II. - LE SIÈGE
Reine de Maurcver et Simonnette étaient comme pétrifiées.
Au moment où Reino, qui se remit la première, ouvrait la bouche pour jeter uu cii d'alarme, une main de fer la saisit par-derrière. 1
Un homme de haute taille, que l'obscurité rave nue l'empêchait de reconnaître, était debout à ses côlés.
— Silence! murmura-t-il.
— Mou père ! dit Reine.
Les formes noires continuaient de ramper sur le sable.
— -Où est Aubry ? demanda Reine, dont le soufllj s'arrêtait dans sa poitrine.
— 11 dort.
— Et les gens du village?
— Us dorment.
L'homme qui était au bas de la muraille, en dehors de l'enceinle, commençait à escalader. On l'enteadait ficher sa dague entre les pierres et monter.
— Fillette, dit le vieux Maurcver à Simonnelle, va éveiller les liens, mais ne fais pas de bruit.
Simonnette se glissa le long du mur et disparut : Elle pensait :
— Mou pauvre Jeannin qui est dehors!
— Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller Aubry dans la tour.
— Vous resterez seul, mon père?
— Je resterai seul.
— Tirez au moins votre épce.
— J'ai juré par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon épce.
—.Mais cethonMiequi estdehôrs, moule, monte!...
— 11 descendra... Va, ma fille!
Reine obéit.
LA FÉE DES GRÈVES
Eli ce moment, la tôto do l'assiégeant dépassa la ihuraillo.
H jtUa un regard au dedans de renceinte.
Li nuit était obscure à cause dos nuages' opaques et loi irds qui couvraient la lune lovanle.
L'iidminc d'urmes ne vit rien.
Il se tourna du eôlé do la grève et dit tout bas :
— Avanceis!
Les objets noirs qui rampaient sur le sable âccélérè^en^ aussitôt leur mouvcmeut.
11 y avaii du lenq)3 déjà que M. Hue de Maurevcr voyait ces taelies noires sur le sable.
Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la fatigue de trois nuiis passées au iravail, s'était endormi. Le vieillard, à genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce qu'il y avait en lui Un doute poignant et un cruel remords.
Son œil, habitué a la vigilance, interrogeait la grève par l'une des meurtrières percées dans sa tour. — Tout en priant, il veillait.
Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de laquelle s'élançait, commeun géant debout, la masse du monastère do Saint-Miehel.
Aux croisées et miuririères du coaveni, les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté comme un écho perdu le son de la cloche du eouvre-l'eu.
Ce fut alors que, pour la première fois. Hue de Maurcver aperçut an loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante de l'ennemi.
Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point 'a s'y rnéprcndre.
Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne i)eut point, assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais, en 1430, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Chaque homme de guerre, malgré les progrès de l'art des batailles, gardait pour un peu cotte confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui était le fond môme de l'ancienne chevalerie.
L'âge n'y faisait rien. Ces témé ités n'allaient point mal aux cheveux blancs des vieillards.
M. Hue de Maurcver mil instinctivement la main à son épée, mais il la repoussa aussitôt, à cause de son serment.
11 sortit de la tour sans songer à troubl 'r le sommeil d'Aubry. — On avait encore dix minutes, Aubry pouvait dormir.
W. Une fit le tour de l'enceinte et jeta un coup d'œil satisfait sur les défenses improvisées.
— Ce moine, conteur d'histoires, est un précieux soldais, pensa-t-il; — les limiers ébrècherout leurs dents contre ces pierres!
11 était arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au moment oii les deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient la force de crier au secours.
Maintenant, il était seul, collé aux murs de la cabane.
L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, puis il chercha à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.
Comme il passait auprès de la cabane. Hue de Maurcver lui mit brusquement la main sur la bouche. L'homme d'amies voulut crier. La main du vieux Hue était un fier bMllun : la voix de J'honiine d'armes s'étouffa dans son gosiur.
De son autre main, M. Hue le saisit à la ceinture et le souleva comme un paquet.
— Or çà, dit-il en se montrant sur le mur avec
son fardeau et en s'adressant à ceux qui grimpaieiit à l'escalade : Pensez-vous avoir affaire à île vieilles femmes endoimics ? J'ai juré Dieu que je ne mé servirais poiut de mon épée contre les sujets de mon seigneur François de Bretagne ; mais avec des coquins tels que vous, pas n'est besoin d'épéa. On vuus chasse avec des ordures I
Ce disant, il lança le pauvre boinme d'armes sur la léle des assaillants, qui tombèrent pèlo-méle aux [lieds çlti Wc.
^ 6li I le digne et brave seigneurl s'écria le frère liruno, qui revenait avec un sac plein de coqiies. — Oh I le joyeux soldat! Voilà une histoire que je conterai longtemps I
El, faisant son travail mnémotechnique, il ajouta entre ses dénis :
« En l'an 50, à Tombelène, Hue de Maurcver, qui soutint un siège avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures sont les malandrins euxmêmes, que M. Hue prend à poignée et jette à la tête les unes des autres. »
L'alarme était cependant donnée. Tous les émigrés étaient aux inui'ailles.
Les assiégeants tirèrent quelques coups d'arqi.ebuse et s'enfuirent en désordre»
L'iiomm} d'armes qui avait servi de projectile fut emporté par ses compagnons.
Aubry reconnut la voix deMéloir, qui disait:
■ — La nuit est longue. D'ici au soleil levant, nous avons le temps de leur rendre plus d'une fois la monnaie de leur pièce !
— En vous attendant, mes bons seigneurs; cria frère Bruno, qui était debout sur la muraille, nous allons passer au réfectoire.
— Je connais cette voix, dit Méloir en s'arrêtant. Conan, un coup d'arquebuse à ce braillard!
Un éclair s'alluma, et l'arquebusede Conan retentit.
— 0 le vilain ! gronda Bruno en colère; il a troue mon froc tout neuf. Dis donc, poursuivit-il à pleine voix, toi qu'on appelle Conao, serais-tu pas du bour^ de Losneven, auprès de Laudcrnau ?
— Juste ! répliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse.
— Eh bien ! nous sommes de vieux amis, Conan ; si tu reviens, je te casserai la tête.
Second coup d'arquebuse.
Frère Bruno dégringola et tomba dans l'enceinte.
— Il a tûujouj's bien tiré, ce Conan de Lesueveu ! dit-il en essuyant sa joue qui saignait; — un peu plus, il me coupait l'oreille. Allons! les filles, faites bouillir les coques. El vous, garçons, en sentinelles I
Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant do prendre le commandement de la petite garnison.
Ce fut Aubry qui le remplaça.
Frère Bruno s'institua commandant en second. Il choisit pour éouyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une corne de bœuf.
On établit les postes de combat. Hommes et femmes curent de la besogne taillée en cas d'attaque. El vraiment, il ne s'agit que de s'y mettre. Les Gohou riaient transformées en autant d'héro'i'nes; les Catiche frémissaient d'ardeur; Scholastique parlait de f.irc eue sortie.
Ve: .^ nue heure du matin, les assiégeants reparurent ; mais ils ne venaient plus de la grève, où la mer étuit maintenant. Ils faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du côté de la nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.
LA FÉE DES GRÈVES
Il y avail dans le petil forl qnalrc ou cinq arbaloli'icrs, dirigés par Julien Le Priol. Le vieux Simon comhaltait ci-ans ccUc escouade.
Reine, Faiicliou cl Simoiinollo se trouvaient seules dispensées de nieltrc la main à l'œuvre.
Encore, Simonnclle se trouvait-elle plus souvent aux murailles que dans la cabane, parco qu'elle voulait voir travailler le petit Jeannin.
Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste' en face de l'ennemi. 11 avait a la main sa lance à pointe de corne et ne baissait point les yeux, je vous assure.
Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre désormais la'place, s'approchait a découvert. Ses archers et arquebusiers commencèrent à IravaiUur quand ils furent a cinquante pas des murailles.
— Courl)ez vos tètes I dit fiôre Bruno; — les balles et les carreaux ne font pas déniai aux pierres.
Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. Méloir et ses hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux murailles.
Celaient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de grand cœur. Il y eut un instaifl de terrible mêlée. Sans Aubryde Kergaiiouet.liruno, qui se battaient comme de vrais diables, la place eût été emportée du premier assaut. Au dire de Simonnetlo, qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, Jeannin contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.
Mais, ô muse! comment dire les exploits surprenants des quatre Mathurin, qui se couvrirent, cotte nuit, d'une gloire immortelle !
Gothon Lecerl, l'aînée dos Golhon, la plus rousse et celle qui avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le lieu qui l'avait vu naître, dès le commencement do l'aclioii.
Elle déserta son poste, prise qu'elle fut de frayeur, en voyant, aux rayons de la lune, la ligure jaunâtre de maître Vineenl Guelfes, qi.i essayait de s'introduire dans la citadelle parles derrières.
Il n'y avait perscmne de ce côté. GuelTès, au contraire, était accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait embauchés pour celle enlreprise.
Gothon Lecerf, pà'e et tremblante, vint se réfugier dans l'asile où étaient réunies Heine de Maurever, Fanchon, la ménagère, et Simonnette. Simonnclle et Funchon se poriérenl vaillammonl à la rencontre de l'ennemi.
La chaudière où' avaient bouilli les coques était encore sur le feu. FanChon ot sa lille la prirent chacune par une anse, et maître Vincent Giiellès fut échaudé de la bonne façon.
Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu de la chaudière sur le criine, au moment uû il s'applaudissait du succès de sa ifuse. Il s'enfuit en hurlant cl ne revint pas.
Simonnetleel Fanclion rcprirentleurs places dans Ja cabane avee la fierté légitime que donne une action d'éclat:
Mais les Malhurin, ù muscs! les qnalrc Mathurin ! n'oublions pas.ee's intrépides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les Gatiche, Scholastiiiuc et le rcsie des Gothon, car aucune autre Gothou n'imita le fatal exemple de Gothon Lecerf , dont nous ne prononcerons plus, jamais plus le uom, souiUo par la honte.
Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec une esparre de bateau pécheur qu'il avait trouvée sur la grève; Chaque fois que son esparre louohail un
homme d'armes ou un archer, l'archer ou l'homme d armes tombait.
Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants se tenaient au bas des murailles, frère Bruno déposait sa ma.'sue et prenait des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigut-ur homérique.
11 y avait déjà pas mai de soudards hors de eombal. — Aucun Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le petit Jeannin, qui manœuvrait sa lance à découvert, n'avait pas reçu uneégratignuro.
— HolàîPéanl Kerbcheli Hercoat! Coëtaudon ! Corson et les autres ! criait incessamment Méloir : — il la rescousse! "a la rescousse 1
— Holà 1 Corson ! Coolaudon ! Hercoat I Kerbehell Pèan et les autres! répondait le bon frère Bruno, — venez faire connaissance avec Joséphine.
A l'exemple de tous les paladins fameux, il avait baptisé son arme.
Joséphine, c'était sa jolie massue.
Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tète nue, les manches retrou-ssées, le sourire à la bouche, il rassemblait des matériaux pour une foule d'histoires, datées de l'an SO.
Il frappait, il parlait. Jamais vous ne viles d'homme si sincèrement occupé.
— Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il à Jeannin; — nous ferons quelque ^hose de loi, c'est moi qui te le dis! Hé 1 ^lathurinl le gros Mathurin I atlenlion à ta gauche! Voici un routier qui grimpe comme il faut... Ma parole! Mathurin lui a donné son compte... A toi, Malhurin, l'autre Mathurin, Mathurin le Roux!... On s'y perd dans ces Mathurin!... Saint Michel Archange! ce sont des figues sèches qu'ils lancent avec leurs arlialètes. 'Voici un carreau qui s'est aplatie sur Joséphine, et Joséphine n'a seulement pas dit : Seigneur Dieu! Hé! ho ! Conan de Lesnoven ! Te souviens-tu de Jacqueline Treléu, qui nous fit une oracletle au Faou, en l'an 22, l'avant-veille de la chaodcleur ?
Conan, qui montait à l'assauti lui porta un grand coup do sa courte épce; frère Bruno para, saisit Conan pas les cheveux et l'attira tout près de lui.
— Uébs ! saint Jésus I dit-il, — comme le voilà vilain et changé, mon pauvre Uonaii, loi qui étais si gaillard on ce temps I
— Ne me tue pas, Bnlnolhiurhiura tohah.
— To tuer, mon. fils chéri ! non, du lout point. J'ai le cœur trop tendre!... Et quaui 'a romeleitedo Jac-. qucline Trefcu, il n'y manquait qu.: le beurre!
Il avait déposé Joséphine, sa juIie niassue, et tenait le malheureux Conan par les deux aisselles.
— Tiens I tiens ! s'ecria-t-il; voici Kervoz, et voici Merry... tous nos chers camarades !....A loi, Merry, mon compère!...
Il lui donna un coup de Conan. Merry tomba au.K pieds du mur, assommé aux trois quarts. Conan criait lamenlablcinont.
— A toi, Ker\oz ! reprit frère Bruno en lui assénant un second coup de Conan, qu'il employait aux lieu et place de Joséphine; — oh! les vrais gaillards! Et comme on est bien aise de se retrouver ensemblo après si longtemps!... car il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mes compères !
Il déposa Conan, qui clwucela comme un homme ivre.
— Ma foi dû Dieu ! s'écria-t-il, employant le juron favori des bas Bretons, — tu chancelais tout comme cola cliea Jacqueliuo Trofeu, mou pauvre Gouau.
LA FÉE DES GRÈVES
Mais c'était le vin que tu lui avais volé... Jai^iucline est morte de la fièvre tierce en l'an 35, cl sa fille est la ménagère du cornL>t-à-l)ouquia de Saint-Pol... Bien des choses à nos amis : je te donne congé en souvenir de nos lionnèies ripailles du temps jadis I
Il le fit tourner comme une toupie et le lan!;a dehors.
Les gens de Méloir disaient :
— C'est le diable déguisa en moine!
— Es-tu malade, Conan ? demanda frère Bruno. Pour réponse , il reçut une arquebusade dans le
bras gauche.
Sou bras tomba le long de son flanc.
* — Bien réparti, mon compagnon! s'écria-t-il; — mais ce sera ta dernière réplique !
Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa la nuit en sifflant et alla écraser la tôle de l'archer dans son casque.
— C'est le diable I c'est le diable I répétèrent les soudards épouvantés.
— En l'an 29, dit Bruno, je fus frappé d'un coup d'estoc par un grand coquin d'Anglais qui avait les yeux de travers. Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui louchent, on devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin... et pique de ta lance ce taupin qui monte à ta droite... Bien travaillé, mon enfançonl... Je voulais bien tuer l'Anglais, iiÉis non pas devenir borgne... Gare à loi, Malhurin,le troisième Mathurinl... Où enéiais-je?... Ah! je ne voulais pas devenir borgne... Comnicnt fjiro?... Et qu'aurais-lu fait, toi, petit Jeanisin?
Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes Kerbehel, qui le tenait déjà à bras-le-corps.
Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tète de Kerbehel, qui tomba foudroyé, puis il reprit :
— Qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin?
— Jarnigodj s'écria Jeannin, croyez-vous que j'aie besoin de vous pour faire mes affaires! Ce taupin était à moi!
—Je t'en donnerai un autre, mon fils... Mais qu'aurais-tu fait?. .. Moi, je connaissais un puits à un quart de lieue de là. Je pris mon Anglais par le cou et j'allai le noyer. 11 était lourd... mais j'ai gardé nies deux yeux.
— Gare! gare! Mathurin! le quatrième Mathurin! s'interrompit-il précipitamment; ohl le fainéant! il s'est laissé assommer!
11 s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des paysans venait en effet d'être tué.
Sept ou huit hommes d'armes cl soldats avaient déjà franchi le mur
m. - ou JEANNIN A UNE IDÉE.
Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place était forcée. Frère Bruuo garda le silenec pendant dix bonnes minutes.
Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui.
— Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir, qui était dans l'enceinte, — je crois que nous voilà encore en partie.
— Je le provoque en combat singulier, traître et lâche que lu es! s'écria Aubry eu se posant devant lui.
— Provoque si tu veux, mon cousin Auliry I répondit Méloir en'riant; moi, j'ai autre chose à faire. Je vais voir si ma belle Reine pense un peu a son chevalier.
— Toi! son chevalier! s'écria Aubry, furieux; — tu en as menti par la gorge 1 Défends-toi !
11 lui porta en même temps un coup d'épée au visage. Mais Méloir avait sa visière à demi rabattue.
L'épée, frappant à faux contre l'acier, &o brisa |iar la violence même du coup.
Méloir leva le fer à son tour.
— 11 faut donc te payer ma dette tout de suite, mon cousin Aubry 1... dit-il.
Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans défense, une forme blanche glissa entre les deux combatlauts. L'épée de Méloir se teignit de sang.
Ce n'était pas celui d'Aubry.
— Reine ! s'écrièrent en même temps les deux adversaires.
Reine se laissa choir sur ses genoux,
— Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix faible, — je f'apporle l'épée de mon père 1
— Reine ! Reine ! vous êtes blessée...
— Que Dieu soit béni, si je. meurs pour toi, mon ami et mon seigneur h murmura la jeune fille.
Sa tête s'inclina, pâle, et sa taille s'affaissa.
Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En même temps, Jeannin, Bruno, Jidien et Simon Le Priol, tout le monde enfin, hommes et femmes, tentant un effort suprême, se ruèrent contre les assiégeants.
Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait pu voir qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant ses cent bras, — Puis des plaintes s'élevèrent. — Des râles sourds gémirenl.
— Fermé! ferme! commanda Bruno, dont la tête et le bras droit s'élevèrent au-dessus de la masse, par deux ou trois fois.
Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le poids de son esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont la bonne épée ruisselait.
Aubry, dégagé, fondit, à son tour sur le gros des hommes d'armes qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte qui leur avait donné entrée.
— Ils sont à nous ! ils sont à nous I hurlait Bruno, ivre de joie; — tuel tue!
Et Dieu sait que les gens du village n'avaient pas besoin d'être excités.
Mais au moment.oii les hommes d'armes et les soldats qui avaient pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la grande taille de M. Hue de Maurever se dressa entre eux et les défenseurs de la place.
— Assez! dit le vieux chevalier en étendant sa main désarmée.
— Ils ont tué raalemoiselle Reine I s'écrièrent Jeannin, Julien et les autres.
— Assez, répéta le vieillard, dont la voix austère ne trembla pas.
Tout le monde s'arrêta, bien à contre-cœur. Les assaillants sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant.
BiiMio grommela.
— En l'an 50, le vieux Hue de Maurever, qui ouvre le piège à loap et laisse échapper la bête... Mauvaise histoire!
« Jeannin, mon peiit Peau-de-Mouton, ajouta-t-il, le loup qu'on laisse échapper va aiguiser ses dents, revient et mord. »
Mais Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de Reine évanouie.
On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de Méloir avait entamé la chair de son épiule, et le sang coulait sur sou bras blanc.
Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme une femme.
LA FÉE DES GRÈVES
Quand clic rouviil ses beaux ycuxblcus, elle tendit rune doses inaiiis à son p6rc, l'autrcà son fiancé. Son sonrire était donx et heureux.
— Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, niurniura-l-clle; (juc son saint nom soit béni 1
Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait le premier appareil.
— Or rh, viens ici, Pcau-de-.MoulonI dit frère Bruno; c'est a mon tour d'être soigné un petit peu. J'ai un bi'as endommagé légèrement (il montrait son bras gauche, où s'ouvrait une énorme blessure) ; j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse droite et un coup de coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron pour les pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont trépassés à cette heure. Dis aux Gotlion do m'apporter de l'eau. Ce sont d'honnêtes lilles cpii tapent vertueusement et mieux que bien des hommes ., Quant à des herbes médicinales on simples, comme on les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas'une seule sur ce rocher... Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du géant, Peau-de-Mouton?
— Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, répli([ua Jeannin, (|ui coupait une chemise eu bandes pour former dcsJigatures.
— Que je ne parle pas, graine de Taupin ! s'écria Bruno en colère ; — tu veux donc que j'a:e la niàle fièvrel A présent que les malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le corps, j'espère' bien que le vieux .Maurever lèvera l'interdit qui pèse sur moi... Laisse ces chilVons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va bien vile demandera M. Hue s'il veut me donner licence de conter quelque histoire.
— Vous vous fatiguerez, mon frère Bruno...
— Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien k la chirurgie. Parler fait toujours du bien... Apportemoi cette pierre qui est la-bas et que j"ai eu grand tort de ne pas leur jeter à la tète.
Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il ne put seulement pas la remuer.
Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule main qu'il eût de libre et la lauga à sa place pour s'en faire un siège.
— Vous êtes tout de même un lier homme I dit Jeannin avec admiration.
— Ohl mon pauvre petit 1 répliqua Bruno plaintivement; — demain, en rentrant au couvent, j'aurai la discipline double!... Mais il faut dire que je l'ai bien gagnée! ajouta-t-il'eu riant dans sa barbe.
— llola I les Golhou ! s'écria-t-il tout à coup, — voulez-vous que je meure au bout de mon sang? De l'eau et du linge, mes bonnes chrétiennes! vite! vitel
H était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur do son corps llèchtssait.
Les Gothun, les Mathurin, les Catiche, Scholastique et le reste s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il élail évidemment le ryi de la partie plcbéieime de la garnison.
Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que mal.
— Nous voilà bien ! dit-il ; — maintenant, je recommencerais de bon co'ur. Oh! oh! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres! Savez-vous l'histoire de ïèie-d'Anguille, le meunier de l'Ile- Yon, en rivière de Vilaine ?
« Tête-d'Anguillo était père de dix-neuf enfants, huit lils cl onze fdles, qu'il avait eus de sa femmo Monique, laquelle était du bourg d'Acigné.
« Une nuit qu'il ne dormait point, il entendit son moulin |)arler.
« Sun moulin disait :
« — Valaô! ValaA! VaUiô!... '
« Comme disent tous les moulins, vous savez ijien, pendant que le blultoir fait : cot-cot-cot-colcot-cot !...
«Tète-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire :
« — Va là-haut, va là-haut, vajà-haut !
« Il éveilla sa ménagère et lui "recommanda d'écouter le moulin.
« —Que dit-il? demanda Tètc-d'Anguillc.
«— H dit: Vuhalô!... vah; loi... vahalô !... comme qui serait : Va à l'eau, va à l'eau, va à l'eau !
« Or, Tête-d'AnguiUe avait eu un songe qui lui annonçait un grand trésor, et Tète-d'Anguille devait deux annuités à sou seigneur, qui était juslement Jean de Kcrbraz, le bègue, dont je complais vous dire l'histoire après celle-ci... »
Une Golhou laissa échapper un ronllement timide.
Scliolasli([ue y re[)ondil par un son de trompe mieux accusé.
Trois Alathurin prirent le diapason cl sonnèrent en chœur la fanfare nasale.
Les Joson, les Caiiehe et les deux autres Golhou (car nous ne parlerons plus jamais de Go: bon Lecerf, vouée à uno[iprobre éternel!) ripostèrent aussitôt, et la synqjhunic s'organisa sérieusement.
Le frère Bruuo regarda d'un œil slupeluit son au- •diloire endormi.
Jiisqu'au peiit Jeannin, qui avait sa jolie tête blonde sur sou épaule et qui sommeillait comme un bienheureu.x.
— C'est bon ! gronda frère Bruno avec rancune : — ils ne sauront pas la lin de l'histoire de Têted'Auguido, voilà tout!
H arrangea sa roche en oreiller et mêla sa bassetadle au concert du sommeil général.
Ue tous les gens rassemblés dans la petite forteresse de Tombelene, il n'y eu avait qu'un seul qui gardât ses yeux ouverls.
C'était M. Hue.
l'eudaut tout le reste de la nuit, on eût pu le voir faire seiuiiicile autour de l'enceinte, désarmé, tête nue, la prière aux lèvres.
Le crepusculeije leva. Le Moul-Saint-Michel sortit le premier de lombre, oiVrant aux rellets de l'aubo naissante les ailes d'or Ue son urcliange, — puis les côtes dj iNormaudie et de Bretagne s éclairèrent tour a tour.
Puis encore une sorte de vapeur légère sembla monter de la mer, qui se relirait, el tout se voila, sauf la statue de Saint-Michel iiui dominait ce largu oc< un de brume.
Hue do .Maurever était debout et immobile du côte de 1 euceiute où l'escalade nocturne avait eu lieu.
Lu dedans des imuailles, il y avait trois cadavres; il y en ava t cuiq au dehors.
Hue de Maurever pensait.
— Huit chrétiens! huit Bretons mis à mort à cause de nioil
Quand on s"éveilla dans la forteresse, monsieur Hue du:
— Je ne passerai point une nuit de plus ici. 1^' a eu trop do saiig de répandu déjà. Qui;iid viendra la brune, j'irai sur la côte de Normandie, qui voudra me suivra.
LA FÉE DES GRÈVES
Hue do Maurever était de ces hommes à qui l'on ne rc'iiliqiie point.
PoiirluiU Aiibry fit cette objection :
— Si Ri'ine est trop faible pour le voyage?
— Ou ia purleia, dit M. Hue.
— Voilà qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frère Bruno avec respect; — vous regardez mon bras et ma Quisse; c'est de la charité de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci, comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra plus. J'avais justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me guette. Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un casus belli, comme parlerait messire Jean Connault, notre prieur, qui est un grand politique... j\Iais ils ne s'en imiuiè'eut guère... M'esl-il permis de donner un humble conseil?
— Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, — quoique j'eusse aimé mieux voir l'esprit des batailles sous un autre habit que le lien.
— Hé! monseigneur!^ chacun fait comme il peut, murmura fière Bruno; — <juaud madame Jeanne d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit, que je sache! Mon conseil, le voici : les grèves par ce troisième quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi claires là que le jour, et souvent davaulagc. En cette saison, les brouillards sont diurnes (,qui signifie de jour), et si j'avais à prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit.
— Quel moment choisirais-tu ?
— L'heure où nous sommes.
— Où penses- lu que soit l'ennemi?
— L'ennemi n'aura pas laissé un seul traînard à Tombelène. H est à son repaire de Saint-Jean, de l'autre côté des grèves, ou bien il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle Saint-.\ubert, à la pointe du Monl-Saint-Michel. Si mon digne seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considération...
— Parle, mais parle vite.
— Je peux bien dire que je n'ai point le défaut du bavardage. La considération que je voulais ajouter est celle-ci. Ils ont une meule qui fera merveille après vous par la nuit claire... Tandis que chacun sait bien que les lévriers, comme Ls limiers et autres chiens de courre, perdent les trois quarts de leur fiair dans la brume.
— Je n'ai jamais ouï parler de cette meute, dit monsieur Hue.
Aubry s'avança.
— Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le brave frère Bruno est la vérité même. H connaît les grèves mieux que nous, et je crois que nous pourrions, à la faveur du brouillard...
— Mais si le brouillard se lève? objecta Maurever. Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère altentivement.
— Le veut est tombé, dil-il; la mer baisse, nous en avons jusqu'au Hux.
— Soit doue fyil suivant cet avis, conclut Maurever: allons visiter ma fille.
Aubry n'avait pas attendu si longtemps pouv cela. QMd il avait pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il avait déjà rendu visite à Reine. '
Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez légère, ne pouvait réellement faire obstacle au départ.
Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses préparatifs qui ne devaient pas ùtre bien longs.
iMuusicur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses dévotions au point culuiinant du roc de Tombelène. Nous ne pouvons dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au versant occiduntal du r|iont porte de nos jours le nom de Croixilauvers.
Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, mais c'était peine perdue La brume s'épaississait. Il fallait profiler de l'occasion.
Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la main.
— Que voulez-vous, bonnes gens? demanda M. Hue.
— Monseigneur, répondit le vieux Simon, — vous nous connaissez bien ; nous sommes vos vassaux fidèles, les Le Priol, du village de Saint-Jean. iNolre fille Simonnette que voilà est fiancée au jeune gars Jeannin.
— Ce n'est pas le moment, commença Maurever.
— C'est étonnant, pensa le frère Bruno, comme il y a des gens qui sont verbeux 1
— Je ne viens pas vous parler de fiangjiilles, monseigneur, reprit Simon; — mais le jeune Jeannin est venu à nous et nous a fait pari d'une bonne idée qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine, noire maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre vassal... Parle, mon fils Jeannin.
Jeannin était rouge comme une pomme d'api.
— Voilà, dil-il, en tournant son bonnet cfans ses doigts; on assure que c'est pour la demoiselle que le chevalier Méloir fait tout ce tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver? Moi, j'a pensé : j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma baibe n'est pas encore poussée. Je pourrais bien mettre les habits de la demoiselle, et alors, en cas de mallieur, ils me prendraient pour elle...
— Et s'ils te tuaient, enfant? dit Maurever.
— Oh! ça pourrait arriver, répliqua Jeannin en souriant, car ils seraient en colèrp de s'être trompés... Mais ça ne fait rien.
— Je vous dis que o'ést un vrai bijou, ce Peau-dc Mouton! s'écria Bruno enthousiasmé.
— La demoiselle serait sauvée, reprit Jeannin, voilà le principal.
Reine et Maurever lui-même voulaient s'opposer à ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce que Aubry fit un signe.
Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait pourtant la larme à l'œil), s'emparèrent de Reine. Jeannin passa derrière le mur.
L'instant d'après Reine revint vêtue de la peau de mouton.
Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves.
Et il était joli cuiiirae un cœur, au dire de toutes les Golhon !
Il arrangea le voile de dentelles suf ses cheveux blonds, envoya un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, -et franchit le premier l'enceinte pour entrer en grève.