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LE NOUVEAU CONSEIL DU ROI

Le soir même de ce jour, Alliaga se rendit dans le cabinet du roi. Il y trouva le duc d'Uzède, qui, dans la ferveur de son zèle et pour mieux prouver son dévouement au confesseur de Sa Majesté, et à Sa Majesté elle-même, venait de faire arrêter et jeter en prison Rodrigue de Calderon, secrétaire du dernier ministre. Il voulait même plus, et ou le croiraitdithcilemeut.si le fait n'était contirmé par plusieurs historiens, il proposait de faire mettre eu jugement le duc de Lerma, son père.

(1) Il pi'it la route de Gutulanama, où il paçsa 1a nuit. Il y reçut, avec UH cerf tué à la chasse de la propre main du roi , une lettre de S.i Majesté Catholique dont le contenu a toujours écha|)pé au\ esprits les plus pC-iiétrants.

(Watson, Histoire de Philippe III, t. u, p. 303.)

PIQUILLO ALLFAGA.

3ril

Lg roi [.■(•;;;'(, (l il v.'ji.i:i-.s,iit l;i i)r(,|ii>siliiia iiiiaml Alliag.-i ciili;!.

— .Ig ni'i.'U ivippoiii' à Su SiUjilcuriiî, s'ikria (rUzôdc.

— El moi aiissj, dit le roi.

Alliaga ne. lépoiidit pas, il rognnla d'IIziVIi», qui baissa les yiuix ; puis le. roi, qui juta au fmi l'Drdoiinanco qu'on venait de lui présenter.

— C'est Lii'n, sire, dit AiliaKa. Cii n'est pas nous, c'est voire cœur que Votre iMajestô devrait toujours consulter. Aussi je venais lui souniiitlre, ainsi (jn'à sou ministre, un ordre que monsieur le duc d'Uzédc ajiprouvnra, j'en suis certain.

Ces derniers mcjts furent prononce'» d'un air si resl)ectueu.\ et si modeste, que le duc ne ponvait s'en i'urnialiser. Il répondit d'un air protecteur :

— Voyons, mon père, de (pioi s'agit-il?

— Tro)) dfi sang a déjà coulé dans les montagnes de l'Albarracin. Ce n'est point par des mesures rigour.'.iises, c'est par la clémence et la persuasion que l'on l'orceva les Maures à déposer li'S armes. Je propose à .Sa Majesté de partir iTioi-mème pour cette œuvre de pacification ; mais il faudrait, je crois, envoyer d'abord à (Ion Augustin de iMexia l'ordre de suspendre immédiùtement toutes les hostilités. '

— C'est com))létcnient mon avis, répondit avec ajilomb le duc d'L'zède, et je va'S à l'instanl même faire partir un courrier, si le roi l'approuve.

— Faites, monsieur le duc, dit le roi, nous l'aurons pour agréable.

— J'ai encore une autre proposition ù soumettre à Voire Majesté, dans l'intérêt du royaume en général et de monsieur le duc on particulier.

— Parlez, dit le roi, ([ui jamais no s'était autant mêlé des adaiies da l'État, et (|ui, ne fût-ce que par nouveauté, semblait y prendre goilt; parlez.

V.n disant ces niotd il décachetait, contre son ordinaire, plusieurs lettres qui lui étaient adressées; bien plus, il se mil à les lire lui-même, ce «pii ne lui arrivait jamais, sans cesser pour cela de prêter son attenliun à Alliaga, à qui il répéta avec bonté' :

— Parlez, mon père, je vous écoute.

— Il y a des gens à qui Votre Majesté a parfois accordé sa confiance et qui la méritent peu. Ce sont les pères Jérôme et F.scobar, de la Société de Jésus.

— En vérité ! dit le roi étonné, il me semble cependant qu'ils ont bien de l'esprit.

— C'est cela même (pii les rend redoutables. Le père Jérôme, vous en avez maintenant la preuve, avait déjà culonniié auprès de vous h; duc de Lerma.

— Et ils en calonniieront bien d'autres, s'écria vivement d'Uzède, en pensant à la terrible déclaration ([u'ils avaient signée contre lui. Ils sont d'abord, je le sais nu'eux que personne, les ennemis un rév(''rend frère Alliaga.

— Et je ne les crois pas non plus favorablement tlisposi's pour m jusieur le duc, ajouta Alliaga en souriant.

— Moi (pii les ai comblés de bontés, dit d'Uzède avec im soupir.

— El j(i me conlenterai de i',i[ipeler à Votre Majesté un rapport excellent, l'ait autrelois par monsieur le duc et (jui tendait à congédier les révérends pères de la Compagnie de Jésus.

— C'i'St vrai, m.ais c'éMait une idée du duc dcLerma.

— Qu'importe ! monseigneur d'L'zè'ile a trop d'esprit pour repousser une bonne idée, par la scjIc raison qu'elle viendrait de son prédéc(!sseur.

— Vous trouvez donc que le renvoi des révérends pères jésuites est une idée bonne?

— Excellente, sire, à la condition qu'aucune rigueur ne sera exercé ; contre eux, qu'on leur laissera tous leurs biens, qu'il leur sera permis de les vendre et d'en emporter le prix.

— Moijocoiifis pierais leurs biens, dit leducd'Uzède d'un air d(! fine^si;.

— A quoi bon'.' répondit Alliaga; ce ne sont point leurs richesses, qui sont coupables, ce sont leurs doctrines.

— Je me range définitivemeat à cette idée, répli(jua d'Uzède lentement et avec un air de profondeur; et comme b's sages résohitions ne peuvent èlre exécuté.is troj) pronqitenient, je leur expédierai l'ordre en question des la semaiui^ [irochainc.

— Dès demain, ajouta Alliaga.

— C'est ce que j'allais dire, ré'pondit le duc. Maintenant, sire, continua-t-il, je désire e\pli([uer à Votre Majesté et au seigneur Alliaga comment il est cependant nécessaire qu'! Hodrigue de Caldcn-on, cmite d'illiva, et aucion secrétau'e du duc de Lerma, soit tenu pe idant quelque temps au secret et interrogé sur plusieurs actes auxquels il a pris part et dont la connaissance est indispensable à la marche du gouvernement actuel.

Mais !e duc avait beau parler et s'efl'orcer de son mieux de développer son projet, le roi ne l'écoulait plus; le roi, sous la préoccupation d'une autre idée, mauif.'stait un trouble et une agitation extraordinaires. Lue des lettresqu'il avait ouvertes en sejouant, et i}n'sque sans y penser, absorbait toute son attenliuu; il la parcourait en respirant à peine; sa figure était pâle, ses mains étaient tremblantes.

— Sire, qu'avez-vous? qu'est-ce donc? s'écria Alliaga efl'rayé.

— Ce que j'ai !.. ce que j'ai ! . . Tenez, cette lettre du marquis de Cazareiia...

— Du gouverneur de Valence?

— Voyez vous-même... lisez.

I<:t, pouvant à peine parler, il tendit la lettre à Alliaga, qui la parcourut et devint aussi ])àlo (|ue le roi, car le prei\iier mot, le seul (jui d'abord avait frappé SCS yeux, était le nom d'.\ixa.

LE S.VX-I-ICAR.

Après avoir précipité à la mer le capitaine fiiampiétri et le fidèle Pedralvi, Juan-lîaiitista s'écria :

— A nous, mes amis! à nous le vaisseau et tousses trésors.

Juauita montait eu ce moment l'escalier qui cou-

PIQUILLO ALLIAGA

en i répondre, A)lii;i dicisel le cspi:

(luisait surletillac; elle redescendit vivement dans l'étage inférieur, appelant Fedralvi à son secours.

Pedralvi ne lui répondit pas.

Privée de son seul défenseur, de celui qui leur inspirait à tous confiance et courage, Juanita se précipita dans la chambre où s'étaient retirés Aïxa et son père. C'était la plus grande, la plus riche et la plus commode du navire.

En entendant les cris horribles cjui retentissaient au-dt'ssus de leurs tètes, toutes les femmes et les jeunes filles maures s'élancèrent auprès de leur maîtresse et l'entourèrent. Le peu d'hommes qui les accompagnaient, et qui étaient sans armes, fermèrent et barricadèrent de leur mieux l'ouverture d'en haut, faible barrière qui ne pouvait longtemps résister aux efforts de leurs ennemis.

Ceux-ci, après avoir parcouru le pont du navire et monté 'es bagages, les malles, ainsi que les coffres cjii'on y avait entassés, ne trouvant point les trésors qu'ils cherchaient, se mirent en devoir de visiter les

elages inférieurs jusqu'à la cale du bâtiment. Juan- Baptista, saisissant une hache, eut bientôt fait voler en éclats les planches qui s'opposaient à son passage. A l'instant où cet obstacle fut détruit, un hurlement horrible se fit entendre. Tous les bandits abandonnèrent le tillac et se précipitèrent dans l'intérieur du vaisseau, aux cris mille fois répétés de : Vive Juan- Baptislal vive noire capitaine!

A ce nom fatal, Aïxa sentit un froid mortel parcourir ses veines. Elle ne s'était donc point trompée, celui qu'elle avait cru reconnaître la veille était bien Juan-Baptista, le brigand au pouvoir duquel elle s'était vue pendant quelques instants au château de Santarem. Elle savait de quoi il était capable, elle connaissait son audace; sans le secours de PiquiUo, elle en eut déjà été victime ; mais Piquillo n'était plus là. Elle et son vieux père et ses femmes étaient livrés sans défense à la fureur de ces bandits.

Albérique frémit, non pour lui, mais pour sa fille bieu-aimée.

— Dieu de nos pères, s'écria-t-il, prenez mes jours et sauvez ceux de mon enfant ! prùservez-la surtout de la honte !

— Soyez tranquille, mon père, répondit Aïxa d'un ton ferme, je ne tomberai pas vivante entre leurs mains, je vous le promets.

— Que veux-tu faire? lui demanda le vieillard en la voyant belle et pâle, tandis que dans ses yeux nou's brillait le feu du désespoir et du courage, que veux-tu faire, ma fille?

— Il y a toujours moyen de défendre sou honneur, que ne puis-je de même défendre vos jours !

Et elle serra d'une main convulsive un riche flacon de cristal qu'elle venait de saisir.

— Écoutez... écoutez!., crièrent toutes les femmes tremblantes... entendez-vous ces cris de mort et de douleur?

— On vient à notre secours, dit le vieillard, ce sont nos serviteurs qui nous défendent.

Jiian-Baptista et ses compagnons avaient parcouru

:ar il portail Aiia.

vainement tous les coins de ce navire qu'ils croyaient si richement chargé. Ils avaient compté puiser à pleines mainsles piècesd'or, les perleset lesdiauiants, mais ils n'avaient pas réfléchi que d'Albérique était trop prudent pour emporter avec lui des trésors qui étaient bien plus en sûreté dans le souterrain mystérieux du Val-Paraiso et surtout chez tous les banquiers de l'Europe où il les avait placés.

La seule découverte que tirent les pirates, en visitant la cale, c'est que le vaisseau, qui était en assez mauvais état, faisait eau en plusieurs endroits.

— Ah! s'écria le capitaine avec uu horrible jurement, il ne nous manquerait plus que de devenir ia proie des requins; allons, à l'ouvrage, et travaillez!

Mais It'urs efforts étaient impuissants. Le vaisseau était trop chargé.

— Que ne le disiez-vous, répondit le capitaine. A la mer les bagages inutiles! à commencer par ce troupeau de Mauresques qui s'entassent di'vant la portedu vieux d'Albérique et fout pencher le navire de ce coté.

LAGNV- — Imprimerie de VuLiT el rie. —M» !• —

Soi

PIQUILLO ALLIAGA.

Place, vous autres! Il faut que je parle à votre maître ; rangez-vous pour que je passe.

Mais au lieu d'ûbéir, les fldèles serviteurs se pressèrent devant la perle de Uelascar et dy sa flUe, les protégeant de leurs corps, seul rempart qu'ils pussent leur ulHir.

— J'ai besoin d'avoir du jour et de l'air, s'écria lo pirate avec un rire féroce.

Et faisant jouer sa hache à droite et à gauche, au milieu de cette foule sans défense, il eut bienlùt jonché le plancher de cadavres. Ses compagnon», ^'empressant de prendre part à cette sanglante moisson, ramassaient derrière lui les morts et les blessés pt les jetaient à la mer. C'est là ce que Juan-Uaptista appelait alléger le vaisseau. Longlempa on entendit le« crisdescombatlants, ou plutôt des victimes, car cellesici ne pouvaient se défendre qu'en étreignant corps à corps. leurs barbares adversaires, et en luttant sans armes contre la lame des épées et celle des poignards.

lùifin, le dernier soupir de h douleur, le dernier ràlement de l'agonie s'éteignit dans des tlols de sang. Comme autrelois leurs ancêtres dans la cour des Lions, les derniers Abeucerages venaient ds tomber sous le fer des bourreaux.

Juan-Baptisfa tenant à la main sa Uaçhe sanglante, arriva devant la porte de Delascar, désormais sans défenseur. D'un seul coup il en lit volev en éclats les panneaux, et à travers les m brisés, Aïstft vit bjiller l'œil ardent du bandit.

Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi, lorsque, ierrible et farouche, il s'arrêta sur le seuil de rajijiartement. Son regard fixé sur Aïxy. gtiniblait s'enivrer d'avance du plaisir de la vengeanci?,

— Ah! ah ! dit-il avec un sourire ijifernal, nous ne sommes plus ici au château de Santat'eml plus de frères, plus d'amant, plus de corrégidor pour vous dé' fendre. On peut braver ici la justice des hommes et celle du ciel, ajouta-t-il avec un horrible blasphèuio, s'il y en a une! Partout la mer!., la mer on nous, choisissez!

Vieillard, continua-t-il en s'adressantàd'Albérique, tu peux cependant nous oU'rir une rançon digne de loi et de nous, Apprends-moi où tu as caché les richesses, et nous verrons..,

D'Aibérique ne daigna pas répondre, mais d'un mouvement convulsif il serra sa fille contre son cœur.

— Ah ! tu gardes le silence, continua Jnan-Daptista; Ç'h bien, mes amis, à nous les seuls trésors qu'il ne nons ait pas dérobés; à nous ces jeunes filles! je vous les livre et nç m'en réserve qu'une seule pour ma part.

Il s'élança alors dans la chambre, où ses compagnons le suivirent.

Delascar se précipita au-devant de sa fille, l'entoura de ses bras, la couvrit de son corps, et vainement Juan- Baptista essaya de les séparer.

Alors, sans respect pour la douleur et la majeslf'^ ])aternelle, il leva sa redoutable hache,

Aïxa poussa un cri, s'arracha des bras de son père et se jeta aux pieds du monstre.

Mais déjà l'acier avait brillé, la hache étincelante était retombée sur le front du vieillard, ((ui murmura ces derniers mots : Ma fille!

Et son sang rejaillit sur Aïxa, qui couvrait de ses baisers et de se.s larmes le corps de son père, qu'on voulait lui arracher pour le jeter ainsi que les autres à la mer.

En ce moment nne horrible secousse se fit sentir dans tout le bâtiment; le vaisseau venait de toucher contre un banc de sable on un nicher. Chacun resta immobile; un silence de terreur succéda au tumulte (iffroyable qui depuis nu quart d'heure régnait sur le bâtiment.

On entendit alors distinctement un coup de canon.

Un boulet atteignit le grand màtqn'il coupa en deux et qui tomba avec fracas sur le pont du vaisseau.

Voipj m qui était arrivé ;

L'équipage de Juan-Baptlsla, ainsi que l'avait dit Pedralvi, entendait fort peu la manœuvre, et depuis le moment où, entrainés par l'ardeur du pillage, le capitaine et les matelots s'étaient tous précipités dans l'étage inférieur, le vaisseau, abandonné à lui-même, avait vogué au hasard et à la grâce de Dieu, qui, dans sa justice, ne se crut pas sans doute obligé de les bien conduire. Aussi, le bâtiment, obéissant au vent qui le poussait vers la côte, alla échouer contre un banc de sable,

Depuis Umgtôutps cependant un navive fin voilier avait aperçu h Sun-Lueur et lui avait adressé des signaux que, poup de bonnes raisons, l'équipage n'avait pas aperçus, et auxi^uels, par conséquent, il n'avait eu garde de répondre.

CliMjué de cette impolitesse ou de cette désobéissance, le capitaine du bâtiment royal, car c'était lu Vtru-Crm, m voulant pas continuer à suivre le Sun- Lucar pour échouer avec lui à la côte, s'était contenti'' de lui adresser de loin quelques averlissements plus énergiques et avait misa la mer deux chaloupes remplies de soldats bien armés.

Au second boulet, Juau-Uaptista venait de s'élancer sur le tillac et aurait été écrasé au troisième par la uhulft du grand jnat, si évidemment l'enfer ne l'eût protégé. A la vue de la caravelle la Vera-Cmz, qui s'était arrêtée à portée du canon se balançant coquettement sur les vagues; à la vue surtout des deux chaloupes qui faisaient force de rames pour arriver jusqu'à lui, Juan-Baptista comprit qu'il n'y avait rien à gagner à une bataille, si ce n'étaient des balles ])endant le combat et un bout (le corde après. Tl porta donc vivement à seslèvres le siffletdu commandement.

A ce son aigu ses compagnons accoururent sur le pont pour recevoir ses ordres. Le seul qu'il leur donna fut celui-ci :

.— Sauve qui peut!

Et loin d'imiter ces capitaines de vaisseau qui, en cas de danger, ont la simplicité de rester les derniers à bord, Juan-Baptista, pressé d'assurer sa retraite, se jeta le premier à la mer; ses compagnons suivirent son (ixemple, et comme la côte n'était pas éloignée, ils eurent bientôt abordé aux environs d'Estepona.

— Salut, ô ma patrie ! s'écria le capitaine en touchant la terre d'Espagne, je te ramène tes enftmts.

Ils s'enfoncèrent dans un petit'bois qu'ils aperçurent de loin, et revenant à pied parMalaga, Grenade", Joën et Ciudad-Réal, ils traversèrent la Nouvelle-Castille,

«► PIQUILLO ALLIAGA.

et se (l'ouvofiMit un mois après dans l'Aragon, prèls à tuiitin' de noiivi'IléH ciilrcptisiis.

Los chaloupes avaiout cependant abordé le San- Lucar, où il no restait plus qu'Aïxa et ses malheureuses compagnes, 11 eût fallu trop de temps pour relever et déf,'ager le hùti nient, qui, privé de son grand niàtet d'une partie de sa voilure, était hors de service, et qui d'ailleurs n'avait plus d'équipage pour le conduire.

Aïxa s'était vu arra/:her le corps de son père, que les vagues avaient emporté, et, couverte encore de son sang, et à moitié fulie des scènes de carnage dont elle venait d'élre le témoin, elle n'avait plus (ju'uue idée, un désir, c'iitait de quitter ce vaisseau, dùt-elle pour le fuir se précipiter dans les Uots où son père avait été enseveli.

La Vera-Crui était commandée par un jeune capitaine, don Lopez de Sylva, qui, touché de la douleur et de la beauté de la duchesse de Sautarem, se sentait tout disposé à lui obéir, quand même il ne lui eût pas été prescrit, au nom du roi, de suivre en tout et avant tx)ut les ordres de madanie la duchesse.

On se hfita donc de quitter le San-Lucar, que l'on abandonna à «on sort. La marée le remit à Ilot, puis la tempête, qui se déclara quebjues heures aprèfr, l'emporta en pleine mer. Il erra longtemps au hasard, battu par les vents, qui Unirent, comme nous l'avons vu, par le rejeter gur la côte de Carthagène,

Le seigneur don Lopez de Sylva, qui était venu à un second voyage de la chaloupe chercher la duchesse de Sautarem et ses femmes, avait hâte de retourner à burd de (a Vera-Critz, car tout annonçait une longue et terrible, tempête, qui, en ellél, ne tarda pas à éclater.

Le vent, qui souillait avec une violence extrême, venait heureusement de la côte, et éloigna le vaisseau des récits et des rochers contre lesquels il se serait bris('' ; mais en même temps il b; rejeta en pleine mer et du côté opposé aux îles Baléares, situées à la hauteur du port de Valence, et que le capitaine doii Lopez avait le dessein de gagjier.

Poussé vers le di''troit de Gibraltar, qu'il lui fallut traverser, la caravelle se trouva forcée de naviguer dans l'Océan, et pendant quinze jours de suite un vent cojitre lequel elle ne put lutter la porta cjjuslamment dans la direction des Aiwres. Entin le calme revint, les vents changèrent, et, après une longue et pénible traverséei la, caravelle ia Vera-Cruz aborda à Va- Jejice.

Mais quel cliangement, grand Dieu! et dans quelle situation se trouvait Aixa en revoyant cette ville et ses caujpagues chéries 1 La n»ort de son iière couvrait tuut à ses yeux d'un voile de deuil, et l'aspect de ces lieux ei pleins de son souvenir reoUaitea douleur plus vive et ses regrets plus amers.

D'autres crainte» venaient encore l'assaillir. Quoique à bord du vaisseau ou eut eu \)Ouv elle les plus grands égards, quoique elle y ait été traitée plutôt en reine qu'en prisomiiere, c'était par enire du roi qu'elle était ramenée en Kspague. Dans quel but? dans (juel dessein? Don Lopez ne pouvait l'en instruire et s'était enb'rmé dans uu respectueux silence.

lllluis eu débarquant à Valence, les inquiétudes et

les tourments d'Aixa redoublèrent; Yézid et les siens, rélugiés dans les montagnes de l'Albarracin (;t levant l'étendard de la révolte; Augustin de Mexia et l'élite des trou])e8 espagnoles leur fiisant une guerre d'uxlerminalion; et.jtour comble de douleur, Fernand d'Alhayda lui-même, combaltaiit contre Yézid son frère bien-aimé; telles furent les nouvelles qui attendaient, à son arrivée, la duciiesse de Sautarem!

lille venait de les apprendre par le vice-roi de Valence, le marquis de Cazarena, qui s'était empressé de se rendre à bord de la Vera-Cruz, aussitôt son entrée dans le port.

Mais il y avait encore bien d'autres événements.

Le marquis, homme de cour s'il en fut jamais, après avoir humblement iiréMiilit ses hommages à madame la duchesse, lui expliqua comment il avait reçu du roi l'injonction expresse et formelle de prendre les ordres de madame de Sautarem et de se mettre à sa dis[)Osition, à la seule condition de ne pas lui laisser quitter l'Espagne. % finissait en s'inclinant et en demandant quel lieu madame la djrchesse désirait choisir pour sa retraite.

— La maison de mon père, répondit Aïxa, qui à ce moment eut jjeine à retenir ses pleurs, la mai.-on que Delascar d'Albérique Iiabitait à Valence, si elle n'est pas confisquée.

— Confisquée ne serait rien, répondit le marquis en s'inclinant, parce qu'un mot du roi suflirait pour que k confiscation fût levée, et ce mot... Sa .Majesté l'avait déjà dit.

— Eh bien, alors, monsieur le marquis...

— Eh bien ! il y a une autre dilliculté, c'est que cette maisozi a été brûlée !

— Brûlée ! s'écria la ducluisse avec effroi.

— Totxilement, reprit le vice-roi en saluant de nouveau.

Le marquis arrangea les rubans et les dentelles de son pourpoint, et continua en ces termes :

~ On avait reçu la nouvelle que les révoltés dft l'Albarracin nous avaient tué beaucoup de monde, d'exoiUents sobkts, ce n'était rien ; mais le lendemain on apprit qu'ils avaient fait prisonnier Bernard y Royas de Sandoval, le grand inquisiteur, et bien plus, qu'ils l'avaient massacré !

— Alassacré ! s'écria la duchesse avec effroi.

— Comme j'ai l'hoinieur de vous le dire, répondit le marquis en saluant de nouveau, et il continua :

Mon oncle, le duo de Lerma, m'a adressé cette nouvelle eu même temps que la nominati(in de noti'o pieux archevùfue Kibeira aux émnientes fonctions do grand in([uisiteur. Vous eonnaissiîz le zèle foug'ueux du prélat, son ardent enthousiasme, et surtout la ivputatiou de sainleti' dont il jouit dans le royaume de Valeucji et dans toute l'Espagne. Avant de se rendie à Madrid, il a voulu fain; à son prédécesseur des obsèiiues magnifiques; puis, la croix à la main, il a prononcé, dans la grande place de Valence,, et vis-à-vis de la ( atlii'ilrale, un sermon contre les héri'liipies, une croisade contre les Maures, sermon tellement proiligieux, ([u'à la péroraison ils ont tous allumé des torches et des llambeaux, et sans m'en demander la permission, sans qu'il y eut moyen de les en eimxiclier.

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