‹ Les deux mèresChapitre 27 sur 130 · Bicl-Neuf coulait dei'i'iei'c le manoir · texte numérisé non relu

Bicl-Neuf coulait dei'i'iei'c le manoir

On nouime bwfs les ruisseaux marneux à berges escarpées, au cours manquant de pente, qui dorment liislemenl dans l'étendue du marais.

La principale maison du village appartenait à Simon Le l'riol, hihoui'cur et fermier ^.e Maurevei'.

Celait une bàiisse en mai'ne batluc et scellée, que soutenaient des pans de bois croisés en X. La toiture de ros 'aux était haute et svelte, comme si ello eût essayé de relever le style épais de la maison.

Uans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut; alors, comme aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers difformes et sur de la mai'uo labourée.

Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en fusion. Moulins à vent qui ne tournent guère. Masures ennuyées derrière leur haie jaune et portant leur toiture de roz près du sol, comme un gars innocent et frileux qui rabjt jusqu'au menton son gros bonnet de laine.

Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à saug de Norniiindio, querelles au bâton, querelles à l'écritoire. Deux iiommcs de loi pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre malades jiour un homme en santé.

Tournez la léte, fades trois cents pas, vous quittez la boue, vous trouvez lo sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs découplés comme des héros!

On est eufoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas ! l'our voir l'horizon immense, il suffit de S3 hausser sur un Iroude taupe.

Doi 1 heureux pays des gros marrons et des procès incurables! Contiée sans prétention, à l'abri de toute poésie! Uol! ville naïve, qui possède un joyau pour cathédrale et qui entend la messe dans une grange ! Uol ! cité druidique, d'où les épiciers raisonnables ont chassé les bardes fous !

Salut et prospérité 1 Bon pain, cidre gluant, pommes de terre guéries, voila les souiiaits qu'on forme pour ton bonheur!

Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur lymphatique qui uudort le marais pur, le vrai marais. 11 y avait autant de coquetiers que de garçons de charrue au village de Saint-Jean, et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer, aux grandes marées, jusqu'à la porte de la Grange.

Simon Le f riol était à la lête du village de plein droit et sans conteste. — Après lui venait maître Guelfes, être hybi-ide, moitié mendiant, moiiié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand triple avec un nom breton.

Après maîiro Gueflès, le commun des mortels.

C'était une quinzaine de jours après le service célébré au -Mont-Saint- .Michel |)ûMr le repos et le salut de l'ùme do M. Gilles de Bretagne.

Il y avait grau Je veillée chez Simon Lo Priol pour la fêle de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête du manoir et du village.

On avait brûlé vingl-cinq fagots de châtaignier

sur l'aire, — des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au vent des fusées de folles étincelles.

Lo souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la crémaillère.

Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme, le village était réuni.

Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître Vincent Guelfes, lequel n'appartenait à aucun sexe; ce n'était pas un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pécher, ni se battre : ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître Vincent Guelfes, et iiu'il mendiait a Dol ou à Avranehes dans un vieux feutre d'éehevin.

L'assemblée était présidée par Simon Lo Priol et sa ménagère, Fanchon la b'ileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche, buvant un coup de cidre comme une chietienne et ne disantjamais non quand un pauvre quémandait à sa porie.

Fanchon la Fdeuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre sieur le pro-secrétaire de l'évôché, ce qui lui donnait un peu d'ui-gueil.

Simon lo Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous une foret de cheveux gi'is. C'était un grand bonhomme ayant la conscience de sa valeur et sachant garder son quant à *oj parmi les petites gens du vdlage.

il tenait sa terme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait de quoi dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est riclie, on l'accuse d'être avare : Simon subissait le sort commun.

Cela n'euqiêcliait pas sa fille Simonnette, le joli polit cœui', de rii-e et de chanter comme une bienheureuse, et d'aller, plus rose qu'une cerise, toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une pomme, grimpant aux talus, passant par-dessus les haies, se signantau-devant des croix et rêvant parfois, mon Dieu oui, quand son grand œil noir plongeait à l'horizon.

Itêver? à quoi? — Sainte Vierge! qui donc peut dire où vont ces rêves de seize ans?...

L'azur du ciel est si beau, confondu avec l'azur de la mer ! Les grèves ont des mirages, le cœur aussi. Souvenez-vous!

Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.

Elle avait autre chose à faire.

Deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire : cornes évasées, mufie court, regards lixes; gaies toutes deux et bonnes laitières; des vaches qu'on aurait payées trois auges d'or la pièce au marché de Ponlurson!

Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du déjeuner de mademoiselle Keiuc.

Car Heine de Alaurever habitait presque toujours le manoir de Saint-Jean.

Pas maintenant, helasl Maintenant Reine était Dieu savait où, depuis que son père menait la vie d'un proscrit.

Pauvre demoiselle ! si douce, si charitable, si aimée !

Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passes autour du cou de la rousse ou de la noire, elle pensait bien souvent à mademoiselle Ueuie.

Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la petite paysanne. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir. Ensemble elles élalent devenues belles.

Elles ne s'étaient point mirées dans le cristal des

LA VKE DES GRÈVES

ondes, parce que l'eau des biefs est Ijlanclie cl terne; mais ce sont de falui'.eux pays ceux où les jeunes (illes ont besoin Jes l'onlaines pour savoir si elles sont jolies. Les païens nionleurs ont l'ait ce conle-lù aveu bien d'aiures. Aussi sonl-ils chez Plulon.

Reine avait la noble l)(:aulé de sa race. Plus lard, nous le vfri'ons bien sous son voile de deuil.

SinionnoUe... LranchcMicnl, vous n'avez jamais pu renconlrer de plus mignonne créalure! des yeux noirs avec dos cils de soie, une bouche ingénue et fine à la fois, des joues roses sous les boucles mutines d'une chevelure de jais. Et avec tout cela, les yeux, les joues, la bouche : un sourire !

Un sourire contagieux, un sourire iri'ésistiblo. A le voir, les fronts se déridaient. — Sinionnette! Simonnclle! rien que ce uoni-là, c'était de la gaieté pour ceux qui l'avaicnl vue.

Excepté pourlanl pour ce i)auvre pelit Jeannin, le coquolier (1;.

Jeannin pleurait quand les autres souriaient.

Il se cachait pour voir passer Simonnelle, — et quand Simonnelle était passée, il se prenait le front h deux mains.

S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vrainienl casse la tète contre un poumiier. Mais il avait peur de se faire trop tle mal.

Figurez- vous une tète de chérubin avec des cheveux blonds boucles à profusion, de grands yeux bleus, tendres et tinudcs, et sous sa peau de nioulon. hélas! bien usée, eettu gaucherie gracieuse des adolescents,

il était fait couimc cela, le petit Jeannin, et il allait avoir dix-huit ans.

Par exemple, jias un denier vaillant! Des pieds nus, des chauases trouées, pas seulement une dcvun- Hère de grosse toile pour remplacer sa peau de mouton qui s'en allai l.

^ Simon Le Priol ne l'avait peut-être jamais regardé. Ce n'était pas un parti. Simon voulait, pour sa lillo, uu homme de cinquante écus nantais.

Cinquante écus, grand Dieu! Chaque écu valant douze livres de vingt sols royaux, à douze deniers louruois le sol (s'il n'est rogné) !

Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, môme en songe.

Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ccj séraphins aux yeux de saphir et aux cheveux d'or?

Maîlrc Vinccnl GueUes disait non.

Parlons de niuître Vincenl GuelVès.

Eroiit étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans celle bouche, une mâchoire monumentale, haute, larg'e, solide, et ressemblant à ces billes mâchoirco antédiluviennes, ii I aide desquelles, quatre ccnls aus plus tard, les savants devaient reconstruire tûul un monde.

La mâchoire de maître Vincent Gueffès, relrouvée par hasard, a dû coiiduiro tout droit à l'idée du Mastodonte.

JScaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux couleur de poussière, longue- laiUo maigre et droite dans une huupiiclaade laile pour autrui.

SimoirLo Priol avait coulunio de dire que maître

(I) Pêcheur lie coipics : —les coques sont une sorte de diminulif des coquilles de Sainl-Jueques. Elles iiboudeut daus la buie de Caucalç cl surtout autour du Mont.

Gueffès n'était piint laid. Il avait raison, eu ce sens que maître GucIVés était afi'rcux.

Du rosle, point dûge. Vous savez, ces bonnes gens ont de vingt-cinq â soixante ans. Passé soLxante ans, ils rajeunissent.

Eh bien! avec cela, maîlre Gueffès élait bas normand des jjieds à la tcle. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa pairie. Or, un malin de Domfront vaut quatre linauds de Vire (|ui valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où les huîtres naissent à vingt lieues de la mer! •

Maine Gueffès élait le rival du pelii Jeannin, ic coquetier. 11 IrouvailSimonnetie charmante, et (piaml il songeait à la dot de Simonnelte, sa mâchoire tout cnticie se montrait en un sp^endide sourire.

Maître Gnellès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean. D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'éc'. tait tout bonnement prc ndre sa part de ccriaines largesses périodiques. Maîlre Vincent Guelfes allait quérir sa soupe a la distribution du monastère- il ciiail noël sur le passage des seigueurs; mais'ce n'élail pas un gueux.

On savait bien qu'il avait quelque part un sac do cuir qui motivait amplement la bjcnveillance de bimon Le Priol.

Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh! sans cela maître Guellès aurait eu son compte!

El maintenant, resle-t-il quelqu'un à décrire autour de la grunde cheminée? A part Simon, Fanchon, Simonnelle, GiielVes elle petit Jeannin, il n'y a guère que dci comparses. Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin, mitant de Golhon, une Scolaslique et deux Caliches. N'oublions pas, cependant, la Rousse et la Noire, les deux belles vaches commodémenl vautrées à l'.aulre bout de la chambre, et trois (jorels (1) saut respect, grognant sous la table mùme.

La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait

assez vivement, escortée de l'ecueile commune.

Fanehon, la digne métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait toute seule une tasse d'hypocras.

Les rouets chômaient, les fuseaux de même. — Les quatre Goihou étaient lasses de jouer à la maiu chaude avec les quatre Mathurin.

Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer l'éeuelle sans y niouill. r ses lèvres cl regiirdail Simonnelle tant qu il pouvait.

Dans sa blonde lête, il brodait de mille manières diverses ce thème invariable : Si j'a\ais ciuquaule ecus nantais!

Jésus-Dieu! s'il les avait eus, les cinquante écus nantais!

Maître Vincent Guffés se taisait, comme devraient l'aij'e tous les bas Normands d'esprit.

Simonnelte riait avec 1 un, avec l'aulœ, avec tous, l'heureuse fiUc. — En ce moment, elle écoulait Simon Le Priol qui contait une histoire.

Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans la salle basse de la ferme.

— Voilà doue qu'est comme çà, mes vrais amis, disait Sini n; le chevalier était de quelque pari par là on Léon ou en Cornuuailles, du côté de la Rretagne breionuanie, comme on rappelle, à cause qu'on y parle saxon.

a 11 venait en la ville do Uol pour voir sa mère ou

(I) Porcs.

LA FÉE DES GRÈVES

aulre chose, — je ne sais pas. — Voila qu'osl comme

« Ils couchaicnl trois clans la même chambre, k riiùtellerie des Quatre Besajis d'Or, sous le couvonl des Minimrs. ai. bout do la Kue-qui-Tourne. — Un Français, un Normand et le chevalier brclon, qui fait trois, comme je vous le dis.

« Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous dis là, le Français cl anta une ai.tienne luronne, le Normand compta les angelots de son escarcelle, el le Brclon dit ses prières.

« Faut pas nientir i — Le Français dit au Normand :

« — Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon?

«Ccnt sols do la monnaie de Boucn et trois ducats de Flandre, répondit le Normand.

«—Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols parisisel trois anneaux de ma chaîne

d'or?

« Le Normand forma son escarcelle et la mit sous

son oreiller. .

„Tu ne veux pas? reprit l'enroge Irançais; — eh bien! buvons-les, s'd nu le |)laît pas de les jouer!

« — Mes chers compagnons, inlerrompit ici le Brclon, je vous prie de me laisser dire mes oraisons...

« Passe-moi l'écuellc, Mathurin! »

Ce n'était, autour du cercle, que bouches béanles et regards curieux.

Simon Le Priol but un large coup el poursuivit:

— Nous n'v sommes pas, mes bonnes gens! Oh! mais dame non!... Vous allez voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves,..

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