dans l'intérêt de la foi, à une mesure dont lui-même déplorait la rigueur, ne demandait pas mieux que de chercher les moyens de l'adoucir.
Alliaga proposa alors, pour que les campagnes et les travaux ne fussent pas en même temps et complètement abandonnés, qu'il fût permis à une certaine partie de la population proscrite de rester en Espagne ; que l'on choisit dix familles sur cent pour enseigner aux chrétiens les procédés que les Maures avaient portés à un si haut degré de perfection, la culture des mûriers, les manufaclures de soieries, le rafiinage des sucres, la conservation des magasins à riz, l'entretien des canaux et des aqueducs, et tous les arts enfin dont eux seuls étaient alors possesseurs.
Les barons de Valence, Fernand et le roi lui-même, avaient trop d'intérêt à ce que certaines personnes ne fussent pas exilées et restassent en Espagne, pour que cette mesure ne fût pas adoptée sur-le-champ.
Fernaud d'Albayda, nous n'avons pas besoin de le dire, avait revu à Valence la duchesse de Santarem ; il avait appris par elle les scènes que nous avons décrites plus haut, et heureux de l'idée qu'Aïxa et Yézid lui seraient conservés, il repartit le soir même pour Valence. ■
Dans l'égoïsme naturel aux amants, le plus grand de tous les malheurs, pour lui, était la perte ou l'éloignement de celle qu'il aimait. Rassuré sur ce point, le reste n'était plus rien, et tout en franchissant la distance, il se répétait en lui-même : Maintenant pour moi, plus de craintes, plus d'obstacle; Aïxa ne peut plus m'empêcher de lui offrir ma main et ma fortune... Le malheur même dont les siens sont menacés va, grâce au ciel, me donner le droit de la défendre et de la protéger.