AL\UR1CE
Quant à Maurice, qui aurait bien aouIu faire connue eux, il s'iucliua et salua lYspoctucusenient Amélie, maisceilc-ci détourna la tête et passa sans le regarder... Lui la regardait toujours et la suivait des yeux avec tant d'inquiétude et d'amour qu'il ne pensa plus à ce qu'il faisait et perdit un coup sujierlii' qu'il tlevait gagner; il s'en ap])laudit, car il lui tardait d'être décavé pour rejoindre Amélie ; mais la fortune, qui a aussi ses caprices et qui est rarement d'accord avec les désirsdes amants, sembla prendre plaisir à favoriser le pauvre Maurice, aussi contrarié alors de ses bonnes grâces qu'il avait été souvent malheureux par ses rigueurs; il avait beau faire, il ne pouvait perdre, ildécavait tout le monde et ne pouvait, à son grand regret, quitter la table de bouillotte. La nuit s'avançait, un monceau d'or s'entassait devant lui ; et M. d'Havrecourt, qui plusieurs fois déjà était rentré, venait cette fois de se recaver de trois mille francs. En ce moment, Maurice leva les yeux et vit derrière M. d'Havrecourt et en face de lui Amélie, qui le regardait avec cet air qu'il connaissait si bien. Il y avait dans tous ses traits l'expression du blàuie et du reproche et en même temps un senliineut d'inquiétude.
— 0 ciel ! se dit-il avec joie, elle daigne donc s'intéresser un peu à moi ! Elle a peur que je ne perde ! . . . Et l'instant d'après il en eut la preuve certaine, car Amélie s'adressant à lui d'une voix un peu émue, lui dit : « .le suis lâchée de déranger monsieur^Mau- « rice, mais il ni'avait promis hier de donner le « bon exemple et de danser (ce qui était vrai) ; « faut-il lui rappeler sa promesse, et rinvilor moi- « même? conlinua-t-elle, en étendant vers lui sa » jolie main... mais à l'instant, car la contredanse « va commencer. »
En ce moment le baron, qui avait un brelan de valets, dit d'une voix sèche : Je fais le tout de Maurice.
— Je tiens, répondit celui-ci en se levant. Il avait dix-huit aus ' et, les yeux rayonnants de joie, il abandonna ses mille éciis au baron et courut prendre la main d'Amélie.
— En vérité, monsieur Maurice, lui dit-elle au moment où ils se plaçaient pour danser, c'est de la folie !
— Eu quoi donc? répondit-il d'un air étonné. Fallait-il vous faire attendre?
— Je dis que c'est de la folie à vous, qui n'êtes pas riche, déjouer ainsi, d'autant que l'on prétend que vous n'êtes \ as heureux au jeu.
— Excepté aujourd'hui ! Et Maurice prononça ces mots avec une expression de bonheur si véritable et si naturelle, qu'Amélie aurait pu voir que c'était bien là le fond de sa pensée ; mais elle ne la comprit pas ou ne voulut pas la comprendre, car elle reprit d'un air froid et sévère :
— C'est justement parce que vous aviez du bonheur aujourd'hui, parce que vous gagniez une somme aussi forte, qu'il fallait la conserver pour un meilleur usage.
Maurice tressaillit.
— Il m'avait semblé, continua Amélie, que vous
saviez parfois migux employer votr^ argent, et il m'en coûterait de penser que vous n'êtes iharitable et bon que par hasard.
— Merci de vos conseils, madame ; je n'en reçois pas d'ordiniire d'aussi sagi'S, et j'çn profiterai. Je ne jouerai plus.
— Ce n'est pas là ce que je veux dire, monsieur.
— Et moi, je vous le jure, et je tieiulrai ma parole."
— Tant mieux pour vous, monsieur, et surtout pour d'autres qui vous en remercieront. Et à propos de cela, j'aurais à vous parler d'une pauvre femme, votre cliente; une commission à vous douuer pour elle.
— Ah ! parlez, de grâce.
— Ici, dans un bal et pendant une contredanse, ce n'est guère le moment. Venez, non pas demain, je serai fatiguée et me lèverai tard, mais après.demain, à midi, si cela, monsieur Maurice, ne vous dérange pas trop.
Maurice n'avait jamais éprouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure. La outredause était finie depuis longtemps, qu'il lui semblait entendre encore les douces {larûles qni l'avaient charujé, et quand le baron, qui se croyait obligé de le consoler de sou désastreux brelan, vit la joie qui brillait sur sa physionomie, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Voilà unphilo-ophe!... C'est dommage qu'il joue si mal à la bouillotte ! » Le lendemain Maurice ne vit point AuK'lie, et la journée lui parut longue, quoique embellie par les plus doux songes et les plus riantes images, car le jour d'après, lui qui ne l'apercevait jamais que le soir et au raili«a du monde, il devait la voir le matin à midi chez elle en tête à tète... C'était presque un rendez-vous !... Il y rêvait, lorsqu'on lui remit une lettre dont il reconnut sur-le-champ l'écriture; elle était du banquier et contenait ces mots :
« Mon cher Maurice : j'ai à vous parler d'une « importante affaire où vous pouvez me rendre « le plus grand s 'rvice; je vous attends demain à « déjeuner à l'hôtel ; mais pour que nous causions « en liberté, venez de bonue heure et avant que « ma femme ne suit levée. C'est import mt. »
Le billet ne portait point de signature et contenait pour post-scriptum cette seule ligne :
« Brûlez ce billet; »
Ce que fit Maurice, qui étajt la probité même dans les petites choses comme dans les grandes, et souriant pendant que la flamme consumait le billet du baron, il se disait : « La fortune si longtemps contraire veut donc enfin me combler de ses faveurs ! Amélie m'admet près d'elle, je suis assez heureux pour qu'elle ait besoin de moi, et en même temps m':; voilà indispensable à son mari, dont j'ai toute la confiance. » Et déjà il avait calcula eu lui-mênie que tout cela pouvait très-bien s'arranger, qiv'il serait à dix heures diez le banquier, qu'il déjeunerait avec lui et de là passerait chez sa femme, qui l'atten irait. La douce perspective! L'heureuse matinée! se disnil-il eu s'eudormant.
MAURICF.
Quand il arriva le lendemain à l'hôtel, le banquier ('lait (li'jà sur pied et l'aKendait avec impatience.
— Ah! voi:s voilà eiiQn! s'érria-t-il; ji; venais, mon cher, d'envoyer chez vous.
— L'afliiire est donc hien sérieuse?
— Vous allez en juger.
Le baron approcha son fauteuil de celui de Maurice et lui dit à voix basse, d'un" air effrayé :
— Il peut en résulter les conséipiences les plus fâcheuses pour mon ménage.
Et Maurice redoubla d'attention.
— Je vous dirai, mon cher, continua le liau^uicr, que, grâce à mon adresse, ma femme a en moi la confiance la plus complète. Je ne vous parle pas de son amour, c'est connu, et quoi([Lie souvent cela me gêne, je suis bon mari et ne lui en veux pas; mais cet amour déviendrait un tourment et un enfer, je n'aurais plus ni repos ni liberté si elle se doutait de quelque chose, si le moindre soujiçon venait troubler sa tranquillité ou éveiller sa jalousie. C'est ce qui est près d'arriver... si vous ne me venez jias en aide.
— Disposez de moi, monsienr, vous le pouvez.
— C'est ce que j'ai fait, lui répondit le baron en lui serrant la main, certain que vous ne me d('savoneriez pas.
— Qu'est-ce donc et de quoi s'agit-il? dil Maurice avec quelque inquiétude.
— Le voici : Imagmez-vous que celle petite Fœdora, qui ne fait que des extravagances, avait acheté des diamants : ce n'est que demi-mal ; mais vous allez voir l'absurdité!... elle en envoie toucher le prix ici... chez moi... connne si j'étais garçon! comme s'ilny avait c[ue des garçons dans le monde ! Je ne sais en vérité où elle a la tête et à quoi elle pense, mais la facture est arrivée hier pendant que ma femmi' était là... Refuser de solder ce mémoire entraînait une foule d'explications plus désastreuses les mies (pie les autres, et puis un banquier, lorsqu'il tient à soncrédit, doit toujours payer à bureau ouvert... J'ai donc payé, et sans hésiter...
— En vérité ! s'écria gaiement le jeune homme.
— Parbleu! ma femme était Jà, et pour lui ùter tout soupçon, j'ai dit d'un air indifférent : .le sais ce que c'est ! C'est pour Maurice, ùoiit je suis le bamiuier.
.Maurice poussa un cri de désespoir.
— Comment, monsieur, un tel miMisonge, sans m'en pn'venir, sans penser au tort (luecela peut me l'a lie !
— Du tort ! et lequel? Ne vous avisez donc pas de me démentir, d'autant qu'il m'a semblé,aii trouble de ma femme, quelle avait conçu quelque doute.
— Elle était troublée ! s'écria .Maurice avec anxiété et en même temps avec joie.
— Oui, vraiment! parce qu'on a beau avoir de l'esprit et de l'aplomb, quand on est pris ainsi à l'improvistc et au dépourvu, on a toujours un air gauche et ciubairassé qui donne des soupçoiiF... Si j'avais eu le temps de réfléchir et d^^ combiner, j'aurais inven'é autre chose.
— Cela aurait mieax valu, dit Maurice d'un air consterné.
— C'est ce que nous avons fait liier avec Fœdora, à qui j'ai reproché son éfourderie, et, pour la réjparer (car elle a du bnn, elK- a iineuli' un moyen biensu])é'rieur au mien, et qui ne permettra pas à ma femme de conserver le nioimlre doute.
— Il faut l'employer, et le plus toi possible! s'écria vivement Maurice.
— C'est ce que nous allons faire ici mènie, ce matin, si vous nous secondez.
— Comment, je vous suis encore uéces-saire?
— Indispensable.
— Et quel rôle me destinez-vous?
— Le plus aisé, rien à faire, (ju'à attendre la répli([ue ([u'on vous donnera.
— Mais encore faudrail-il convenir...
— C'est pour cela qu'il était essentiel de nous voir de bonne heure.
En ce moment la porte du cabinet s'ouvrit et parut.Vmélieen robe du matin. Elle était un peu pâle et toujours charmante. Elle salua Maurice comme à son ordinaire, et celui-ci respira.
— Elle ne m'en veut pas ! se dit-il avec joie. Et de l'air le plus tranquille, Amélie annonça à son mari qu'il était temps de déjeuner; c'est pour cela qu'elle venait le prendre, et tous trois descendirent dans la salle à manger.
Le commencement du déjeuner fut froid et silencieux, oncùt dil trois ennemisqui s'observaient. îMaurice ne pouv ait cependant remarquer aucun changement dans Amélie, si ci; n'étaient peut-être des manières plus attentives et plus cérémonieuses que de coutume, car, grâce au ciel, elle l'honorait depuis quelque temps de moius de politesse. .\iuélie avait au doigt une bague fort simple et fort jolie. Maurice lui eu fit compliment.
— Je suis charmée que vous la trouviez bien, lui dit-elle en souriant, «ar je sais que vous vous connaissez en bijoux.
— J'en connais du moins le prix, répondit Maurice d(! l'air le plus ualurel, car j'en ai acUelé dernièrement pour un de mes cousins qui se marie.
Amélie ne fit aucune réflexion, ne levaiioiul les yeux sur le jeune homme, mais elle offrit avec enipressemeut à son mari d'un plat qui était devant elle. Di'piiis ce moinenl elle fut aussi aimable et moins polie avec Maurice. Celui-ci était enchaulé de la réponse qu'il venait de faire : il avait servi la cause du mari, qu'il devait ménager et qu'il ne pouvait trahir sans indignité et sans se fermer à jamais la porte de sa maison. D'un autre côté, il avait défendu ses propres intérêts auprès d'.\inélie. Tout cela d'un seul mot, et Maurice se félicitait encore tout en savourant avec délices nue txsse de thé, lorsque la porte s'ouvrit et parut un domestique de la maison tenant une lettre qu'il présentas .Maurice.
— Le jockey qui vient di- lapporler avait d'abord passé chez monsieur ; ou lui a dit qu'il déjeunaii ici et il est acconru; il est là dans l'aulichambre, attendant la réponse.
— C'est bien !
MAURICE
— C'est Iros-pvc.ssp. et il m'a olnrgé de vous dir.; que c'était de la part de mademoissUe Fœdora.
Il y avait sans d')Ute quelque chose d'électrique dans ce nom, car il sembla agir à la fois et subitement sur les trois personnes qui venaient de l'entendre, surtout sur Maurice, qui, tour à tour rougissant et pâlissant, regardait avec un trouble indicible la lettre qu'il tenait à la main, et qui portait bien réellement son nom et son adresse, ne sachant s'il devait la nier, la déchirer ou la lire, car il compienaif déjà que l'un ou l'autre parti produirait exacliMueut le même effet.
Auiélii;, redevenue calme et impassible, ne semblait prendre aucune part à cette scène. Le baron riait d'un air goguenard en disant à Maurice : Lisez donc, mon cher, lisez, faites comme chez vous!
Et Amélie ajouta d'un air aimable : Que nous ne vous gênions pas !
Sans iiresque savoir ce qu'il faisait et comme par un mouvement couvulsif, Maurice décacheta la lettre, la parcourut à peine et la rejeta sur la table avec un mouvement de rage.
— Si vous avez une réponse à faire, s'écria le baron, passez dans mon cabinet ; à moins qu.' vous ne préfériez parler vous-même au messager , qui attend toujours et qu'il faudrait renvoyer.
— Oui, oui. je le préfère! s'écria Maurice ens'élançant dans l'antichambre.
Et s'adressant au jockey, qui l'attendait respeclueusement et le chapeau à la main.
— Ayez la bonté de dire à votre maîtresse que je la prie de ne plus m'écrire et de ne jamais s'adresser à moi.
Le jockey, peu fait à de pareils messages et peu habitué surtout à voir payer ainsi les billets doux qu'il portait, s'inclina d'un air étonné et sortit.
Pendant que cette scène se passait rapidement à l'antichambre, une autre plus rapide encore avait eu lieu dans la salle à manger. Le banquier, relevant nonchalamment la lettre que dans sa colère Maurice avait jetée sur la table, y lisait à demi-voix ces mots :
« Merci de tes diamants, mon cher iMaurice ; ils « étaient inutiles, je t'aurais bien aimé sanscela... »
— Monsieur, lui dit Amélie en l'interrompant, vous n'y pensez pas, c'est d'une indiscrétion...
— Hah ! dit le banquier en rejetant la lettre sur la table, entre amis!
En ce moment Maurice entra; il était jiàle, abattu; ses traits bouleversés étaient ceux d'un coupable, et on l'aurait condamné sur sa seule physionomie, quand même il n'y aurait pas eu contre lui des preuves écrites. Le déjeuner ne dura pas longtemps; on se leva, midi venait de sonner, et le banquier avait des ali'aires. Maurice, tout en sentant bien que la vérité était impossible à dire, avait cependant plus que jamais besoin de se justifier, et d'une vuii timide et mal assurée il rappela à madame d'Havrecourt qu'elle avait une comluission à lui donner et cju'il était à ses ordres.
— Je vous remercie, juonsieur, de ne m'avoir pas oubliée . La pauv re femme que vous avez secourue
m'avait suppliée de vouloir bien être la marraine de son enfant; je l'aurais voulu! mais vraiment, et toute réflexion faite, cela m'est impossible ; soyez assez bon, monsieur, pour lui porter mes excuses et mes regrets.
Elle salua et sortit.
Ce fut là le terme des prospérités de Maurice. A dater de ce jour, madame d'Havrecourt ne fit plus attention au pauvre jeune homme. Elle le traitait, chaque fois qiril venait, comme un invité, comme un étranger, et elle avait repris avec lui ses manières polies et désespérantes. — Elle me méprise ! se disait-il; et perdre l'estime d'une femme pareille, c'est avoir tout perdu ! Vingt fois il lui vint à l'idée de lui demander un entretien et de tout lui avouer, nrais c'était une lâcheté qui le déshonorerait aux yeux du monde, une trahison gratuite qui ne le rendrait pas plus heureux... Porter le désordre dans celte maison où il avait été traité en ami! découvrir à cette femme les torts de son mari! Et si elle aimait ce mari, quelle reconnaissance porterait-elle à celui qui venait troubler le repos et le bonheur de son ménage ?
En supposant même (et c'était là l'hypothèse la )jIus favorable) qu'elle n'eût que de l'indifférence pour le baron, sa jalousie, que celui-ci redoutait, et sa fierté blessée, ne piouvaient-elles pas amener un éclat tlont tout l'odieux retomberait sur Maurice? Le malheureux avait beau faire, de quelque coté qu'il tournât les yeux, il ne voyait pour lui que le blâme, la honte et la ruine. Sa fortune compromise par de folles dépenses ou des spéculations téméraires, son élat perdu, son avenir sans considération, un amour insensé et sans espoir dont il se mourait et ne pouvait guérir, telle était sa position lorsqu'il vint à notre diner du i décembre, le jour de la Sainte-Barbe, telles étaient les causes de cette sombre tristesse que nous ne pouvions nous expliquer. Sans force et sans courage contre les maux qui l'accablaient, il avait résolu d'en finir et de se tuer.
On a vu comment nos instances, notre amitié et surtout le souvenir de son père l'avaient décidé à différer ses projets et à nous accorder une année. Il y consentit, et tout en pensant h'w.n qu'un an ne pouvait rien changer à sa position, il partit pour la Grèce, la Syrie et Constantinoide.
UN AN ArREJ
Ce voyage, qui, autrefois, l'aurait enthousiasmé, qui lui aurait rappelé les études et les admirations (le son jeune âge, le laissa froid et indifférent ; son imagination était morte ainsi que sa jeunesse ; il ne voyait rien sur sa route, et n'avait qu'un désir, celui de s'éloigner de Paris, car il sentait bien qu'il n'y pouvait plus rester. Mais une fois arrivé à Constantinople, il nerèvapUis qu'à la France et à Paris.
MAURICE
Le prenjier seotiment qa'il éprouva fut une frayeur eitrdmt.
Il lui soniMnit que de si loin il pouvait le faire sans daiigir, et les ,~ouvoiiirs qu'il avait voulu fuir revinrent l'u louli' auprès (le lui. C'était elle, toujours elle, qui raeennqiagnait dans toutes ses excursions ; elle ne le (juittait point, et lorsque, dans les rues de Constantinople, dans ses palais, dans ses mosquées, sur les rives mêmes du Bospliore, on lui disait : Regardez!... son œil disirait ne voyait en ce moment que le salon et le boudoir d'Amélie.
VA ('(qiendantiManrire avait renoonlré ACniislantino|)le des amis, d'aneieus camarades de Saiuteliarlie. l'ù n'y en a-t-il pas? (Jnbarbiste élail alors le cliai'gé d'atl'aires, aujourd'liui l'ambassadeur de la France auprès de la SublimoPorte. J'ai fait mes études avec lui, il rlail de mon temps, et dans la bouche d'un camarade l'éloge est suspect. Je me tairai donc; mais ceiiv qui l'ont connu sur le sol étranger diront combien son accueil était cordial et sa maison hnspilalirn' pour tous les Français, à jilus liicle i:{]<i\]\ |ioiic lui barjiisle.
Maurice trouva auprès de lui cousiils, protection et amitié. Dans le plus l'eau pays du monde et sous ce ciel enchanteur, il aurait pu vi\i'e heureux. (>n luiproposait mèiiK! de rester alfaclié' àrainbassade, et avec son instruction, son aptitude à tous les genres de travaux, dans sa position surtout, c'était une fortune à tenter, une nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui. Mais toutes les carrières étaient finies [Miur Maurice ! A viiig-ciiKj ans, il regardait sa tâche comme termiiKv, et sa promesse comme accomplie I L'année s'avançait, et maintenant sa seule idée était de retourner en France et d'y être avant le l décembre, comme il l'avait juré. Sentant bien qu'il ne pouvait vivre ainsi et (|ue son existence ne serait pas longue, c'était en Franco, du moins, qu'il voulait mourir !
Il débar([iia à Toulon vers la lin de novembre, et le .'! décembre dans la matinée il était à Paris.
Maurice, en arrivant, s'était bien promis ([ne sa piviuiire visite serait pour le docteur et pour moi,
MAURICE
ses deux meilleurs amis. Mais le sort eu avait dicidé aulreuieut. Oiioique fatigué d'iui loug vfiyagCj il se hâta de sliabiller et il sortit. Son iuteution, connue je l'ai dit, était de venir en droite li^çne chez le docteur et chez moi, mais il calcula eu route qu'il ne s'éloignerait pas de son chemin en pas.-aut devant la porte d'un certain hôtel qu'il voulait voir, le voir seulement ! pas autre chose. Aussi je n'ai jamais compris, ni lui non plu-, comment il se trouva dans la cour de l'hùtel, puis sur l'escalier, eteufiudans 1(! cabinet du baron, lequel poussa un cri dejoie en l'apercevant.
— Halalia! balachou! s'écria-t-il, en citant les vers turcs du Bourgeois Gentilhomme dans la cérémonie I Halaba 1 lialachou ! vous voilà donc revenu, mou cher, du pays des mamaiiioucliis ! Vous ne pouviez pas mieux arriver qu'aujom'd'hui,. et vous allez nous en raconter de belles... sur les odalisques et le harem du grand-seigneur. Je vous emmène.
— Où donc?
— Aime partie charmante, délirante, (jue j'ai méditée, créée, inventée, et qui semble liiite exprès pour célébrer votre retour... une partie de campagne.
— Le 3 décembi-e?
— Précisément ! c'est là l'original ! Si c'était au mois de juin je ne voudrais pas y aller... C'est à six lieues d'ici, daus la vallée d'Orsay.
— Impossible! répondit Maurice, bieu décidi' à ne pas accepter, j'ai des aHàires ; je voulais seulement vous voir.
— Ainsi que malemme, dit gaiement le banquier. — Oui, monsieur, répondit Maurice avec émotion.
— Eh bien ! en restant à Paris vous ne la verrez pas; elle va partir aussi.
— Pour la vallée d'Orsay ! s'écria Maurice qui ne trouvait déjà plus le projet de camjiagiie aussi impraticable.
— Oui, mon cher..., un petit Trianon, un Chauteloup, une petite maison de grand seigneur que je viens d'acheter, et où nous pendons aujourd'hui la crémaillère.
Et il partit d'im grand éclat de rire, sans que Maurice pût comprendre d'où provenait ce surcroît de gaieté.
— Ces dame?, continua le banquier, s'occuperont de notre dîner et de nos logements pendant que nous chasserons.
— C'est donc pour chasser! s'écria Maurice; c'est bien différent.
— Eh oui ! nous partons dans l'instant, après la bourse. Nous trouverons là-bas }ios fusils, nos chiens... et un gibier! quel gibier, mon cher! Et le baron recommença ses éclats de rire. Nous couchons là-bas ; nous y couchons tous, et demain matin nous serons revenus à Paris pour nos plaisirs ou nos aûaires. Ça vous va-t-il, mon cher Mamamouchi, mon jeune Bajazet ? Répondez.
— Au fait, personne encore ne sait cpie je suis de retour, et pourvu que j'arrive, comme je l'ai
l'romis, demain 4 décembre, pour laSainfe-Barbi'...
— Vous y serez, je vous le jure. Je vous ramènerai moi-même.
Et Maurice sentait battre ssn cœur en se disant : Toute une soirée, toute une maliiwe avec elle, et puis ajffès cela mourir! qu'imixH'te ! les derniers luomouts de ma vie en auront été les plus doux.
tu ce moment on viut annoncer au baron que sa voiture était prête.
— Partons! s'écria Maurice, à qui il tardait maintenait d'arriver.
Ciui] lieues en poste, c'était l'affaire d'un instant. Ils montèrent -tous les deux dans un excellent coupé, et, avec le sentiment d'autorité et d'égoïsnie que donne la richesse, d'Havrecoiu-t s'écria :
— Postillon, mène-moi vite!
— Et moi aussi, pc^tilton ! ajouta modestement son compagnon de voyage. Et ils partirent comme le vent. Maurice craignait d'avoir à subir en rouie la conversation et la gaieté du baron. 11 n'y a pas de plaisir sans peine, et il se résignait déjà; mais au bout de quelques toiu-s de roues, le baron s'endormit profondément.
— Allons, se dit Maurice, j'ai aujourd'hui du bonheur ! Ce comiuencement-là est d'un bon augure pour la fin du voyage.
Le banquier dormait, Maurice rêvait et la voiture roulait toujours. Ils changèrent de chevaux à la Croi\-de-Berny, et une demi-heure après ils arrivaient à la villa du baron.
Celui-ci n'avait pas eu tort de la vanter. Malgré la neige qui couvrait les toits et les arbres, c'était un endroit délicieux; une maison admirablement bien distribuée et où rien n'avait été oublié pour l'élégance et le coufortable?... Des calorifères répaadaieut à tous les étages et dans tous les appartements ime douce chaleur, et des corbeilles de fleurs y brillaient de toutes parts, comme au cœur de l'été, dessalons et des chambres tendus en soie, des tapis moelleux, des divans à l'orientale, des vases de la Chine et du Japon, et fouies les recherches du luxe et de la mode faisaient de c€tte retraite mystérieuse un séjour magique et enchanté.
Le baron jouissait avi;c orgueil de la surprise de Maurice, qui louait et admirait; c'était pour cela que le banquier l'avait amené. Il y a des gens ilont le bonheur est fastueux et a besoin de témoins. Depuis le départ de Maurice, la fortune du baron d'Havrecourt s'était encore augmentée : pres(|ue toutes les affaires qu'il avait entreprises avaient mal tourné pour les autres, mais non pas pour lui. Le tout est d'acheter et de vendre à propos, et tel banquier, le premier instruit, par sa position, des chances heureuses ou malheureuses de l'opération qu'il dirige, a souvent plus gagné dans les mauvaises afl'aires que daus les bonnes. Les actions du riche financier, voyageant sans cesse, avaient été vendue^, rachetées et revendues plusieui-s fois, toujours avec bénéfice, tandis que celles qu'il avait cédées à Maurice, restées sédentaires dans le portefeuille du pauvre jeune homme, n'avaient guère
MAURICE
alors (raiiiri' valeur quo cnlle du papier sur lequel C'ilis l'taicnl impriiiiécs.
(iii romprciiilra d'après cela Ir Ium' et hs prudiualili's du harou, qui, Naiiucliodouosor de la finauee, ue vnyait plus de tenue à ses désirs et à sou orgueil. Hausses goûts de pacha, ou, si vous l'aimez uiieux, de feruiier général, il avait donné à ce séjour voluptueux une destination que nous connaîtrons plus tard. Kn ce moment, il venait d'ouvrir la porte d'un charmant salon Pompadour, et Maurice entendit partir des cris de surprise. Plusieurs jeunes gens à la mode, ses anciens camarades de plaisirs, l'accueillirent par îles houras, et Alfred G... lui sauta an cou.
— Quoi ! te voilà de retour ! te voilà !
— Oui, messieurs ! s'écria le baron, il arrive de Constantinople, et je vous ramène pour qu'il nous dise si les beautés du sérail valent les nôtres, et si on entend la vie en Orient aussi bien qu'ici.
Puis regardaut autour de lui d'un air di' surprise :
— Nous ne sonuues pas encore au complet, et quelque aimable que soit notre réunion... rien que des jeunes gens, c'est un printemps sans roses.
— Eh 1 mon Dieu oui ! dit Alfred avec un soupir... Il ne manque rien à votre paradis! rien que des houris.
— Nos déesses ne viennent pas ! s'écria le baron avec effroi.
— I{assurez-vousl elles viendront, mais pas pour dîner. Nous avons eu beau faire, impossible autrement! Palmyre et Cléofé jouent clans la première pièce, et quant à ces antres demoiselles, qui sont toutes à l'Opéra... il y a répétition générale ce soir; mais comme elles ne dansent que dans le premier acte, elles seront encore ici de bonne heure. Nous en serons quittes pour dîner sans elles.
— Diner sans elles! répéta le baron ; celadi'range toute notre partie.
— Soyez tranquille, elles souperont.
— Je le sais bien ! mais quand on a réglé' une lél(>, rédigé un prograuune, on veut que rien ne man([ue, et voilà di'jà uu diner désorganisé.
— Nous boirons du Champagne pour ces dames, nous eu boirons à l'amour et au plaisir... Elles nous rendront cela ce soir !
— Eh bien! messieurs, dit le baron, quittant son air désespéré et prenant tout à coup un air de triomphe et de contentement iuti'riein', eli bien ! que vous ai-je dit vingt fois"?... Vous (|iii vous laisse/, séduire par des beautés de théâtre, vous le voyez! on ne peut jamais compter sur leiu' exactitude, pas plus ([ue sur leur cousf;mc(>. Pour moi, je ne veux bli'ssi'r ici les opinions de pei'souue. mais depuis trois mois j'ai renonce à l'Opi'râ. L'Opéra s'en va ! Et cette infidèle, cette coquette de Fœdora, qui nous devait sa réj)utation et sa fortune, je l'ai quittée celte fois pour jamais, et vous verrez, messieurs, vous verrez aujourd'hui celle qui va lui succéder, et ijui est deux fois plus jolie qu'elle ! Voilà connue j(! me venge des perlides !
Un houra approbatif couvrit là voi\ du baron, 1 1 chacun s'empressa de 1,^ féliciter sur la manière philosophique dont il prenait les choses!
iMais pi'udanf ce temps, Maurice, qui ne savait plus où il en était, cluTchart à rasseuibb'r ses idées. Il n'avait accepté l'invitation du baron que pour passer la journée avec madame d'HavTecourt, et, d'après ce qu'il venait d'entendre, il s'agissait tout uniment d'une soirée déjeunes gens avec des lorettes ou des demoiselles d'Opéra, genre de plaisir dont il se souciait fort peu. Mais comment partir? comment retournera Paris? il n'avait ni chevaux ni voiture, et par un temps semblable on ne fait pas cinq lieues à pied. Pendant (pii> les jeunes gens parcouraient les appartemenis ou fumaient des cigares, pendant que le baron veillait avec gravité aux apprêts du dîner, Maurice avouait franchement à Alfred ledétroùt et l'embarras qu'il éprouvait.
— Quedialile! lui dit celui-ci, reste toujours à dîniT... Il faut bien que tu dînes! et ce ne sera qu'un repas de garçons, puisque ces dames n'arrivent que ce soir... je mettrai alors à ta disposition mon cheval et mon cabriolet. Je vais donner à John l'ordre d'atteler à dix heures, et tu retourneras si tu le veux, tout seul, à Paris.
— Grand merci ! Mais toi, Alfred ?
— Moi!... ne t'inquiète pas! Je couche ici et reviendrai demain dans la voiture du baron, où j.e prendrai ta place.
— S'il en est ainsi, j'accrjite. Mais dis-moi donc quelle est cette maison, cette fête dont le baron a eu l'idée ?
Et Alfred lui raconta en peu de mots ce qui suit.
Vf.
Quoique le baron se souciât peu des convenances, il avait des nu'nagements à garder avec sa feumie, que tout le monde honorait et admirait, et à qui il devait nue grande partie de sa fortune; elle avait eu de lui jusqu'alors une excellente opinion que pour mille bonnes raisons il tenait à conserver, sans vouloir cependant renoncer à ses plaisii-s, et pour concilier tout cela, il avait voulu, connue les grands seigneurs d'autrefois, avoir loin de Paris sa petite maison. La mode avait fait revivre les habits et les meubles de nos aïeux ; pas un bourgeois qui n'eut son bou- (toir à la du P.arry ou son salon à la Choiseul! Le bantpiier avait fait uiieux encore ; il prétendait imiter non pas le siècle de Louis XV, mais le souverain lui-même, et avoir, connue Ini, son parc aux cerfs. U avait donc en secret, sans que sa femme s'en doutât, et sous un nom supposé, acheté dans la vallée d'Orsay cette habitation de jimue créée jadis par un fermier général, lolies d'un autre âge, qu'il avait trouvées trop raisonnables pour le nôtre.
MAURICE
et qu'il venait de surpasser en faisant restaurer et meubler à neuf cet éléi,'ant pavillon^ qu'il se proposai! (l'inaugurer le soir même, 3 décembre; et voici pourquoi il avait choisi ce jour.
Sa feuime avait luu^ graad'taute de soixantedix-huit ans, sa seule parente, avec laquelle le harou était brouillé, et qu'il ne voyait jamais. Cette taute, pour laquelle madame d'Havrecourt conservait une tendre atTection et un profond respect, habitait hiver et été une fort belle maison à quelques lieues de Paris, dans le bourg d'Autony, et elle avait reçu autrefois sur les fonts baptismaux, de Al. le duc de Soubise, son parrain, les noms de Barbe, Catherine, Perjictue. ()r, tous les ans, le 3 décembre, veille de la Sainte - Barbe. madame d'Havrecourt se rendait le soir chez sa grand'taute pour lui souhaiter sa fête. Elle passait la soirée et la nuit chez elle, et ne revenait à Paris que le lendemain pour dîner. Le banquier ne pouvait donc pas choisir pour la joyeuse fête qu'il méditait une occasion plus favorable, un jour et une nuit où il était entièrement libre et maître de ses actions.
Il avait dit à sa femme qu'il irait pendant son absence à la chasse avec quelques amis; puis, avant de partir, il avait donné l'ordre à son cocher, qui lui était dévoué, de conduire madame à Antony, chez sa tante, de l'y laisser, puis, au lieu de revenir à Paris, d'aller le rejoindre à Orsay, où le banquier prévoyait avoir besoin de son cocher, de son landaw et de ses chevaux, ne fût-ce que pour remener le matin en voiture les sylphides légères dont les ailes pouvaient être fatiguées.
Antony est d'ailleurs sur la route d'Orsay, et Jérôme, le cocher, appartenait corps et âme à son maître, qui lui donnait beaucoup plus d'a''gent pour être fidèle que personne n'aurait pu lui en donner pour trahir. C'était une fidélité pure comme l'or. Le banquier avait donc ainsi tout combiné et tout arrangé; tout devait se passer comme il l'avait prévu !
Et rien de tout cela n'arriva.
Nous avons vu d'abord que, par un premier contre-temps, le dîner si fin, si délicat, si recherché, qui d(nait être savouré par des appétits féminins, embelli et animé par sept ou huil jeunes beautés aux propos joyeux et aux regards agaçants, allait être la proie d'estomacs masculins et avides, qui demandaient déjà à grands cris que l'on servît, tout disposés, pourvu que le dîner arrivât, à se résigner aux tourments de l'absence. Mais celui de tous qui semblait maintenant avoir pris le plus gaiement son parti était le maître de la maison, qui, sorti pendant quelques instants, venait de rentrer avec un air de ti'iouqdie.
— Encore un moment, messieurs, s'écria- t-il, le temps seulement de rajuster une coiffure que la brise de décembre a endonnnagée... car nous ne dîneronspasseulb: nous aurousau moins une dame.
— Une dame! s'écrièrent tous les jeunes gens; une dame ! et laquelle '?
— Une sultane à moi, ma favorite; une nymphe
naive et pure, que je n'ai pas demandée aux bosquets de l'Opéra, mais que j'ai su dérouvrir d;ius les sommités de la rue Notre-Dame-de-Lorretle.
— Une lorette ! répétèrent gaiement tous les convives.
— Oui, messieurs; vous rappelez-vous que l'infidèle Fo'dora avait une amie, une jeune llngère plus jolie qu'elle, à telles enseignes que vous aviez tous juré de faire sa conquête?
— C'est vrai.
— Et qu'aucun de vous n'a réussi, et que vous m'avez défié d'être plus heureux, et qu'Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...
— C'est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son pnunier vainqueur, et je les parie encore i
— Je les tiens! s'écria le banquier, et je n'aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s'est enfin décidée à venir aujourd'hui dans ma petite maison, dans ce harem (jue sa défaite doit inaugurer ! C'est elle qui sera la reine de la fête, et demain je la ramène à Paris !
— Ce n'est pas possible ! cria Horace, car elle m'a résisté, à moi ! Il faut donc qu'il l'ait couverte de diamants, et encore !... ce ne serait pas une raison... car elle est si bizarre, si originale... à moins qu'elle ne cède au baron par originalité... mais cela n'est pas... je ne le puis croire.
— Eh bien donc! s'écria le banquier, puisqu'il faut vous convaincre, paraissez, mes amours!
Et courant ouvrir la petite porte d'un boudoir qui donnait près de la cheminée, il amena par la main une jeune fille dont les joues fraîches, vermeilles et veloutées auraient défié le duvet et les couleurs de la pêche , brune , piquante , au pied mignon, à la taille leste et bien prise, qui, d'abord interdite et les regards baissés, n'osait regarder l'avide et bruyante société qui l'entourait... Mais tout à coup, à un cri qui retentit dans le salon, elle leva ses yeux noirs aux longs cils... et Maurice s'écria : C'est elle ! la fille du tailleur Athénais Tricot!
— Oui, monsieur, c'est moi, reprit Athénais, qui semblait plusrassurée en retrouvant quelqu'un de sa connaissance ; puis, lui faisant une révérence, elle ajouta :Vous vous portez bien, monsieur?
— lisse connaissent, s'écria le bauquiereu riant.
— Oui, dit Maurice froidement, uous d(uneiirions dans la même maison.
— Et je me rappelle très-bien, reprit Athénais avec un peu d'émotion, avoir vu monsieur !
— C'est bienflatteur pour moi, mademoiselle, car je n'ai eu le plaisir de vous rencontrer qu'une fois.
— Ah! bien plus que cela! huit ou dix fois au moiiis sur l'escalier, continua Athénais. \'ous ne m'aviez pas remarquée, vous aviez toujours l'air si occupé !... Aussi je me disais : 11 faut que ça soit un savant, ça ne regarde personne... ce qui ne m'empêchait pas de vous faire chaque fois une révérence; vous me les devrez, voilà tout.
En ce moment, les deux battants de la porte de la salle à manger s'ouvrirent, un domcsti(jue en i:rande livrée s'avança et dit : JMadauie est servie.
MAURICK.
Atliônaïs, (?tonnéH, regarda aulour d'elle pour savoir à qn'i ces paroji's s'adressa! eut. Q\iant au Ivinquier, il sVIiuk ;,iil iialaimiiciit pour donner le ]]ras à la jciiiir lillc, ([iii, voyant Ions les jiniiies Ki'iis lui (iMVir la main, avait siir-le-chanip lait son chiiix l'I |ii'issans faeon eidlc de Maurice.
I.c li,UM|nicr fit la {.'riiuaic Mais un ]iarf'um de fruH'es, ipii s'exlialait i\v la pinr voisini', vint eu ce iiiiiiueut eiubauiiicr ra|i|iafliiiifut, et cliaoun s'écria : Ataljle! a laMe ! On se. précipita en tiinuilte dans la salle du l'estin, et coinim^ il n'y avait que deslioinines, cliacunseplaçaan liasardel selon sa fantaisie. Seulement, vis-à-vis du maître de la maison s'était assise Aflu'iinï-, iriiie de la fête et souveraine du lien. Maniice. qui lui avait donné la main, se plaça à sa gauche, et lloraci' de NautiHiil s'eiiqu'essa de s'asseoir de l'autre ci'ité; (luaul à AllVed, il s'était emparé d"iMi liout di^ la table pour d('coiiper les morceaux d'ajjparat et faire circuler le Champagne, qui rarraîeliissail devant lui dans de grands vases du Japon de porcelaine dorée.
Tous les dîners commencent d'ordinaire d'une manière froide et silencieuse, mais non pas les dîners de garçons, surtout quand ils sont présidés par une jolie fille. La gaieté, la bonne chère et la jeunesse sont amies du brnil. et dès les premiers mots, dès le premier verre de madère, on se serait crnau dessert, (ly avait déjà l'intervalle d'une heure et de vingt bouteilles de Champagne. Alfred avait dans le commencement lancé quehpies mots assez spirituels, que la joie bruyante des convives avait empècbi' d'entendre et surtout d'apprécier; il s'était alors douiié à lui-même l'avertissement qu'une dame iluunait tout bas à Rousseau : Taistoi, Ji'an-JaniHi'f, ils m' le coni jifenitrûtit pas . ol a.V Alt pris le ))arti de demander et de ne rien dire, se réservant seulement le droit de crier de temps en temps aussi haut que les autres. Quant au banquier, sa voix dominait tmit ; cV'Iail l'ivresse de l'orgueil, de la fortune et du \in... Tdut en buvant et mangeant, il trouvait le moyen d'adresser aux autres des épigrammes et à lui-même des éloges, racontant ses conquèles, ses paris, ses lions mots, auxquels il riait et a|i|ilaii(lissail le pinnier; il nV'Iail donc pasétonnaut que ni lui ni les con\i\esilu boni de la table n'entendissent pas les phrases que pendant tout le temps du dîner Athénaïs échangeait avec ses deux voisins.
— Ah! c'est bien mal à vous, lui disail Horace de Nanteuil, moi qui vous aimais lanl, Alhénaïs, avoir été aussi cruelle jioiir moi!
— Ce n'est )ias ma faute, nu n'est pas maîtresse de son cieiir.
— Et vous donner à iiueli|n'uu (pie xnus n'aimez pas...
— Je ne vous aurais pas aimé davantage !
— Mais c'est tromper le baron.
— De cpioi vous plaignez-vous alors'? H vaut mieux (pie cela tombe sur lui ([ue sur vous.
A ce siniiulii'c raisonnenieiit, Maurice, ([iii jusque-là avait écouté d'un air distrait, prêta une oreille plus attentive.
— Mais rassurez-vous, continua Atlu-naïsen répoiidant à sou voisin de droite, je ne veux tromper personne; j'ai dit à .M. le baron qm; j<! ne l'aimais pas, que je dét(!stais tout le monde, à commencer par lui... ça lui a sufli.
— Quoi ! vous n'aimez rien au monde, mademoiselle, lui dit Maurice, qui pensait en ce moment à maître Tricot et à sa f(;inme.
— Non, monsieur, répondit Athénaïs en liaissant les yeux, rien au inonde ! c'est-à-dire, peutêtre aulrelbis,j(! nedis pas, aurais-je eu des idées... parce qu'une idée, ça vous vient malgré vous et sans qu'on s'explique comment... Mais quand j'ai vu qu'on ne faisait pas même attention à moi, qu'on ne me regardait seulement pas, et qiK! je perdais mon temps et mes r('V(''rences...
En ce uiiimeiit elle leva les yeux, et rencontrant ceux de .Maurice, elle s'arrêta, rougit et ne finit point sa phrase.
— Et M. Mathieu , reprit Maurict», ce brave garçon tailleur ipii vous aimait tant et voulait vous épouser'?
— Je ne l'aimais pas.
— Et si votre père, en apprenant ce que vous êtes devenue, allait mourir de chagrin !
— Ah! ne me dites pas ça, monsieur. C'est, au contraire, pour faire un sort à mes parents, pour leur donner le repos et l'aisance, pour que sur leurs vieux jours ils ne soient pas obligés de travailler encore. Et puis, s'il faut vous le dire, je voyais Fœdora, qui logeait dans la même maison que nous si heureuse et si estimée de tout le monde à commencer par madame Caluchet, la portière, qui avait tant de considération pour elle!
— Et c'est là ce qui vous a déterminée"?
— Ah! autre chose encore... Dans le magasin de lingerie où j'allais, toutes ces demoiselles se moquaient de moi et cherchaient toujours à m'humilier sur ma tenue et sur ma mise ; elles étaient pimpantes et brillantes, elles avaient des chapeaux et des cachemires, une surtout, Cb'ofi', (jui était d'une insolence!... Elle plaisantait toujours sur mes socques et mes bas crottés, et c'est pour l'humiliera mon tour (]ue j'ai voulu avoir une voiture ; c'est là surtout ce cpii m'a décidi'e.
— Ah ! le baron vous donne voiture ! s'écria son voisin de droite, qui, au milieu du tumulte, avait saisi ces derniers mots.
— Oui, monsieur, un coupé!... et rue de La Bruyère, n° 33, une jietite maison charmante à moi tonte seule, quej'habite depuis hier ; car jusipie-là, dit-elle en se tournant vers sou voisin de gauche, je n'étais pas encore décidée. Et même aujiuird'liui c'est au iilussi je le suis.
— i;li bien! puis(|ue vous vous appartenez encoie. |iuisi|ne MUis ue vous êtes pas donnée, dites nu met, et je vous reconduis ce soir même chez votre père.
— Chez mon père ! dit la jeune fille avec effroi.
— Oui, n'êtes-vous pas Uhwl
— Non, non... après ce que j'ai déjà reçu, je suis engagée... j'ai promis au baron... je suis une hou-
MAURICE
nète fille... et à moins que lui-même ne me rende ma parole...
Ence moment, leLruit,qui deimis quelque temps redoublait, était arrivé à son apogée : des acclamations et de longs éclats de rire parlaient du bout de la table. Alfred^ qui venait de se lever, avait obtenu un instant de silence^, et il en profita pour s'écrier :
— Je dois, messieurs, vous signaler un l'ait important : notre amphitryon disait tout à riieur(; qu'il y voyait double, et il ne voit pas qu'en face de lui, et sous ses yeux, Maurice lui enlève sa maitresse.
— Lui, Maurice ! dit le banquier en riant ; il n'est pas redoutable ! il n'entend rien auxconquètes !
— Il est vrai, dit Alfred," que je ne lui eu ai jamais connu ; mais s'il est comme le fier Hippolyte, s'il n'a pas de passion...
— Il en a! s'écriale banquier, exailé par le ^'m, le bruit et la chaleur de la salle.
— Il n'en a pas! cria Alfred sur le même ton.
— Il en a une, répliqua le banquier, une inconnue que je connais et que je vous nommerais si je le voulais.
— Je vous en défie, reprit froidemt'ut Jlaurice.
— Ah ! il m'en défie... vous entendez (ju'il m'en défie... Eh bien! continua le baron, dont la raison commençait à se troubler un peu, eh bien ! messieurs... la passion mystérieuse et malheureuse qu'il éprouve, c'est pour ma femme.
— Sa fournie ! s'écria-t-ou de toutes parts.
— Oui, ma propre femme ! répéta le baron en riant aux éclats et en se renversant en arrière sur sa chaise.
Maurice, d'abord atterré d'un coup aussiimprévu, essayait en vain de se remettre et de tourner la chose en plaisanterie.
— Non, non, continua le banquier, ne vous en défendez pas, il faut des égards entre amis, et je déclare ici, messieurs, que je lui permets d'aimer tant qu'il voudra.
— Bravo ! s'écrièrent tous les convives.
— Et que s'il réussit, s'il peut réussir, je donne d'avance mon ap])robation.
— Bravo ! cria-t-on de nouveau.
— Et moi, dit Alfred en élevant son verre, je boiso l'amitié cl aux maris pliilosoplics !
— Vivent Vamitié cAVà philosophie! répétèrent tous les convives, qui s'étaient levés de table dans un désordre inexprimable.
Athénais, eÛ'rayi'c de ce tumulte, et voulant d'ailleurs s'habiller pour le soir et pour les dames qu'on attendait, saisit ce moment pour quitter la salle du festin et pour remonter dans son appartement.
Dans ce moment un bruit <le voiture se fit (Uitendre sur les pavés de la cour.
— Vivat ! s'écrièrent les jeunes gens ; ce sont nos divinités qui arrivent. Eu voici diyà une !
La bande joyeuse s'élança de la salle à manger dans le salon, donf une autre porte vouait de s'ouvrir, et tous, à commencer par le bauqiiier, s'arrêtèrent
Connue frappés de la foudre en apercevant la personne qui entrait...
C'était la femme du bauquier!
h KTiilLE DU MAIil.
J('r(jme, le cocher de M. d'Havrecourt, devait, le soir même du 3 décembre, condun-c madame d'Havr(?court chez sa grand'lante , à Antony, c'était sa mission avouée. .. Puis ses instructions secrètes portaient que de là il irait rejoindre son maître à Orsay... Tels étaient les ordres qu'il avait reçus et qu'il était bien décidé à exécuter fidèlement; il était à croire qu'il y réussirait; il y avait pour cela mille chances contre une, et ce fut justement cette di.'rnière qui prévalut. Après avoir disposé sa voiture pour le soir et donné à manger à ses chevaux, Jérôme sortit au milieu de la journée pour quelques commissions à faire; il était alors près de trois heures et il retournait à l'hôtel, débouchant par la rue de la Michodière. Placé à ce point du boulevard, deux chemins également sûrs vous conduisent au quartier Saint-Georges.
Jérôme pouvait priiudre la rue Latfitte ou la rue du Helder, il en était le maître, et le caprice, le hasard ou la fatalité (car Jérôme n'a jamais pu bien expliquer cette circonstance importante de sa vi(,'), la fatalité fit qu'il choisit la rue du Helder, et tons les projets du baron furent renversés, et il en résulta une foule de catastrophes et de péripéties plus terribles les unes que les autres, et sans lesquelles n'aurait pu avoir lieu l'histoire que je vous raconte en ce moment.
A l'angle où la rue du Helder se croise avec la rue Taitbout, Jérôme rencontra Trilby, cocher, comme lui, de bonue maison, le cocher d'Horace de Xauteuil, qui lui proposa un déjeuuer, lequel, vu l'heure avancée de la journée, pouvait s'appeler déjeuner dinatoire. Jérôme n'avait aucune raison pour refuser, il accepta. Horace de Nanteuil ne rentrerait plus chez lui, il était sorti et devait plus tard partir en poste avec quelques amis pour la vallée d'Orsay, où il passerait la nuit et la matinée du lendemain. Il laissait donc ses domestiques, à coumu'ucer par son cocher, maîtres de l'hôtel et, ].)ien mieux encore, de l'ollice. Alors, et comme dans la fable de La Fontaine :
J ■ l,iifS3 à pensor l.i vie Que fiiTiit c s deux amis.
Horace de Nanteuil avait de fort bons vins, que Trilby offrit généreusement à son collègue Jéîv'jme, qui y fit honneur, et à la deuxième ou troisième bouteille de médoc, les confidences intimes commentèrent. L'amphilryon(je parle du <'ocher d'Horace) raconta qu'il devait, le soir assez tard, aller rejoindre son maître à Orsay.
MAKHICI-.
— (l'est comme, moi, dit .d'-rùmii.
.Mais il dtvaif auparavant alicr altcuilro avec 'a viiitiuc, ruo (Jnmso-liatelière, 3, que la répétitiou j tic, l'dpi'Ta lut finie, pour emmener mademoiselle i Lolotte.
Jérôme raconta aussi connnent il devait d'abord ! conduire madame à Antony; mais ajirès cela les deux amis se rencontreraient à Or-say. où M. Jérôme espérait Lien à son tour' recevoir et traiter M. Trilby. La chère serait fine et délicAle et les vins choisis, car M. d'Havreconrt n'<.»f>argnait rien quand il avait à diner des dames <ie l'Oiiéra. et puis ces dames, qui ne reviendraient que le lendemain, amèneraient sans doule avec elles leurs femmes do chambre, et il y aurait jwrlie fine à l'ofiice comme au salon. Les deux amis, dijà ravis de bur matinée, burent encore à l'ç^jxiir de la soirée, et burent tant et si bien que Jérôme out grand'peinc, sur les six ou sept heures, à retrouver le chemin de riiôtel; s; s. jambes ne le soutenaient plus, mais cela linquiélail jieu... c'était à ses chevaux à le conduire, iladaïae d'Havrecourl monta dans sa voiture, et le digue cocher sur son siège.
Lue lueur de raison qui éclaire encore, par iutervalles, les cerveaux les plus avinés le guida avec assez de bonheur dans Paris, mais dès qu'il eut franchi la barrière d'Knfer et fut sur le chemin d'Antony^ qui est celui d'Orsay, l'air de la grande route, plus vif que celui de Paris, acheva de ]>■ griser si complélemont qu'il voyait autour de lui danser en rond les maisons et les arbres. Une seule idée lui restait, une idée fixe c-omme en ont tous les ivrognes : « .Aller retrouver à (,)rsay Trilliy et « ces demoiselles! aller à Oi-say le plus vite pos- « sible... eu passant par Antony- » Telle était la phrase qu'il se répétait saus cesse, à part lui, ou à demi-voix peudant une grande partie de la route.
VA puis, par un raisonnement qui lui parut lumineux ( les ivrognes aiment beaucoup à raisonner), il tira de sa proposition première les consé(|uences suivantes : « .Aller à Orsay, par Antony, « le plus \.[ii possible... c'est une absurdité; car « en allant tout droit à Orsay, on arriverait plus « vite. Certainement! » (criait-il avec force sur son siège, comme un homme aussi convaincu do sa découverte que Galilée l'était de la sienne en soutenant que la terre tournait) « ccu'laiuenieiit onai^ « riverait jilus \ile ! » i'ji ce moment, on Iravei-sait .\n(0Jiy à la nuit pleine; madame d'ilavrecuurl dorujait dans sa voiture, les chevaux allaient comme le veut, Jérôme était sur sou siège, tenant les rênes et pouvant, connue la Providence, diriger à sougrélesévénements... An lieu de prendre une allée de peupliers à droite qui conduisait chez la graud'taute, il laissa ses chevaux cunliuuer leur course au galoj) sur la grande roule, et une ilemilieure après la voiture faisait son entrée triomjilialo dans la cour d'Oi"say.
.Amélie s'éveille, se croit arrivi'e chez sa tante et se hâte de di-scendre, mais l'endroit où elle se trouve lui est totalement inconnu. Elle se croirait chez des étrangers, si le premier domestique qui
frappe sa vue n'était un domesii((ue de sa maison, le valet de conliance de son mari.
— Vous, Joseph! s'écria-t-elle, comment ètesvous dans ces lieux?
— .Mais, madame, répond le domestique, pâle, stupéfait et perdant comj)Iéteme.nt la tète, mais, madame, j'y suis avec mon maître.
— .Mon mari est donc ici ! s'écrie vivement Améli(!, et, entendant des cris de joie et de bruyants éclats de rire partir d'un riche pavillon splendidement illuminé, elle s'élance de ce côté et tombe au milieu de la troupe joyeuse, qui sortait de table et entrait dans le salon. Vous dé-crire !a stupeur générale est impossible. La commotion fut si violente que le baron en fut jjresque subitement dégrisé, ou retrouva du moins assez de raison pour comprendre qu'il y avait de quoi la perdre totalement, et que c'en était fait de lui s'il ue sortait de là par un cojp de maitr(!. Or, ce n'était pas uue bête que le baron, c'était un sot; et il avait, comme tel; un iiplomb imperturbable et une confiance immense eu lui et en son étoile, et comme sa femme continuait à le regarder d'un air interdit lui et tous ses convives, demandant ce que cela signifiait et d'où provenait l'effroi empreint sur tous les visage.s :
— Parbleu ! s'écria-t-il, lu viens trop tôt... .Nous ne t'attendions pas cacore, cl ta nous surprends à l'improviste... nous qui voulions te surprendre.
— En vérité, monsieur, balbutia Amélie... je ue vous comprends pas et ne pais m'expliquer comment le cocher, au lieu de me mener chez ma tante, à Antony, m'a conduite ici...
Le baron le comprenait encore moins qu'elle. Mais, sentant tout le danger de la position désespérée où il se trouvait, il se décida, com;iie on dit, à brûler ses vaisseaux, et continua gaiement :
— Cela veut dire que j'ai fait ici, et saus t'en parler, une acquisition nouvelle, une maison charmante que lu ue connais pas et où je voulais, pour jouir de ta surprise, tefaireune réception royale... Tu devais nous trouver, à ton entrée, tous ici rassemhlés avec des fleurs, des bjuquets, pour l'offrir, conmie aux souverains, les clés de ce domaine dans un plat d'or.
— lin vérité? s'écria Amélie, tout émerveillée d'une attention si gal;uite et si. délicate, qui n'était guère dans les habitudes di; son mari.
— .Nous voulions même, continua le banquier, improviser uue petite fête... de la ilanse, de la musique, quelques chœurs de l'Opéra que nous attendions; mais je ue cximprends jwis comment cet imbécile de Jérôme, à qui je vais parler, a exécuté mes ordr<îs. Ton arri\ ée subite ne nous a pas mémo laissé le temps de nous organiser.
— L'iut( iilion sullit. liiou ami, lui dit-elle en lui lendant la main d'un air de reconnaissance.
— En atlendanl. continua le baïuiuior avec embarras, voici plusieui-s de nos amis, tu les connais presque tous... (pii ont voulu s'associera moi pour te fêler... Voici même quelqu'un ijui arrive exprès pour cela de Couslanlinople... Lue surprise!... Celle-là du moins ue manquera pas son elTet. Eu
MAURICE
voix émue qu'on eoUiidait à peine une i
parlant ainsi, il écartait do la main les jeunes gens qui les entouraient et montrait Maurice, qui, se dérobant à tous les regards, s'était tenu caché jusque-là derrièrela foule. L'apparilionsubited'Amélie l'avait tellement ému que, sentant ses genoux fléchir, il s'était laissé tomber dans un fauteuil ; le souvenir de la scène inconvenante qui venait de se passer au dessei't, l'apostrophe du baron en pleine table, la découverte de son amour et plus encore l'idée que les regards railleurs de tous ses compagnons étaient en ce moment fixés sur lui, tout cela n'était jjas fait pour diminuer son trouble, et ce fut en rougissant qu'il s'appioclia d'Amélie.
— Je suis charmée de vous revoir, monsieur, lui dit-elle avec un peu d'émotion, ainsi que tous les amis de mou mari, ici rassemblés!... Cette surprise-là vaut toutes celles que l'on avail la bonté de me préparer, et je n'en désire pas d'autre. Permettez-moi donc, messieurs, puisque je suis ici chez moi, de rentrer dans mes droits de maltresse
de maison. Et à l'instant, avec cette grâce et ce charme qu'elle seule po.^sédait, elle se mit à faire les honneurs du salon. Il était trop tard pour visiter la charmante habitation qu'elle devait à la générosité de son mari mais elle espérait le lendemain tout admirer en détail.
En attendant, elle se hâta de mettre la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser lesjeuues amis de son mari. Ceux-ci, d'abord déconcertés et désappointés, avaient commencé par maudire une arrivée, qui dérangeait leurs joyeux projets, et maintenant, se remettant peu à peu de leur embarras el se laissant aller à la séduction que leur causait cette femme si aimable et si belle, si confiante pour son mari et si gracieuse pour tous, ils comprenaient presque qu'une soirée intime jiassée auiirés d'elle pouvait offrir autant de charmes que les plaisirs bruyants qu'ils étaient venus chercher. Le baron lui-même, coimuencant à respirer, re-' prenait courage et renaissait à l'espoir de voir la
AIALRICE.
m/m\o pp
Vous ûles bien jfluiii! oiicorL,
soii'éo se terminer, pour lui, sans catasfroplie, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit, et Athénais Tricot parut. L'u frisson involontaire ])arcourut toute l'assemblée. Soit que sa toilette éléj,'aute lui eût donné plus d'aplomb, soit que le dîner l'eut enhardie, Athénais n'avait plus l'air gauche et timide qui avait signalé sa première entrée. Elle était déjà presque à la hauteur de sa nouvcdh^ position, et dans l'aisance de sa diMuarche. dans la manière dont elle portait la tète, dans un sourii'e tant soit peu sans façon, tout trahissait la femme qui se croit chez elle. Eu apercevant une dame dans le salon, elle courut à elle d'un air familier ; puis, ne reconnaissant ni Pahnyre ni CUujfé, ni aucune de celles qu'on atlendail, elle s'écria :
— Qui ètes-vous, madame '.'
— C'est ce que j'allais vous demander, madame, répondit Amélie en souriant.
Le banquier, redoutant l'explication qui allait le perdre et qui semblait inévitable, se hàla de
prendre Amélie par la main, et dit à Athénais : C'est ma femme !...
' C(! mot de femme produit sur toutes les lorettes, grisettes et sur tous les amours généralement quelconques, un effet comulsif et répulsif, mêlé cependant de respect... ascendant irrésistible de la légitimité ! Aussi Athénais, surprise et confuse et ne trouvant rien à dire, se contenta de répondre par une révérence eu:barrassée (pii semblait moins une politesse qu'une reconnaissance de principe.
Mais il restait la question la plus dillicile à traiter et à résoudre.
— Quelle est madame? demanda gracieusement Amélie à son mari en lui montrant Athénais.
Et le banquier, semblable aux gens d'esprit auxquels il ne faut que du temps pour réussir dans les impromptu, le banquier, qui avait eu le loisir de reprendre son aplomb, répondit hardiment :
— Madame est... ou plutôt était la propriétaire
LAGNY. — Imprinierio ie VuHT el Cil
MAUIUCE.
de ccllo maison, que jo viens iVachi li'i". . Fille d'un négociant qui a pu di s malheurs... elle est obligée do ?c défaire de tous les biens de la suce ssion palernello, à couiniencor [ai' celte proiiviété, qui ne rapi;orle rion et qui est tout entière d(î luxe.
— Ah ! niadcmoise'le est orpheline, dit Amélie en la regardant avec intérêt.
— Oui, madan;e, répondit lu fille du négociant, qui évidemment était fort mal à son aise.
— Et si jeune encore, vous vous occupez vousmême de vc s affaires. .. d'aiiaires aussi importantes ?
— Madame est mariée, reprit vivement le baron, mariée depuis peu... à un homme... qui est trèsbien... (t que madame doit rejoindre ce soir même à Paris.
— Oui, vraiment, s'en)pressa de répondre Athén,-:ï.-î, qui, les yeux fixés sur ceux du baron, cherchait à y lirj toutes ses réponses.
— î\!adame, continua le banquier, avait jusqu'ici habité cette maison. C'est elle ipii, à notre arrivée, nous en a fait les Ijouneurs; mais, comme je vous l'ai dit, son intention est de repartir ce soir.
— J'espèn; qu'elle n'en fera rien, reprit Auiélii». D'abord il est déjà très-tard, 1 1 puis j'aurai à don:ander à madame, sur cette maison, une foule de renseignements et de détails (jue lu propriétaire seule peut donner, et qu'elle ne me refusera pas.
Le banquiiir était sur les charbons et bien dé'cidi' dès ce ninmeul à ne pas laisser sa maîtresse eu contact avec sa femme et à renvoyer la première à Paris; mais il fjllait pour cela donner des ordr:'s et prendre dos arrangements que la présemede n-.adarne d'Havrecourt rendait bien difficiles. D'im autre côté, il croyait à chaque instant entendre le roulement dis vi jtures ; il Iremblait de voir arrive;' l'fipéra. Ses ompagnons de plaisir partageaii'iil la même crainte, tu vai;i, par une pri'paraliuu adroite, le banquier avait parlé des artistes (piil attendait, il serait bien aisé dt? voir que ces dames ir'arrivaieut point en costume et pour un diverlisseuient, et puis on avait pu jusqu'à un certain point compter sur la coopération d'Athénais, laquelle ne manquait ni de tact ni d'esprit et avait compris à demi-mot. Mais faites donc entendie raison à une douzaine de jeunes tilles folles et rieuses qui se pré( ipiteraienl dans le salon en da lisant, et qui, loin il'entrer dans l'embarras de la situation, s'amuseraient beaucoup des infortunes conjugales du baron; sans compter que ces demoi- ' selles venaient jtour souper et (ju'elles ne s'en iraient probablement pas sans avoir obtenu satisfaction. Le banquier, malgi-é son génie inventif, ne voyait guère moyen de se soustraire aux dangers immenses qui le menaçaient de toutes parts, ïo.rsquc sa femme elle-même vint à son secours.
Amélie n'avait point oublié l'excellente tante dont elb' devait, le soir même, célébrer la fête, et qui, sans dnute, serait inquiète de son alsence; privée de la voir, elle voulait du moins lui écrire et lui annoncer sa visite pour le lendemain. Son mari approuva fort cette idée : un domestique monterait achevai et porter-ait Bur-le-chanip cette
letlre. Ilyavait dans le petit boudoir à cùié dusaloii tout Ce qu'il fallait pour écrire, et Amélie demanda à ses hôtes la permission de les quitter un instant, proposition qui comblait dans ce moment tous les vœux du baron. 11 s'empressa d'ouvrir la porte du boudoir, tandis qui' ?tiaurice, prenant une laiiqie sur la cheminée, éclairait .M. et madame d'Havrecourt,
Tous les jeunes gens s'élancèrent à l'instant hors du salon, Horace et quelques-uns pour prévenir l'arrivée de ces demoiselles et donner contre-ordre, Alfred et b'S autres pour fumer l'indispensable cigare. Maurice, M. d'Havrecourt et sa femme venaient d'entrer dans un boudoir Pompadour du derniiir goût; asile enchanté et mystérieux dor.t les panneaux oij'raieut les dessins les plus bizirres on des tableaux d'un pinceau un peu hardi, mais di'licieux. Dans un enfoncement, un divan moelleux, entouré de glaces; en face, une cheminée de marbre carrare, où une main habile avait sculpté des amours un peu nus, mais que réchauffait en ce moment la tlamme brillante du foyer. Cette petite pièce était du reste éclairée par une seule fenêtre, donnant sur le jardin. Amélie venait de s'asseoir devant une table et une écritoiro de IJoule ornées de ciselures et d'incrustations en or, et Maurice posait sur cette table la lampe qu'il tenait à la main, lorsqu'un bruit lointain de voilure . se lit entendre, bruit imperceptible l'ucore, mais non pas pour l'oreille effrayée du baron, qui se dit en lui-même : « Ce sont elles ! c'est l'Opéra qni arrive ! il était temps I « Et, sans réfléchir au mauvais elfet que pouvait produire une sortie aussi brusque, il s'élança hors du boudoir, laissant en tête à tète sa femme et Maurice.
Maurice, depuis l'arrivée de mulame d'Havrecourt, avait été tour à tour en ]jroiif aux s nitimenls les plus oppo.sés : la surprise, la joie... et l'indignation, en voyant la manière audacieuse dont le liaron se jouait de sa femme et la trompait sans respect et sans crainte, aux yeux de tous. Il s'était lontenu pour ne pas démentir les mensonges im-
I udenis qu'il entendait; mais c'était surtout à l'arrivée d'Athénais qu'il lui avait fallu toute sa modération jiour ne ]jas éclater, et lorscjue madame d'Havrecourt avait souri et tendu la main à cette lil!e, maîtresse de son mari, il s'était le-vé et avait f lit un pas dans le salon pour emiiêeher ce qui lui sendilait un sacrilège!... Et maintenant il se trouvait seul avec cette femme, que depuis un an il n'avait jias revue, et qui, à travers les mère et sous nu ciel étranger, ne l'avait jias quitté un instant.
II était là, le neur plein d'amour, de désespoir et de regret, devant elle... qui écrivait sans lever les yeux sur lin... sans jienser même ipi'il existât au monde quelqu'un qui se mourait pour elle ! Et depuis qu'il la connaissait et l'adorait, il en avait toujours été ainsi. Cet amour malheureux et secret ([u'il avait cm cacher au fond de son co'ur, tout le monde le connaissait maintenant... excepté elle! et se rappelant alors, avec rage, la scène du diner, les railleries dont il avait été l'objet, le défi.., et
MAUr!lCL\
Iiliis oncorc la permission insoientfi du baron
— l'.ii liii'U ! Hu (li(-il fil lui-mèinf, ]iiiis(|iic ce mari, aux mœurs si pures et si N'ertucuses, me pcriuet d'aimer sa ((-mme, puisque le ciel, qui le protège en tout, le rend si sur de lui et de son étoile... qu'(st-re rjue je risque? Je revenais en F'rance pour me tuer... Kli bien! avant ma mort elle saura ilu moins conibien je l'ai aimée! Sa haine est pour moi si f.'randi', que, irràce au ciel, elle ne peut pas s'en au.nuieuler!
lui ce moment .Ann'lie li'\a les \ru\ l'I lut effrayée de sa pilleur.
— Li'sfati.t;ues du voyage vous iiut bii'ii cliaugi', monsieur, lui dit-elle avec intérêt.
— Non, madame, non, l'absence ne m'a point cliaugé ; je suis toujours le même, niallieureuv pour vous et par vous.
— Que voulez-vous dire ! s'écria-t-ellc eu se levant vivement.
— Mue je ne puis vivre ainsi, et ce sera, envers vous, ma première et ma dernière offense.
l'uis, sans savoir ce qu'il faisait, hors de lui, en délire, il tomba à ses genoux et s'écria en sanglotant :
— Maudissez-uioi, madanit». car je vous aime! .\ ce cii iuseusé, mais (pii partaij du cœur, à
celte action aussi imprudcutetju'inqjrévue, Amélie tressaillit ; ses lèvres si fraîches et si vermeilles devinrent blanches et tremblèrent ; ses joues s(! couvrirent d'une pâleur mortelle, et elle fut obli- ;;é(!, pour se soutenir, de s'api)uyer sur la table qui (•lait près d'elle. Mais celte émotion si vive et si puiL;naute ne, dura qu'un instant : comme si la iioblc l'ennue eût puisé dans le senlimcul de ses devoirs une force surnatuniUe, comme si elle eût connnandi' aux b:itlements de son cœur et au troubla- de ses traits, ses joues reprirent leurs viv.'s couleurs, et son froul, sa fierté. Regardant le cou- ] able prosterné à ses genoux :
— Monsieur, lui dit-elle avec dignité, vous êtes Kami de mon mari, il ne saura rien, ni moi non [)lus, de cet accès de folie; tâchez vous-même de l'oublier, sinon ne me revoyez jamais!
Et elle sortit du boudoir, laissant le malheureux Maurice accablé de boute et de doideur. Il y re4a quelques minutes insensible et nuiet, ne trouvant jjas une plainte, et persuadé que, parvenu au dernier degré de riufortuue,rien ne pouvait y ajouter désormais... Il se trompait. Des pas se tirent entendre. Celait Alfred G... (pii entrait vivement dans le boudoir.
— Uelève-loi, Maurice, relève-toi, et pr(''iiar( toi à l'orage qui te menace.
— Que vi'ux-tu dire?
— On t'a vu, nous étions là dans le jardin, à fumer nos cigares, et le baron avec nous.
— Tant udeux! s'éiria .Maurice avec rage, tant mieux! il va me demander raison... c'est ce que je veux.
— Lui! il est ra\i, enchanté et plus glorieux que jamais; c(i n'est pas avec l'épée qu'il songe à l'attaquer, c'est avec ses plaisauteries.tu saisqnelle est letu' treuqie : ne lui doiuu> pas, à lui, ainsi
qu'à nos compagnons, la joie de te voir confondu et accablé comme tu l'es en ce nîonient. Allon<, du cœur, du courage! ne suis-je pas là, moi, un ca- Juarade,un l)arbistc! jcnie t'al)andonnerai pas dans le danger; mais pour braver cidui-ci, il faut aller an-devant de leurs plaisanteries et les délier le premier.
Maurice, ('touidi du nouvenu coup qui le frap- ])ait, avait peine à rejjrendre ses seus.
— Quoi! disait-il à son auii en balbutiant, on m'a vu?
— (lui, ]iar la fenêtre du boudoir, qui était l'ilairé, on t'a vu tomber aux genoux de madame d'Havrccourt ; etcelle-ci. avec ladignitéd'une reine offensée, te faire de la main uu geste majestueux et ilédaigueux qui voulait dire : Vous perdez votre temps, mon cher ami. Kt elle a raison, poursuivit Alfred avec chaleur, je t'en avais pjrévenu depuis longtemps, il n'y a rien à faire de ce côté; laisse là cette prude et cette bigote, moque -toi d'elle et de son mari, en commençant par celui-ci.
— Oui, oui, tu dis vrai, reprit Maurice, qui sen- '.ait le sang lui remonter avec force à la tête et au cœur. Oui, c'est une duperie qu'unamour véritable. Mu ne ré'ussit à rien ipiaud on est vertueux et honnête; \oyez plutôt b' baron : tout lui sourit, rien ne résiste à son étoile. Parbleu! continua-l-il avec rage, je veux faire connue lui, je veux essayer aussi du vice et de la débauche, et montrer à la fortune, qui les protège, (jne moi aussi, si je voulais, je serais digne de ses faveurs.
— Bravo! s'écria Alfred, bravo! Voilà conm.e je t'aime pour ce soir.
— Pour ce soir! reprit Maurice avec fureur; dis pour toujours!
— C'est ce que nous verrons!
— Mais où sont-ils donc tous? po>nsui\it .Maurice avec une espèce d'agitation fébrile; que sontils devenus? faut-il les aller chercher?
— Ils congi'dient ces demoiselles, qui viennent successivement d'arriver.
— Tant iiis! s'èciia M.iurice, tant pis! Voilà les beautés cpii lUi- pLiiseut et ipir' je veux adorer désormais.
— il a fallu les faire repartir l'une après l'aulre, et partir sans souper! c'était là le dilticile. L'éh ipieuce du baron y aurait peut-èlre échoué, mais Horace de Nauleuil a trouvé mi moyeu vaimiueut et lerritianl : il doit leur dire, je crois que h- jardinier et deux ou trois personnes de la maison sont atteints de la petite véMle... en dépit de la vaccine! Cette phrase seule doit suilire pour mettre eu fuite ces pauvres filles, qui tiennent à être Jolies... c'est leur état. I£nlends-tu ces éclats de joie? Attention ! ce sont ces messieurs qui reviennent.
En elfet, les jeunes gens reutraient par nue porte du salon, et le banquier par l'autre.
— Victoire! lui cria-t-on, ces demoiselles sont parties !
— Vivat! répondit le baron, fidèle à son dicton ordinaire, l'Opéra s'en va! et tout à l'heure .\lh«5naïs eu va faire autant ; elle retourne à Paris, rue
MAURICE
de La Bruyère, 33. . . c'est plus prudent ! Nous voilà donc en sûreté; il ne reste plus ici que nia l'euime! amusons-nous. Et il jeta sur Horace de Nanteuil et sur les jeunesgens un regard d'intelligence, comme pour leur dire : A vos rôles ! la mystilication va commencer. Alfred comprit le coup d'œil et se rapprocha de Maurice, son allié, pour l'aider à soutenir le choc qui le menaçait.
Mais pendant que les grands coups allaient se porter au salon, une scène d'intérieur se passait au premier.
Amélie, à peine remii-e de ce qu'elle venait d'entendre, avait quitté le houdoir et montait lentement l'escaliei", lorsqu'elle rencontra Joseph, le valet de chambre du baron, qui descendait l'escalier d'un air atliiiré.
— Faites porter sur-le-champ cette lettre chez matante, à Antony, et dites à mon mari que je lui demande, ainsi qu'à ces messieurs, la permission de ne point reparaître au salon. Je ne me sens pas bien, je suis fatiguée et vais rentrer dans mon appartement.
— Oui, madame.
— Et, à propos de cela, où est mon appartement? conduisez-moi...
Et, voyant l'air interdit du valet de chambre, que cette question, bien simple en apparence, avait tout déconcerté :
— Ne pouvez-vous m'indiquer où est le principal appartement, celui destiné à la maîtresse de la maison?
— Si, madame, répondit Joseph en balbutiaiil et en lui montrant la porte n" 1.
C'était une chambre en soie bleue du goût le plus exquis, et qui surpassait par son luxe toutes les autres pièces de ce palais. Amélie ne la regarda même pas, et, occupée d'autres idées qui la tenaient encore tout émue, elle se jeta sur un canapé et resta plongée dans ses réflexions. Elle en fut tirée par l'entrée d'Athénaïs, qui, prête à repartir pour Paris, venait chercher son chàle et son chapeau, qu'elle arrangeait en chantant devant une psyché, lorsque Amélie se leva, et s'empressant de faire des excuses :
— Quoi ! madame, j'occupais votre appartement?
— Ne faites pas attention, cela se trouve à merveille, car je m'en vais.
— Malgré nos instiinces ! à une pareille heure ! Et comment retournez vous à Paris?
— Dans ma voiture, une voiture toute neuve... Ça m'amusera. Tout est prêt; les chevaux sont attelés. Adieu, madame, au plaisir !
— Pardon, madame, lui dit Amélie ; je vous demanderai où donnent les sonnettes que je vois là.
— Je n'en sais rien , répondit étourdiment la jeune fille.
— Mais la pièce où nous sommes, est-elle située sur la cour ou sur le jardin ?
— Je l'ignore; les fenêtres sont fermées.
— Comment, vous l'ignorez! Vous, madame, la maîtresse de la maison !
— Tiens, c'est vrai! je n'y pensais plus; c'est
que, voyez-vous, reprit-elle en se troul)laut, comme je suis arrivée d'aujourd'hui. . .
— Dans une propriété qui dépend de la succession de voire père !
— Dieu! que je suis bête! c'est juste, mais b's changements qu'on y a faits sont cause que...
— Et oserai-je vous demander combien vous l'avez vendue à mon mari?
— Ah ! dame... vous comprenez bien... une somme assez forte... le plus que j'ai pu... parce que c'est propre... c'est gentil, n'est-ce pas ?
— Mais le prix de vente, madame.
— Je n'en sais rien; ça regarde les gens d'affaires.
— C'est étonnant ! se dit Amélie. Mais que je ne vous retienne pas, madame. Plus qu'un mot... Cette porte, que je vois cachée dans la tapisserie près de l'alcôve, n'est-elle pas celle d'un cabinet de toilette ?
— Oui, madame, précisément.
Amélie l'ouvrit et se trouva dans une seconde chambre : c'était celle de M. d'Havrecourt, car on voyait encore, épars sur les meubles ou sur le tapis, le paletot, les gants, le chapeau et même le pantalon et les bottes que le banquier avait quittés, en arrivant, pour mettre les bas de soie et les souliers vernis.
Amélie se retournant vers Athénais, qui, toute rouge et les yeux baissés, ne savait quelle contenance tenir :
— Vous êtes bien jeune encore, mademoiselle, et ne savez pas tromper... Dites-moi la vérité; vous ne trouverez en moi ni haine ni colère, mais, à coup sûr, de la pitié... et protection peut-être!
La jeune fille se jeta à ses genoux et lui avoua tout. Et l'on entendait s'élever du salon des éclats joyeux, et l'on distinguait la voix aigre du baron qui s'écriait :
— Je vous disais bien que mon étoile ne pouvait m'abandonner !
Amélie réfléchit quelques instants, et son iiarti fut pris.
Vf|[.
— Oui, messieurs, répéta le baron à son jeune auditoire, amusons-nous; et pour commencer je vais vous raconter une anecdote récente et originale ([ui me touche de près... Il s'agit de ma femme.
— Du c()urage ! dit tout bas Alfred à Maurice qu'il voyait pâlir.
— Il parait iirouvé, continua le baron avec l'air goguenard qu'on lui connaissait et qui annonçait un déluge de coq-à-l'âne et de mauvaises plaisanteries, il parait qu'une déclaration d'amour a été perdue... totalement perdue... Récompense honnête à celui qui la rapportera au propriétaire...
MAURICE
df'snlp ; mais ce jeune homme... car c'est un jeune liomnie... il faut que vous m'aidiezà le connaître...
— Vous n'irez pas loin pour cela, mon cher baron, s'écria gaiement Maurice; c'est moi qui me suis empressé de profiter de la permission (jiic vous m'aviez donnée.
— Bravo ! s'écria Alfred, j'en aurais fait autant.
— Mais ou m'a repoussé, je dois le dire, faute de jiouvoir montrer mon permis, qui u'(''tait (|ui' verliai. Il faudra alors que vous me le douMiez jiar éci'il. mon bon d'Havrecourt, j'y romiitr hirn.
— Il a raison, continua Alfred ; jiarole ou signalurc ne font qu'un pour un galant honnne.. VA si vous refusez de ratifier vos engagements, vous n'êtes plus un mari pliilosoplie : c'est un titre usurpi'' !
— ( )ui ! uni ! s'écrièrent les jeunes gens, ce que vdiis avez dit vous devez le signer !
— Vous le. devez, monsieur, répétait Maurice, ([ui, tout en affectant de railler, avait les lèvres serrées et contractées par la rage, vous le devez... ])our votre honneur.
A ci> mol prononcé sérieusement , tous les assistiuils i)oiissrrent un long éclat de rire, et la discussion, qui, du côté de Maurice, menaçait de s'irliantliT, fui interrompue par des domestiques ,i]ip(irtant du punch, des cigares et des tables de jeu.
— Allons! s'écria Horace de Nanteuil, qu'une (li'claration d'amour ne devienne pas entre amis nue déclaration de guerre. Versez du punch, et buvons au succès de Maurice. C'est toi, d'Havrecourt, qui dois commencer.
— Moi !... par exemple !
— ( lui, sans doute, tu es beau joueur. Il a perdu la première partie, tu lui dois une revanche ! c'est Inujiinrs ainsi parmi nous. Et tous les verres remjilis d'un punch fumant se levèrent en l'honneur de Maurice, ([ui aurait voulu pour tout au monde que, d'Havrecourt se fâchât. Aussi, dès ce moment, il ne perdit pas une occasion de le contredire, de le contrarier, et de se montrer en tout son adversaire.
— Maron, n'y a-t-il plus di' punch chez loi'.' sV'cria Alfred en voyant disparailre l'énorme bol ([u'un avait placé devant eux.
— En voici un second, répondit d'Havrecourt, (|ui venait de sonner, et Maurice, dans un étal (l'exaltalionqui croissait à chaque instaul, N'i'cria :
— Versez! versez! Je défie le baron.
— J'accepte, mon vertueux ami, répoudil celuici ; et il ajouta en monli'ant Maui'ice : .N' iiois à toutes les vertus qu'il a.
— Et moi à toutes celles qu'il n'a pas. Nous boirons plus longtemps.
— Et moi je vous tiens tète à tous ! cria le baron, et c'est de la bravoure, car mon docteur me défend le punch et le Champagne, et vous voyez, dit-il l'u remplissant une énorme coupe.
— Je bois au doclevn-, dit .Mfred.
— Et moi à sou ordonnance, dit Horace.
— Il est payé par (luelque rival, continua le banquier eu regardant Maurice, car il m'ordonne aussi
lasagesse, sous peine de n'avoir pas dix ans à vivre.
— Tu as raison, dit Horace, c'est un ennemi. Dis-moi le nom de ce docteur-là, son nom et son adresse, pour que, dans l'occasion, j'en appelle un autre.
— C'est le tuti'ur et l'ami de .Maurice, le docteur Jules C...
— C'est ditférent... c'est différent! celui-là ne se trompe jamais ! Aussi, reprit Alfred en clK)quant atièclueusemenl de son verri- le verre du baron, aussi, moucher, je bois à ta santé!... c'est là le cas... .Mais quoi! tu fais bien! Et il avala son verre; mourir de la maladie ou du régime, cela revient au même, et de deux maux il faut clioisir le moindre.
— Bien raisonné ! s'écria Horace en étalant les caries sur la table; si tu n'as que div ans à vivre, il faut les passer gaiement. Je te défie à l'écarté.
— Je parie pour d'Havrecourt, s'écrièrent à la fois presque tous les jeunes gens, car le banquier avait un bonheur aussi insolent que sa personne et ne perdait presque jamais.
— Je parie pour Horace, dit .Maurice, qui, n'importe comment, éprouvait le besoin de lutter contre d'Havrecourt.
Ils gagnèrent trois fois de suite, au grand étonnement de l'assemblée. Au quatrième coup, Horace perdit.
— A la bonne heure ! s'écria le ban(|uier en riant aux éclats, je savais bien que mon étoile ne pouvait pas m'abandonner. La forlune ne m'avait pas reconnu d'abord et s'élait Ironqtée de côté ; mais maintenant nous allons voir.
Et il jeta un billet de banque sur la table. Maurice avait pris la place d'Horace et gagna. Il gagna encore, encore... Et il gagnait toujours ! Hixfois de suite il passa, et les billets de banque du baron disparaissaient; plus il était furieux, plus .Maurice le harcelait de railleries et d'épigrammes. (in aurait dit le génie du mal acharné à la ruine du baron, un mauvais ange qui ne lui laissait ni jiaixni trêve et i|ui accompagnait chaque coiiji de poignard d'un rire infernal. Tousceux qui entouraient la table, et .'Mfred le premier, ne reconnaissaient plus .Maurice.
— Eh! de quoi donc vous étonnez-vous? répondait celui-ci avec une ironie amère ; le baron n'a-t-il pas bu à mes vertus, dont il se nio(iuait? Il avait raison, j'avais la niaiserie d'être honnête et candide, c'est cela qui me portait malheur ; j ai donné ma démission, et vous voyez que tout me sourit.
— C'est ce que nous verrons! s'écria d'Havrecourt ; je i)arie dix mille francs sur parole.
— Je les tiens, dit Maurice. Et en deux coups il gagna.
L)e rage et de colère, le bautiuier brisa un vise de porcelaine ([ni ('■lait sui' la cheminée. En ce moment. Jolin. le jockey d'.MIred, vint direipie selon les ordres de son maiire le caliriolet était prêt, et Maurice se leva.
— Où allez-vous? cria le banquier exaspéré.
— .le retourne à Paris, où je veux coucher ce soir.
MAURICE
— Vous ne partirez pas ainsi. Vous me gagnez vingt-cinq mille francs, vous me devez une revanche !
— En voilà onze que je vous donne, car j'ai passé onze fois, et je ne suis oblii;('' à rien de plus.
— C'est vrai, dit Alfred.
— C'est vrai ! s'(krièrcnt k s spectateurs.
— lit cependant je veux Lien vous en donner une douzième, mais ce sera la dernière... la dernière, je vous le jure.
— Suit... Iad('rnière! Douuez-uous des cartes, des cartes runives, dit le baron en jetant les anciennes; celacliangera la vi'ine...
Pendant qu'on disposait tout pour celle nouvelle parlie, ipii excitait au plus haut degré l'iulérèt et i'émolion des spectateurs, on entendit dans la cour le hruit d'une voiture à quatre roues qui partait.
— Qu'est-ce (jue cela? se dirent les assislanls eu courant aux fenêtres.
■ — Ne vous dérangez pas ! répondit le baron avec humeur, c'est la petite Athénaïs qui s'en va; elle ne pouvait rester ici. Elle retourne jiasser la uuit à Paris, rue de La Bruyère, 33, où elle demeure seule, et j'irai la rejoindre.
— Vous? s'écria Horace avec dépit; vous, le maître de la maison, quitter ainsi vos amis et volir femme !
— On sait qu'il faut que je sois à Paris de grand matin, pour atiaires. Le grand matin sera minuit ou une heure... ce n'est pas trop tard, et si Athénaïs est endormie, dit-il en regardant Horace d'un air railleur, cela ne fait rien... j'ai la clé de sa maison ! L'ai-je là? dit-il en fouillant dans la poche de son habit; oui, la voici... Elle m'attendra, c'est convenu... Mais je ne repartirai pas que je n'aie regagné tout ce que j'ai perdu.
— Prenez garde, dit alors Maurice, vous cout'ez grand risque de coucher ici.
— Non, non ! quand ma fortune devrait y passer, s'écria le banquier avec rage, je ne souffrirai pas que Maurice l'emporte en rien sur moi, eu rien... je l'ai juré !
— Et moi, j'ai fait le même serment, répondit Maurice en lui lançant un regard menaçant.
— Eh bien donc, jouons!... jouons! dit le banquier eu mêlant les chutes... Nous jouons vingtcinq mille francs... quitte ou double !
— Oui, vingt-cinq mille francs d'un seul coup: mais, quoi qu'il arrive, ce sera le dernier.
— C'est dit, c'est dit! Voyons d'abord qui donnera... C'est unDi, c'est moi ! Premier succès!...
U'Havrecourt donna et retourna le roi. Alfreil. qui était derrière Maurice, pâlit.
— Le roi et te foini! s'écria le baron d'un aii' triomphant.
Un murmure sourd ]):ircourut l'assemblée. Le coup suivant, il fit la vole. Tout le monde gardait le silence et respirait à peine. Alfred sentit ba^tie son cœur avec' violence. Quant à Maurice, il était calme et impassible, et tout le monde admirait son sang-froid.
On avait tort : il n'était pas à son jeu : maign''
lui, dans ce moment encore, son cœur et sa pensée étaient près d'Amélie.
Quant au baron, son insolence était déjà revenue avec la victoire : il avait repris sa voix haute, sou regard dominateur, son rire siiccadé. A ce bruit, Maurice sortit de sa rêverie, revint à lui, regarda son jeu, et voyant les (juatre points de son adversaire : Ah ! se dit-il en lai-même, cette femme-là est née pour ma jierle ; son iuiagi', même en rêve, me porte malheur ! Chassons-la, d(''louruons-en ma pensée ; reportons-la sur cette jeune lille, sur Athénaïs, qui Ui'aurail aimé, qui m'aime peut-être encore.. C'est la passion qu'il me faut, le seul amour qui m'ins])ire, la seule déesse qui' j'invoque.
— Je marque le j.omt ! s'écria-t-il à voix haute.
— l'iiiui' sur quatre ! dit Alfred avec joie, et un vif sentiment de curiosilé se manifesta dans l'assemblée.
Maurice gagna le secondpoint, Alfred co'.nm'.uira à retrouver la confiance et la parole; le lianquier cessa de rire et devint silencieux. Enfin au dernier coup, la fortune, si longtemps incertaine, se déclara hautement pour son nouveau favori, la victoire ne fut pas même disputée.
— ï.c roi et ta vole! s'écria Maurice en s ' b'vanl. .Monsieur d'Havrecourt, dit-il froidement, vous me devez cinquante mille francs; vous ni' li's enverrez ({uand vous voudrez. Alfred, je }in'iids ton cabriolet et je retourne à Paris.
Le banquier, qui était resté atterré et muet sous le coup qui l'avait accablé, releva la tète à ce ilernier mot, et, en proie à toutes les angoisses du joueur, obligé de renoncer définitivement à son argent, et, ce qui est bien plus terrible, à l'espoir d(! jouer encore, il s'écria : Vous ne pouvez pas me refuser un dernier coup I
— C'est impossible! répondit Alfred.
— Un dernier coup... fût-ce double coiilre simple. Ji^jouei'ai plutôt cent mille francs contre les cinquante que je vous dois; c'est juste, c'est loyal; n'est-ce pas, messieurs?
— Non, c'est assez jouer, répondit Maurice en le regardant froidement ; vous qui vous dites si heureux, j'ai voulu vous faire connaître un instant le malheur... et un malheur d'argent... une douleur de billets de banque... qu'est-ce donc? Moins (pie rii'u, pour moi; à plus forte raison pour vous.
— Eh bien ! si vous n'y tenez pas, pounpiui me refuser?
— Justement parce que je n'y tifus pas , et ([n'ayant d(''jà trop d'argent, je n'en veux pas da- \;intage.
— lih ! que voulez-vous donc ?
— Ce que je veux ! s'écria Maurice dont les yeux brillèrent en ce moment à l'idée d'une nouvelle vengeance; je veux la clé que vous avez là
— Quoi ! dit le banquier en le regardant d'un air de doute et comme pour s'assurer qu'il ne plaisantait pas, la clé de la maison d'Athénaïs?
— Oui, je vous la joue contre vos cinquante mille francs!
Un cri d'admiration et de surprise releiitil dans
MA un IGF
le salon, tous /es jeunes gens baltirent des mains et eufouivrciit .Mauric'j que cette idée siule rendait un gi'and liouinie à leurs yeux, et p'arait à la tète de foule lacoteiie/ioHHcetlashionable de l'aiif. Alfred fut le seul qui s'ojjjiosa à uni; Idi'iî admirable en elle-niriufi, mais absurde parrexéculion, Maurice avait déjà passé douze fuis... une treizième était impossiljle.
— Ca'ois-tu doiif, répondit Maurice en souiianl, que le nombre treize soit l'alaj ? Il le scia pour le baron.
— Huand ce serait! Una pareille oonquèli' iw. vaut pas cinquante mille francs.
— Bail! lu ne t'y louuais pas. Demande à Horace, ([ui les aurait donnes pour elle.
— C'est vrai!
— Demande au baron qui peut-être les a (lé^jà dépensés à son intention...
— Jerallcstc! en meubles, cachemires, bijoux! sans com]:;terle coupé et li',s chevaux qui viennent de l'emmener à Paris, le tout donné d'avance et sur parole, car je n'ai encore rien reçu... C'est ce
' soir qu'on devait me payer ici ou à Pari?.
— C'est une créance (pie tu cèdes, dit tiMiiquillement Horace en fumant son ciyare.
— Aussi! s'écria Alfred, qui pourtant résistait encore... tout doit être compris...
— Cela va sans dire, continua Horace : on vend ou l'on joue une propriété telle qu'elle est, avec tous ses accessoires. Si le baron perd, il renonce à l'amour et au mobilier de lagrisette... c'est une ci'ssion corps et biens,
— C'est dit! s'écrièrent les jeunes gens... L'enjeu de Maurice est représenté par cinquante mille francs... et celui du baron...
— Par cette clé, répondit celui-ci en jct.iiii la sienne sur la table.
— Au plus Innireux la victoire ! dit Alfred avec un toupir cl eu élevant vers le plafond ses yini\ cl le verre de punch ([u'il Iciiail à la main.
— El maintenant, au combat! s'écria le lianm dont le cœur était gonilé à la fois de colère, de crainle et d'avide espérance.
Le punch avait circulé, et tous ces jeunes gens, le verre à la main et le cigare à la bouche, entouraient d'un double rang le champ de bataille et les deux combattants, qui se perdaient presipie dans un nuage de funn'e.
Un niiirnc et probind silence régnait de nouveau dans rappaitemenl. Quant à Maurice, quelqu'un •(jui l'aurait conlemi)lé tel qu'il était alors, pâle et froid, l'aurait cru de marbre et sans émotion aucune, et |;ourtanlsous ce calme apparent grondait au fond de son cœur un orage d'autant plus terrible qu'il était concentré. Un tressaillement ihnveux le trahissait seulement de temiis eu teoqis, et jetant sur Alfred, qui tremblait pour lui . un regard où bcillaii'ul une conliance et une ironie infernales, il semblait lui dire : Sois tranquille! s'il s'agissait d'une bonne action, je perdrais ; mais je risque en un seul coup ce qui ferait vivre toute une honnête (amille; mais je joue sur nue carte
la possession et l'honneur d'uao j'^.une fille... je dois gagner, c'est certain. Il y a !à assez d'iinnicralité- et d'infamie jiour que le sort me protège.
Ll la partie commenija.
La fortune ne se contente i)as d'être aveugle ou bizarre, elle a souv. nt une t'nacilé qui confond tiiutcs les probabilités et tous les calculs des Nommes. On rlirait qu'cllu no se lassera pas de vous accabler des coups les plus désasfreux comme des faveurs les plus inouïes. Llle, (pii change et tourne pans cesse, semble parfois avoir en:ayé sa roue, l'areille à une coquette qui, ne sachant plus quelle liiitaisie imaginer, veut couronner tons ses capii(('s pnr un di.'rnier, le )j1us absurde et le plus invraisemblable de tous: la fid(''liti' !
La j)arlie fut cette fois longtemps disputée. Les diu\ adversaires se trouvaient quatre points à quatre, et c'était au baion à doninr. Il essuya la sueur qui coulait de son front, prit les cartes d'une main tremblante et convulsivc, donna à Maurice, puis à lui, et retourna... le roi !...
— Gagné! s'écria-t-il e,nse levant et portant vivement la main sur la clé, dont il s'emparait comme du gage et du ]iïï\ do la victoire. Gagné!...
— Non, monsieur, répondit froiilement Maurice, en étalant son jeu sur la table ; j'ai six cartes !... Il y a mal-donne !
Le baron, foudroyé, retomba sur son fauteuil, et la partie continua. Mais la fortune, qui venait si évidemment de se déclarer pour Maurice, n'était pas femme à l'abandonner au niomeul décisif! Le cinquième point fut gagné par lui et suivi d'un long hourra de victoire. Le banquier, ne pouvant croire encore à sa défaite, était resté immobile, les yeux fixés sur la table et sjmblable au jiniMur d' ihecs de Delille :
Qui. (lu tuiiilil' ni.it à r g.yt convail'ii.
H, L'.inli' (.■iicnr l'jii^'t ni| s 1 ■ coup ([ui Ta v.iinou!
Maurice, sans dire un mot, se leva, prit sur la table la clé ([ui lui assurait la possession d'Atbi'uais elsortit de l'appartement. (juel([ues minutes après, l'on (Uitendit sur les pavés de la cour le roulement (lu calirioletqui l'emportait vers Paris.
A ce bruit, le banquier releva la tète.
— Il part ! s'écria-t-il avec rage.
— Oui vraiment, dit Alfred, il en a bien le droit.
— C'est un beau joueur, ajouta Horace.
— 11 s'est bien inoutré, réjjéterent tous les autres; (le la générosité, de l'audace, du sang-froid ; et jusqu'ici cependant nous l'avions toujours vu d'une timidité et d'une modération...
— 11 cachait son jeu, dit Alfred eu souriant.
— C'est u:i modéré — enragé, dit Horace, et des ce jour il a mon eslinie.
— I''.t la nôtre, répétèrent tous les jeunes gens.
— Il n'a pas celle du baron, murmura AllVed.
— Si, vraiment, répondit celui-ci, qui, revenu de sa stupeur première, avait compris que lui, ciustammentvicturieux, devait, poursûuiionueur, soutenir un peu mieux les coups du sort ; et par-
MAURICE
tant d'un éd.it de rii-e, il s'écria : Tout le monde a par hasard un jour ilo bonheur ; c'était le sien ! Il nous rendra cela plus lard en détail ! Aussi, vous comprenez bien que ce qui m'a fait quelque effet, ce ne sont pas les cinquante mille francs... Je suis au-dessus de cela, on le sait bien ; mais c'était de renoncer àcéttepetite Athénaïs, à laquelle, demain, je n'aurais plus pensé, c'est probable. Mais aujourd'hui... un premier jour de conquête !... c'est piquant ! c'est nouveau ! Moi je n'aime, vous le savez, que les premières représentations !
— Et celle-là en est une extraordinaire et à bénéfice ! dit Horace.
— Au bénéfice de Maurice, dit Alfred.
— N'en parlons plus, reprit le banquier avec un soupir, il faut se résigner ! Vive la philosophie ! je passerai la nuit ici, près de ma femme.
— Parbleu ! tu n'y perds pas, dit Horace.
— Et si nous pouvions partager ton infortune, dit Alfred en lui serrant affectueusement la main, nous serions trop heureux !
— S'il en est ainsi, dit le banquier en reprenant l'air avantageux et satisfait qu'il avait toujours quand il excitait l'envie, je vous souhaite bien le bonsoir. Rentrons chacun dans nos apparleiuents, car maintenant, je crois, il ne nous reste plus rien à faire.
— Si, vraiment, reprit Horace en caressant ses favoris d'un air triomiJiant. Tous nos comptes ne sont pas réglés : il t'en reste encore à terminer.
— Avec qui '!
— Avec moi. Deux cents louis que tu me dois.
— Comment cela?
— N'avais-tii pas parié que le cœur d' Athénaïs ne pourrait te résister et que tu serais son premier vainqueur?
— C'est vrai! s'écrièrent les jeunes gens.
— Et comme tu ne seras tout au pins que le second, attendu que Maurice, qui en ce moment brûle le pavé, aura ravi dans quelques instants le trésor dont tu lui as donné la clé... Paie, baron.
— Payez! répéta l'assemblée.
— C'est ce qu'on a de mieux à faire, dit d'Havrecourt en tirant sa bourse, quand une fois l'on n'est plus en veine et qu'on a contre soi la chance.
— Il est de fait, ô César! que ton étoile pâlit et que la fortune t'abandonne.
— Pour un jour ; mais ce jour fatal va finir. Regardez plutôt; minuit moins quelques minutes, et demain nous verrons... En disant ces mots, il étala sur la table une double ligne de napoléons.
Minuit sonna à la pendule du salon.
En ce nxomeut une porte s'ouvrit. Tous les regards se dirigèrent de ce côté, et l'on vit s'avaucer. . . qui ? Athénaïs.
Un cri détonnement sortit de toutes les bouches.
— En croirai-je mes yeux? dit le baron, stupéfait de cette apparition inattendue. Quoi ! tu n'es point partie, comme nous en étions convenus, pour Paris ?
— Non, vraiment.
A cette nouvelle péripétie, qui changeait toute
la face des choses, le baron se renversa en riant sur son fauteuil, el son accès de gaieté, partagé d'abord par tous ses amis, devint si fort et si prolongé, que l'on craignit un instant qu'il ne suffoquât, et lorsque enfin il fut revenu à lui :
— Eh bien ! s'écria-t-il en s'empressant de reprendre et de remettre dans sa bourse les napoléons étalés sur la table; eh bien! quand je vous disais que mon étoile, un instant obscurcie, allait briller d'un nouvel éclat. Minuit a sonné, le jour néfaste est fini et la chance a déjà tourné. Ce pauvre Maurice, qui court au galop sur la grande route, sa clé eu poche, pour trouver ce que nous avons ici !
— Mais écoutez-moi donc ! reprit Athénaïs, qui, au milieu du bruit, ne pouvait se faire entendre.
— Parle, mon enfant, parle, nous t'écoutons. Le baron fit asseoir la jeune fille près de lui sur
un canapé, tandis que les jeunes gens se groupaient en cercle autour d'elle.
— Mais, dit Athénaïs effrayée d'un auditoire aussi nombreux, il n'est pas nécessaire que tout le monde m'entende.
— Si, mon enfant ; parle toujours et n'aie pas peur, ce sont des amis.
— Eh bien ! si je suis venue, c'est pour empêcher quelque malheur et vous rendre service. Je sais que j'avais promis de rester là-haut dans ma chambre, de ne parler à personne et surtout de ne pas vous prévenir. J'y étais d'abord décidée ; puis, à force de réfléchir, je me suis dit : Ce pauvre monsieur le baron, je ne l'aime pas, c'est vrai...
— Hein ! fit le banquier en fronçant le sourcil.
— Mais ce n'est pas sa faute ; il ne m'a voulu que du bien, et je ne dois pas lui vouloir du mal, ni le laisser exposé à une scène pareille et à un danger comme celui-là, quand d'un mot je puis l'en empêcher.
— Eh bien ! dirent le banquier et tous les assistants, dont la curiosité augmentait en raison de l'obseui'ité du récit.
— Eh bien ! je suis venue pour vous dire : Restez ici, ne bougez pas et gai'dez-vous surtout d'aller cette nuit à Paris, rue de La Bruyère, n° .33.
— Et pourquoi?
— Pour un danger dont il m'est défendu de vous parler et que vous ne devez pas savoir; un danger terrible !
— 0 ciel ! s'écria Alfred avec effroi; et Maurice qui y court en ce moment à sa place !
— M. Maurice ! dit la jeune fille avecétonnement.
— Oui... à ma place... dit le banquier avec un' sentiment de joie égoïste; voyez-vous mon étoile?
— M. Maurice ! répéta la jeune fille en laissant tomber ses bras; en voici bien d'une autre!
— Et s'il court à sa perte, c'est toi qui en répondras, poursuivit Alfred avec chaleur; c'est toi qui en seras cause, faute d'avoir parlé.
— Parle ! s'écria le banquier.
— Parlez! s'écrièrent les jeunes gens.
— Eh liien! dit la jeune fille, efl'rayée de ce tumulte, puisqu'il faut tout vous dire... madame, que j'ai rencontrée là-haut, m'a interrogée avec un air
MAUlîICE.
fthidamc, répond le doinesl-que [i.lle, sluiiOfait.
si imposant... si sévère... et pourtant si bon !... en nie parlant d'iionneur et de vertu... d'une manière... Dame!... quand on n'y est pas liabituée, ça vous tait quelque cliose... ça vous déconcerte... et je lui ai tout avoué... tout ce qui en était !
— Petite sotte! s'écria le baron furicuix. Elle t'a accablée de sa colère et de st!s reproches.
— Du tout... elle m'a dit de bonnes paroles... bien touchantes et bien consolantes : « Il y a jilus « de joie dans le Paradis pour celui ipii revient au « bon chemin que pour celui (jui m' s'est jamais « égaré. » Et elle m'a embrassée , cette noble dame... oui... elle-même! en me disant : « La « fortune qu'on t'avait promise pour mal l'aire, je « te la donnerai, moi, mon eufant, pour vivre en « honnête tille... Mais il est d'autres coupables « ([ui doivent être punis, ou du moins démasqués,
« par moi, cela est nécessaire... Tu allais partir « piiiH- Paris (car je lui avais dit que mes chevaux, « c'esi-à-dire les vôtres, étaient dans la cour), reste « ici, a-t-elle continué, enfiu-me-toi, et promets- « moi, surtout, de ne parlera personne. Moi, je « vais alleniire mon mari toute la nuit, s'il le faut, « à Paris, à ta place, rue de La lîruyére, 33. »
Athéuaïs n'avait pas achevé sa phrase qu'Horace et les jeunes Kensav.iient poussé un cri de surprise, Alfred un cri de joie, le li;uii[iiier un cri de fureur.
— Mes ehevauv! mes chevaux! s'écria-t-il hors
MAURICE
lA CUAÎiCnE D ATIIE.NAI'.
Maurice, en sortant du salon, avait trouve le ca hriolet et le jockey d'AKri'd qui depuis loni^temFS l'atleudaient.
— Monsieur veut-il conduire ? avait demandé J. Im.
— Non, je n'y entends rien et ne connais point ton cheval. Mène-moi et le plus vite que tu pourras. Il nie tarde d'être à Paris.
— Oui, monsieur. Dar,s une heure un quart nous y serons.
Et John lâcha les rênes à Lonl-Palwcrston, cheval anglais fier et superbe, mais ombrageux, rétif et counu pour im fort mauvais caractère, qualités qu'il serait uijusle d'attribuer à sou nom, mais qui prcbab'ement le lui avaient fait donner, et la légère voiture, qui n'était qu'un tilbury à capote, sortit rapidement de la cour, roula sur la grande route, et Lord-Palmerslon dévora l'espace,.
, Maurice était resté soiis l'impression des scènes qui venaient de se passer ; la tète en feu, la poitrine oppressée, et quoiqu'il gardât un sombre silence, quoique pas un mot ne s'échappât de sa bouche, il était encore en proie à l'animation fiévreuse que donnent le jeu, le punch et la colère. 11 éprouvait non pas du bonheur, mais du plaisir, mais un contentement orgueilleux. Il s'était vengé de cet homme qui l'avait si longtemps froissé et désespéré ; il venait à son tour de l'humilier dans sa richesse et dans sesamours. Il n'avait pu se faire aimer de sa femme, dont le baron ne se souciait guère, mais il lui enlevait une maîtresse qu'il adorait; et cette maîtresse, celle fille charmante, était à lui, Maurice 1 La fortune la lui avajt donnée, et l'amour aussi peut-être, car Athéna'is ne lui avait pas laissé ignorer le penchant qu'elle avait pour lui et n'accuserait probablement pas un hasard qui se trouvait d'accord avec son cœur. Et juiis le lendemain, Maurice croyait entendre les félicitations de ses amis sur son triomphe et leurs sarcasmes sur la défaite du baron.
Tels furent pendant le premier tiers du voyage les sentiments qui l'agitèrent, et puis à mesure qu'il roulait sur la grande route, l'air de la nuit, l'air vif et froid de décembre venait rafraîchir ses
sens, et sa tète si brûlante et si exaVée devenait plus calme; jusqu:-là, il n'avait raisonné qu'avec la passion, et mai itenaut ?on esprit plus tranquille lui permettait d'envisager les choses sous leur véritable ])oint de vue. Il commençait à rougir des scènes où il avait joué un si grand rù!e, il avait presque r. gre! d.;- son triomphe, et au dernier tiers de la route, il trouvait honteux d"en profiter; il lui semblait, quoiqu'il eût loyalement gagné au jeu celte jeune fille, que c'était un pacte infâme; il se reprochait, comme une indignité, d'usr de ses droits et de bii ravir ainsi son honneur, honneur qui avait clé acheté, avant lui, et payé par un autre. Enfin, en approchant de Paris, ses idées avaient tellement chingé que, renonçant à Athénaï9, il était décidé à ne pas profiter de sa victoire, mais il ne vou'ait cependant pas qu'elle fût inutile, et que le baron, se glorifiant de nouveau de sa conquête, pût reprendre ses droits sur la jeune fille. Il fallait donc chercher un moyen de la lui enlever à jamais. Une pensée noble et généreuse venait de s'offrir à Maurice. A peine conç-.e, il lui tardait de la mettre à exécution, et déjà il apercevait la barrière et les premières maisons du faubourg. — Hâtons-nous ! hâtons-nous I disait-il à.lolin. Fouette ton cheva'. — Et John obéit. Mais snit que l'org.ieiileux animal fût indigné d'une façon d'agir à laquelle il n'était pas habitué, soit que les réverbères de la barrière et le bruit d'une voiture qui passait alors rapidement l'eussent effarouché, il se cabra, fit volte-face, et, malgré les eflorts de John pour le retenir, il partit comme une flèche, mais dans la direction opposée à Paris.
Maurice, impatient, désolé, ne savait quel parti prendre, il se voyait déjà ramené à Orsay quandil avait hâte, au contraire, d'achever son œuvre et de courir, pour cela, à la rue de La Bruyère, dont chaque tour de roin' l'éloignait. Aussi, n'écoutant que son ardeur et sa vivacité de jeune homme, sans rien dire à John et sans que celui-ci eût eu le temps ou l'idée de le retenir, il s'élança hoi-s du tilbury et sauta à terre, an risque de se tuer, ce qui arrive presque toujours en pareil cas, ainsi que l'attestent de trop célèbres et malheureux exemples.
Maurice fut préservé de tout accident, et quoique le soir même il eût outragé la Providence en prétendant qu'elle ne protégeait que le vice, il pensa que la bonne action qu'il méditait l'avait sauvé du danger et lui avait f;iit pardonner son blasphème. Il était tombé au bord du chemin. Il se releva et n'aperçut déjà plus ni John ni le cheval, qui avaient disparu.
Essayer de les rejoindre à la course et de les arrêter était impossible. Le cheval si' fatiguerait luimême de ses propres efforts, ou John, qui était un
MAURICE
lidlule coclior, trouveraitiuoyen au boiitde quelques | lieues de le détourm r de la ruute et de le lancer , dans quelque ch.uiii) lalmuié, où la fouf,'ue désordonnée de Lord-Palnurstmi (inirail par s'amortir et se briser. Maurice fut donc, bon gré mal gré, obligé do reprendre le fbemin de Paris. Il marcba quelqui! temps à pied sur la grande route, puis j rencontra un liacre qui cevenait à vide, et se jeta dedans en lui criant : Rue de La Bruyère, 3.T; va vile el je paierai double. — Le cocher fouetta ses j chevaux de toute la vigueurde son bras. Mais ci-ux- i ci n'avaient point la susceptibilité de Lord-Pal- i mcisioii, et il leur serait impossible, même quand ils l'auraient voulu, de faire courir à Maurice aucun danger, si ce n'est celui peut-être de ne jamais arriver. 11 le craignit un instant, mais ses appréhensions furent heureusement trompées, et il était un peu i)lus de minuit quand le liacre parvint enfin à la hauteur de la rue de La Bruyère.
ftïanrice était dans son quartier et non loin de chez lui; il examina quelque temps, en dehors, la maison qu'Athénaïs habitait seule, maison isolée, car alors larue n'était pasencoreentièrement bâtie. C'était un pavillon carré composé d'un joli rez-derhaussée et d'un seul étage, et les fenêtres du nord donnaient sur des terrains à vendre, lesquels bordaient la rue Pigale et s'étendaient jusqu'à la rue Notre-Dame-de-Lorelle. La remise, les écuries et les donu'ftiqnes étaient à droite dans un corps de logis à part, et l'entrée principale, porte bâtarde et mystérieuse, donnait au midi sur la rue de La Bruyère. Dans cette petite maison que le banquier avait fait bâtir et qui lui appartenait, tout avait été arrangé pour que le maître eût la facilité d'entrer et de sortir incognito sans être vu de personne. Sa clé, qui ouvrait toutes leS'portes, le dispensait de domestiques et de portier, et il voulait, quelque conliance qu'il eût en son mérite et en la fidélité de ses maîtresses, pouvoir arriver, sans qu'on en fût prévenu, à toute heure du jour et de la nuit.
Amélie, qui depuis plus d'une heure au moins attendait s ni mari, avait eu le temps de rassembler, de combiner ses idées et de tracer nettement son plan. Ne soupçonnant jamais le mal, il n'avait pas été dillicile jusque-là de la tromper, et son indignation était alors aussi forte que sa confiance avait été grande. Non pas que le sentiment qu'elle éprouvait ressemblât eu rien à la jalousie; elle aimait M. d'Uavrecourt, non par inclination, mais par devoir, et, fidèle à ce devoir, elle obéissait à tous les ordres de son mari et à ses moindres caprices; elle se soumettait, sans murmure, à des exigences qui la froissaient ou l'humiliaieut; mais, esclave docile jusqu'alors, elle voyait dans la découverte ciu'elle venait de faire le moyen de se soustraire à
ce joug de Ions les instants; elle, qui n'avait rien à se reprocher, voulait forcer, par l'évidence, M. d'Uavrecourt à se reconnaître coupable et le tenir ainsi, à son tour, en son pouvoir et sous sa dépendance, non pour eu abuser, mais afin de conquérir pour elle-même les égards et surtout la libt-rlé qui jusijue-là lui avaient été refusés.
Klle attendait donc, d'après les renseignements que lui avait donnés Athénais, dans la chambn^ à coucher du premierétage, et commençait à trouver le temps un peu long, lorsqu'elle entendit des pas dans l'escalier. Elle se hâta d'éteindre la ))Ougie qui brûlait sur son guéridon, et l'instant d'après, une clé tourna dans la serrure.
Son cœur battait vivement... et, incapable de maîtriser son émotion, elle se lais.sa tomber sur un divan qui était près de la chemiuée..(>u venait de refermer la porte, et l'on s'avançait dans l'appartement.
Amélie aurait voulu parler, qu'il lui aurait été impossible de prononcer un mot; elle attendit donc prudimiment que M. d'Havreconrt commençât la conversation; mais que devint-elle, grand Dieu! quand une voix qri n'était pas celle de son mari, une voix qu'elle connaissait trop bien, lui dit avec émotion : — Athénais, êtes-vous là?
La surprise et l'effroi lui fermèrent la bouche. S'expliquer comment Maurice était, au milieu de la nuit, enfermé avec elle dans cette maison isolée et dans cette chambre à coucher, c'est ce qui ne lui vint même pas à l'idée, tant cela lui paraiss^dt impossible et surnaturel. Elle ne pensa qu'à un? seule chose, au danger qu'elle courait, et par un mouvement instinctif, elle voulut fuir; elle reaconira Maurice qui lui dit d'une voix douce : — Ah 1 vous êtes là!
Elle était retombée sur la canapé : il s'y assit auprès d'elle et lui prit la main.
— Voustremblez, madeniciselle,et je le conçois. Vous attendiez M. d'Havreconrt, et c'est moi, Maurice, qui viens à sa place ; rassurez-vous, je n'abuserai ni du lieu cù je me trouve, ni de l'o'casion qui m'est od'rrte. quelque séduisante qu'elle soit; je ne me rapiiellerai même pas ce que vous m'avez avoué à dîner, c*t amour que je ne méritais |)as et que vous-même avez sans doute oublié, hxoutezmoi seulement quelques minutes.
Et il lui racuuta alors en peu de mots la scène qui venait de se passer à Orsay, et comment le baron avait joue et perdu, contre ciuc]uanle mille francs, la clé de cet appartement. .\mélii' uc put retenir un geste d'indignation el de mépris.
no
MAURICF.
Maurice co'.nprit co iiiniivenK.'nf et s'écrin avec chaleur : — Vous avez raison , Athénaïs ; mais vous me pardonneriez peut-être si vous saviez à quel délire, à quel égarement j'étais alors en proie. Je n'avais plus d'espoir; je venais de perdre tout ce qui pouvait m'attachera la vie; l'ange par qui j'aimais la vertu m'avait abandonné ! Je voulais la bannir de mon cœur. Elle y est rentrée malgré moi, et avec elle l'honneur et la loyauté sont revenus. Écoutez-moi bien, Athénais, et calmez vos craintes. Je vous ai dit pendant ce dîner que si votre père savait votre conduite, cela le tuerait, et je vous ai vue tressaillir. Vous vouliez, disiez-vous, lui assurer le repos et l'aisance, et pour lui acheter de la fortune vendre son honneur et le vôtre ! Il n'en voudrait pas ; il mourrait, le pauvre homme ! il mourrait', vous dis-je, et vous resteriez seule avec votre or ! Cet <or qui aurait tué votre père, est-ce que vous oseriez vous en servir? Je viens vous proposer un autre moyen qni vous coûtera moins. Vous ne pourriez, m'avez-vous dit, vous habituer à la misère. Eh bien ! épousez Mathieu, le premier garçon de votre père, qui vous aime tant et qui est im honnête homme. Vous me répondrez qu'il vous faut une dot. Je vous l'apporte. Les cinquante mille francs que j'ai gagnés ce soir, prenez-les. Cela me raccommodera avec moi-même, et me rapprochera un peu de mon bon ange, à moi, de mon ange gardien; car la vertu, c'est elle !...
Comment peindre ce qu'Amélie éprouvrait en ce moment ! Tremblant d'être reconnue, craignant même d'être trahie par son émotion, elle aurait voulu et n'osait parler; niais, malgré elle, elle lui serra la main comme pour lui dire : C'est bien.
— Vous acceptez! s'écria Maurice.
Elle lui fit signe que non.
— Et pourquoi me refuser? Cet argent que je vous oifre, je n'en ai pas besoin; car aujourd'hui, s'il faut vous le dire, j'étais décidé à partir, à quitter ce inonde où je n'ai que faire, où nul ne s'intéresse à moi, où personne ne m'aime.
Il sentit en ce moment une larme tomber sur sa main. •
— Pardon, mon enfant, s'écria-t-il, pardon si je vous afllige. Oui, je le vois, vous m'aviez dit vrai, v,ous ne me trompiez pas, vous m'aimiez. Et moi aussi, je ne veux pas voue tromper... Je veux vous dire... ou plutôt vous savez déjà mon secret, puisque vous étiez à ce dîner où, devant vous, devant ses amis et dans le désordre d'une orgie, le baron n'a pas craint de profaner le nom le plus pur et le plus respectable, celui de sa femme ! puisque vous étiez là quand il a crié tout haut qu'il
me permettait de l'aiaier, de m'en faire aimer, qu'il y donnait d'avance son consentement et son approbation. C'est infâme! n'est-ce pas? et maintenant encore vous en fré niss^z de souvenir!
Amélie, en effet, n'avait pu retenir un cri de honte et d'indignation.
— Eh bien ! continua Maurice, puisqu'on a trahi, aux yeux de tous, le secret que j'espérais dérober, à elle et au monde entier, vous connaissez celle que j'aime, et quand on l'aime, voyez-vous, on est insensible à tout autre amour, comme à fout autre bien ! Vous sentez donc, mon enfant, qu'il faut me croire et épouser celui que je vous propose. Venez ! quelque tard qu'il soit, je veux vous ramener chez votre père, nous demeurons dans la même maison... Nous irons frapper à la porte de sa mansarde, et quand je lui crierai : C'est votre enfant que je vous ramène, son cœur et ses bras vous seront ouverts. Allons , du courage ! Suivez - moi , liàtons-nous de partir. Mais, auparavant, et pour nous guideV, rallumons cette bougie. — El déchirant un papier qu'il tira de sa poche, il l'approcha de la braise ardente qui restait encore dans le foyer; à l'aide du papier qui venait de s'enflammer, il ralluma la bougie restée sur le guéridon. Mais, juste ciel! que devint-il, quand il aperçut cette femme plus grande, plus svelte, plus majestueuse qu'Athénais et qui se cachait la fête dans ses mains! A l'éclair qui passa devant ses yeux, au frisson qui parcourut tout son être, il ne comprit pas, mais il devina la vérité.
— Amélie ! s'écria-t-il en tombant à genoux, Amélie, est-ce vous?
Elle ne répondit pas, mais elle lui tendit la main.
Maurice poussa un cri de joie et de bonheur, et tout ce que la passion la plus vraie peut inspirer à un amant en délire, s'échappait, en brûlantes paroles, de sa bouche et de son canir. Le pauvrejeune homme avait usé ses forces contre l'adversité; il n'en avait plus contre le bonheur qui le surprenait ainsi sans défense, et sa raison semblait prête à succomber : c'était presque de la folie, mais c'était toujours de l'amour!
Amélie, effrayée, fut obligée de le calmer et de le rappeler à lui. A votre four, lui dit-elle, écoutezmoi : Je vous aime, Maurice, je ferais de vains efforts pour le cacher à vous et à moi-même; j'ignore quel sort nous est réservé ; mais vous me connaissez assez pour comprendre que je ne survivrais pas à la perte de ma propre estime. N'attendez donc, n'espérez rien de moi que la tendresse d'une sœur et d'une amie; mais ne pouvant être à vous, je ne serai désormais à personne, pas même à M. d'Ha-
MAUHICK.
Ul
vrecourt... Tous nos liens, dès ce jour, sont brisés, je vous le jure!
En ce moment une voiture qui roulait rajiiik'ment s'arrêta rue de La IJruyère, et un instant a]nvs on frappa rudement à la porte du dehors. — Silence ! dit Maurice. — Ils écoutèrent — On distinguait la voix furieuse de M. d'Havrecourt qui ap])e]ait et réveillait les domestiques couchés audessus des remises dans l'aulre pavillon.
— Ah ! je suis perdue ! dit Amélie. Moi qui voulais le surprendre et le confondre, je vais èlre trouvée par lui, enfermée à une pareille heure, ici, avec vous! et ce bruit, cet éclat, ces domestiques qu'il réveille! C'en est fait de moi et de ma réputation!
— C'est vrai ! c'est vrai ! se disait Maurice en rugissant de rage et de désespoir. Elle! la vertu même! perdue, déshonorée par moi!... Non! non ! s'écria -t-il comme inspiré: quoi qu'il arrive, soutenez hardiment que vous êtes restée ici seule à l'attendre! Aliirmez qu'on ne m'a pas vu, que je ne suis pas venu! je me charge du reste, je me charge de le prouver. C'est à moi de vous justifier et de vous défejidre.
Les marches de l'escalier retentirent alors de pas précipités. Maurice courut ouvrir une des fenètr, s ([ui donnaient sur les terrains de la rue Notrel)ame-de-Lorette, et, sans regarder quelle était la hauteur, il se précipita. Amélie jeta un cri et ne se rassura qu'en entendant, du bas delà muraille, U1U3 voix sourde et étouffée qui lui criait : Je sui> sauvé!...
bans ce moment on frappait en dehors. Amélie ouvrit la porte de l'appartement. Le baron entra, hors de lui, essoufflé, furieux, et s'arrêta stupéfait en apercevant sa femme calme, debout, et immobile, qui luidit, avec l'air du plus profond mépris:
— Vous veniez chercher ici mademoiselle Athé'uaïs Tricot. Elle avait pris ma place dans vos affections, j'ai pris un instant la sienne dans cettt' maison pour vous faire comprendre, monsieur, ci' que je pense de votre conduite. Je comptais le dire à vous seul et non pas à si nombreuse compagnie; mais puisque vous avez amené des témoins, je parlerai devant eux.
— Non! non! s'écria le baron, qui dans ce nii ment aurait voulu être à cent pieds sous terre, ce n'est pas cela, chère amie... Un quipro(|uo... une méprise... que je ne comprends jias, mais (|ue j,' craignais, m'a fait venir pour vous soustraire à nu (langer... qui n'existe pas, mais dont j'aurais pu être la cause... et la victime. Voilà tout, pas aulrr
rliiise; et je venais, en c.oiqiableque je suis, couliabie d'imprudence, d'inconséquence seulement, solliciter un pardon...
— Que je n'accorde p.iint! Mais vous ne jugerez pas convenable, sans doute, de rester plus longtemps dans cette maison. Rentrons à l'hôtel.
Le baron, qni avait perdu son arrogance et son aplomb, offrit respectueusement la main à sa fenniie. Ils descendirent et montèrent dans la voiture de M. d'Havrecourt, qui était restée à la porte. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, Amélie ne proféra pas une parole. Silence terrible et accablant, que le baron n'avait nulle envie d'interronqire, et dont il profitait pour se dire à luimênie : — 11 n'était pas encore là... Comment cela se fait-il? Lui sera-t-il arrivé quelque accident, ou bien mes chevaux ont-ils été si vite que je l'aie prévenu et précédé'? C'est probable, et c'est encore moi qui demain, aux yeux de mes amis, aurai les honneurs de la soirée! — La voiture, en roulant sous la voûte de l'hôtel, interrompit ces réflexions.
Arrivée dans son appartement, Amélie lui dit froidement : — Monsieur, je garderai le silence sur cette aventure, et si elle est connue, ce ne sera pas par moi. Maîtres chacun de notre fortune, vous vivrez désormais selon vos goûts, et moi selon les miens. Vous aimez le jeu, le luxe et les gens du grand monde ; moi, j'aime les pauvres gens; vous dépenserei votre argent avec les uns, je dépenserai le mien avec les autres. Je désire, monsieur, que cet aTaugement vous convienne.
— Certainement madame, dit le baron en
s'approchant d'elle avec embarras; (juoique cependant chère amie
Amélie recula d'un jias, ei, baissant les yeux, lui dit avec émotion :
— Désormais, monsieur, cet appartement sera le mien le vôtre sera de l'autre ciJté de l'hôtel.
Et comme le baron insistait, elle releva la tète a\ec une Oerté où tout autre que son mari aurait pu voir briller, en ce moment, un rayon de tendresse, et, d'une voix forme, elle dit, pour la première fois de sa vie :
— Je le veux ainsi!
.\ ce dernier trait, le baron resta confondu; mais ]ireiiant sonbougeoir, il salua et sortit de la ciiambre Je sa fennne.
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MAUrUCF.