‹ Les deux mèresChapitre 22 sur 130 · ROSE ET BLEUE · texte numérisé non relu

ROSE ET BLEUE

PAR OCTAVE FÉKÉ.

A défaut d'autre mérite, l'anecdote qu'on va lire a celui de la plus grande authenticité et de l'actualité, car elle est arrivée un diuianche du dernier mois d'août. Ce jour-là je m'en allais à Saint-litienne, ce grand village qui n'a qu'une rue, mais une rue si longue que les pauvres piétons, harassés quand ils arrivent à moitié, s'asseyent sur une borne, désespérant d'en voir la lin. Saint-Iîtienne est un des endroits les moins fréquentés dos environs de Hiiueu, par la jeunesse du dimanche, celle qui se compose des étudiants, des clercs de toute espèce, et des ' commis marchands. Il n'y va guère que quelques couples égarés qui ont, pour cette fois, sacrifié la danse à des plaisirs moins bruyants et plus discrets.

Quanta moi, j'y allais l'aire une visite de demicérémonie, ce qui était une moitié de trop.

Le hasard avait placé, dans l'omnibus, deux jeunes, tilles, dont les deux jolis visages étaient précisément en face du moi, et dont mes genoux touchaient les genoux. Elles n'avaient pas vingt ans.

La première élait une gracieuse enfant, toute blonde, à la peau bien blanche, aux yeux bien bleus, dont les traits mignons étaient merveilleusement encadrés dans des cheveux bouclés h l'anglaise, elle avait un léger chapeau garni de fleurs très-simples et trés-fraîchcs, une écharpede soie noire, une robe de jaconas dont le fond blanc était parsemé de petits dessins d'un bleu clair.

L'autre était plus grande, plus forte, ses traits parfaitement réguliers ei très-expressifs en eussent fait un précieux modèle pour un peintre; elle portait ses cheveux bruns en bandeaux très-lisses sur les tempes, ses grands yeux avaient tout un langage dans un regard, un léger duvet faisait ressortir sa lèvre supérieure. Elle avait pour coiffure une capote de gaze ou de soie très-transparente, ornée connue le chapeau de sa compagne, de fleurs du meilleur goùl, une écharpe noire aussi, et une robe de mousseline blanrlie à dessins roses. Vous allez bienlot savoir pourquoi je vous fais des portraits si minutieux. Il y avait sur la figuie de ces deux jeunes filles, une si véritable, une si complète expression de joie que le front le plus soucieux devait perdre sa sévérité rien qu'à les regarder. Elles échangeaient à voix basse, de temps en temps, quelques mots qui semblaient redoubler leur plaisir, et l'on eût dit qu'elles étaient impatientes de la lenteur de notre véhicule. 11 était facile de deviner que ce qui les attendait là-bas était une partie brillante et dorée comme le beau soleil qu'il faisait ce jour-là.

Je n'avais rien de mieux à faire, aussi je me mis. à l'aide de tous les souvenirs d'une étude que j'avais faite autrefois, "a analyser età raisonner les traits de ces deux physionomies; et j'étais vraiment heureux de voir comme tous leurs conlourb, comme toutes leurs lignes s'harmonisaient pour déceler au milieu d'une insouciante frivolité les plus belles qualités du cœiu' cachées sous cette écorce légère, et plus lielles encoie parce qu'elles s'ignoraient pluscomplétpnii'nt. Je l'avoue, si quelque fait fût venu démentir ce que ma science conjecturale m'avait appris, j'aurais été tout affligé, tant j'avais de plaisir à voir tant de bonnes choses réunies à tant de choses jolies. Il m'imjiortaitpeu après cela de savoir ce que faisaient mes deux conqjagnes ; cehi se devinait de reste; et d'ailleurs le hasard vint encore à mon aide, el la robe bleue, qu'on me permette de désigner ainsi céile qui portait ce vêtelnenl, ayant tiré un de ses ganis, les piqûres de ses petits doigts me dirent sa profer^siou.

J'en étais là de mes observations, dont celles qui en étaient l'objet ne se doutaient guère, et nous nous trouvions en pleine campagne, environ à moitié roule de notre destination, quand un petit acc'aent arriva au timon de la voiture et força d'arrêter. Tandis que les conducteurs dételaient les chevaux el remettaient les choses en état, une femme, que nous n'avions pas aperçue d'abord, se leva lentement de derrière un buisson, au coin du chemin, et s'avança vers nous. lille portait dans ses bras un enfant à la mamelle, aux traits si llétris, au teint si hâve, si creux, si cadavéreux, qu'on s'étonnait qu'une poitrine battit sous celte enveloppe; à ses côtés étaient deux autres enfants, plus jeunes, couverts de haillons aussi, dont on n'aurait pu dire lesexe, tant la misère, la nécessité les avaient défigurés. Des larmes s'élaienl séchées le long de leurs joues, et ils n'avaient plus la force d'en verser sans doute, mais ils se traînaient en poussant des soupirs élou(Té.>; quant à leur mère, il n'y a pas de plume pour exprimer la poignante el anière douleur qui contractait en ce moment «a figure, que bien des maux pourtant avaient déjà hideusement étiolre. Elle restait immobile devant nous, attendant une aumône, quelques sous pour disputer à la faim ses enfants. Il n'y eut qu'un mouvement parmi les quatorze personnes qui remplissaient la voiture; mais, égoïstes que nous étions, c'est à peine si nos quatorze offrandes suffisaienlà fournir un repas de pain el d'eau aux malheureuses créatures .Mes deux voisines avaient saisi celte misère du premier

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Elle porlait dans ses brss un enfant à la mamelle. — Page 39, col. 2

coup il'o?!!; celle qui avait la robe fose fil un signe à sa compagne, el de son mouchoir brodé tomba dans la main de la mendiante, contenant et contenu, une bourse en soie violette, brodée de perles, elqu'à son ampleur je reconnus devoir contenir au moins les économies d'une semaine. Je ne me trompais pas, c'était le petit pécule des deux amies... et de deux autres personnes encore. La robe rose porta alors les yeux sur une petite bague qu'elle avait au doigt, son seul bijou; il y eut une seconde de réflexion, puis, avec un mouvement do irte et d'épaule que j'interprétai ainsi :

— Ah! bah! il m'en donnera une autre!

Elle envoya l'anneau rejoindre la bourse.

L'expression de plaisir qui jusque-là avait brillé sur le front des deux voyageuses, se modifia et devint du bonheur. Mais bientôt, caren alTectant la physionomie la plus indifférente de tous les voyageurs, seul je n''avais rien perdu de ce petit drame, je vis la robe rose tourner la tête vers sa compagne d'un air inquiet; celle-ci la comprit; il passa sur leur figure comme un frisson; elles pâlirent, puis rougiront jusqu'au blanc des yeux dix fois en un clin d'uni ; je m'aperçus alors que le conducteur faisait la rccetl(^ — Elles n'avaient pas gardé de quoi payer leur place. Oh ! si vous eussiez vu comme elles étaient malheureuses! Leur tour allait venir; elles allaient déjà bal-

butier quelques mots à l'impitoyaljle caissier, quand je lui fis glisser la modeste somme qui leur manquait.

— Pour trois, lui dis-je, en désignant les deux voyageuses. Puis, voyant que leur embarras n'avait fait que changer d'objet, je me penchai vers elles : — C'est l'argent que vous avez donné pour moi à la mendiante, il faut bien payer ses dettes. — Alors elles rougirent plus forten:ore; mais leur regard devint si éloquent, il peignait une telle gratitude, qu'il me sembla qu'il était fort heureux que le voyage touchât à son terme.

Deux jeunes gens attendaient les voyageuses à la station ; elles sautèrent en riant à bas de la voiture ; elles expliquèrent on un mot à leurs compagnons leur charitnble mésaventure ; je m'aperçus qu'ils me cherchaient des yeux, et je les évitai, tout en continuante les observer. Bientôt tous quatre reprirent à pied, en riant aux éclats, le chemin de la ville, pour aller dîner sans doute à leur modeste restaurant d'habitude, puisque tout leur trésor avait disparu.

Un seul des noms de ces deux jeunes filles arriva jusqu'à moi; mais je ne le dirai pas ici; il ne faut pas profaner le nom des anges, et comme cetle note peut tomber sous les yeux de celles qui en sont les héroiues, je me garderai bien d'afficher ce nom dans un article de journal : quand on est aussi bonne, on doit être si modeste!

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