‹ Les deux mèresChapitre 23 sur 130 · I. — LA CAVALCADE · texte numérisé non relu

I. — LA CAVALCADE

Si vous dcscciulcz do iitiit la dernière cùlc de la route do Saini-Malo à Uol, iMiue Saint-Benoît-des- Oudes et Cancale, pour peu qu'il y ait un léger voile de Ijrnuie sur le plat du Marais, vous ne savez do quel eùté de la digue est la grève, de quel cùté la terre ferme. A droite et à gauche, c'est la même immensité morne et muello. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne habitée; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.

C'est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes décédés; c'est que la nuil évoque le fantôme des mondes transformés, aussi bien que les ombres humaines.

Où passe à présent le chemin, la mer roula ses Montmarlri!. — Imp. Pilloï.

flùls rapides. Ce marais de Dol aux moissons oplileules, qui étend à perte de vue sou horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et l'IUemer élaieut deux lies tout coninie Sainl-Michel et Fombelène. Pour trouver le rivage, il fallait gagner les abords de Chàteauneuf, où la mare de Saint- Coulman reste comme une protestation de la mer expulsée.

Et, chose merveilleuse, — car ce pays est tout plein de miracles, — avant d'être une baie, c'était une foret sauvage!

Une forêt ((ui n'arrêtait point sa lisière à la ligne du rivage actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes géants jusque par deli) des îles Chaussey.

La tradition et les antiquaires sont d'accord; les manuscrits font fui : la forêl de Scissy couvrait dix

LA FEE DES GRÈA1ES

lieues de mer, reliant la falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de CaroUcs, par un arc de cercle qui cngloliait le polit arcliipcl.

Quelque jour, on fera peul-ètrC l'histoire de ces prodigieuses batailles où la mer, tour à tour victorieuse et vaincue, envahit le domaine terre:^tre en conquérant, puis se diirohc, fugitive, et se creuse dans les mystères de l'abime une retraite plus profonde.

Au soleil, la digne fuit devant le voyageur, selon une ligne courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.

Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue semble ou superflue ou impuissante. Le bas de 1 eau est si loin et les marées sont si hantes! Penl-on se figurer que celle barre bleuâtre qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux, franchir des lieues et venir?...

Venir! La mer! Pour s'arrêter, docile, devant quelques pierres amoncelées et clapoter au pied de la chaussée comme la bourgeoise na'iade d'un étang.

Involoulairement on se dit : Si la marce fait une fois ce grand voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre ou cinq pieds de sable et de roches pour arrêter son élan?

Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée conquise sur l'Océan.

Vers le centre de la courbe, on aperçoit au lointain, comme dans un mirage, le Monl-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de grèves sont entre ce point de la digue et le mont.

De ce lieu, qui s'élève a peine de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des plus hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui court en zigzag dans les grèves; à l'est de la chaîne des collines allant de Chàteauneuf au bout du promontoire breton; au sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bàli avec l'or des flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains ; au sud, le Marais, Uul, la ville druidique, le mont Dol; à l'ouest, les côtes normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et Ponturson, le fief de Bertrand du Guesclin.

OEuvre des siècles intermédiaires, la digue semble placée la, symboliquement entre le château moderne ei la forteresse antique. Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des Grèves, la gloire du passé; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies, le roi des guérets regarde le roi des sables. Tous deux ont la mer à leurs pieds .

Mais le chàieau moderne, prudent comme notre âge, s'est mis du bon côté de la digue.

Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint- Michel ont été, de tout temps, fertiles en tragiques aventures.

Son nom lui-même ( le Monl Saint Michel au péril de la mer) en dit plus qu'une longue dissertation.

Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou quai-ante le nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables.

Feut-êire y a-l-il exagération.— Jadis la croyance commune triplait ce chiffre.

La chose certaine, c'est que les roules qui rayonnent autour du mont, variant d'une marée à lautre et ne gardant pas plus la trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la marque du sil-

lage d'un navire, il faut toujours se fier à la douleusc intelligence d'un guide, et mettre sou âme aux mains de Dieu.

On va de Cherrueix au Monl-Sainl-Michel à travers les langues, les Uses et \e&paumelles (1), coupées d'innombrables cours d'eau qui couvraient l'étendue des grèves; on y va des Quatre-Salines et de Pontorson : ceci pour la Bretagne.

Les routes principales de Normandie sont celles de Pontaubault, d'Avranches et de Genesl.

Suivant les coquetiers et les pécheurs, la route de Pontorson est seule sans dangers.

Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve que celte route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les voyageurs que sa renommé de sécurité lui donne (2;.

Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d'Avranches sonnèrent à grande volée, landis que les portes du château s'ouvraient pour donner issue à une nombieuse et noble cavalcade.

11 était onze heures du matin.

Tout ce que Avrauches avait de dames et de bourgeoises se penchait aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne, se rendant au pèlerinage du Mont-Saint- Michel.

Un cuup de canon tiré du Monl, à l'aide d'une de ces pièces ônormc;- en fer sondé et cerclé, qui lancinent des boulets de gran t, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour monseigneur et sa suite.

Et ce n'élait pas trop faire que de mettre ces canons au service du richeduc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais étaient des gens de lirelagne.

Bien peu de temps auparavant, François avait envoyé les sieurs Montauban et de Chateaubriand, avec René de Coëtquen, sire de Combeurg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par les Anglais.— A cette époque, le roi Charles VU, de France, avait déjà regagné une bonne part de son royaume et rejeté Henri loin du centre. Mais les côtes de laManche restaient au pouvoir des hommes d'outre-mcr et le Mont-Saint-Michel était, depuis Grandville jusqu'à Ponloi'ôOn, le seul point où flottât encore la bannière des fleurs de lis.

Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres Bretons passèrent le Couesnon, tandis que cinq navires malouins, comjiiandés par Hue de Maurever, doub, aient la pointe de Cancule et entraient dans la baie. Il resta doux mille Anglais morts sur les langues, entre le Mont et Tombelène.

A l'heure où le duc François sortait du château d'Avranches, les Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comté de Gnines et le petit rocher de Tumbelèue, où ils avaient bâti une foi'tcrcsse imprenable.

(1) Les tangues sont gi'n('ri(]ucmenl le sol môme de la grtve; les Uses sont des sables délaj(*s p,ir I enu des rivières ou des couniDls .soulerraiiH; les paumelles, an contraire, sont les ()ortions de grève soliuos où le rcllux irapriiiie des rides régulières.

(2) Outre la coiuiaissanccpcrsonnclle que l'auteur a de ces grève si fécondes en deuils, il a fait des emprunts, pour les détails du récit qu'où va lire, k l'expérience et h la science de deux écrivains notables, dont les éuidcs sur le Monl-Sainl-.Michel ont uuc grande valeur : ce sonl .\1M ilaxiniilicn Uaoïilci Fulgencc Girard. L'Uisloiredu Monl-Saint- Muhel, de M. Kulgeuce Girard, est principalenum complète sous le rapport hisioriquc; \' Histoire pilloresque du lUont-Saint-Micfiel, par M. Maxinjilieu Hauul, est la première en dale et ne laisse rien à disirer sous le rapport monumental et arlislique ; sous le rapport topO{,'raphiquc, son livre est on ne peut plus précieux.

LA FÉE DES GRÈVES

Mais Ce n'ôlait poinl pour célcibi'er une vicloirc déjà nncienno i(iic le duc; cl î Bretagne se rcnilaitau monaslcrechi Monl-Sainl-.Michel, comble de "ses hieiifails. François faisait le pèlerinage pour o!)lenirdu ciel le repos et le saliildc M. (idlus, son frèr\ mort à quelque tem|js de ih au ciiàlnïau de la liai douinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée sous l'invocation do l'archange. Guillaiiuie Hobert, procureur du cardinal d'IîsloulevillG.lrculc-dcuxiènic abbé de S-'aiiU-Micbcl, avait promis de faire de son mieux pour celle fùte de la piété fraterniUc.

Le service était coniniandé (lour midi.

Françoii, ayant h ses C'jlés son favori Arthur de MoiUanban,Slaleslroit, Jean Bwdcs, losircdu Ricux et Yvon Puvhoël, bâtard ùo Bretagne, descendu la ville au pas de sou beau cheval et gagna la porte qui s'ouvrait sur la rivière do Sée. Les sieurs de Thorigny et du Homme, chevaliers noruiauus, l'accompaguaieut pour l'honneur do la province.

Derrière le due, à pou prés au ccnire de l'estorto, six nobles demoiselle, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en gi and deuil. Parmi elles nous ne citerons que Uoino et Maurever, la fille unique du vaillant capitaine, vainqueur des An;;lais.

Le visage de Reine était voilé comme celui de s s compagnes. Mais quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du large, on apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la douce mélancolie de son sourire.

Beiiic avait seize ans. Elle était belle comme les ancres.

Une fois, son regard croisa celui d'un jeune gentilhomme, lièremcul campé sur un grand cheval du Rouennais, à la housse d'hermine, cl qui portait la bannière du deuil, aux armes^voilécs de Bretagne, avec le chiffre de .M. Gilles. Une teinte rosée vint au froui de Rt'in •, ([ui baissa les yeux. Le gentilhomme mil la main sur son cœur.

11 avait nom Aubry dcKcrgariou, bonne noblesse de basse Bretagne, et tenait une lance dans la com* pagnie du bâtard de Porhoët.

Quand le voile de Heine retomba, Aubry donna de l'éperon et gagna d'un temps la tète du cori('ge où était sa place marquée auprès du porte étendard ducal.

On arrivait h la barrière de la ville. — Ceux qui étaient supeislilieiix remarquèrent ceçi : Aubry ne put arrêter sa monture assez à temps pour garder le passage libre à son compugnon, l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa la première.

Sur les remparts et dans la rue, la foule criait :

— Bretagne Malo! Bro'.agne Malo!

Kt (piali'o gentilshommes, portant 'a l'arçon de loui'S selles de vastes aumônières, jetaient de temps à autre des poignées de monnaie d'argent cl répondaient :

— Largesses du riche duc!

On dit que les bonnes gens de Normandie ont toujours fidèlement aime le numéraire. Kn cette occasion, ils firent grand accueil h la magnificence ducale et se l)altircnln coups de poing daus le ruisseau, comme de braves cœurs qu'ils élaieiii.

Tout le monde fut conteiil, excepté un laid paien à la lèle embéguinée de guenilles, qui n'avait eu, pour sa part de l'aubaine, que des horions et pas un carolus.

Le pauvre îiommc se releva en colère.

— Duel dit-il au moment où François passait de-

vant lui, encore une poignée d'écus pour que Dieu

l'oublie!

François tourna la lèle et poussa son cheval.

D'ordinaire cl pour moindre irrévérence, il eût donné de son gant letsur la lèle du palaud.

— Les six hommes d'armes du corps! cria Goulainc, sénéchal de Brclagne, en s'arrêlanl au dedans de la perte.

•^ Les six homr!;cs d'armes du corps claicnl en quelque sorte les chevaliers d'honneur de la cérén!(jni". Ils devaient suivre immédialenienl la bannière et mener le deuil.

G'é ail Hue do Maurever, ]ière oe Reine, qui avait été l'éeuyer et l'ami du prince défunt; Poihoël, puur le sang de Bretagne; Thorigny, pour la Normaudic; La Hi e, pour le roi Charles; Ghàleaubriaiid, Le Bègue de .Mauny.

Les cinq derniers se présentèrent.

— Où est le sire de .Maurever? demanda (iouliine. 11 se fit un mouvemeul dans l'cscoite, car cela

semblait étrange à chacun que M. Hue, le vaillan' et fidèle, manquât, à l'heure sainte, sous 1j bannière de son maîlie trépassé.

Un nuirmurc courul de rang en rang.

Chacun répétait tout Ijas la question du séncchsl:

— Où est le sire de Jlaurever?

S m absence était comme une accusation terrible. Contre qui?

Personne n'osait le di e ni peut-être le penser. Mais, du sein de la foule, la voix du vieux païen s'éleva de nouveau aigre et moqueuse.

Le gi'igûu disait :

— Oue Dieu l'oublie, duc! que Dieu l'oublie! François eut le frisson sur sa selle.

Reine, tremb'anie, avait serré son voile autour de son visage.

François se redressa lout pâle, il fit signe à .Montauban de prendre la place vide de Maurever, cl io cortège passa au milieu des acclamutions redouMé.s-

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