LE CHANGEMENT A VUE
Le pauvre Maurice en sej^tauf parla fi'iiiMr.; s'était cassé la jambe; mais quoique saisi irune vive douleur, il n'avait pas proféré une plainte... Il regarda autour de lui et vit avec joie que l'endroit où il était tombé donnait sur la rue Nolre- Dame-de-Lorette. Il n'était donc pas loin de chez lui... Ce ne fut cependant qu'après d'horribles souffrances et un temps infini qu'il parvint à so traîner jusqu'à sa maison; et dès que le jour parut Maurice, le plus heureux des hommes, se hâta de faire prévenir son tuteur et son ami, le docteur Jules C..., qui, émerveillé de la gaieté et de la joyeuse humeur de son malade, jadis attaqué du spleen, ne pouvait concevoir qu'une jambe cassée changeât le moral à ce point-là. et méditait, connue on l'a vu, un travail sur cette matière.
Il était midi, M. d'Havrecourt, qui venait de descendre pour déjeuner avec sa fenniie, avait trouvé dans sa salle à manger Horace de Nanteuil et tous ses amis de la veille, qui venaient charitablement s'informer de ses nouvelles ou plutôt jouir de son embarras... Le banquier comprit à l'instant le difficile de sa situation; car il eut beau dire à demivoix à ses amis : « Tout va bien, je suis arrivé avant Maurice, il n'y était pas, ma femme était seule, » il vit, aux compliments railleurs qu'on lui adressa et à l'air incrédule qui régnait sur toutes les physionomies, que pei-sonne n'était dupe d'un récit (jue l'on regardait comme une fable inventée et arrangée par lui. Il entendit même Horace murmurer à demivoix à ses camarades : C'est juste! il ne pouvait pas dire autrement!..
Lebanquier^quoiquesûrderinnocenced'Amélie, avait donc par sa faute compromis àjamais son honneur et celui de sa femme. Blessé dans ce qu'il avait de plus cher, dans son orgueil et dans sa réputation d'homme heureux, il cheichail et ne trouvait aucun moyen de réparer un malheur irréjjarable, lorsque la porte s'ouvrit et parut Alfn'd G.., pâle et l'inquiétude sur le front.
— Ah ! mes amis, s'écria-t-il, un grand maibeur est arrivé à ce pauvre Maurice, qui m'aécrit d'allci'
e voir.
— Qu'est-ce donc? s'écrièrent tous les assistants
avec un sentiment de curiosité qui les empêcha de voir la pâleur d'Amélie.
— Je sors de chez lui et il lu'a raconté que hier soir, près de la barrière d'Kufer, au moment d'entrer dans Paris, ce diable de Lor(/-/'«6n(rs/o», mon cheval anglais, dont je veux décidément me défaire, s'est cabré, a jjris le mors aux dents et s'est emporté à travers champs. Maurice, qui, vous le savez tous, avait uneafl'aire très-importante à Paris, ' a voulu sauter à bas du tilbury et s'y est pris si malheureusement qu'il s'est cassé la jambe.
Chacun poussa un cri, excepté une saule personne... celle qui probablement soutfrail le plus.
— Quel événement! s'écria tout le monde avec un sentiment de compassion, et le banquier avec un contentement intérieur. Tout s'expliquait pour lui et pour les autres. Maurice, dangereusement bkssé, n'avait pu se rendre rue de La Bruyère, 11° 33. L'honneur desa femme était sauvé... et surtout le sien.
— C'est donc John, ton domestique, dit Horace eu s'adressant à Alfred, qui lui a porté secours?
— Ah bien oui ! il m'a raconté qu'à peine s'il avait vu Maurice se pcicipiter. Emporté lui-mêuie par son cheval, il n'a pu s'en rendre maître qu'à deux lieues de là, au milieu d'un champ où il a été arrêté par une borne (inorme. Aussi ma voiture, qu'on m'a ramenée ce matin, est-elle brisée en morceaux. 11 n'y a pas de mal, mais il y en avait pour ce pauvre Maurice, laissé blessé, à minuit, sur la grande route. Heureusement encore, il a été rencontré par un fiacre qui revenait à vide et qui l'a ramené chez lui, où je, viens de le voir. Il a été pansé par le docteur Jules C, son ami, qui répond de tout. Vous pouvez être tranquilles. C'est luimême qui m'a dit : Va à l'hôtel d'Havrecourt rassurer... nos amis.
Alfred avait rempli, sans le savoir, les iuteutions de Maurice; car alors seulement Amélie, revenue à la vie, avait repris ses couleurs et commençait à respirer. Quant au baron, il disait tout bas : Voyez-vous mon étoile ! toujours mon étoile !
Les jeunes gens s'écrièrent : Allons voir Maurice, — et ils coururent chez lui.
Mais déjà Maurice n'était plus le même; une seule nuit avait opéré en lui un cluuigement sjulain et complet.
MAURICE
LE 4 decembue.
Il ('l.iil aime! Il avait repris goût à la vie, au lr;n;ii', ;'i luiis les senliiiienis nobles et généreux.
II élait aimé ! il voulait se reuilre digue de celle qu'il aimait. C'était là désoi'uia's son seul but et sa seule récoiupcnse. On a vu comment il avait renoncé au luxe, aux folles dépemes et à ses brillants a.iiisde la Cliaussée-LrAnlinpour reprendre sa robe d"avocat et le chemin du Palais. De temps en temps seulement, mais lien rarement, il allait encore voir son ami d'Havrecourt, qui presque toujouis était sorti. Mais il y avait là une personne qui l'iic- ^cueillait le sourire sur les lèvres, et Maurice était tonlent. Le jour où il gagna sa première cause, il (ourut cliez elle. Llle lui tendit la main en lui disant : Courage ! — et Maurice élait lieureux.
Alliénaïs Tricot, mariée à i\latliieu, avait été richemeul établie par les soius de madame d'Havrecourt, qui, de peur de i-echute, ne perdait pas de vue et surveillait toujours sa protégée. Le jour du mariage, .Mallreu avait reçu pour cadeau de noce, et d'un ami inconnu, la sonnue de vingtcinq mille francs. Amélie n'avait pas voulu que Maurice donnât davantage. Quant au banquier, les secousses qu'il avait éprouvées et qui ne valaient rien pour sa santé ne remjiècliaient pas de continuer sa vie ordinaire ; se u;oquant des prédictions de la Faculté qui le menaçaient d'tui coup de sang s'il ne renonçait pas au Champagne et aux amoiiis, il sortait, un soir, d'un dîner de garçons oii il avait tenu tète avec succès à Horace deNanteuil. l'jii\ré encore de ses prouesses, qu'il lui tardait de raconter, il lit. arrêter sa voiture chez Fœdora, Fœdora l'iuiidèle, dont il avait repris les chaînes après la conversion d'Athénaïs.
Ce qui s'était dit, ce qui s'était passé dans cet entretien, on ne l'a jamais su au juste; mais les dillérentes versions qui ont circulé à ce sujet rappelaient toutes plus uii moins l'accident arrivé à un guerrier fameux, à un maréchal de France, dont la vie avait été glorieuse et dont bien des gens avaient envié la mort.
Ce qui parait positif, c'est qui.' Fu dora, eirrayi'C. avait appelé les gens du baron puur le transporter dans sa voiture et de là à son holel, où l'on s'eii:prt'ssade le saigner. H était trop lard, il ne \x-
trouva sa connaissance que pourquelqiw,s niinuleg, et mourut comme il avait vécu; il s'élei;.'iiit eu disant : « L'Opéra s'en va... et moi aussi ! ! ! «
Quelques jours après, Maurice reçut une lettre qui contenait ces mots : « Ne venez plus et attendez mes'ordres! » H atleiidit, ne pensant phis(iuà ses travaux, à ses clients et à elle. 11 attendit jilus d'une année 1
C'est là, si j'ai bonne mémoire, que Maurice termina son récit ; récit que je me suis elfurcé, en rappelant tous mes souvenirs, de vous donner à peu près en entier, moins l'esprit et la vivacité du jeune homme, et surtout la chaleur du l'amant.
Alors le docteur et moi, regardant tour à tour et Maurice et le salon co (ut;t et doré où nous étions a^sisence mouiont, nous lui dîmes eu même temps :
— Eh bien?
— Eh bien! rei)rit Maurice, dont Us yeux brillaient d'une singulière expression de modestie et de bonheur... il y a dix jours... dix jours seule, ne.it qu'enfin je reçus dans nia mansarde un billet où je trouvai ce mot : Foica/... Vous jugez si ma visite se lit attendre ! Elle me donna des ordres sur lesquc's elle m'ordonna un silence absolu, et, comme atout ce qu'elle me prescrivait, j'obéis.
Mais hier elle nie dit : Prévenez vos deux nieilleuis amis, et à mon tour, continua-l-il en nous serrant les mains, je vous ai dit : Venez... venez pour être mes témoins !
— Ses témoins! s'écria le docteur, que la joie rendait incrédule et qui craignait de se tromper dans ses espérances... Ses témoins, et p lurqu-U '!
Sans nous répondre, Maurice étendit la main vers une porte qui venait de s'ouvrir, et tout ce qu'il avait souffert depuis trois ans, sa fortune perdue, sa vie exposée, sa raisoH presque égarée, tout en ce momeni fut à nos yeux expliqué et justifié. Nous vîmes s'avancer, belle et gracieuse, la plus adorable de toutes les mariées. Elle nous salua et nous accueillit commed'anciensamis... [mis, se tournant vers son fiancé avec le sourire «les a:iges, ce sourire qui semble vous ouvrir les lieuv : \eiiez ! lui dit-elle, tout est prêt !
Sa voiture nous attendait... Nous arrivâmes, eu
MAURICE
quelques minutes, rue Grange-Batelière, à la mairie du 2'= arrondissement, et un quart d'heure après, notre jeune camarade harbiste, le pauvre avocat Maurice, était maître d'une immeuse fortune et, mieux encore, d'une lemme charmante.
— Eh Lien! lui dit le docteur, te voilà enfin heureux !
— Pas encore, répondit à demi-voix Maurice avec
un soupir et en ii'^ardaiit si femme; mais dans deux jours... à l'église! Vous y serez, n'est-ce pas, mes amis 1
— En attendant, s'écria le docteur, c'est aujourd'hui 4 décembre, le^;ner de la Sainte-Barbe !
Et Maurice; après avoir levé les yeux vers ceux de sa femme cuinme peur y chercher une permission, répondit en nous serrant la main : J'irai i
Fi.\ iiE MAinrr.r,
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