‹ Les deux mèresChapitre 15 sur 130 · I UN COUP DU HASARD · texte numérisé non relu

I UN COUP DU HASARD

Miuf de Pontchartier était une femme decinquante- I ciu'i ans, veuve, riche et sans enfants.

.Mm'^ de Pontchailier avait été fort belle; elle ne j l'élait plus, mais elle possédait encore un esprit vil el aimable. En vieillissant, elle ne s'était pas laissé I enliaincr au penchant trop h.tbituel des gens i|ui I se voient venir des. rides el des cheveux blancs- ! Cl lui de prendre en avi rsion tout ce qui est jeune I autour d'eux. Mme de Pontchailier avait moiitié de '■ la philosophie : elle était demeurée bonne et chari mante m dépit des outrages du temps ( style de l'empire). On ne l'adorait plus, mais on l'aimail 1 toujours; on ne citait plus ses grâces, sa beauté, sa fraîcheur, mais on vantait encnre sa conversation i pleine de saidies, ses manières afhibles et, surtout, I son indulgence pour les fautes d'autrui. I M"ie de'Ponichaitier avait ôié irès-tiée avec M. el Mme de Bracy. La faute de la marquise el sa disparition subite avaient beaueojip atlligé la bonne ! dame. Poussée par un sentiment généreux, elle j s'êt.iil môme alors ellorcée de découvrir le lieu de I la reiraile de .Mm- de Bracy, dans l'intention de lui I olfrir ses services ou tout au moins des consolations. Mais on ignorait absolument ce qu'était devenue la marquise, et M^^ de Pontchartier avait di"» se contenter de prouver smi attachement à l'exilée en prenant sa défense, quand l'occasion s'en présentait, contre les jugements trop sévères de la médisance.

On conçoit, d'après ce que nous venons de relater, qu'au reiour de Mme de Bracy dans ses foyers, Mme (Je Pontchartier, avant tous, s'empressa de solliciter la permission d'aller l'embrasser. La marquise avait décidé, à cette époque, on se le rappelle, qu'elle ne recevrait personne. Elle léiiondit iloi c à la lettre de Mme de Pontchartier, de même qu'aux autres missives de ce genre : seulement comme elle crut entrevoir dans le peu de mots que lui avait adressés la vieille danie l'élan d'une joie sincère, Mme de Bracy, tout en la remeieiani de .son emfiressement pour le présent, lui assura qu'elle seiail la première dont elle irait serrer la main aiissiiôt que l'approilie du terme de son deuil,- qu'i lie désirait ganicr dans toute sa rigueur,— lui permeitiau icUe visite.

Mme de Pontchartier accueillit, sans s'en fikher, les excuses de la marauisc.

LESjDEUX MfiKES.

— .l'Hltcii Irai, ppnsa-f-ellp. Je ne rrois |i;is qu'il soit M('c('s<iuiLM)iir boiitù de ca'ur, de lurccr li'S l'eus à venir se consolei- prés de vous, quauci ils ont encore besoin de (liiurer seuN.

Jl"": de Ponlcliartier liabilait, pendant la belle saison, une ilmrinanlc maison qu'elle possédait à Sainl-Maur.

La vieille dame ne négligeait jamais chaque année, avant de partir, d'inviter ses amis il lui rendre souvent visite <l sa cainpaçcne.

Celte année-là — qui et it celle du retour de M""^ de Bia'-y, à Paris— M""' de Ponicliariier, tout en [iressant ceux qu'elle voyait tous les jours, avaii aussi songé à celle pauvie veuve qui avail dû passer un si triste hiver renlcrméc dans son hôiel.

Elle lui avait dune adressé ce billet:

< Ma chère marquise,

« J'esnére que vous n'avez pas oublié vos promesses a une ancienne amie? La part de votre douleur est suHisaïuineiii laiie. il vous laut vivre maintenant pour vous el voire lils. Je me rends dans mon cntlaijeilu Saini-Manr, venez y passer quelques jours avHc M. de Brai y. Vous nedouli z pas du plaisn'que j'éprouverai à essayer de vous distraire de vos tristes souvenirs, après la joie que j'aurai de vous serrer enlln dans mes bras. »

MmcjeBracymnntra cette Icttreàson fils Léopold, qui depuis son duel éiait devenu sombre et rêveur. Sourd aux instances <le Snslliène, qui voulait de nouveau, qu'il pait:igeàl ses plaisirs, le jeune marquis passait ses jours dans son cabinet de travail.

M'iii" de Bracy s'alarmait de l'abatiement de Léopold. L'invitation de Mm^dePonlchartier lui sembla une bonne fortune. Quelques jours à passer dans une campagne charmante, ce devait être là, en etlVt, UD moyen de distraction puissant pour ce jeune homme qui n'avait pu oublier encore les premières années de sa vie.

— M'accompagoerez-vous, mon ami? lui demandât-elle. M'"" de Pontchariier est la temme la plus aimable el la plus sans façon que je connaisse, et nous ne séjournerons chez elle, du reste, qu'autant qu'il vous conviendra.

—Je suis à vos ordres , madame , repartit simplement le jeune homme.

Huit jours après. M"" de Bracy et son lils se rendaient à Sainl-Maur.

La maison de M ""de Pontchariier était située d'une manièie délicieuse, sur les bords de la Marne et entourée d'un parc très-vaste el admirablement situé.

M™«^ de Bracy avail voulu descendre de voiture à la grille de la villa ; foti bras appuyé à celui de Léopold elle s'extasiait sur les chai mes de celle campagne, et Léopold lui-même respirait plus à l'aise en foulant ces g.izons, en passant sous ces massifs dont le riant aspect lui rapiielail son pays.

Parmi les biens qui lui venaient de son mari, M"ii^ de Bracy possédait une pro|iriélé en Touiaine. Elle n'avait pas jusqu'alors osé proposer à Léopold de quitter Paiis pour aller s'installer quelque temps dans leur chàleau, mais en le voyant pres(|ue joyeux à ses premiers pas dans le parc de Saint-.Mdur, la marquise avait souri d'espoir.

Cependant ils étaient anivésen face de la maison; un domestique avait couiu prévenir M"»' de Pontchariier.

Bientôt, les deux dames furent dans les bras l'une de l'autre.

Les femmes s'embrassent aussi facilement que les hommes se serrent la main. Ces manilesiations qui déviaient ètie toutes d'alTerlion et d'estime ne sont le plus souvent que des actes d'une politesse banale.

Entre M">«deBracyet M™» de Pontchariier il existait néanmoins plus que de la politesse. Leiiis veux se mou il iéreul en se rencontrant el, dans leur éln" m te iiiuUielle, il y eut un égal entraînement.

M"" de Ponlcliartier salua ensuite Léopold qui se tenait incliné devant elle.

—Monsieur, lui dit-elle d'une voix émue, c'est la première fois que j'ai le plaisir de vous voir, m ds je compte vous aimer dins peu de temps autant que j'aime M""> voire mère; considérez-vous ici comme chez vous el ne partez pour Paris que le plus lard possible, te sera le moyen sûr de vous f lire bien venir de moi.

Cela dit. M'"" de Pontchariier conduisit la marquise el son fis au salon, on servit des rafraichisscmenis : puis, M""- de Bracy dit tout bas à Léopold :

— Si vous voulez visiter le parc, mon ami, tandis que je nie leposer/ii, ne vous ^ènez pas.

Léopold coin|irii que sa mère et la vieille dame désiraient causer du passé, et il sut gré à la marquise de lui éviter une conversalinn qui n'avait après tout, pour lui, qu'un intérêt relatif assez médiocre.

Il .sorti!.

Le soleil était brûlant; Léopold se dirigea du côté d'un petil bois qui lui promettait de l'ouibre et de la fraîcheur.

Il y était à peine entré qu'il aperçut une femme assise au pied d'un tilleul, le dos tourné au sentier qu'il parcourait.

La taille de cette femme était mince et bien prise. Elle portait un costume des pins simples : une robe de toile et un bonnet de mousseline.

Elle-s'orciipait assidûment d'un ouvrage de couture; ce devait être une femme de cliamtue qui avail choisi ce lieu solitaire, pour y accomplir plus coinmodémcnt sa besogne loin des auties domestiques.

Léopold avait machinaleireut pensé et observé tout cela en s'avançanl du côté de l'ouvrière.

Peu lui impoitait, sans doute, qu'une femme de chambre s'amusàl à travailler à l'ombre d'un tilleul, et il n'avait pas pour habitude de se complaire à admirer les jolies tailles qu'il rencontrait sur son chemin.

Mais, à ce moment, le lieu, le silence qui régnait autour de lui, un capriie de son esprit, peut-être, aidant, le marquis désira voir le visage de cette femme.

Il était arrivé derrière elle sans que le bruit de sa marche sur le sable de l'allée l'eût distraite dans son travail... il toussa légèrement et, du bout de sa canne, ilabalii lune branche deseringaprèsdelleurir.

L'ouvrière leva enhn la tête... son regard rencontra celui du marquis...

Et ces deux noms, prononcés à la fois, résonnèrent pleins de stupeur et de joie :

— Christian!

— Louise!

Louise, — car c'était bien elle. — se leva comme folle, jeta loin d'elle l'élolfe qu'elle tenait sur ses genoux et voulut s'élancer vers son amant.

Mais en même ti-mps qu'il avait piononcé un nom chéri et qu'il .s'était senti palir de bonheur à la vue de sa maîtresse, Christian avait aussi songé à ce qu'il était maintenant, aux suites qui pourraient lésulter d'une explication avec Louise... à l'impossibiulé, inènie, d'une telle expliiaiion.

—Il faudra que je lui apprenne tout! s'étail-ildit, et ce secret ne m'appartient pas.

Retenant donc, d'une main, la jeune fille penchée en quelque sorte sur lui, il balbutia ces paroles:

—Pardon, madenioiselle, mais nous nous sommes trompés tous les deux, je crois... je vous avais pris... pour... ma sreur...

Christian disait une niaiserie; M. de Bracy prenant une petite griselte en bonnet pour sa sœur!... En vérité l'excii>e du marquis étai*. par tiOD maladroite pour n'èire pas un mensonge!

Louise écoutait Christian sans couiprendre.

—Comment! que veux-tu dire! til-ellc, l'œil (ixe, lu ne me reconnais pas, Chrisiian?

Chrislian essaya de sourire.

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