‹ Les deux mèresChapitre 37 sur 130 · II. - LA FAIV · texte numérisé non relu

II. - LA FAIV

Celait l'intérieur d'une lour désemparée, formant l'extrême pointe des ouvrages-anglais, du cûléopposé au Monl-Sainl-Michel.

Il n'y avait plus de couverture.

Les rayons de la Imie frappaient obliquement le haut des murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaisse que leurs reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et douteuses.

Sur le sol, il y avait une pierre à peine recouverte avec de l'herbe airacbée aux maigres pàlnrages de Tonibelène; sur la pierre, un vieillard de haute laille élail assis et dormait, sa grande épée entre lesjambes.

Devant lui, deux meurtrières, écorcjiées par les balles et les traits de loule sorte s'ouvraient. L'une commandait la grève, l'autre voyait le Monl-Sainl- Michel.

Le vieillard, qui était M. Hue de Maurever, chevalier, seigneur de Roz, de l'Aumône et de Sainl- Jean-des-Grèves, s'adossait h la nniraille même de ia lour. 11 avait la lêle nue, et les reflets qui tombaient d'en haut niellaient des teintes argentées dans les niasses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blauelie aus*i, descendait sur sa poitrine.

Il se tenait tout droit.

Dans ces léïK bres vagiioincnl éclairées, vous ailri(Z cm voir la sUiluc d'un chevalier, taillée dans le

LA FÉE DES GREVES

granit noir, et dont les contours supérieurs sortaient' blanchis par la neige.

Celait celle inônie nuit où nous avons suivi la coirse de la Fée di s Grèves, d.'pnis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison d'Aubry de Kergarion, sons ItîS fondemenlsdii uionaslèrc.

Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle d'air ridai' la mer à son reflux.

On n'entendait aucun bruit, sinon le flot miirniuraot sur le sable du rivage.

Le sounnei! du vieillard élail tranquille.

Les licures de nuit passaient. Bieniôt les reflets de la lune tournèrent et pftlirenl. Le cré|iusculc du m^lin envoya ces lueurs grises et livides qui creusent la joue et enfoncent l'œil dans l'ombre des orbites agrandies.

La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.

Elle était belle, noble, austère.

M;lis il y avait de la soulTranco dans ces lignes fouillées liardiuienl. Les Iryils étaient durs "a force de uiaigreiu'. L'ombre des rides s'accusait [irofonde.

M. Hue de Maïuevcr élail âgé de cmqnaule-cinq ans. Quaira ans auparant, Gilles de Bretagne, son seigiie r, lavait e.\,lè de sa présence. [lOur conseils in pporluus eireuiouirances trop.NÔvèrcs: carM. liiie avait essuyé uiaiijt;^s fois d'arrèicr le jeune cl malbeureux prince jur celle pen(e de dcbauebes et diuiriguB') puliiiques qui devaient servir do prétexte à sou frère.

L'airesntion de Gilles de Bretagne fut, en cITeî, bien regaidee d'abord p.jr le peuple.

M. Hue, dè-> qu'il sut le prince enfermé, revint à lui sans ordres. 11 lui servait decujer dans les diverses pr.suus où la liaiue de Françnjs poursuivit le :);alheureux jeune lioiiiiue, et ne le quilia que contraint pur la loice, au uiuiiient où Gilles fiuucbissait le seuil luiiestc du ciiâteau de la IJarduiiinays.

H le de .Maurever éiait un Breton do vieille soucbe : lidé e et dur cuiuuie l'acier.

Uaus Celle retraite, qu'il s'était choisie pour fuir la vengeance de François, il n'y avait rien, ni ineubli"s, ni vivres.

Ui'.e cruche sans eau et une croix qu'il avait fabriquée lui-même avec deux morceaux de bois, voilà quelles elaieiiises richesses.

Au mouRiit où le crépuscule du n atin commençait h dessiner les objets au dehors, Ilue de Maurever se réveilla en surs.ut et serra son épée.

Son regard iiiterrugeu l'entrée de la lour, qui élail barricadée à l'aiUe de quelques planches, et il (il un pas eu avant, .'epée liante, comme pour repuusser des assaillants invisibles.

Un rôve lui avait montré, sans doute, sa retraite atlaipiee.

Le si.ence profond qui régnait sur le mont Tombeléne mil bien vue lin à sou erreur; son épee retombe:.

— Ce ne sera pas encore pour cette nuit, murmura-t-il.

Cela fut dit sans regr l, assuréuienl, mais aussi sans joie, sur le ton de l'indiflcreuce la plusparfaile.

Il eiira ses membres fatigués et engourdis par la pose qu'il avait gardée dans son sommeil.

Puis i! s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons.

Pjriiii ses oraii^ons, il y en avait une (juf élail ainsi:

<i Mo:i Liieul pardouuey.-moi de mètre élevé contre mou seigneur légitime le duc François de Bretagne.

« Donnez à inondit seigneur le repentir.

• Qu'il aille en votre miséricorde à l'heure de sa mort. »

Longtemps après qu'il eut achevé ces prières prononcées à haute vox, il resta sur ses genoux, la tète inclinée, un murmure aux lèvres.

Dansée murmure revenait souvent lenomde Reine- Reine sa fille! son amour unique! sonamour cliéri !

Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume maiinière enveloppait leîMonl- Sainl-Michel. Hue pouvait sortir comme s'il eût fait nuit noire.

Il jeta de côié lesjilanches qui barricadaient la brèche de sa tour et liiil le pied dehors.

La mer baissait avec lenteur. Il y avait encors un large et rapide courant entre le Mont elTombelène. La brume, qui était légère, laissailvoir le Ilot bleuâtre à cent pas de distance.

Hue de Maurever marcha vers la rive.

— Elle n'est pas venue hier, pensait-il, — ni avanlhicp non plus... Mon Dieu! lui serait-il arrivé malheur !...

Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine qu'il pressa.

Ce geste n'apparienait pas à son inquiétude de père. Celait un- soufîrance physique qui le lui arrachait. — 11 avait fiiim.

Ses provisions éiaientèpuiséesdepuisi'nvant-veille.

Ri-ine devait le savoir, et Reine ne venait pas!

Reine qui était la fille courageuse et dévouée!

il ne sentit pas longiemps ce mal de la faim qui brise les plus forts, car son cœur saigna tout de siiiie à la pensée de sa fil e.

Et la douleur morale tue bien vile la douleur physique.

Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. Depuis deux ii'.iiis, la mer se trouvait haute à l'heure oïl la jeune fille traversait d'o diuaire l'e.spaio qui sépare Us deux monts. — Peiit-è're altendail-eile, cachée quelque part, dans les roèliers du Mout-Saint-Michel.'

Une de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.

A me>ure que sa raison lui donnait des niotifsdo penser qu'aucun ma lienr n'élail tombé sur Reine, la faim parlait de nouveau et plus fort.

Ce n'était pas un gouruiel que ce chevalier austère.

lit pourtant les rêves sensuels voltigeaient en ce mouieiiL autour de son cerveau faiiyné.

Qui de vous a eu faim? J'eiilends la faim qui tord les muscles de la poitrine et fait mouler h lu léte le délire furieux?

La faim qui est 'a voire faim quotidienne ce que la mort esl au .sommeil,— ce que le gri: des martyrs est au foyer qui chaufTe doucement lu semelle de vos pautonfies.

La faim, le grand supplice I

Vous n'avez jamais eu faim? Tant mieux! que Dieu vous en préserve!

Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des phases de cette lente et horrible agonie.

Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. On est encore bien loin de lu iiiori. On souffre, mais la force n'est presque pas entamé--; les jambes restent lermes, et c'est à peine si quelques ebionissements courent au-devant dis yeux.

Ou a des rêves, tout éviillé. Entre les quatre

LA FÉE DES GRÈVES

murs d'une mansarde, le phénomène du mirage se produit.

Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vienl se ranger sur la pauvre t;iljlenuc. L'ùlalage d'un marciiand de comestibles n'est rien aupicsdu magnifique biiil'el quL' sait vous dresser laiaim.

Hue du Maureveren était lii.

li no dtinaiidait '■ u'un morceau de pain, et la faim généreuse lui prodiguait un festin de roi.

Oli ! les riclies pièces de venaison fumantes! Les janibons, les langues de bœuf, le faisan qui garde son noblu plumage I

"Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture 1

Et les épiées, et les pyramides de fruiis : la poire dorèi', la pèche de velours, le raisin transparent el blond I

Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des grandes coupes 1

M. Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long de la giève.

Un morceau de pain! un morceau de pain I

Au manoir de l'Aumône, — un beau nom pour la maison d un geniilhomme! — la labic Clan lom u'è- Ire houiptueuse ; iiiuis il y avait simple el iiobicaboiidauco.

La dernière fois que M. Ihie avait soupe au manoir de l'Aumône, on mil sur la table un certain liaul-eôle de sanglier.

AI. Une s'en souvenait; il le voyait, il avait l'eau à la bouche.

Un morceau de pain! un morceau de pain!

(Je lui cooiiiie un miracle. Au nieuieiit où M. Hue se retournait pour legai^ner sa retraiie, car il lui sembiaii que le \oile protecteur oe la bi unie allait s'ec.aireissaut; au moment où, repondaii à la foio à son anxiété do père et auiL cria do son eslumac en révolte, il muiimiiait: ce soir elle viendra..., la manne lui apparut.

Elle lie tomb.al point du ciel, cette manne; elle glissait sur la mer.

Celait un paiii r, un joli petit panier, tressé délicatement, d'où soriait le boni d'un pâju ue f. oiuliu

Celle fois, poiul d illusion, cciail bien un paiii, un bon gros pain, comme on les fait du cote uo Sainl-Jeaii.

Le |)a[.ier allait, entraîné par le rellux.

M. ilue se mit \raiiiiu t à courir comme un jouvenceau. En apiirocbant, ilpui voir que le bon pain était eu coiiipagiiio.

Le panier coiiienail en outre un flacon de vin el deux volailles d'un aspect eiicliauleur.

M. Hue nul ses pieds dans l'eau et se disposait à saisir le bienheureux panier au passage avec lacroi.x de son épéo.

Mais ses doigts se dt^^ndirent tout ii coup; son épée lui échappa ; il devint jilus pâle qu'un niorl et poussa un cri de détresse.

Il aval reconnu le panier de Reine.

Reine! Sans doute, elle avait essayé de traverser le bras de mer à la nage.

Ellesavaii que son porc l'attendait.

Reine ! oh! Reine !

Le vieillard mit ses deiiK mains sur son visage, et des larmes coulèrent entre ses doigis tremblants.

Pendant Cela 1; petit paner mignon allaita la dérive, emporlaiit le pain, le llacou et le reste.-

M. Hue avait manqué l'occasion.

Maintenant, lors môme qu'il l'eût voulu, il n'aurait point pu se saisir du panier, qui con.mi-nçait a s'alourdir el qui allait bientôl sombrer avec sa précieuse cargaison.

!\lais M. Hue songeait bien à cela.

Sa fille! sa pauvre belle Reine !

Sort cœur se déchirait.

Ilcrargnail, en levant les yeux, devoir un lambeau de robe, un voile, un débris, — quelque chose d'borribl/l

La brume s'était complètement éclalrcio.

M. Hue prit son grand courage el regarda devant lui.

Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvranl de plus en plus la grève.

Au loin, le Mont-Saint-.Miehel sortait du brouillard, majestueux et lier, avec sa couronne d'édihccs hardis.

Entre lui et le Mont, — dans un rayon de soleil, — une jeune Aile courait, gracieuse comme une sylphide.

— Reine ! Reine 1

La sylphide se retourna et lança un baiser h Iraveis le bras do mer.

Le vieu » Maurever leva au ciel ses yenx mouillés, et remercia Dieu.

C'éiait bien Reine qui courait là-bas, et c'était biuù le panier de Reine que le vieux Maurever avait été sur le point Ue saisir avec la cioi.\ de son epee.

Reine, a, res avoir éehaipe aux deux decliaiges de la SOI tinel e qui verllaii sur la plate-forme du couvent, s'était perdue dans les rocheisqui descendent à a mer du côte de la cliapelle Suiiil-Aiiberl.

El e avait atkndu à qutlipie temps; puis, voyant venir les premières lueurs, elle avuil louriie le .Vlonl pour se rapprocher de To,..beléiie.

Le reflux n'avait pas encore débarrassé le bras do grève qui est entre les deux rochers. Reine se trouva eu face dune so le de lleiive au courant rapide. Le jour approchait. EUe voului profiter de la brume cl se mil vaillanmieni à la nage.

M.iislecouranl la prit dei les premières brasses. Elle un obligée de lâcher son pimier elde rebrousser cliemin.

Celait vingl-quatre heures d'attente pour le vieillard qui souHVait.

Relue le savait.

Elle avait le cœur bien gros, la pauvre fille, en traversani la grève; mais, owrc que le Vt flux avait emiiorlés<;s |. révisions, e.le ue pouvait aller à Tonihelene en j.lem jour, sans trahir le secret de la rctiaile de sou père. ' «

La louieqiii lui restait à faire pour regagner le village de bamt Jean était longue, car elle ne pouvait uaverser la grève bielonne, à cause de la présence des soldais de ftJeloir. il lui lallail rester m rvorinandie jusqu'à la terre ferme, où ,es liaies pourraient abriier sa marche.

Elle était lasse el presque découragée.

Si le peut Jeanmn ne lui eùi poini pris l'cscarceile de Me;oir, elio aurait alieudu la nuit de l'autre tô;é d'Avranelies, au bourg de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des provl.^ions, et proliié du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour passer à T;;nibelène.

Mais elle n'avait rien ; elle avait toul donné, i rossée qu'elle était de s'enfuir.

LA FÉE DES GRÈVES

Un vieillard dormait, sa grande l'pée entre les jambes.

Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer des vivres, c'était de lôder, la nuit prochaine, aulour des maisons de Saiiit-Jeau, et de prendre au seuil des portes closes, les offrandes déposées, pour la Fee des Grèves.

Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de Normandie.

Il li'eiait pas encore midi Jorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon, à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfonça dans les guérels, et le sommeil la prit, accablée de faligue; au milieu d'un champ de Iromeni.

Elle ne (il pus comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce jour-là dans sa barge de paille. Elle s'c^eilla longtemps avant !■ coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au -village de Saint-Jean à la nuit tombante.

Le manoir était désert lorsqu'elle parvint an pied du tertre.

Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier à sou de trompe l'édit ducal.

La meule reposait en attendant la chasse de celte nuit.

Ueino descendit jusqu'au village. A mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre un grand bruit de clameurs et de rires.

Au détour d'une haie, elle vit les pommiers du verger de maître Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur rougeàtre.

Elle s'approcha; la iiaie la prolégeail contre les regards.

Elle distingua bientôt, à la lumière des torches, une foule assemblée : des paysans, des femmes et dis soudards.

Un archer nouait une corde à la branche du pommier qui éiail devant la maison de Simon Le l'riol.

Elle s'approcha encore.

Elle entendit que les soudards disaient:

— Voler researcclle d'un chevalierl... c'est bien le moins qu'on le pende I

Reine s'arrêta toute tremblante. Elle avait deviné.

L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait mourir à cause d'elle.

lu — JcANNIN F.T SIMONNE.TTE'

La Bretagne a regrellé longtemps le pouvoir national de ses ducs. MainlenaiU qu'elle est française el bien française, elle aime encore à se rappeler ce temps où, placée entre dflix grands royaumes, elle maintenait son indépendance à beaux coups d'épée.

La Brclagnc, on le sait, n'a pas été cun(iuise. — Ou la glissa, la noble el lière nation, dans une corbeille de mariage.

El si elle a gardé bon souvcnir'a sa duchesse Anne, c'est que la Bretagne n'a point de rancune.

La Bretagne des ducs avait la libei'té féodale. La Bretagne des rois fut opprimée par le trône et défendu le trône attaqué de toutes parts.

Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du XV' siècle, en Bretagne ou ailleurs; mais il ne faurait pas juger une civilisation par quelques excès

LA FÉE UES Gni^.Vt^<.

Je sais ([uc tu m'aii

ùl je mcui'i

isoles, par (|uelqut's crimes, qui élaieiU des ci'iuics alors coiiinie aujoiirtriuii.

Si l'on jugeait ainsi, noire Gazette d:s Tribunaux nous voueiail loul nel à la malédiction et au mépris des siècles futurs.

Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse lumière, autant et plus que dans les ténèbres antiques.

Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront rimi)udcur des diamalurgcs à veniri

Wous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit Jeannin qui allait être be. ci bien pendu par les soldats de Meloir.

Et nous faisons ol)6ervcr que les soldats de .Méioir n'avaient pas plus qualilc pour pendre le petit Jeannin que les gendarmes de Louis-Pliilippe n'asaieiit le droit d'assassiner les mallicureux rcf atlairua dans ces mêmes campagnes bretonnes.

11 y avait des luis, — de belles lois, sous iM'aiiC )is de liretagnc comme sous Louis-riiili,)|)e d'Orléans.

H y a loUjûurs des lois.

Il y aura toujours des crûmes.

Tout le village do Sainl-Jcan élait rassemble devant la porte de Simon Le Priol. La maison étuit fermée. Elle servait de prisou au petit Jeannin.

Le petit Jeannin avait les mains lices. 11 était couche auprès des deu.'i vaches.

Keravel avail dit qu'il fallait attendre le retour de nieSbire Meloir, au moins jusiiu'à 1 heure ordina're du couvre- l'eu.

MoiUniarU'c. — linp. PiHuy.

GueflVs n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas voix au chapitre.

Le |)etit Jeannin était litléralement foudroyé. Il no bougeait non plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au milieu de son bonheur l'avail aueanli-

Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldais riaient. Les gens du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée de prolest. r.

Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de leur maison.

Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de Maurever, leur seigneur, leur enlevait les moyens de résister.

Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient les bestiaux, une petite porte communiquait avec la basse-cour.

Cette porte s'ouvrit doucement, et Simonnette entra dans la salle commune.

Elle avail les yeux gros de larmes, et dos sanglolâ éloulVaient sa poitrine.

— Oh! pauvre petit Jeannin I s'écria-t-clle en tombant sur la paille auprès de lui, — pourquoi allaistu après celte méebanle fée I

Nous avons dit que les deux enfanls no s'étaient jamais parlé d'amour.

Mais parler d'amour, c'est la fin.

Jeannin élait justement en train de penser h Sinionuello,

11 Ire^saiUil cl sortit de sa torpeur.

LA FÉE DES GRÈVES

filfe.

ses grands yeux bleus se posèrent sur la jeune

—Tu pleures! dil-il; —tu m'aimais doue, SimoiineUe?

— Si je l'aiir.aia, mon pauvre Jeannin !...

— Jel'espérais parfois, iiiloirom|)it l'enfaut qui souriqit, heureux, — muis pas souvent, parée que j'avais peur de Irop souffiir sije voyais que je m'étais trompé. Ah! Simonnettel je nie suis dit bien souvent là-bas, sous le pommier où l'on va me pendre : Je donnerais ma vi ' pour savoir si elle m'aime!

— Sous le pommier où l'on va le pendre!... répéta la jeune fdle suffoquée par ses sanglots.

— Kh bienl poursuivit Jeannin, qui souriait toujours, le bon Dieu m'a exaucé... je sais que tu m'aimes et je meurs...

Shnonnette lui saisit les deux mains et se prit à le regarder, désespérée.

— Mourir! mourir 1 balbulia-t-elle parmi ses larmes; mourir!... ohl je ne veux pas que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin!. .je l'eu prie! je t'en prie!

Elle était comme folle.

Une larme vint aux yeux de l'enfant.

— Ah! dame! dil-.l nju,emont, — puisque tu m'aimais comme fa, Simonnette, noua aurions été bien heureux !

— Mon Dieu! mon Dieu!... murmurait la jeune fille, qui se tordait les bras.

— Ecoute, reprit Jeannin, — il faut te faire une raison, ma fille. Uans mon métier, tu sais bien, souvent on va en grève leinaiin, et le soir on ne revient pas. Songe donc! nous aurions eu des enfants. Et si tu m'avais atten lu en yaiu, pauvre Simonnette, auprès des petits berceaux des orphelins, c^'est alors que tu aurais pleuré!

11 était sublime de sérénité simple et douce, Jeaniiin, qu'on accusait d'être p/uspoiirongue kspouks. Parmi les soldats qui raill.dent au dehors, pas un n'eût vu d'un cœur si calme approcher sa dernière heure.

Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette.

Mais Simonnette ne pouvait pas être consolé.

A travers la porte, on entendait les soldats qui disaient:

— Oh çà! messire Méloir tarde bien à venir I Nous faudra-t-il donc attendre pour souper qu'on ait pendu ce petit homme?

— Mes bons garçons, répondait maître Gucffès qui était, ce soir, aimable et gai, — m'est avis que mcssire Méloir aimerait autant trouver la besoyne failel

Simonnette s'était retenue de pleurer pour écouter.

— Ils vont venir! murmura-t-elle.

— Quand ils viendront, je te baiserai sur la joue, ma Simonnette, pour la première et pour la dernière fois. Apres, je donnerai mon âme au bon Dieu.

Comme il achevait, un nuage passa pourtant sur son front.

11 baissa la tête pour essuyer une larme "a la dérobée.

— Je sais que lu es bonne, Simonnette, rcprit-il timidement ; — là-bas, aux Qualre-Salines, il y a une pauvre vieille fumme...

— Ta mère, Jeannin!

— Ma mère... c'est vrai.., et j'aurais dû penser plus tût à elle... Ma mère qui est presque aveugle et qui n'a que moi pour soutien!

— Je serai sa fille I s'écria Simonnette.

— Le promets-tu? demanda Jeannin qui prenait un peu d'inquiétude.

— Je le jure!

Le front de Jeannin se rasséréna aussitôt.

— Puisque c'est comme ça, dit-il, tii iras chez nous demain malin. Tu ne diras pas to'ut de suite à la vieille f mmc : Dame Renée, le pdit Jeannin est mort... ça lui donnerait un coup, et elle n'est pus forte... '1 u lui prendras les deux piains, comme je prends les tiennes, ma Simonnette-.. cl tu commenceras : dame Renée, dame Renée, c'est un métier bien dangereux que de courir les tangues... Elle arrêtera son rouet pour le regarder... Tu l'embrasseras, Simonnette... et lu reprendras comme ça : Dame Renée! oli! dauie Renée!...

11 s'arrêta et l.iissa échapper un gros soupir. Le cœur de Simonnette se fendait.

— Oui, poursuivit encore l'enfant, qui luttait contre le navrant de celle scène avec un courage héroïque;— oui... je ne sais pas, moi, ma Simonnette, coiiiment tu tourneras cela... lu es plus habile que moi, pour sûr!... Ce qu'il faut, c'est la ménager... car elle aime bien son petiot, va!... El... et... ohl mon Dieu! je voudrais bien qu'ils vinssent me prendre et me tuer, car cela fait souffrir d'attendre!

Au dehors, les soudards causaient pour passer le temps.

— La Fée des Grèves, disait Kervoz, — les laveuses de nuit, les chats courtauds, les femmes blanches et le reste, ce sont mensonges, et les nigauds s'y prennent!

— Mensonges! mensonges! grommelait Merry, — quand ou a vu pourtant...

— Qu'est-ce que tuas vu?

— Sur l'échalier qui est à droite de la maison de mon père, en Tréguier, j'ai vu les chais courtauds tenir conseil... oui... ils élaienl trois : un blanc, un noir, un gare {blanc et noir). Le gare avait les yeux rouges, le noir avait les yeux verts.

— Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur l'échalier?

— Ils parlaient en latin.

Un éclat de rire général accueillit celte réponse.

— Quant aux femmes blanches, dit l'archer Conau, — dans l'évcche de Vannes, d'où je suis, j'en connais par douzaines... Il y a celle du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui prend les chalands par les deux bouts et les fait tourner comme des toupies jusqu'à ce qu'elle les mette au fond de l'eau.

— Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni femmes blanches, reprit un autre soldat, mais mon oncle Reiiot est mort de la peur que lui fit une lavandière à la lune.

On ne riait p'us qu'à demi, parce qu'il ne faut pas parler longtemps de choses suruaturc'lcs, quand on veut que les -vrais Bretons restent gaillards.

Ils sont faits comme cela : au bout de dix minutes, ils ont froid; au bout d'un quart d'heure, leurs dents claquent.

Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de choses surnaturelles.

— El les Corniquels ! poursuivit Merry, qui ne les a pas vu danser autour des croix sur la 1. ndc? Une fois, Merry de Poulven, mon parrain, était dans son courlil à gauler des pommes. C'était dimanclie, el il avait tort.

" A l'heure de la fin des vêpres, un gentilhomme cnira dans le courlil, par où? je ne sais pas, et dit à mon parrain :

« — Mieux vaut gauler des pommes à cidre que braire au lutrin, mou homme.

LA FÉE DES GKÈVES

0— Oh! oui, tout de mùrac, l'oponditmon [lanain, qui ne songeait pas à mal.

« Le gcnlillioniMic, qui était un Corniquet, prit une gaule et se mita gaulci'dcs pommes avec mon parl'iiiii... Mon parrain pensait;

« — Voilà, de vrai, un bon seigneur.

• Les pommes tomljaient par l)oissées.

« Quand tout iïil tomljé, U gcniilliommc tendit sa porelic ij mou jiarrain, qui n'avait guère do muliec. Oli! non.

« Mon parrain prit la perche.

« Aussi vrji comme Poulven est en Ploubalay, devers la rivière de Rance, mon parrain s.; sentit emporté par-dessus ses pommiers. Le gcnliihommo tenait l'aiilrc bout de la perche, et il nageait dans l'air comme un poisson dans l'eau.

« Ce qu'il arriva? — que mon parrain eut l'idée de dire un Ave, cl que le malin lâcha la perche en criant : Tu me brûles!

« Quoi! mon parrain se réveilla avec une côte défoncée, sur les pienes de Saint-Sidiac, de l'autre eôlé de la Kanee... •

Il y eut un murnmre sourd parmi les soldats et les villageois qui s'étaient rapprochés pour entendre l'hibloire.

— Mais la Foc des Grèves?. . reprit Kervoz, qui n'était déjà plus fanfaron qu'à moitié.

Un Mathurin se chargea de répondre.

— Y avait des années qu'on ne l'avait pas entraperçnc, dit-il, ornant son langage à cause de la circonslancc; — mais, depuis quelques jours approchant, elle a reparu de par ici, car les écucUécs de gruau s'en vont toutes les nuits, écuelles et tout.

Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues desGoihon brûlèrent.

— Ça, c'est vrai! s'écrièrenl-elles toutes quatrca la fois, et chacun sait bien que quand on la renoonire en mauvais étal de péché mortel, on ne voit pas le soleil levant le lendemam.

Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne fussent en état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla la nuit avec terreur.

11 y cul un silence.

Pendant le silence, le malaise général augmenta.

Messire Méloir tardait trop.

Les torches paii^saient, à boni de résine.

L'archer Conau ayant secoué la sienne pour en raviver la flamme, on vit unu- ombre noire glisser derrière le pommier où pendait déjà la hart.

Chacun retint son souffle.

Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer en terre.

Soudards cl paysans, tous frissonnèrent jusque dans la moelle de leurs os.

— Allons, enfants! dit de loin Morgan, l'homme d'armes qui remplaçait Kéravel, — finissons-en I Allez chercher le petit gars et meitez-lui la corde au cou, \ivemcnll

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