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II. -UN BRETON, UN FRANÇAIS, UN NORMAND

Simon Le Prier continua ainsi :

. — Voilà donc qu'est comme ça, vous an 1res 1 — Le chevalier breton leur dit : Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes oraisons.

« Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le corps, — faut pas mentir !

te Le Français reprit :

« — Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire baragouin (1). Si tu as quelque chose dans ion escarcelle, je te propose la même partie.

« Le Breton se signa et dit amenj sa prière était

finie. X, • , .

((Tu dis amen, s'écria le Français; — donc tu consens!... J'ai des dés dans ma bourse comme un honnête homme... Normand! lève-toi et sois témoin!

a Mes petits enfants, qui fut embarrassé?

« Ce fut le chevalier breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette de vingtquatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'en-

i. Cependant, pour l'honneur de la Bretagne, il ne pouvait point se dédire.

«—Pour si futile objet, penj-a-t-il, — Dieu et la Vierge ne me viendront point en aide... A moi la bonne Fée des Grèves!...»

11 y eut un long soupir de cont.'nlement autour de la cheminée.

Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le conteur.

(1) Le vevbe familier baragouiner -vient ou effet de deux mois bretons 6ara et su'in, qui siguifient pain blancet pain noir.

Simon Le Priol, sûr de son oll'ct, réclama la cruche et l'écucUe.

Et tout le monde de murmurer :

— Oh ! maître Simon, dites vite ! dites vite !

Maître Simon prit son temps, lampa une leriililo rasade et poursuivit:

« — Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans une partie de dés, jouée en terre ferme?

o Espérez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est comme ça!

« — Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de CornouaiUes, on ne sait point jouer ce jeu-là.

« — Quel jeu joue-t-on dans ton pays de CornouaiUes?

« — Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.

n — Et comment le joue-1-on ce jeu dn bois de cormier?

« — On le joue sans table ni lapis, dans l'aire battue, avec deux gaules d'une toise... Bon pied, bon œil, et à la grâce de Dieul...

« Le Français comprit et fit la grimace... »

L'asse;iiblée eut ici un gros rire franc et joyeux.

— 11 n'était pas gaucher, le Brelon ! dit un Mathurin.

— Et voilà un malin Brelon ! s'écrièrent plusieurs Golhon.

Et entre sexes différents, on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par jubilalion et sans malice.

Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère el ne pinçait personne. 11 en était toujours à penser ;

— Si j'avais seulement cinquante écus nantais!... Oh ! quel paradis ! Simonnelle et son sourire!

« — Quoi donc! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol; — le Breton n'était pas bêle, c'est la vérité, faut pas mentir!

« Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. « Le Normand, lui, avait son idée.

«—Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai, s'il vous plaît, de la partie... Ni dés, ni bâtons!... Faisons un pèlerinage à la maison de monseigneur Saint-Michel, archange, el parlons en même temps... Le premier arrivé sera le inaîli'c.

« — Tope! s'écria le Français, qui avait vu le .Mont de loin, en passant sur la route.

« — Tope ! dit le Breton qui ne voulait pas reculer.

« — Le Normand sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les langues, étant du gros bourg deGenest, de l'autre côté d'Avranches.

« Us se donnèrent la main et descendirent tons trois à l'écurie. »

Vous dire l'avide curiosité excitée par celle simple légende dans l'auditoire de maître Simon Le Priol, serait chose impossible. D'abord la Inlte était bien étalilie entre les trois races rivales : Bretons. Normands. Français; ensuite il s'agissait de tangues, ces déseris sans routes tracées, aux dangers connus toujours et mystérieux ; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du rècil la Fée des Grèves, la mythologie du pays, — l'élément surnaturel si cher aux imaginations bretonnes.

La Fée des Grèves allait jouer son rôle.

La Fée des Grèves ! l'être étrange dont le nom revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.

Le lutin caché dans les grands brouillards.

Le feu follet des nuits d'automne.

LA FKE DES GRftVES.

L'esprit qui danse parmi la poudre ùbluLii-ssauto des mirages de midi.

Le faiiLômo qui glisse sur les lises dans les UJnél)rcs de minuit.

La Fée des Grèves I — avec son manteau d'azur et sa couronne d'étoiles.

« Ah dame! poursuivit Simon LcPriol,— alidame! ah damci... Voilh donc qu'est comme ra, pour de vrai, les gars et les filles...

« Le lirctùu sella son cheval noir : le Français sella son cheval l>!anc; le ^o^ma^d sella son cheval qui n'clait ni blanc ni noir, parce (|uc dans son pays, tout est pic, blanc et noir, chèvre et chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. — Quoi! un pied chez le bon Dieu, un pied chez le diabi ■.

« Et en route I

« — Bon voyage, mes vrais amis! leur cria le Normand, qui prit la roule de Pontorson.

« Le Français répondit : Bon voyage! et piqua droit aux sables.

« Le Brelon dit aussi : Bon voyage! mais il retint son cheval.

«Que lit-il? c'est h présent que la fée pouvait le perdre ou le sauver. »

— Ah! dame, oui, par exemple! inlcrrompit l'assistance tout d'une voix.

Simon, natlé de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et poursuivit :

« — Pas moins le Normand courait en faisant le grand tour, et le Français galopait vers les Grèves.

« Mon Breton, vrai comme je vous le dis, entra chez un marchand d'épiées et acheta des friandises pour toute sa piécette de vingt-quatre sous.

« Il savait que la bonne fée aimait les doudoux, parce qu'elle est une femme.

«Et il partit, semant ses épiccs au bord du rivage, en disant : Bonne fée, bonne fée, prends pitié de moi !

« On vous l'a dit et c'est la vérité : la fée descend dans le brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons de la lune.

« Le Breton la vit venir ainsi.

(( Ah! grand Dieu! c'était un brave homme, vous allez voir!

« La fée courut aux épiées. Le Brelon se coula jusqu'à terre, et comme la fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps... »

— Voyez-vous ça ! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de redoubler.

Le petit Jeannin lui-môme tournait maintenant ses grands yeux bleus vers Simon Le Priol.

« — Ma foi dame, oui, les gars et les filles ! continua Simon : — le Breton la saisit à la brassée, comme je prenais Fanchon, ma métayère, dans les tenqis de nos accordailles.

« Et si vous no savez pas grand'chose, vous savez, bien sClr, qu'une fois prise, la fce fait tout ce .qu'on veut et donne tout ce qu'on demande. »

— Oh!... fit le petit Jeannin, qui n'avait pcut-ûtrc jamais osé prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien vrai, ça?

— Si c'est vrai!... commença Simon scandalisé.

— Dounc-t-ellc des écus nantais? interrompit le petit Jeannin.

Tout le monde éclata de riro. — Le pauvre enfant, rouge et confus, baissa la létc.

Simonnette, toute seule, comprit le sena détourné de cette question, et son regard remercia le petit

coquetier, qui était plus beau qu'un amour sous sa peau de mouton frisée.

Jeannin vit ce regard et mit ses deux mains hàlécs sur son coi'ur.

— Toi, disait cependant Simon f.e Priol, — tu vas te taire, pêcheur de coques vides!... La fée donne des éeus nantais comme elle donnerait des |)erles, des diamants et de tout... ça ne lui coûterait pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la merl...

« Voilîi f]u'cst donc comme ça !

« Le Breton lui dit, à la fée :

« — Bonne fee, je ne veux ni or ni argent... Je veux passer au Mont 'a pied sec, en droite ligne.

« 11 n'avait pas fini de parler, que la fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et/ en selle.

« Eh hop! — Le cheval noir prit le galop tout seul.

« Ah dame! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton vit le Français, qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc dans une coquine de Use au beau milieu du cours do Couesnon.

« Eh hop !.... C'est tout au plus si le Breton cul le temps de dire : Dieu ait son âme.

« Le cheval noir allait, allait!...

« Et la fée, demi-couchéc sur l'encolure, laissait aller au vent la gaze b'anche de son voile.

« Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut rien; mais on élait en marée, et la mer montait.

(I Bientôt le (lot passa entre les bras du cliev:il.

« Eh hopl... Le cheval se mit à courir sur la mer, cllleurant à peine l'écume de la pointe de son sabot.

« Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas devenir fou.

« Et hop! et hop 1... »

Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souftle "a suivre cette course fantastique.

Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.

Car il cuntait cela de grand cœur, comme il faut conter quand on veut passionner son auditoire.

On peut dire qu'aulour de la cheminée chacun voyait le cheval noir courir sur la pointe des lames et le voile de la fée flottant à la brise nocturne.

Fauchûii la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où cuisait la bouillie d'avoine et emplit une pleine écueUéc.

— La part de la bonne fée !... murmura-t-on à la ronde

Maître Vincent Guetïcs, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules.

« — Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol ; le Breton commençait un -li'c dévotement, parce qu'il se reconnaissait en faute pour s'clre mis sous une protection autre que celle do la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.

« C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher.

« Le Breton rouvrit les yeux. La fée se balançait comme une vapeur aux rayons de la lune.

« Elle se jeta tête première dans la mer bleue, qui rendit des étincelles.

>< Le chevalier Brjloi) passa la nuit en prières dans la chapelle du couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin Noruiaiul par la roule de Ponla baull. Le Normand donna ses cent tous de

LA FÉE DES GRÈVES

la monnaie de Rouen cl ses trois écus royaux bicH à conli'o-cœur.

<t Quant au Français, Satan sait do ses rjouvellcs.

« VoMà ce que c'est, ma petits enfants; tout est vrai comme m.\ mère me l'a dit. Ni ni, j'ai fini. »

Il y cul une bruyante explosion, parce, que chacun avait retenu son souflle. Los oliservations se croisèr(!nl. Les langues des quatre Gotlion surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument besoin de fonctionner.

— Ah! Jésus-Dieu! s'écria Gothon Lecerf , le pauvre Français fut bien puni tout de môme !

— Pourquoi ch.intail-il les vêpres luronnes? riposta Gothon Legris.

— El le Normand?... reprit Gothon Lenoir.

— Ah dame ! conclut Gothon Ledoux, le Normand f utdindon, ça c'est vrai.

Et chacun de rire.

Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou.

Maître Gueffès haussa encore les épaules.

— Et vous allez meitrc ii présent une bonne ocucllée de gruau sur le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame l'"anc.hou ? dit-il d'un air nai'qiiois.

— Oui, uiLiître Guelïès, répoudii la ménagère, qui ajouta en s'adrcssant a Simonnette : Tiens, (illette, porte 1 1 |)arl de la bonne ice.

Simonnetle prit l'écuellc l'umaute etla déposa sur le pas de la portp, en dehors.

Jeannin la suivit du reg:ird.

Mais il était tout pensif maintenant, ce petit Jeannin. Ou eût dit (pi'il avait maitel eu tète.

— Et vous croyez que la fée va venir lécher voire écuvdic? dit encore maitrc G ueU'ôs, la mâchoire sceptique.

— Si je le crois! s'écria Fanchon scandalisée.

— Et qui ne le croirait? demanda Simon le l'riol; nos pères et nos mères l'ont bien cru avant nous!

— Vos pères cl vos môre.s répliqua GuelVès, perdaient kur bauillie; vous aussi... C'est pitié de voir ainsi jeter de la bonne farine a la gloutonnerie ces vagabonds ou des chiens égarés.

— Si ou peut parler comme ça! s'écrièrent les quatre Gothon tout d'une voix.

Ecs quatre Mathurin agitèrent eux-mêmes la question de savoir s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Guell'ès dans la mare.

— Moi, je vous dis, reprit GuelTès, qu'il n'y a pas plus de fee dans les Grèves que dans le creux de ma main... Quelqu'un devons l'a-t-ilvue?

Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la ronde d'un Ion un peu déconcerté.

— Vous voyez bien... commença maître Gueffès. Mais il fut interrompu par le petit Jeannin, qui ilit

d'une voix l'crine et claire :

— Aioi, je l'ai vue!

m. — CE QUE JULIEN AVAIT APPRIS AU MARCHÉ DE OCL-

Les partisans de la bonne fée, déconcertés par la question de maure GuelVi-s, ne s'attendaient |ias à cet auxiliaire qui leur venait tout à coup en aide.

Le petit Jeannin était pkitùt toléré qu'accueilli dans l'assendjlée des notables du village de St Jean, et d'habitude ou ni- lui accordait point la parole.

.Mais Ihomme qui a um; idée grandit tout à coup, et depuis le niomL-nt où Simon Le Prio avait dit : La bonne fee donne tout ce qu'on lui demande, Jeannin avait une idée.

Deux ou trois fois, il avait regarde la jolie Sinionnett' hardiment et en face. La jolie.Simounétle ne s'était l'Oint fàchce.

Maintenant le petit Jeannin était dcboijL devant l'àtre, le front rouge et haut, mais les Vous i)ais-

SCS. -^

Tous les regards étonnés se fixaient sur%i. — Ah ! tu l'as vue, toi, petiot? dit Guelïès avec son rire moqneur. ',

— Oui, moi, je l'ai vue, répondit jeannin. f

— 11 l'a vue! il l'a vue! répétait-on à lA ronde. Et Simonnette, sans savoir pourquoi, se sentait

toute fière de ratlenlion qu'on portait au pauvre petit coquetier.

— Et où l'as-lu vue? demanda Guefl'ès.

— Ici, devant la i»orte.

— Quand?

— Hier.

— A quelle heure?

— A minuit.

Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré.

M.ûtre Vincent Gueffès allongea sa mâchoire eu un sourire méchant.

— Ah ! ah! petiot! dit-il, — et que fais-tu à minuit, si loin de ton trou, devant la porte de Simon Le Priol?

Détourner la question est le fort de la diplomal-c noiniande.

Simonnette eut peur pour le prtit Jeannin.

Mais le petit Jeannin était un homme, ce soir.

11 se campa fièrement devant Guefl'ès et répondit :

— Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux... Et souvenez-vous du jeu que le Breton proposa ru Français, dans l'auberge des Tiois-Besans-d'Or... du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître Vincent Giiell'es... avec deux gaules dune toise... Bon pied, bon œd, main alerte et à la grâce do D:eu!..,

Ma foi, Siuiuu Le l'riol ne put s'empêcher de rii'o, et ce ne fut pas anx dépeus du i élit Jeannin.

>inionuetle était toute rose de plaisir.

Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher sa gaieté.

Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement. Us pieds des quatre Gothon.

Maître GiudTès ne broncha pas.

— Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole d'Evangile, dit-il. — Que faisait la fee quand lu l'us vue ?

— Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gàieau de froment.

— Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère; — j'avais mis un gâteau de froment sur la porte.

— El comment est-elle faite, la fée, petiot? demanda encore maître GuelTes.

Jeannin hésita.

Son regiu'd glissa vers ^imonnellc.

Elle est belle, répliqua-l-il enfin , — belle comme un ange... presque aussi belle que la fille de S;mou Le l^riol.

Sa voix tremblait en prononçant ces derniers mots, qui firent ballre bien forl le iietitcceur de Simonnette.

Simon et sa femme froncèrent le sourcil à la fois.

Maître Vinecnl Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque irait envenimé qui put venger sa défaite, car il était vaincu, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.

LA FÉE DES GRÈVES

Tout le monde se leva,

— Julien! Julien! s'ccria-t-on, —Julien le Priol! noua allons avoir des nouvelles de la ville !

Lo cheval s'arrêta en dehors de la porte , qui s'ouvrit.

Julien Le Priol, fils de Simon, entra.

C'était un beau gars de vingt ans, fortement dc- .cou|)lé : cheveux noirs, œil vif et franc, — un gars qui s'élail plus souvent tourné, pour respirer, du c6lc du bon air des Grèves que du côté de l'atmusphèi'o lourde et tiède du Marais. 11 baisa sa tnère et Simoiinello.

— Quelles nouvelles, garçon? demanda !e père.

— Mauvaises! répliqua Julieu en jetant sur la table les lames de faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol; — mauvaises! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui oui saccagé le manoir de Saint- Jean... et ce n'est pas par dérision qu'on a planté au basdii perron le poteaude la justice ducale... M. Hue de Maurevcr, notre seigneur, est accusé de haute trahison.

— De haute trahison! répéta Le Priol stupéfait. Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point

la poste. Lo hameau de Saini-Jean, qui était situé en •vue du Mont, à cinq ou six lieues d'Avranclies, ne savait encore ce qui s'éia t passé, à quinze jours de là, dans la basilique du monastère.

Une nuit de la seinaino qui venait de s'écouler, le manoir de Saint-Jean avait été saccagé de fond en coniiilc par des mains invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au manoir désolé.

El, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne portait ces mois que Vincent Gueffes avait dccliilVrés : Jusiice ducale.

Du reste, les maîtres étaient absenis depuis ce temps, et quand les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au mnnoir.

Leleiulcmaiii, à travers les IVnèti-es désemparées, les gens du village avaient jeté leurs regards y l'intérieur du château. Il n'y avait plus que les murailles nues.

Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde l'interrogeait des yeux. Il avait sur son visage une éiiioiion grave et triste.

« — Quand .\I. Hue de Maurevcr, commença-t-il avec lenteur, me conduisit au chûtcau du GniUlo, apanage de M. Gilles de Bretagne, je vis de belles fète.s, mon père et ma mère!

« Il était jeune, M. Gilles de Bretagne, — fier, brillant. lit je vous l'ai dit : Un jour que le faucon de Blanche Cavverlcx, la belle enire les belles, s'échappa de l'autre côté de la rivière d'Arguciion , M. (lillcs franchit la rivière d'un saut.

«.Maintenant il est couché dans un cercueil de plomb, sous les dalles do quelque cliapelle.

« Kt tout le monde sait bien qu'il est mort empoisonné! »

— Mon fils Julien , dit Simon Le Priol, — nous avons prié Dieu pour le salut de son âme... Que peuvent faire de pb^sdes chrétiens?

— Nous autres! répliqua lo jeune homme en jetant un regard sur son habit de paysan, — rien... mais M. Iliic de Maurevcr est un chevalier I

« Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dul :

« Notre seigneur François était jaloux de M. Gilliw, son frère. Il lo fit enlever uuiiammeul du ma-

noir du Guildo par Jean, sire de la Ilaise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de WécI, qui est un lâche!

« Jean delà Haise enferma M. Gilles dans la tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, jirisonnier, faisait des signaux au travers do la Hanse, Robert Roussel, — un damné! — l'emmena jusqu'à Chàleaubriaut, où les cachots sont en terre.

« Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez profonds. Jean d'e la Ilaise et Robert Roussel mirent leurs hommes d'armes h cheval par une nuit d'hiver et conduisirent M. Gilles à Moncontùur.

« AMoncontonr, il y a des hommes. On plaignait M. Gilles. Jean de la Ilaise et Roberl.Roiissel lermèrentsurlui les portes de la forleicssedcToun'on.

« Et comme Toull'on est trop près d'un village, on clicrcha encore. On trouva, au milieu d'une furet déserte, lecbàteau de la}lardouiiiays,oii M.Gilles a rendu son âme à Dieu.

« Mon père et ma more, je ne suis qu'un vilain, mais mon cœur se soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne avant de mourir.

« Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient de garder le captif. Us voulurent d'abord le tUer par la faim... »

— Oh!... interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri d'horreur.

Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées.

Maître Gueffès tout seul garda on silence glacé.

« — Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le soupirail donnait dans des bronssailles, au ras du sol. On fut deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute une semaine.

« Au bout de ce temps. Jean de la Haise et Robert Rouîsel descendirent au cachot pour fournir la sépulture chrétienne au cadavre.

«Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait encore.

« Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime.

« Un ange! Et vous l'avez tous vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la consolation charitable...»

— Mademoiselle Reine, murmura Simonnclte, dont les beaux yeux noirs se niuuil.èrcnt.

— Ohl lachèie demoiselle I que Dieu la béni.-se! s'écria-l-ou tout d'une voix.

La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ee concert.

« — Reine de Maurever ! répéta Julien d'un accent enthousiaste... oui, c'était clic, c'était Reine de Maurevcr !

« Chaque soir elle venait, bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle venait apporter du pain au captif.

« Mais quand les deux bourreaux geôliers virent que la faim ne tuait pas M. Gilles assez vite, ils achetèrent (rois paquets de poison au .Milanais Marco Bastardi. l'ànie damné du sire de .Montauban.

« Olivier de .Mée! lui-même recula devant la pensée de ce crime, et s'enfuit alors du château de la llardouiiiays. ■

« Holiei t Roussel et Jean do la Ilaise reslèronl.

« Ces deux-là sont maudits : leiifer les soutient.

« Un soir, Reine de Maurever vint, comme de cou-

LA FÉE DES (.RÊVES

Les deux inCruiies raclievorenl en rétranglant de Icnrs mains.

liime, déguisée en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit... M. Gilles était eouché tout de son long sur la [laille luimido.

« Reine devina. Elle courut chereher son père qui se cachait dans les environs, etuu prêtre.

«M. Gilles put se lever sur son séantel 83 confessa à travers le soupirail.

« Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda :

— «Gilles do Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis (1)?

« — Je pardonne à tous, exceplé à François de Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui retrouva uu dernier éclair de vie; Abel n'a pas pardonné à Gain... Pour le fratricide, point de pardon, car le pardon serait une impiété!...

« Il se leva sur ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les barreaux.

« —Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et mon assassin... Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au tribunal de Dieu... Le feras-tu?

« Le prêtre hésitait.

« — Moi, je le ferai, prononça Ilue de Maurcver parmi ses sanglots.

« Car il aimait M. Gilles comme son fils.

« Celui-ci tendit sa main à travers les barreaux. Hue de .Maurcver la baisa en pleurant.

ih Ui^lu

ri (Àc Biclagne,

« Puis M. Gilles murmura : « Merci! » et tomba à la renverse.

« Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils vinrent le soir visiter leur prisonnier, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres affirnient que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant do leurs mains. »

Julien Le Pri'ol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun était frappé de stupeur.

Julien raconta ensuiie comme quoi M. Hue de Maiirevcr, accomplissant la promesse faite au mourant, vint, déguisé en moine, dans la basilique de Saint-.^Iichel, et arrêta le duc François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le cénotaphe.

Comme quoi M. Hue avait disparu; comme quoi le jeune homme d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duo et refusé de iioursuivre Maurcver.

— Maintenant, reprit-il, M. Hue se cache on ne sait oii. Le duc a mis sa tète au prix de cinquante ccus nantais. Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry est dans les cachots souterrains du Mont... Voilà ce qui se dit sur le marché de Dol, mon père et ma mère.

A ces mots : Cinquante écus nantais, deux personnes avaient dressé l'oreille.

C'était d'abord le petit Jeannin, dont les beaux grands yeux bleus brillèrent à ces paroles magiques.

(<e fut ensuite maître Vincent GuelTès, lequel grat

LA FÉE DES GUKVES

Reinii lira l'escarcelle bien doucement.

sa longue oreille, et se prit à réflécliir profondément.

— Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Rein s'est réfugiée? demanJa Simon.

Julien secoua la tûlo

— Ou dit qu'elle a été d'abord au domaine de Roz, puis au domaine do l'Aumône... Lcsvasseaux ont eu peur et l'onl chassée.

— Chassée ! notre demoiselle !

— On dit qu'elle a eu peur d'èlrc chassée aussi du domaine de Saint-Jean, car les hérauls de la cour vont partout duns les cani|iagnes, sonnant de la trompe le jour el la nuit, et promettant male-mort à qui abritera le sang de Maurevcr.

— Mais oii esl-ulle?... ouest elle?

Julien fut une minute avant de répondre.

— J'ai rencontre, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire de Uou suus le porche de l'église. 11 pleui-ait....

— 11 pleurait!...

— El il m'a dit Julien, n'oublie pas la fdle de ton maître quand tu réciteras le De profumlis du soir....

Les yeux de Simonette s'inondèrent de larmes. La grosse méiayèrc Fanehon essaya de se soulever et retomba sulToquce.

— Mortel.... morlc!.... murmurait-on autour du foyer; Reine do Maurever, la belle, la jeune, la no* ble . mortel morte!

— Morlcl répéta Julien Le Priol.

Puis il ajouta en se signant:

— El je crois que j'ai déjà vu son esprit,,.

Monliuarlre. — Imp. PiUuy.

Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur tous les visages.

— Tout a l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je rcgaidais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée faisait comniie un trou noir... Dans l'un do ces trous noirs, j'ai vu saillir une blanche ligure.* elj'ai dit ma première oraison, pour que Dieu ait l'unie de noire demoiselle...

Le silence se lit. La cruche au cidre et l'écuello chômaient sur la table. A la cièmaillièrc, la bouillie d'avoine brûlait sans que personne s'en aperçût.

De grosses larmes roulaient sur la joue de Simonnette.

Il n'y avait plus trace de celle bonne joie de la Saint-Jean qui remplissait la ferme naguère.

Dans ce silence où l'on n'enlenaait que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à coup.

C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel ilueal.

— Ecoulez ! s'ccria Julien, qui se leva tout pâle.

— Qu'est-ce que cela, demanda le vieux Simon.

— C'est le héraut de monseigneur François qui vient crier le prix de la tète de Maurever.

— A cette heure de nuit"?...

— La vengeance ne dort pas, mon porc... et Françoisdc Bretagne a déjà vieilli de dix ans depuis dix jours... Il faut bien qu'il se dépèche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir.

LA FÉE DES GRÈVES

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