LA CHUTE D UN MINISTRE
Les événements que nous venons de raconter s'étaient passés pendant le voyage d'Alliaga et sou retour à Madrid. Nous demanderons maintenant à nos lecteurs la permission de revenir au confesseur du roi, que nous avons laissé à l'hôtel de Santarem, au moment où l'officier de l'inquisition, Spinello, venait l'arrêter.
— Je suis prêt à vous suivre, répondit froidement AUiaga, et il Ut un j)as dans l'antichambre.
Spmello s'était fait accompagner de deux membres du saint-office, et, pour plus de sûreté, d'une vingtaine de soldats de la sainte Hermandad. Piquillo jeta sur eux un coup d'œil, et reconnut dans celui qui les commandait un ancien garçon iiarfuineur qui lui avait été autrefois recommandé par la senora Cazoleta.
En rencontrant sou regard, l'honuète et malencon-
treux alguazil baissa la tète d'un air qui voulait dire : C'est mon état, je suis obligé d'obéir.
Spinello fît un signe impératif, et la brigade avança d'un pas.
— Un instant, dit Alliaga, je demande à voir en vertu de quel ordre on m'arrête.
— En vertu d'un ordre du grand inquisiteur luimême, répondit Spinello d'un air insolent.
Et il exhiba un parchemin que Sandoval lui avait envoyé dejjuis huit jours.
— Les ordres émanés de l'inquisition et du grand inquisiteur doivent être exécutés dans les vingt-quatre heures, répliqua Piquillo.
— Et celui-ci est daté d'hier, répondit Spinello d'un air victorieux en le lui présentant.
En effet la date avait été laissée en blanc par Sandoval, qui, dans une lettre particulière, avait recommandé à son agent de mettre cette date le jour même de l'arrivée d'Alliaga à Madrid.
Piquillo prit le parchemin, le regarda et dit lentement :
— Cet ordre d'arrestation n'a pu être daté ni signé, hier, par le grand inquisiteur.
— Et pourquoi, s'il vous plaît? s'écria Spinello en ricanant.
— Attendu que depuis huit jours Son Excellence Bernard y Royas de Sandoval est tombé dans les mains des Maures de l'Albarracin, et que dans ce moment il est prisonnier. C'est ce que je viens annoncer au roi.
A ce coup inattendu, tous les alguazils se regardèrent consternés et comme si la chrétienté eût été dans le dernier péril.
Spinello lui-même avait été un instant déconcerté; mais se remettant promptement :
— Il n'en est pas moins vrai que cet ordre suprême...
— Ne peut être valable ; il y a fausseté ou surprise, seigneur Spinello, et j'ai là sur moi un autre acte dont ces messieurs ne révoqueront point en doute l'authenticité, car il est écrit et signé de la main même du roi.
Le remettant alors au chef des alguazils , Piquillo ajouta :
— Cet ordre vous prescrit de m'obéir comme à Sa Majesté elle-même, et je vous ordonne d'arrêter à l'instant le seigneur Spinello et ses deux acolytes, comme coupables envers le grand inquisiteur et le saint-olBce du crime de faux.
Le brave alguazil ne se le fit pas dire deux fois. Il fit signe à ses gens d'entourer Spinello, qui voulut vainement réclamer.
— Vous vous justifierez devant Sa Majesté ellemême, s'écria Piquillo; et je vais de ce pas lui rendre compte de cette affaire.
Spinello, commençant à s'effrayer du tour que prenait la chose, essaya de balbutier quelque excuse. Un geste d'Alliaga commanda à la sainte Hermandad de l'emmener; et quand ils furent tous disparus, Piqmllo | sentit près de lui quelqu'un qui venait de tomber à genoux et qui baisait le bas de sa robe.
C'était Gongarello. |
— Bravo! maître! s'écria-t-il. Voilà ce que j'appelle i se tirer d'affaire. Nous sommes sauvés! 1
— Pas encore. Cela siîuleiiieiit me prouve que nous avonsà luUcrcontre de puissants ennemis dont il faul se liàter de déjouer les manœuvres.
Use rendit à l'instant inème au palais du roi.
Le comte d'Avila, qui, ce jour-là, était de service, était parent du duc de Lernia; il parut étonné à la vue d'Alliaga.
— Je conaprends, se dit celui-ci en lui-même, ou me croyait déjà dans les prisons du saint-ofiice.
Et sans faire attention au trouble de l'ollieier des gardes, il se présenta à la première porte qui conduisait aux appartements du i-oi.
Le comte d'Avila se plaça respectueusement devant lui, le salua et lui dit :
— Mon révérend, il m'est défendu de vous laisser entrer.
— Moi! confesseur de Sa Majesté !
— Vous-même !
— Qui a donné cet ordre?
— : Le cardinal-duc.
En effet, et dans le cas où le confesseur du roi se rendrait directeraeut au palais, le ministre avait pris d'avance ses précautions.
— Je respecte l'autorité de monseigneur le duc de Lerma, répondit Alliaga, mais j'en connais une supérieure à la sienne, c'est celle de Sa Majesté.
Et il lui montra la lettre qu'il tenait du roi.
Le comte d'Avila, placé entre le souverain qui i-égnait de droit et celui qui régnait de fait, se trouvait dans un embarras inexprimable. Quelque parti qu'il prît, il redoutait une disgrâce ; mais sacbant, après tout, que la colère du favori était plus redoutable que colle du monarque, et connaissant l'importance que le duc de Lerma attachait à ne pas laisser pénétrer Alliaga près du roi, le comte d'Avila s'enhardit et balbutia ces mots :
— Mes ordres immédiats et directs me viennent du cardinal-duc; je ne puis vous laisser entrer, mon père, qu'autant que le ministre lui-même aura changé ma consigne.
A cette fermeté inattendue et qui renversait tous ses projets, Alliaga tressaillit, mais cherchant A cacher son trouble, il répondit :
— Prenez-y garde, monsieur le comte, on ne désobéit pas impunément cà son souverain. Un motif des plus graves m'appelle auprès de Sa Majesté, et si quelque malheur arrive, c'est vous qui en assumerez sur vous toute la responsabilité.
L'ollieier aux gardes hésita un instant, mais il comprit i]u'il s'agissait d'une de ces occasions décisives à la cour, occasion de disgrâce ou de fortune éclatante, et comme, pour mille raisons, il avait confiance dans rétoile du ministre tout-puissant, il protesta à haute voix de son zèle pour le duc, son parent et son protecteur, déclara qu'il lui était dévoué corps et âme, et qu'il ne le trahirait jamais.
Alliaga, ainsi repoussé aux yeux de tous les courtisans qui encombraient l'antichambre, sentitqu'il était perdu, que c'en était fait de lui et de son crédit s'il donnait à cet échec le temps de se, répandre. Il sortit précipitanunent,et cela lui fut d'autant plus facile cjue la foule s'écarta vivement de son passage, et que per-
sonne, pas même de ses meilleurs amis, ne l'arrêta un instant pour lui serrer la main.
Il se rendit aux anciens appartements de la reine, où il avait toujours conservé ses entrées; appartements alors déserts et dont les domestiques avaient, presque tous, été placés par lui. La nouvelle de sa disgrâce n'était d'ailleurs pas connue, et chacun s'empressa de l'accueillir avec ce zèle afl'ectueux et prévenant que rencontre partout la faveur,
— Dieu soit loué ! dit-il en franchissant le seuil de l'oratoire de Marguerite, où il avait demandé. qu'on le laissât seul, rien n'est désespéré. 0 ma bienfaitrice, protége-nous encore!
Il traversa la chambre â coucher de la reine, s'élança par le passage secret qu'il connaissait si bien et qui conduisait dans la chambre et, de là, dans le cabinet du roi. C'est par ce corridor qu'il avait naguère sauvé Aixa et l'avait préservée du déshonneur et de la mort. Cette fois encore il s'agissait dti ses frères, dont l'avenir et l'existence maintenant dépendaient de lui seul et de sa faveur.
Jamais Alliaga n'avait été aussi avide du pouvoir ni aussi désireux de s'en emparer.
Il arriva sans obstacle k la chambre du roi. Là se tenait le premier valet de chambre, M. de Latorre, toujours en place, toujours soldé par Sa Majesté ainsi que par la comtesse d'Altamira et par le duc d'Uzède, et dont le zèle, pour servir tant de monde à la fois, se multipliait comme ses appointements.
Il n'avait donc garde de laisser pénétrer dans le cabinet de son maître le confesseur du roi , (jui, dans les circonstances actuelles, lui était signalé par ses deux autres maîtres comme l'homme le plus dangereux pour lui, attendu qu'il pouvait lui faire perdre son triple traitement.
M. de Latorre, sans prendre aucun ménagement, répondit brusquement qu'on n'entrait pas dans le cabinet de Sa Majesté, le roi étant triste, malade, et désirant être seul.
— Mais moi, son confesseur?
— Raison de plus.
— S'il en est ainsi, j'entrerai.
— Le roi l'a défendu.
— Le roi l'a jwrmis et vous commande de m'obéir. . . témoin cet ordre de sa main. Lisez... Savez-vouslire?
— Non, mon révérend, répondit effrontément JM. de Latorre, cpii comprit qu'en ce moment l'instruction devait le perdre et l'ignorance faire sa fortune. Je ne sais pas lire!., pas plusque mon grand-père, qui était bon gentilhomme, mais je sais observer ma consigne, continua-t-il en se posant fièrement devant la porte, et je vous déclare qu'on n'entrera dans le cabinet du roi que de vive fdrce.
Il prononça ces derniers mots avec un air de bravoure qui voulait dire :
— Et je suis plus fort que vous!
Piquillo, qui avait eu un moment d'espoir, voyait encore tous ses projets renversés par un nouvel obstacle aussi impossible à prévoir qu'à franchir. Le confesseur du roi ne pouvait pas lutter contre un valet de chambre, surtout d'une taille aussi supérieure et d'une encolure aussi avantageuse que celle de M. de Latorre.
PIQUILLO ALLIAGA,
N'importe, il n'y avait pas à rétléchir; il n'y avait pas non plus do tomps à perrlre, et d'un niouvcnient rapide il s'élança vers le cabinet du roi.
M. (le Lalorre l'arrêta par le bras, mais de l'autre AUiaga se mit à frapper rudiiuient à la porto. lùi vain le zélé valet de chambre voulut l'enlrainer : l'intrépide moine, s'accrochant au bouton de cuivre, doré de l'un des panneaux, se mit à crier à haute voix :
— Sire ! sire ! c'est un de vos serviteurs qui revient vers vous.
Le roi ne répondit pas.
— C'est moi ! c'est AUiaga!
On entendit marcher dans le cabinet du roi.
— J'ai à vous parler des aQaircs les plus importantes, du salut de votre royaume.
Les pas s'arrêtèrent.
— J'ai à vous parler de la duchesse de Santarem. On entendit un pas vif et préciiiité, et au moment
où M. de Lalorre, redoublant d'eUlu'ts et d'i'uiergic, venait de détacher la main d'AUiaga de sou seul appui, et l'entraînait à l'autre bout de la chambre, la porte du cabinet s'ouvrit, le roi parut.
— Je suis sauvé I s'écria Fiquillo.
— Je suis perdu! se dit en lui-même M. deLatorre. AUiaga se précipita sur les pas du roi, dont la [lorte
se referma.
— C'est toi! c'est toi! s'écria Philippe avec émotion ; toi, mon seul ami, ma consolation, mon soutien ! Si tu savais combien j'ai pensé à toi, avec quelle impatience je t'attendais et je désirais te voir !
— El Votre Majesté tardait bien à m'ouvrir.
— Je n'osais pas.
Le roi prononça ce mot à voix basse, mais si vivement qu'il sembla lui avoir échappé malgré lui. Puis, comme honteux de tant de faiblesse, il courba la tète et garda quelques instants le silence.
AUiaga, qui pendant ce tempjs l'examinait, fut étonné et presc[ue effrayé du changement de ses traits, de sa pâleur, des rides précoces qui sillonnaient son front et surtout du désordre de sa personne et de ses vêlements.
Le roi leva vers lui des yeux où roulaient (juelques larmes :
lit Piquillo se jeta à ses genoux en s'écriant :
— Mon maître ! mon maître, parlez, qu'avez-vousî Si je ne puis venir en aide à Votre Majesté je puis, du moins, mourir pour elle. Me voici, disposez de moi !
— Ah ! je suis bien malheureux ! s'écria le monarque.
Eu eil'et, depuis le départ do Piquillo, ne pensant qu'à la duchesse de Santarem, tout entier à son auiour et à sa douleur, il avait manifesté devant le duc de Lerma le di'^ir d'être seul, et ce désir le ministre en avait étrangement abusé : depuis ce monuint, en eil'et, les appartements du roi avaient été fermés à tout le monde, et nul, excepté le ministre, ne pouvait plus ajjprocher du souverain, désormais prisonnier dans son palais.
— Oui, s'écria Philippe, je ne vois plus que ce duc de Lerma, qui m'est odieux, ([ue je déleste! tous les autres m'ont abandonné!
> — Tous, siie!
— Excepté... mais il ne faut pas eu parler, excepté
deux amis dévoués qui viennent, parloi», le soir, eu
secret.
— Et qui donc?
— Le duc d'H/èdo et la comtesse d'Aitamira.
— Est-il possible! s'écria Alliaga en i);\lissant.
— Oui, cela t'étonne, poursuivit le faible monar<(ue, niais lo duc d'IIzédeest mal avec son père; tout lo monde est mal avec lui; et d'L'zède, ce fidèle serviteur, se rachc du mini-tre pour venir voir et consoler son souverain; mon valet de chambre Lalorre, un autre encore qui m'est dévoué, introduit presque tous les soirs ici le duc d'Uzède et la comtesse.
— Et ce sont eux qui consolent Votre Majesté?
— Ils le voudraient, je le crois bien, mais ce qu'ils me disent redouble mes tourments ; car ils sont comme le cardinal-duc : ils prétendent tous que ce fatal amour me conduira à ma perte; (pie Uieu me pardonnera peut-être d'aimer ime Maure; mais ([ue souger à l'épouser, c'est encourir les foudres de PÉglise, c'est m'exposer à la damnation éternelle.
— Eh bien! sire, réiiondil tranquillement AUiaga, il faut y renoncer.
— Je ne le puis, je l'aime plus que jamais; je l'aime malgré eux, malgré le ciel, que je Ijrave, et dont j'ai peur!.. Aussi tu vois, poursui\it le malheureux mi, en lui montrant ses traits amaigris, tu vois quels sont mes tourments, c'est à en perdre la raison.
— Je viens vous la rendre, sire, et faire cesser de pareils combats; car je crois que tout espoir est désormais perdu.
Il lui raconta alors ce qu'il avait appris : la duchesse de Santarem et son père abandonnés sur un vaisseau au pouvoir de Juan-Baptista et des baudits, ses compagnons; le San-Lucar, échoué sur les côtes de Carthagènc, sans un seul passager à burd, et enfin les mesures, infructueuses jusqu'ici, qu'il avait prises; la caravelle la Vera-Cruz et le vaisseau le San-Femanito expédiés à la découverte et qui, avant peu, sans doute, enverraient leurs rapports à Sa Majesté.
Les tourments dont le roi se plaignait tout à l'heure n'étaient rien auprès de ceux qu'il éprouva en écoutant ce récit. Le regret, la jalousie, la rage, se disputaient tour à tour son cœur. L'idée seule que la duchesse de Santarem était perdue pour lui rendait sa passion plus vive, plus ardente, plus délirante, plus déraisonnable que jamais. Eu ce moment, malgré son ministre, malgré la cour de Uome et malgré l'inquisition tout entière, il eût épousé la duchesse à la face de l'Espagne et de l'Europe.
A ce preuiier mouvement de colère succéda un accès de désespoir. Le pauvre roi se mit à fondre eu larmes, et voyant l'iqnillo, dont la douleur moins expansive n'était pas inonis ]irofonde que la sienne, et qui, retiré dans un coin de l'appartemeut, détournait la tête et pleurait sans rien dire, il courut à lui et le serra dans ses bras.
Lui aussi pleurait A'ixa; lui seul comprenait sa douleur et son amour, et dès ce moment AUiaga était tout pour lui. C'était sou confident, son ami le plus cher, sa ])lus douce consolation; sa présence lui devenait indisjiensable.
— C'est trop, s'écria PiiiuiUo en étouûanl ses sau-
PIQUILLO ALLUGA.
glots et en essuyant ses larmes ; c'est trop vous occuper de ma douleur, sire ; pour m'empêcher d"y penser, parlons de la vôtre^ parlons des autres chagrins qui tourmentent Votre Majesté. Ils sont donc bien grands?
— Plus que je ne peux te dire ! le cardinal-duc, qui me vient voir tous les matins, est arrivé laulre jour, la figure toute bouleversée, m'aunoncer que Dieu était irrité contre nous, que tous les lléaux allaient accabler l'Espagne, et qu'enfin le grand inquisiteur, son frère Bernard y Royas de Sandoval, était tombé entre les mains des Maures.
— Je le savais, dit froidement Alliaga.
— Et ce n'est rien encore ! Hier matin, il est revenu m'annoncer une nouvelle manifestation de la colère céleste : le grand inquisiteur avait été massacré par les infidèles.
— Ce n'est pas possible, sire.
— Son corps avait été jeté du haut des rochers dans le camp même de don Augustin de Mexia. C'est horrible! n'est-ce pas?
— Oui... oui... j'en conviens, balbutia Alliaga. Et il se dit à lui-même en frissonnant :
— Pedralvi a manqué à sa promesse; je ne l'aurais jamais cru.
Puis s'adressânt au roi :
— Que voulez-vous, sire, des gens qu'on a réduits au désespoir sont capables de tout. Ce n'est point par des uîassacres, c'est par la clémence qu'il eût fallu d'abord les réduire.
— Tu crois?
— J'en suis persuadé.
— Et le cardinal-duc m'a soutenu qu'il fallait redoubler de rigueurs. Il a envoyé à don Augustin de Mexia l'ordre de ne point faire de grâce aux hérétiques. Eu même temps, et pour choisir, disait-il, un digne \ engeur de son frère, il m'a fait donner la place de grand inquisiteur...
— A qui donc?
— A Ribeira, l'archevêque de 'Valence.
— 0 ciel! et Votre Majesté a signé ?
— Vraiment oui, et la nomination est partie le jour même pour Valence, où le sain t prélat est en ce moment.
— Mais ce saint prélat est encore plus rigide, plus impitoyable que celui auquel il succède; c'est notre ennemi mortel. ..je veux dire celui des Maures. Il a juré leur extinction totale, et si Aixa nous était rendue. . .
— Eh bien? dit le roi avec joie.
— Eh bien ! vous trouveriez en lui le plus grand obstacle à vos desseins.
— C'est vrai!., c'est vrai!., s'écria le monarque avec effroi ; mais tu n'étais pas là; pas un conseil, pas un ami à qui je puisse me fier. Ceux à qui je m'adresse ne sont pas même d'accord entre eux; et puis si tu savais, si j'osais te l'avouer...
Saisi alors d'un élan de courage, le roi s'écria :
— Eh bien ! oui, tu sauras tout; pourquoi te le cacherais-je, à toi, qui es mon seul et mon meilleur ami... Ce cardinal-duc que je vois ici tous les jours...
— Vous est odieux... insupportable... je le sais, sire.
— Bien plus encore, sa présence me cause une répugnance et un efl'roi mortels.
Puis baissant la voix, il ajouta :
— J'en ai peur !
— Vous, sire! s'écria Alliaga, vous! avoir peur de votre ministre !
— Oui ! oui ! continua le roi à voix basse, je ne l'avoue qu'à toi; c'est lui qui a empoisonné la reine! je le sais, j'en suis sûr!
— Qui l'a dit à Votre Majesté?
— Des gens dont le témoignage est terrible, accablant, et ne peut être révoqué en doute.
— Mais qui, encore?
— D'abord... autrefois... il y a déjà quelques mois, le père Jérôme me l'a attesté ici même sur l'Évangile.
— Lui !.. se dit Alliaga avec indignation, en froissant sous sa robe le papier écrit et signé par le père Jérôme et Escobar, et dans lequel ceux-ci signalaient le duc d'Uzède et la comtesse d'Altamira comme les auteurs de ce crime ; mais modérant son trouble, il leva les yeux vers le roi et écouta tranquillement.
— Et puis, continua le monarque, il m'est aisé de voir que je ne suis pas seul à savoir que le cardinalduc est coupable, que d'autres connaissent cet horrible mystère, et s'ils ne me le disent pas formellement, ils ne peuvent du moins le nier, et ici, le soir, bien des fois, ils m'en ont fait presque l'aveu.
— Et qui donc?
— La comtesse d'Altamira et le duc d'Uzède. Piquillo poussa un cri d'horreur.
— Oui, oui, dit le monarque, en se méprenant sur son indignation, son fils, son fils lui-même n'ose pas dire le contraire. Mais seulement lui et la comtesse m'engagent, m'exhortent tous les soirs à prendre un parti. Ils me supplient, dans mon intérêt même, de ne pas laisser le cardinal-duc au pouvoir. La comtesse surtout m'a prouvé combien il serait avantageux pour moi de le remplacer par son fils le duc d'Uzède. Moi, franchement, je le voudrais, poursuivit le roi avec bouhomie; d'abord, je l'ai toujours aimé, efr puis celui-là je n'ai pas peur de lui! Ensuite cela ferait moins d'éclat, moins de révolution, cela ne sortirait pas de la famille. Mais comment prendre une résolution pareille? comment se passer du duc de Lerma, qui, depuis plus de seize ans, mène tout, conduit tout? Qu'est-ce que cela deviendrait sans lui? et où irions-nous ?
— Ou irait autrement, sire, et ou irait mieux.
— Crois-tu? demanda le roi, horriblement indécis. Mais ce n'est pas le seul embarras où je me trouve. Le duc d'Uzède me demande tous les jours le renvoi de son père, et le duc de Lerma, depuis avant-hier, me demande formellement l'exil de son fils... Oui, oui, il s'agit de l'exil ou de la prison. Il reviendra encore à la charge aujourd'hui. Je ne peux pas toujours refuser comme je le fais depuis deux jours; il faut prendre un parti, il faut se prononcer entre eux... et ce n'est pas tout encore, poursuivit le roi avec un tressaillement nerveux dont il n'était pas le maître, j'ai reçu un avis... un avis secret d'une écriture que j'ai déjà vue plusieurs fois, un avis que j'ai trouvé comme toujours, là, sur mou bureau, et dans lequel ou m'annonce que la main qui a immolé la reine est levée sur moi et menace mes jours!
PIQUILLO ALLIAGA.
— Une telle audace ! s'écria Alliaga avec colère.
— Tu en es indigné... effrayé... et moi aussi. Ne sachant ui ce que je dois craindre ni ce que je dois croire, n'osant me décider entre le père et le fils, j'ai vingt fois déjà changé d'idée, et dans le doute, dans l'indécision, je ne dors pas, j'ai la tète en feu, j'ai la fièvre ! j'en mourrai ou j'en de viendrai fou ! Il n'y a que toi, Alliaga, qui puisse me tirerde ces tourments, ou plutôt de cet enfer; c'est en toi que j'ai confiance, et c'est toi que je veux croire. Donnemoi un conseil.... Oui, s'écria-t-il vivement eu regardant autour de lui, nous sommes seuls et personne ne peut nous entendre; qui des deux faut-il envoyer en exil? lequel faut-il garder? Prononce toimènii', ce que tu diras, je le ferai.
Jamais personne ne s'était trouvé dans une situation pareille. Jamais sujet, parti de si has, n'était arrivé si haut. Lui Alliaga, le Maure, le mendiant, appelé à prononcer sur les destinées de la monarchie espagnole, et pouvant à sou gré conserver ou renverser
le ministre qui, depuis dix-huit ans, régnait en souverain absolu (1)!
S'il avait osé, et ce fut là sa première pensée, il eût dit au roi : « Au lieu des deux concurrents que me propose Votre .Majesté, je lui conseille d'en choisir un troisième. » Mais le roi, effrayé à l'idée seule de se donner un nouveau ministre, c'est-à-dire un maître nouveau et inconnu, aurait préféré garder l'ancien; d'ailleurs , il fallait brusquer l'événement, se décider à l'instant même; et Alliaga n'avait ni les moyens ni le teinjjs d'étudier et de proposer l'homme d'État le plus capable.
La question resta donc posée entre le duc d't'zède et son père. Il était aisé à Alliaga de justifier le duc de Lernia. 11 le pouvait d'un mot, et le premier ministre,
(I) Alliaga dÉliliùraeii faveur de qui, ou de Lcrma ou d'Ciède, il ferait (jeiiclior la b.ihuice. L'allcrnalive qu'embrassa ce moine est iligiio de la j.lus sOiiiusc allculion, à cause des conséquences politiques qui en furtiil le n sultat.
iWatsoD, Histoire de Philippe III, î« vol., liv. yi, p. Î60.)
PIQUILLO ALLIAGA.
conservant la laveur royale, lui aurait d'abord téuioi- i gué peut-ê;re queliiuo reconnaissaiice du pouvoir qu'il lui aurait dû. Mais la roœniiaissam'L' du duc do Lernia (AUiaga lesavait par o\jiérieuci') n'était lias delonguo durée, et tant qu'il restiTa f en jtlai'e, il n'y avait aucun espoir pour Piquillo d'atteindre son unique but et de voir son rêve su réaliser. Le duc de Leruia, qui avait pendant si longtemps conibatlu pour obtenir l'expulsion de? Maure>, no pourrait vouloir leur rappel, et ne travaillerait jamais framlienieat à la révocation d'un édit qui ôlail sou ouvrage.
Le due d'Uz'de, au contraire, n'y avait pris aucune part, et sur ce sujet, comme Hur beaucoup d'autres, il n'avait aucune idée arrAléo. IJzède, nommé par Alliaga, resterait constamment dans sa dépendance, car Alliaga avait toujours les moyens de le perdre avec la déclaration du père Jérft.ne et d'Kscobar, atleslanl sa complicité dans l'empoisonuenien l de la reine. U'L'zède aussi pouvait èlre ingrat, mais il aarait toujours peur, et fi dans un cœur tel que le sien la reconnaissance était fugilive, la crainte i;i! l'était pus. tjràceà ce sentiment, Alliaga devait toujours co;uii;amler et d'Uzède toujours obéir. Le nommer i;:inistie était donc se nommer lui-même, et frappé de. rimu;en^e avantage (p.ii devait eu résulter pour lui et surtout pour les siens, Piquillo n'hésita plus, son choix lut l'a t.
— Sire, l;ii dit-il, je suis prêt à répoudre à l'honneur que me fait Votre Majesté; mais si elle approuve le parti que je vais lui proposer, je demande quec(îlte, résolution foit exécutie, non pas demain, mais aujourd'hui, sur-le-champ, à l'instant même.
— Soit ! dit le roi, un pea ému déjà de l'idée de se décider aussi vite.
— Eh bien! et puisque Votre Majeité est assise devant son bureau, je la prie de vouloir bien écrire les mots suivants.
Le roi avait déjà pris la plume et écoutait avec une curiosité inquiète. Alliaga continua :
« Monsieur le cardinal -duc sortira aujourd'hui « même de Madrid et se retirera dans tel lieu qu'il lui « plaira de choisir. moi, le roi (1). »
— Que cela? dit le monarque étonné.
— Pas davantage, sire! Votre Majesté n'aura pas même besoin de revoir M. le duc; il comprendra.
— Je n'aurais jamais cru, dit le roi, que ce fût aussi facile.
Et il respira avec satisfaction, comme un prisonnier qui hume le grand air après une longue captivité,
— Mais, reprit-il gaiement, et le duc d'Uzèdeî
— Puisque Votre Majesté tient la plume, elle n'a qu'à continuer :
« Monsieur le duc d'Uzède prendra dès ce jour le « titre de premier ministre, et en exercera les fonc- « tionS. MOI, LE iioi. »
(1 ) Le roi enjoignit h son minisliv. en tminos l'Xiirès , dans un liillet ('crit de sa propre main, de sortir de Madrid , avec pleine it uniière lilicrté de se retirer lu tel lieu qu'il lui plairait (\c. chuisir, pour y jouir en paix des elfets de ses aneieinies l)uiités. (Watson, 20 vol., liv. vi, [.açe 303.)
Si Votre Majesté veuf maintenant me conli^'r ces i deux ordonnants, je me, charge du iv.ite.
— Volontiers, s'écria le monarque.
En ce moment l'ollicier d.' service, le coi Je d'Avila, parut à la |iorte du cabinet, et ivsia fr.qiié d j surprise en voyant Alliaga qu'il vouait de renvoyer. Sou air étonné semblait ilire :
— Par où est-il entré?
Se reux'llant cepe!;danî. il annonça en balbu'iant que monseigueur le cardiual-dnc demandiiit à présenter ses hoiumagi's à Sa .Majesté.
Le roi pâlit, et son é. notion fut si grande, que sa main, qui tenait encore les d'Uix ordoiia uics, trembla convulsivement.
— C'est vrai, dil-il à demi-voix à Allaga; c'est l'heure à laquelle il vient d'ordinaire ; mais je ne veux pas le voir, je ne le veux pas !
— Votre Majesté <• i est la maitnîsse. Elle peut se retirer dans ses appartements, je recevrai le duc.
Le roi, soulngi' il'iin se;'o;id l'ardeiu, ceinercia sou conseiller par un ri'gardde reconnaissance, et ajouta :
— nue vais-je l'aire poiidantce tem;;s?
—Votre Majesté n'est pas sortie de))uis [jlnsieurs semaines, le grand air ne pont que lui faire du bien, et je l'engagerais à aller à la chasse.
— J'y pensai», dit lo roi.
11 sonna,, donna ordre que l'on préparât ses équi pages et se retira dans sa chamlne à coucher au moment où entrait lo cardinal duc.
I! iiarut, le regard tler, la tète haute et environnée (le celte auréole d'insob'iice qu'on nomme la faveur. 11 resta stupéfait on apercevant Aliiaga; mais il lit signe (le la main à d'Avila de so retirer.
" Vous ici, seigneur Piquillo? dil-il d'un air di> daigneux.
— Mûi-m(':me, moiisolgiienr.
Soit distraction, soit à dessein, le di':C se jeta dans le fauteuil du roi, pemlaiit ((u'Alliaga s.' tenait modestement assis sur un luimble pliant.
— Je ne pensais pas, dit le duc avec majesté, vous rencontrer ici,
— Je le erois, monseigiKnir, vous vous étiez arrangé pour que je fusse ailleurs : Votre Éminence avait défendu de me laisser entrer au palais, et votre frère avait donné ordre de me jeter dans les prisons de l'inquisition.
— Eh mais, répondit le duc d'un air d'ironie, c'est une idée qui n'était pas si mauvaise et ([ni peut oncoro se réaliser. Où est le roi?
— Le roi, dit froidea^.ent Alliaga, vlenl de parlii' pour la chasse, et m'a chargé de vous recevoir.
— Qu'est-ce que cela signitie? s'écria le duc avec un peu d'émotion.
— Je vais vous l'expliquer, monseigueur. Vous rappelez-vous le jour où, malgré la foi jurée, malgré la parole de ministre et de gentilhomme que vous aviez donnée à un vieillard, à Delascar d'Albérique, qui venait vous apporter la rançon de ses frères...
— Eh bien! monsieur... interrompit le due avec impatience.
— Ce jour où vous veniez de faire signer au roi un édit qui proscrivait deux millions de ses sujets et en-
PIQUILLO ALLIAGA.
levait à ci!s malheureux leurs liiens et leur patrie...
— I-.li bien, monsieur...
— Ili bien ! je vous déclarai ce jonr-là que moi, ([ui u'i'lais rien,je vous renverserais, vous, ministre tontjinissant. Je l'ai juré, et je ne suis pas comme vous, uioiiseigneur, je tiens mes serments !
— Que voulez-vous dire? s'écria le duc en pâlissant et en se lovant avec vivacité.
— Voici une ordonnance que le roi m'a chargé de vous remi'ttrtt, répondit ^;ravement Aliiaga en restant assis sur sou modeste pliant.
Le ministre, qui ne l'était plus, entr'ouvrit d'une main tremblante le papier fatal (}u'on venait de lui ronuitti'i;. D un coup d'œilil l'avait parcouru, mais no liouvant y croire encore, il rehit une seconde et une Ifoisièniu fois ces mots qui lui semblaient impossibles, ci's mots terribles, foudroyants et tracés en caractères (le feu, car ils lui brûlaient et la main et les yeux.
A sa première pâleur avait succédé un rouge pourpre ; tout son sang, (jui d'abord s'était porté au c(i!ur, était nnnonté à la tête avec une telle violence, qu'il cliancola et retomba dans le fauteuil comme frappé d'apoplexie.
Alliaga s'élançait pour le secourir, quand la porti; s'ouvrit de nouveau : un huissier de la chambre aniKinça (jne l'on sollicitait l'honneur de parler à frey Luis Alliaga.
— Qui donc?
— Monseigneur le duc d'Uzède.
A ce nom, le cardinal-duc, prêt à perdre connaissanci", se releva comme piqué par un serpent, mais il s'arrêta en entendant Alliaga répondre brusquenicul :
— ,1e n'ai pas le loisir ! qu'il attende!
Col aiïronl fait à son lils fut pour le duc de Lerma connue un calmant, comme un baïune appliqué sur sa plaie saignante. Il chercha à reprendre ses sens, ol d'une voix dont il s'efibrçait de cacher l'émotion, il dit :
— Je comprends, c'est lui qui me succède. Alliaga baissa la tète et ne répondit pas.
— Ht vous, seigneur Alliaga, vous! un hommo dhonneur, vous approuvez une telle conduite !
— Jri la trouve infâme !
— Je. ne luériîais donc p:is, s'écria le duc avec joie, d'être traité ainsi, d'être renversé du pouvoir !
— Si monseigneur, mais point par votre liis !
Le vieuxministre, qui avait eu nu rayon d'espoir, regarda Alliaga avec étonnemeut, et chercha vainement dans ses yeux l'explication d' mit' conduitiMju'il ne pouvait comprendre, il s'écria :
— Je veux parler au roi, je veux le voir.
— C'est impossible, monseigneur.
— Conduisez-moi vers lui.
— Je ne le puis ni no le veux, car cette lellro c'e-t moi qui la lui ai fait écrire.
— Vous, Alliaga, vous qui me devez tout !
— Vous oubliez, monseigneur, répondit l'iquillo avi'c lierté, que je ne suis venu ici que pour vous prévenir des dangers qui menaçaient notre patrie, dos complots médités contre elle et contre vous. C'est (loue moi, qui, le premier, vous ai rendu service. Je voiis suis resté lidéle tant (jue vous Viwn été à l'tspague, et ne vous ai abandonné que Irjiiur où vous
avez trahi si's plus ehers intérêts. Répondez vousmême : De quel cùté est la trahison?
— Oui, je le reconnais, oui, vous in'avioz prévenu; vous avez agi loyalement, s'écria le duc avec uneémo. tion et uneebaleur toujours croissantes; eh bien! au nom de celto amitié que je n'aurais jamais di\ rompre et qui peut so renouer encore, si vous le voulez... écoutez-moi, daignez m'écouter!
La ]jorle s'ouvrit rncore, et l'iniissier répéta :
— Monsoigiieur le duc d'I 'zêde supplie frey Luis Alliaga de vouloir bien lui accorder la faveur d'un instant d'audience.
— Dites-lui que c'est imiiossible en ce moment, ré-^ i pondit Alliaga avec un air d'impatience et de mépris; | il peut attendre, je suis avec quelqu'un à qui il doit | rospect. I
La porte se referma.
— Merci!., merci!., s'écria le duc en étoudant les mains vers lui; et maintenant, j'en suis certain, vous ! ne refuserez pas la dernière grâce que j'implore, celle | de parli'r au roi en ma faveur, |
Alliaga détourna la tête et répondit :
— Je ne le puis ! I Aloi-s... le dirai-je! il faut donc que le sourire du |
maître ait un attrait bien enivrant, que le pouvoir, 1 quand on l'a une fois possé'di', devienne un besoin si i vif qu'on ne puisse plus y renoncer; que le désespoir i de le perdre cause une douleur tellemont intolérable, ! qu'elle fasse oublier tout, jus ju'à l'honneur... '
Alors, sans respect pour sa propre dignité, pour sa i grandeur passée, pour les cheveux blancs qui couvraient sa tête, le duc de Lerma, ce ministre, ce car- ' diual, ce vieillard se pré'cipita aux pieds d'Alliaga et, i disputant encore les derniers lambeaux de la faveur ' qui lui échappait, mendia l'appui de celui qui venait j de le renverser (1).
Alliaga, honteux et rjugissant pour lui, s'empressa de le relever, en lui disant à voix basse :
— Je n'ai rien vu, monseigneur, je me tairai... je me tairai, je vous le jure !
Ces mots rappelèrent le duc à lui-même, et désormais résigné à son sort, il s'écria :
— Je pars! je pars ! j(^ saurai défier l'adversité qui m'accable; mais il est nu coup que je ne me sens joint la force de supporter, une idée qui me conduira au tombeau : c'est que les ralonuiies dont on m'a alireuvé sont parvenues jusqu'au roi et qu'il y a ajouté fol. Avouez-le-moi, s'écria-t-il avec véhémence, Philippe a\'accuse et me croit coupable; il est persuadé que j'ai empoisonné la reine.
Alliaga lui fit signe que oui, et le vieillard, poussant un cri d'horreur, leva les mains au ciel en disant :
— Je jure parce c[ue j'ai de plus cher, par mon salut éterutd, par le Christ lui-même, (jne je suis innocent.
— Je le sais ! je le sais ! s'écria Alliaga en lui serrant la main.
(I) D:ms coUo «loiiîourt'iisc sitiiiition, I.ciina, onbli.iiil «a digiiitù, ne rougit point do | iirailic en su| |ilUuil aux (ieds d'Allia.i:a, tl du conjurer, au i oin d ; la iceoi>n>ii$$;iiiri', lo niuinc iugral d'nitiTCidi.1' i-n su (avour aupns du roi.
(Walson, Histoire de l'hi^ppc III, \ol. ii, liv. vi, pagj 303. — Vittorio Siri, tom. ni. — Gunzalo do Cospedos y Monescs).
PIQUILLO ALLIAGA.
— Eh bien ! que le roi en soit convaincu, c'est tout ce que je demande, c'est mon dernier vœu sur la terre!
— Le roi le saura, le roi en aura la preuve par moi, je vous le promets.
— C'est bien! c'est bien! à ce prix j'oublie tout!.. à ce prix je pardonne à vous, et même... à mon fils!
Il sortit par la porte qui donnait dans la chambre du conseil; un instant après le duc d'Uzède entrait par celle de la salle des gardes.
Nota. La conduite d'Alliaga à l'égard du duc de Lcrma est traitée de IraJiisou par plusieurs historiens. Ceux-ci , callioliques I et Espagnols, pouvaient avoir raison à leur point de vue; mais , d'origine musulmane et Maure de naissance, Ali-Aga (car c'est ; ainsi que son nom devrait s'écrire), Ali-Aga, en rêvant le retour de ses frères en Esi>agne, avait un but qui devait tout légitimer â ses propres yeux.
tNE SCENE DE FAMILLE.
Czède avait un air humble et embarrassé. Il salua avec respect Alliaga, toujours assis sur son pliant, puis leva sur lui' un regard curieux et inquiet qu'il baissa aussitôt. On voyait qu'il désirait et n'osait engager la conversation.
— Il ne sait rien encore, se dit Alliaga.
Puis, adressant la parole au grand seigneur debout devant lui :
— Pardon, monseigneur, de vous avoir fait attendre près d'une demi-heure.
— Quand on est occupé, balbutia le duc, c'est tout naturel ! Cela peut arriver à tout le monde.
— En effet, répondit froidement Alliaga, je me souviens que la première fois que je me suis présenté à votre hôtel, à Valladolid, il y a bien longtemps de cela, vous avez été obligé, à votre grand regret, j'en suis sûr, de me faire attendre plus d'une heure.
Le duc parut visiblement déconcerté et dit en essayant de sourire :
— Oui... oui... je me rappelle le commencement de cette audience...
— iMoi, je me rappelle surtout la fin, répliqua Alliaga d'un air glacial, mais rassurez-vous, monseigneur, je ne suis pas ici chez moi.
Et d'miair plus gracieux, lui montrant im fauteuil, il ajouta :
— Nous sommes chez le roi.
Cette fois le duc avait totalement perdu la tète, et dans un désordre inexprimable il s'écria :
— Et moi aussi, je n'ai point oublié ce souvenir fatal! il m'a poursuivi constamment, il a fait le malheur de ma vie; car on a beau faire, il est des remords auxquels on ne peut échapper, il est une voix secrète qui parle à votre cœur et vous révèle la vérité ! C'est cette voix, que je n'ai pu étouffer, qui m'amène repentant vers vous; qui, malgré ma fierté, m'oblige à implorer votre pardon et à vouscrier : mon fils ! mon fils !
En achevant ces mots, qu'il s'efforçait de prononcer d'une voixémue, le duc étendit ses bras vers Alliaga,
qui se leva vivement, fît un pas en arrière, et le repoussant de la main avec un geste de dédain, répondit :
— Lepremiercri delà nature doit être seul écouté... et vous aviez sans doute raison alors.
— Ne comprenez-vous donc pas.le repentir?
— Si, monseigneur, je comprends le vôtre ; vous ne vouliez pas être le père de Piquillo et vous désirez être celui de frey Luis Alliaga.
Alors, et avec un accent généreux, il s'écria :
— Quel que soit le sang qui coule dans mes veines, mon père à moi est celui qui a tendu la main à ma misère et non pas à ma fortune; qui m'a ouvert ses bras quand j'étais sans asile et qui alors m'a dit : Mon fils!.. Mon père à moi, c'est celui qui, errant et sans patrie, a maintenant besoin de mon secours! Mon père à moi, c'est Delascar d'Albérique le proscrit!
Puis modérant son émotion et jetant un regard de pitié sur d'Uzède, qui courbait la tète :
— Quant à vous, monsieur le duc, lui dit-il avec douceur, qui vous amène? Confiez-le-moi franchement, car il y a encore un autre motif que celui .dont vous me parliez tout à l'heure.
— C'est vrai, mon révérend, le roi vient de partir pour la chasse. Sa voiture a rencontré celle de la comtesse d'Altamira. Il a fait signe de la main à ses gens de s'arrêter, et a dit d'un air riant à la comtesse : « Il y a de bonnes nouvelles. Dites à d'Uzède d'aller voir Alliaga. » Et alors je venais....
— Le roi n'a pas dit autre chose?
— Non, mon révérend.
— Et vous n'en savez pas davantage?
— Rien déplus; mais je vous avoue que je suis impatient de connaître ces bonnes nouvelles.
— Je vais vous les apprendre.
Il regarda le duc d'un air solennel et dit ;
— Dans la position où nous allons nous trouver l'un et l'autre, je suis obligé de vous parler avec franchise, dût cette franchise vous paraître bien dure et vous blesser cruellement ; mais vous seid au monde...
Et il appuya sur ce mot.
— Vous seul, si vous le voulez, aurez connaissance des faits dont je vais vous entretenir. Le roi lui-même les ignore et les ignorera toujours; du reste, je n'avancerai rien qui ne soit appuyé sur des preuves.
Il tira alors de sa poche la déclaration écrite et signée par le père Jérôme et par Escobar, il la lut lentement et à voix basse, comme si les officiers qui étaient dans les autres salles^ comme si les murs mêmes du palais pouvaient l'entendre.
A cette accusation si nette, si détaillée, si précise, d'Uzède n'eut pas la force d'opposer un seul désaveu. 11 gardait un silence accablant, mais ses dents s'entrechoquaient, ses traits étaient livides, la sueur coulait de son front.
— Cet écrit, continua Alliaga, a été remis par vos anciens amis, les pères Escobar et Jérôme, au grand inquisiteur Sandoval, votre oncle. Rassurez-vous, c'est de lui seul que je le liens; mais si cet écrit était tombé entre d'autres mains que les miennes, entre les mains d'un ennemi, et vous en avez beaucoup...
Uzède tressaillit.
— La comtesse est seule coupable, je le sais; mais
PIQUILLO ALLIAGA.
le crime qu'elle a commis, vous le connaissiez, vous en étiez le complice, et si j'avais montré cet écrit au roi, vous étiez perdu; il vous fallait renoncer à votre rang, à vos honneurs, à la vie peut-être !
— Ah! vous ne le voudriez pas! s'écria Uzède en étendant vers lui les bras, et les liens qui nous unissent...
— Même sans y croire, répondit froidement Alllaga, vous voyez bien, à la manière dont je vous parle et dont j'agisenvers vous, que je ne veu.K pas vous perdre ; et si je ne l'ai pas l'ait, si au lieu de vous abattre, je vous soutiens dans la faveur du roi, si même je vous élève encore plus haut...
Un éclair de joie brilla dans les yeux du duc.
— C'est que j'ai des desseins sur vous, continua Alllaga; c'est que je veux, pour vous réhabiliter à vos propres yeux, vous faire concourir à une grande expiation et au buulieur à venir de l'Espagne.
Le duc redoubla d'attention.
— Oui, une grande injustice et une grande faute ont été commises : l'expulsion des Maures, qui, en se retirant, ont emporté avec eux la richesse et la prospérité de notre pays ; ce serait, pour le règne de Philippe m, une tache odieuse et déshonorante. Je veux l'eflacer, je veux en faire disparaître jusqu'aux moindres traces. Si vous voulez me seconder franchement dans ce projet, m'aider dans tout ce qui en amènera l'exécution, je vous place au pouvoir souverain, je vous fais nonnuer premier ministre...
Le duc ne put retenir un tressaillement de surprise et de joie.
— Sinon, en montrant au roi cet écrit, je le force à renoncer à vous, et je dirige son choix sur celui qui promettra d'agir de concert avec moi, pour le bonheur et la gloire du pays.
— Je le promets, je le promets! s'écria d'Uzède avec transport. J'écoulerai vos avis, je m'y soumettrai. J'ordonnerai, je commanderai à tous, mais je ne serai que le bras et vous serez l'âme. Et quant au généreux projet que vous avez conçu, je m'y associe d'avance et m'y dévoue, je vous le jure par le ciel qui nous entend.
— C'est bien, lui dit froidement AUiaga, vous êtes premier ministre.
Et il lui remit l'ordonnance signée par le roi.
D'Uzède n'en pouvait croire ses yeux. Ce titre (pii lui avait coûté tant d'etforts, tant d'intrigues et tant de bassesses, ce pouvoir suprême pour lequel il s'était rendu criminel et presque parricide, il le possédait eulin! Sa joie élait si grande, que pendant quelques instants elle lui lit oublier tout. Il sortit du palais radieux, triomphant et presque saus remords.
Quelques heures après, le roi était de retour. Tout lui réussissait ce jour-là; le ciel était pour lui. Sa chasse avait été favorisée d'un temps superbe, et il avait tué un cerf de sa propre main.
AUiaga lui raconta ce qui s'était passé eu son absence.
Le roi se fit répéter ce récit, tant il avait peine à se persuader qu'il fut libre et que le cardinal-duc quittât Madrid le jour même. Celait pour .Mliaga le moment de U'AÙï la promesse qu'il avait faite au favori déchu.
— Sire, lui dit-il, puisque Votre Majesté reud au-
jourd'hui justice à tout le monde, elle ne peut la refuser au malheur.
— Que voulez-vous dire?
— Que le cardinal-duc a mérité de perdre votre faveur, mais non pas votre estime; qu'il a été mauvais ministre, mais non pas un régicide et un empoisonneur.
Alors, et saus lui parler du duc d'Uzède, il lui raconta en d('tail ce qu'avait fait la comtesse; d'Altamira, et comment, en voulant se défaire de la duchesse de Santarem, elle avait pour ainsi dire donné elle-même la mort à la reine.
Le roi, à ce récit, pâlit d'effroi. Tout ce qu'il y avait en lui d'honnête et de généreux se souleva d'indignation. Lui qui si longtemps, et la veille encore, avait élé dujje de la comtesse et do ses intrigues, voulait à l'instant même la faire arrêter, juger et condaumer. Mais, cédant à sa faiblesse ordinaire, il se calma bientôt et recula devant un pareil éclat, et surtout à l'idée du déshonneur qui allait rejaillir sur tant de nobles familles auxquelles la comtesse était alliée.
AUiaga lui conseilla un parti plus prudent et plus clément.
La comtesse, qui était dans l'ivresse, et qui se réjouissait déjà du succès de son allié le duc d'Uzède, reçut dans la journée une expédition, en bonne forme, de l'ordonnance suivante:
« La comtesse d'Altamira quittera Madrid aujour- « d'hui même, et il lui est défendu désormais d'habi- « 1er à moins de soixante lieues de la capitale. Man- « dons et ordonnons à notre premier ministre de « tenir la main à l'exécution de la présente ordou- « nance. »
Elle était signée du roi et plus bas du duc d'Uzède. C'était le premier acte de son autorité.
La comtesse resta anéantie , foudroyée ! Ce n'était pas la peine de renverser le duc de Leriua, car d'Uzède avait exactement les mêmes façons d'agir que le duc son père, excepté que celui-ci avait été moins vite et ne s'était point brouillé avec son alliée le jour même de sou avènement au pouvoir.
Elle courut au i>alais du duc d'Uzède. On se doute bien que le nouveau ministre avait ce jour-là trop d'affaires pour recevoir ses amis. Elle essaya de parler au roi et s'adressa pour cela à AL de Latorre, qui venait d'être congédié, après dix ans de service, par le frère Luis AUiaga, sous prétexte que, de son propre aveu, lui, Latorre, ne savait pas lire, ce qui élait incompatible avec la place de valet de chambre de confiance de Sa Majesté.
La comtesse écrivit alors à Escobar une lettre qu'elle lui envoya par un exprès, et celui-ci lui répondit surle-champ par le même courrier. Consolée liu moins par l'empressomcnl et le zèle du bon père, elle se hâta d'ouvrir le billet, qui contenait ces mots :
« J'ignore ce qui se passe et ne veux point le sa- « voir. Quoi qu'il puisse arriver, je n'entends ni me « compromettre ni me mêler désormais de rien; per- « suadé qu'avec votre adresse et votre esprit ordi- « uaires vous sortirez victorieuse de tous les mauvais
PIQUILLO ALLIAGA.
« pasjc resterai neutre, madame la comtesse, et tout « ce que peut mii permettre le souvenir de notre an- « cienne amitié, c'est de faire des vœux pour vous. »
Il sembla à la comtesse que ces paroles ne lui étaient pas inconnues; et, en effet, c'était la réponse qu'ellemême avait adressée un mois auparavant à Escobar, lorsqu'il s'agissait d'expulser les jésuites, et que le prieur d'Hénarès était venu réclamer sou appui. Cette réponse, Escobar ne l'avait pas oubliée (car il avait une mémoire admirable), et il venait de la renvoyer à la comtesse sans eu retrancher un mot, mais aussi sans l'aggraver d'une syllabe, tant le bon père avait de conscience.
Cependant la disgrâce de l'insolent favori, la chute du ministre tout-puissant avait déjà retenti dans Madrid, et la renommée en portait la nouvelle à toutes les extréuiités du royaume. Le peuple espagnol, qui, en perdant le duc de Lerraa, croyait retrouver sa richesse, sa gloire et sa prépondérance en Europe, fêlait par des chants de triomphe et des feux de joie le départ du cardinal-duc. Les cris de : Vive le roi! éclataient de toutes parts. Le monarque avait é(é obligé de paraître à son balcon, et accueillait d'un air étonné ces transports de l'enthousiasme populaire, auxquels il n'était point habitué.
Du fond de son appartement, le duc de Lerma entendait les cris de joie qui insultaient à sa chute. L'instant de la faiblesse était passé, il avait repris tout son courage. Comprenant que désormais toute sollicitation nouvelle serait inutile et ne servirait qu'à l'abaisser, il renonça à voir le roi et quitta sur-le-champ la cour, pour se retirer dans l'héritage de ses pères, dans son château de Lerma, embelli par ses soins, son goût et sa magnificence. Mais pour aller prendre sa voilure, le duc fut obligé de traverser les jardins du palais. Il s'y arrêta un instant et resta plongé dans de profondes rétiexious; alors sans doute, le ministre disparut devant le prêtre, devant le cardinal, car, regardant d'un a^il reconnaissant et attendri les appartements de la famille royale, il répandit sur Philippe et sur ses enfants ses plus ferventes bénédictions. Il lit quelques pas pour s'éloigner, et se trouva près du bosquet où il avait lui-même présenté à la reine ce verre fatal, cause de tant de calomnies. Là, sa fermeté l'abandonna, une larme brûlante s'échappa de ses yeux, et il murmura à voix basse une ardente prière :
— Punissez-moi, Seigneur, pour les fautes que j'ai commises, mais non pour les crimes dont je suis innocent; et si je ne puis, aux yeux de tous, faire éclater la vérité, que mon roi du moins la connaisse et me rende son estime; que j'obtienue cette dernière grâce, ô mon Dieu, et après rappelez à vous votre ser- ^iteu^!
Il releva la tête, traversa les jardins d'un pas ferme, monta en voiture, et pendant que le peuple, rassemblé sous sou balcon, brisait ses fenêtres et criait : Mort au duc de Lerma! il prit la route de Guadarrama, où il passa la nuit.
Le lendemain matin, au moment où il se levait pour continuer son voyage, on lui annonça qu'un présent et un message du roi venaient d'arriver pour lui de Madrid.
Un présent, un message du roi, dans une telle circonstance, lui paraissaient, à lui et à tous ceux qui l'entouraient, une chose impossible, incompréhensible. Lui seul devait avoir le mot de cette énigme.
Un piqueur de Sa Majesté lui apportait le cerf que le roi avait tué la veille, à la chasse; de sa propre main, et de plus une lettre du souverain.
Le duc tressaillit. Il ouvrit la lettre avec respect ; puis, après l'avoir lue, il la porta à ses lèvres, et levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes, il s'écria:
— Je te remercie, Alliaga, tu m'as tenu parole (I). Cette missive, que ne purent jamais s'expliquer ni
les courtisans ni le duc d'Uzède lui-même, contenait ce peu de mots :
« Alliaga m'a donné des preuves telles, qu'il ne cr m'est plus permis de douter de votre innocence au 0 sujet de la reine, et si la nouvelle direction à impri- « mer aux affaires du royaume exige votre éloignc- « ment de la cour, vous emporterez du moins dans a votre retraite l'estime de votre souverain et son « amitié. »
A quelques lieues de Guadarrama, au premier relais, le duc aperçut un carrosse de la cour ; il crut reconnaître celui de la comtesse d'Altamira. Une femme, (jui parut un instant à la ])ortière, se l'ejeta brusquement au fond de la voiture. L'ancien ministre demanda qui elle était, et on lui répondit :
— C'(;st l'ancienne dame d'honneur do la reine, la comtesse d'Altamira, reléguée désormais à soixante lieues de Madrid et qui se rend en exil.
— Ah ! se dit le duc en lui-même, Alliaga est juste et le ciel aussi 1
Les deux voitures marchèrent un instant de front; les deux anciens alliés, les deux anciens ennemis se saluèrent, elle ministre disgracié, continuant sa route, courut cacher ses regrets dans son château de Lerma, dans celte magnifique et royale résidence élevée à ses frais et à ceux de l'État.