I. - AMEL ET PENHR
On dit que parfois, quand If vent du nord-oneit laboure proiondémenl les eaux de la baie, on dilque l'œil du ma'eloi découvre d étranges mystères entre les monts et les îles de Ch.ms y.
Ce sont des villages eniicrs, ensevelis sous les flois. des villages avec leurs chaumières el le clocher de leur église.
Des villages dont les noms sont :
Bongnenf, Tommi'n. Saint-Etienne en Palnel , Saint-Louis, Mauny, Epinuic, La Feillette, — et u'autres encore.
Des villages noyés, dont les cadavres pâles gisent dans le sable avec les déiu'is des naufrages el les grands troncs de la forêt de Scissy.
L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la pauvre terre do Biclagne. L'Océan, vainqueur, dort mainlenanl sur le champde batalle. Et ce n'esl pas la tradition seulement qui a conservé souvenir de ces monels combals. Les eharirieisdes familles et des monastères, les archives des villes, les carions poudreux des gardes-notes renferment une foule de titres authen iqnes constatant dOî droits de propriété sur ces domaines défunts, sur ces moissons submergées.
Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et sa besace, qui possède sous ces grands lac» un apanage de prince.
Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais moulitis qui caquetaient sur le bord des rivières, — des cabanes paisibles, dont la fumée lointaine pressait le pas fatigué du voyageur.
Les. navires passent maintenant, toutes voiles déployées, à cent pi.ds au-dessus des demeures hospitalières. La niera éleudu sur le manoir el sur la chaumière, sui le chêne el sur le roseau, son niveau terrible, qui est la mort.
Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan — le néanl de ses hard esses, — immense raillerie îles railleries du siècle, monlranl le linceul comme unique el 4eruière expression de l'égalité rêvée... •
Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au cap Frehcl, derrière Sainl-Malo, la mer conquérante a porté tes sables stériles sur l'opulence : féconde des guércts.
I Ç.iei là, un rocher reslo debout, dressant sa tête 1 noire au-dessus des v gués et gardant sim ancien ! nom de l'ef, de chAleau, de village, — car la terre a I ses o.vocmeuts comme nous, cl la montagne dccédée I laisse api es soi un squelette de piei-ic. '' Les -Malouins jctlenl leurs filets de pêche sur les ; belles prairies de (jés.miire, ei ce beu niislère. où j Chateaubriand a voulu sou lomiicau, le G and-Bé, I était autrefois le contre d'un jardin magnifique.
LA FÉE DES GRÈVES
Nul ne saurait dire exaclumcntle temps que la mer a mis à couvrir ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère chrétienne. On sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou dix lieues en avant de nos eûtes.
Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers chênes sur les falaises de Chausey (1).
En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que Ptolémee et Ammicn Marcellin confondaient, en vérité, avec la»Seine.
Ce Couesnon marneux, ce Conesnon grisâtre, cette rivière folle qui s egaredans les grèves comme une coquetière ivre.
C'était uu fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la Sée , qui lui apportaient le triljut de leurs eaux. Son enil)outhure était au delà des montagnes do Chausey, qui forment maintenant un archipel.
11 passaitalorsà droite du Mont-Saint-Michel, longeant les côtes actuelles de la .Manche.
Ce fut bien longtemps après qu'il lit sa première folie, sautant de l'est à l'oue.st, enlevant le Mont à la Bretagne pour le donner à la Normandie. « Li Couesnon a fait folie :
a Si est le monl en Normandie... »
Penhor, fille de Bud . était la femme d'Amel, le pasteur dus troupeaux d'Annan.
Annan était seigneur et comte dans le Chezé, au delà du montTombelène.
11 avait son château au milieu de sept villages qui lui payaient l'est quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.
L'un de ces villages avait nom Saint-'Vinol. Amel et Penhor y faisaient leur demeure.
Penhor "avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquième année.
Ils étaient orphelins tous deux; ils s'aimaient de ce grand amour des gens qui n'ont pas de fanidle.
Penhor était belle comme un rayon de soleil au printemps. Si elle avait voulu, ses cheveux blonds lui eussent fait un manteau. Le regard de ses yeux bleus descendait au tond du cœur.
Amel était grand, souple et robuste. — Un hiver que le loup rayé de Cheze était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en plaine, Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.
Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de six moi.s; ils tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis.
Ces loups rayés ne fuient pas devant l'humme. La pointe d-s flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec l'épieu, l'épieu se brise dans la main.
Amel saisine loup rayé entre ses bras nerveux et l'étouffa.
M^s avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu dans l'église du village, sous la niche - 011 souriait la bonne Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains de Penhor.
Elle était riche, la Vieri^e de Saini-Vinol. Les offrandes s'amoncelaient chaque année à ses pieds, parce que les gens du pays croyaient racheter leurs péchés avec du lia, des gerbes de blé ou de beaux fruits mûrs.
(t) Le nom de Scissy et le [.«ni des iles Cliausey paraissent être un seul et njéme mol. M. Fuli,'ence GirarJ donne la série des transformations de ce mot dans l'orthograplie des cliarlres : kcisciacum, scesciacum, setiacum, scesçiac, scissy, jcf«é, CApié, chamey.
EtDieusait s'ils avaient des péchésà lacheter!
On ne rachète les péchés que parle tepentir et la pénitence.
Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.
Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans la chambre, elle était bien triste.
Elle se disait :
— Si j'avais un beau petit chérubin sur mes genoux, le portrait vivant de son père, j'attendrais gaiement le retour d'Amel.
Amel se disait en gardant les troupeaux de son seigneur :
Si Penhor me donnait un bel enfant, son vivant portrait, que de joie et que d'espoiri
Us étaient bons chiélicns. Leurs péchés n'augmeniaieut pas beaucoup le compte des gens de Saint- Yiuol.
— Penhor, ma chère femme, dit Amel, tisse un voile à sainte Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-êtic un enfant.
Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, un beau voile, blanc comme la neige et plus tiansparent que la brume légère des soirées d'août.
La mère de Dieu fut contente. Amel et Penh ir eurent un cher entant. Us s'aimèrent davantage auprès de son berceau.
"Quand 1 enfant eut neuf jours et que Penhor fi;l relevée, Amel prit le berceau dans ses bras pour poiter l'enfant au baptême.
Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son tour. Elle fit le tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.
— Marie, 6 sainte Marie ! dit-elle agenouillée ; l'enfant que tu nous as donné, je le le rends; qu'il soit a toi et qu'il grjndisse voué à ta couleur divine. Uegarde-le, sainte Marie; il s'appelle Raoul, comme le père de son père. Kegarde-le, afin que tu le reconnaisses au jour du péril.
Amel répondit :
— Ainsi soit-ill
La couleur de .Marie est le bleu du ciel.
L'enfant Raoul grandit sous cette pieuse livrée.
11 était beau; il avait les blonds cheveux de sa mère et l'œil noir d'Amel, le vaillant pasteur.
On nesait si ce futà cause des péchés des gens de Saint-Vinol. — Une nuit, niiit de grand malheur, seigneur Dieu! l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait bonillaut qui franchit les bords du vase.
Le vent soufllait du nord-ouest; la pluie tombait à torrents; la terre tremblait.
La plaine était couverte d'eau.
Quand vint le matin, on vit que le Couesnon déborde, c'était la mer.
La mer, qui avait rompu les barrières posées par la main de Dieu.
Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres déracinés et des cadavres de b stiaux.
L'église de Saint-Vinol était située sur une hauteur. Les gens du bourg s y réfugièrent.
Amel et Penhor, qui avaient emmené leur enfant, restèient à la porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef.
L'eau montait, montait...
Amel prit sa femme dans ses bras. Il avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Il dit :
— Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau s'arrêtera. Si je meurs et que lu sois sauvée, ce sera bien.
Penhor obéit.
r.A FÉR DfiS GRÈVES.
L'eau mmilail.
Quaml I'mu loucha sa ceinture, elle éleva le petit Raoul, disant ;
— Adieu mon enfant chéri. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau s'arrêtera. Si je meurs et que tu sois sauvé, ce sera bien.
L'eufant fit ce que lui disait sa mère.
L'eau montait.
Bieutùi, il no resta plus au-dessus des vagues courroucées que la tête blonde du petit Raoul et un pan de sa robe bleue qui flottait.
Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait eu ce moment sa niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.
Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains.
En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la lôte blonde du petit Raoul et le pan de sa robe bleue.
La Vierge arrêta son vol et dit :
— Cetenfant est à moi. Je veux l'emportera Dieu. Elle le prit par ses blonds cheveux. — L'enfant
était lourd, bien lourd, pour un si petit corps. I La Sainte Vierge fut ol)ligée de lâcher ses offrandes une b une et d'y mettre ses deux mains.
Quand elle eut lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle put soulever l'enfant.
Elle vil bien alors pourquoi le petit Raoul était si lourd.
Sa mère le tenaitde sesdoigts mourants et crispés.
De ses doigts crispés et mourants, le père tenait la mère.
Oh ! le saint amour des familles!
La Vierge sourit. Elle dit :
— Ils s'aimaient bien.
Elle emporta le père avec la mère, la mère avec l'enfant, trois âmes heureuses dans l'clernité de Dicul...
On raconte cette histoire aux veillées entre Saint- Georges et Cherrneix.
Aimez-vous dans les familles, la Vierge Marie vous sera en aide à l'heure de votre mort.
Le Mont-Tombelène est plus large et moins haut que le Mout-Saint-Micliel, son illustre voisin.
A l'époque où se passe notre histoire, les troupes de François de Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des forlifications qui linri'nl si longlenips le Mont-Saint-Michel en échec. Ces fortillcalions étaient en partie rasées. 11 n'y avait plus personne à Tombclène,-
Sur la qnesiion de savoir si ce mont doit son nom à .Inpiteroù a la douce vicliinedu géant venu d'Espagne, liélone, la nièce de lluri, les opinions sont diverses.
Le roman de Brut, ] ère de tons les poèmes chevaleresques, assigne au niotTonibeiènc celledernière élyniologie.
C'est parce qu'Artns Irouva là le tombeau de la nièce de Hoél, déshonorée et immolée par le perlide géant espagnol, que le mont s'appela Tonibelène : Tamba UcUnœ.
« Di'l lomhc il si ciii's fu mis
« .V Toniljo Hi'laiiu' c'csl luiiu pris. »
Les hisloritMis et les antiquaires prétendent par contre que Tombelèue vient de l'ainba Bekni.
Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir dedèvoiopper leurs llii'ses respectives.
Ce qui esl ccrlain, c'est que Tonibelène a sa chro-
nique comme le Monl-Saint-Mirhel : seulement, sa chronique esl pins vieille. Tonibeli'ne se mourail d».ià quand saint Auberl vint fonder la gloire du Mont-Sainl-Michel.
Celait sur le rocher de Tonibelène, parmi le8 ruines des forlifications anglaises, que M. Hue de Maurever avait trouvé un asile, après la cilation au tribunal de Dieu, donnée en la basilique du monaslère.
On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était procuré l'habit monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obleiiu l'entrée du chœur au moment de l'absoute.
Enfin, on s'expliqua difficilement comment il avai pu disparallre devant lant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et fuir par cette voie si périlleuse.
11 avait fui; voilà ce qui n'était pas douteux.
Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et toules les autorités du monasière s'étaienl mis à la disposilion du prince breton pour retrouver lefugilif.
Meloir avait fouillé le jour même tous les recoins des bàiiments claustraux, louies les maisons de la ville, tous les trous du roc.
Peine inutile.
L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle avait commencé.
Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore mieux cherché, il ne lût point revenu les mains vides auprès de son seigneur; car M. Hue n'était rien moins qu'un esprit follel.
A l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle, restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle l'élait alors sous l'invocation ae saint Auberl.
Celle chapelle est complètement isolée.
Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.
Quand la nuit fui venue, il traversa le bras de grève qui sépare les deux monts, et gagna Tonibelène.