‹ Les deux mèresChapitre 48 sur 130 · IV — LE BROUILLARD · texte numérisé non relu

IV — LE BROUILLARD

Il était environ sept heures du malin quand la mer peru'il de se mettre en marche.

Cesbroudiards des grèves forment une couche trèspeu profonde, et qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.

LA FÉE DES GRÈVES

En général, moins la couclic tic brume a d'épaisseur, pUiB ullc est dense et iuipénétrablo aux retjards.

Nous avons nionlré une luis déjà, au debul de ce récit, le monaslùre deSaiiit-Micliel voguant comme une gigantesnue nef au milieu do cette mer de vapeurs. Nous avons monlré la brume, arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et ialasant au radieux soleil de juin, qui Uoialt le sommet du Alont, toutes ses éblouissantes ardeurs.

Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur ébalii, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces mcrvedies, jettent au prodigieux paysage un regard distrait el passent.

Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le l'und de cet océan de brume.

De tous les dangers de la grève, celui-là est, en effet, le plus terrible.

Le brouillard des grèves est assez compacle pour former autour de l'homme qui marclie une sorte de barrière mouvante, possédnatà peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un malheureux errant [larmi ces sables ou nulle route n'est l'ruyee, avec un bandeau sui' la vue, avec un masque qui laisse passçjr les rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les coulond, qui les brouille comme ferait un épais et tri|jle voile de mousseline.

On y voit; la lumière est même la plupart du temps vive et blessante pour l'œil, répercutée qu'elle est il l'inliiii par les niuléculcs blanchâtres da la bruine. Mais celte sensation de la vue est vaine; on pcryoil ie vide brillant, le néant éclairé.

Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu mou et nuageux.

Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. — Collez votre oiil à une vitr* dépolie el regardezle dehors, au grand jour.

■Vous serez ébloui sans rien voir.

La nuil, le peu de lumière qui descend du firmament suflit toujours à guider le pas. Dans le brouillard, rien ne guide, rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les paupières.

La nuit, le son se propage avec une grande nettoie. Or, quand la vue l'ail défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.

Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.

C'est quchiue chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élaslielté de l'air; c'est quelque chose de redoutable Comme cette toile, blanche aussi, qui s'appcile suaire. — Ici, le courage même a la conscience de son impuissance. Le sang se Uge, la force cède. On est à la fois submerge et fasciné.

Ceux qui ont éehaiipe à cette terrible mort racontent des choses étranges. Us disent que la cloche du Mont sonnant la détresse, arrive parfois tout a coup à l'oreille el fuit tressaillir l'agonie. L'ic vibre plamlivemeui, cl l'oreille étonnée croit l'eutepdre sortir des profondeur^ rfes langues.

Puis la cloche se lait. Un silence pesant succède k ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comiiie par euchantenieut, apporte le bruil de la mer qui monte.

Oh! comme elle va vile! la mer, la morl! Gomme cllecourt, invisible, la-basl De quel côte? On ne sait.

Près ou loin? On ne sait.

Mais elle court, elle glissp, elle vient.

ÉUo est l'a, cachée derrière l'iucoDUU, au fond do

ces espaces mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.

Oh! comme elle va vite!

N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds?... ' '

On ne sail, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est précipité au cpfVPau. La fièvre tremble, puis brûle.

lit celte morne solU^is^é, ce brouillard lugubre et gris; vont se peupler de visions folles.

Ecoulez! ce n'est plus la mer. On chante vêpres à la paroisse aimée. Us sont tous la, les parents, les amis. — Derrière le pilier, voici la préférée qui est à genoux et qui prie.

Douce fille 1 que Dieu le fasse heureuse I N'a-tpas tourné sa tête brune, coilléc de dentelle normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé?

Un seul, car deux distractions annulent une prière.

Mais ce ne sont pa> les vêpres, non, Matheline a des Heurs d'oranger sur le Iront. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour que le jour du mariage?

Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.

El la petite sœ^ir espiègle. Rose, la fillette aux yeux malins.

Quelque jour, tu le marieras, toi aussi, petite sœur I

— Merci, mes amis ; oui, je suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle! Merci, Pierre, merci, Keué. 'Verludieu! puisque yoici la messe finie, 'a table! et buvons à Matheline I

Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Ellp cache sa tète dans le sein de sa mère.

On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d'oranger.

Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes...

Oh!... mais la table oscille cl tombe. Où sont les convives joyeux ?

Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses cheveux blaucs, la mère pleurant et riant, Rose, la petite sœur aux yeux malins?

Le brouillard gris, silencieux, livide!

— Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas I la voix tombe a terre, brisée. Dieu n'eu-

teud pas. C'est la dernière heure.

Il y a dans la brunie des .éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent.

Le sable goiiffé pousse ces bizarres soupirs qui semblent lappci des victimes d'hier il la victime d'aujourd'hui.

Et ne voyez-vous pas ici, — icil — ces danseurs pâles qui mènent à l'eulour leur ronde insensée.

Lésinas enlacés, les cheveux au venl, des lambeaux de linceuls qui lloUcnl, des yeux profonds et vides...

— Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vicnl. La mer monte. Ou bien la lise

molle cède sous les pieds avec lenicur.

Us sont rares ceux qui racontenl ce rêve du malheureux perdu dans les brouillards.

Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la fièvre à f instant suprême.

Les réfugiés du village de Saint-Jean, qui avaient passé la nuit à Tombelene, n'auraient pas même dû» hésiter à hik; car il étail mille fois probable que Méloir el ses sp.dals piofiteraicnt du brouillard pour renouveler leur attaque.

ronclion (M sa fille la pifr' ni clincnno par un anse.

Or, la partie du rocher où Bi'Liiio el sa pciile armée s'étaient défendus si vaillamment, sortait presque tout entière de la brume, qui l'eniourait comme une ceinture. Les assaillants eussent attaqué cette fois à coup sûr; car ils seraient restés invisibles. • Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.

Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger coutre la poursuite de leurs ennemis.

La roule la plus sûre, par rapport aux dangers. de la poursuite, aurait été celle qui mène directement "a Avrjiiches et au bourg de Genest, mais celte partie de la grève, sillonnée par d'innombrables ruisseaux, aflluents de la Sée et de l'Hordée, présente des diflicultes si graves qu'on s'y hasarde à regret, même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.

Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide, marcha sans hésiter à Test du Mont-Saint- Michel, dans la direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.

Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeanuii) avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, el que ses mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.

Mais, à part ces Tlelails, le petit Jeannin faisait une Fee des Grèves trés-piéseulablc, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une fée ait en sa personne quelque

chose d'excentrique. Ce serait bien la peine d'avoir quelque charme dans son petit doigt et de chevaucher sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait "a une demoiselle de bonne maison !

Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un sourire espiègle. Celait plus qu'il ne fallait..

N'cùt-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.

C'était un vrai brouillard, un brouillard à ne pas voir son nez, comme on dit entre Avranches et Cherrueix.

A peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils cessèrent incontinent do s'apercevoir les uns les autres.

Ils marchaienl côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait enleudre le pas de son voisin el sentir le veut de son haleine. Mais l'œ;! élait pour tous un organe désormais inutile.

On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sul vaguement el comme à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.

Frère Bruno étendit son bras droit, el sa main disparut dans la brume.

— Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du bailli de Carolles et de son ànc. Us se cherchaient tous deux dans le brouillard, autour delà pierre de Bébray, devant Cliampeaux. L'àne et le bailli firent soixante-dix-huii fois le tour de la

LA FÉK DES GRÈVES

A moi, iraîlrcs mauiUls

pierre, jusqu'à ce que monsieur le bailli s'avisa de l'aire : Hi hanl..

— Silence I ordonna la voix de Maurever.

— Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine eonvers ; — je pense que je ne suis pas un bavard.

Et il ajouta, en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque :

— Devinez ce que répondit l'âne?

Mais le Matliurin n'était pas en humeur de rire.

— Nous approchons de la rivière, dit eu ce moment le petit Jeannin; prenez vous par la main el ne vous quittez pas.

Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.

11 y avait h peine dix minutes qu'on avait abandonné le rocher, et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour se reconnaître.

Voici comment la caravane était disposée :

Après le petit Jeannin, qui marchait en tète avec sa gaule à corne de bœuf, venaient niunsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.

Derrière ce groupe étaient les Le Priol, Simon, Fanchon, Simonnelle, el Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.

Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle cunduite, laiulis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de lu quatrième. Les Gotliou étaient accompagnées de Scholaslique, des Charlotte et des Galiche.

Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière- Monlraartre. — Inip. Pilloy.

garde avec le frère Bruno, qui s'était placé Ih dans l'espoir de conter à l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.

La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure environ.

Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.

En môme temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.

— Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Hall€ I

On s'arrêta, et il y- eut un moment d'anxiété terribli', car c'était ici un coup de des. Les hommes ifarmes pouvaient passer â droite ou a gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein sans le savoir.

La petite troupe se tenait immobile et silencieuse.

Les chevaux approchaient,

On entendit bientôt la voix do Méloir qui disait :

— De l'éperon , mes enfants, de l'éperon I Ce brouillard-là nous la baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!

— Kxcepté Reine, votre dame, et le traître Maurever, que nous mènerons à Nantes p'eds et poings liés, répondit un humme d'armes, — il ne faut pas ([u'il en reste un seul pour voir le soleil de midi !

Reine ti'cmblait.

Les filles do Saiiit-Jean se serraient les unes contre les autres.

LA FÉE DES GRÈVES

Frère Bruno fil claquer les doigts de sa main droite et grommela : '

— Ça me rappelle plus d'une histoire ; mais chut! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre langue.

— Allons ! BcUissanl criait cependant Méloir; — découple tes lévriers, ils vont quèler dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!

Aubry serra la main de Maureveret tira son épée. Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit :

— Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du diable si les chiens ont du nez par ce lîemps-làl Us détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.

La cavalcade passait.

Elle passa si près que chacun, dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course.

Bruno affirma même, depuis, qu'il avait tu glisser un cavalier dans la brume; — mais Bruno aimait ^nt à parler I ■ Chacun retint son souffle.

— Holà I cria Aleloir, — ceci est la rivière : dans dix minutes, nous serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose 1 s'interrompit-il tout à coup.

La.cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.

Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu garde délaisser dans le fort.

— C'est un de mes lévriers, dit Bellissan; — je n'en ai plus que onze en laisse... Ho! hol ho!... Noirot 1... ho I

Une sorte de gémissement lui répondit.

— Ho I ho ! ho I Noirot ! ho I cria encore le veneur.

Cette fois, il n'eut point de réponse.

— Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons ; les pieds de nion cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue.,. En avant!

La cavalcade reprit le galop.

Les gens de notre petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d'eau, où se trouvent les lises ou sables mouvants, l'immobilité est périlleuse.

Le sable cède sous les pieds, l'eau souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec lenteur.

Bien ne peut donner l'idée de celte substance tremblante et molle qu'on appelle la langue.

La surface présente une assez grande résistance, pourvu que la pression soil iustantanee et rapide.

Notre boue terrestre, — les corps gras, — toutes choses que nous connaissons et qui tiennen le milieu entre les matières solides et les matières liquides, oni un caractère commun; le pied y enfonce au moment même où il s'y pose.

Ici, non. — Le pied manque a peine au premier instant. Il soulève une manière d'ourlet sablonneux et comparativement sec, tandis qu'à l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le sable.

Si le pied quille lestement le sol, comme cela a lieu dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite marc qui s'efface bientôt, parce que la tangue reprend aisémen t son niveau. icù ritic, il ciilorcc indilluimcnt et

plus vile, à mesure que l'immersion (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.

On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître entièrement dans les lises.

V.-OU MAITRE VINCENTGUEFFÈSESTFOBCÉ D'ADMETTRE L'EXISTENCE DE LA FÉE DES GRÈVES-

Un quart d'heure à disparaître 1

Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible agonie 1

Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur, les efforts de l'hoinmc le plus robuste sont vains et ne servent qu'à hâter l'immersion complète.

Le corps fait son trou lentement... lentemenl!

Le sable moulu, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la chair, — les jambes, le torse, — la lêie.

On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer vient là-bas. Un demi-pied de mer va noyer celle pauvre lête qui respire encore au-dessus des sables!...

Ce bruit, qui avait arrêté le chevaUer Méloir dans sa marche, les fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.

Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeanniupril la parole avec précaution.

— Jamais je n'avais vu d'animal pareil I dit-il.

— Quoi animal? demanda Aubry.

— Voyez 1 répliqua Jeannin.

Mais il n'était pas facile de voir.

Aubry s'approcha en talonnant, et sa main rencontra le corps tout chaud d'un énorme lévrier blanc et noir, qui était étendu sur le sable.

— Maître Loys était plus grand et plus beau que cela! murmura-t-il.

— Quand Méloir a dit à son veneur[do découpler les chiens, reprit Jeannin, celui-là, qui était sous lèvent de moi, n'a fait qu'un bond et m'a pris à la gorge en grondant... Mais je me méfiais... J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les côtes.

— El tu n'as pas crié, petit homme I dit Aubry en lui frappant sur l'épaule; — c'est bien... tu feras un maître soldai 1

Jeannin rougit de plaisir.

Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait entendre.

— Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat, c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends. Mais il en reste onze, et si M. Hue veut me permettre de parler, je vais donner un bon conseil.

— Parle ! répliqua le vieux Maurever, que ces divers évéuenfients semblaient préoccuper très-peu.

— Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses méditations jusqu'au cou. Et les moilitations sont comme les tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas déjuger un seigneur...

— Eh bien ! fit M. Hue.

— Voilà I... maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas assez vile 1 Eh bien ! messire, reprit-il tout haut, je déclare que je vous regarde conmie noire chef, tant à cause de votre âge respectable que pour le litre do chevalier banneretque vous avez...

LA FÉE DES GRÈVES

— Incûrrigil)le bavard I interrompit Maurevcr.

— Ali! par exemple I s'écria Bruno en colère, depuis uinquantc-deux ans que je vis... et je pourrais dire cinquante-trois ans vienne la Saint-Maliiieu... car je suis né trois ans avant le siècle, oui-dà I et mes dents ne branlent pas encore... Voici la première fois qu'on m'appelle bavard I. .. Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune... mon bon conseil, je vous le donne gratis etpro Dco, comme disait Quentin de la ViUogillc, porto-lance de monsieur le connétable. Les soudards et cavaliers do ce Méloir sont maintenant à Touibclcne ou bien jjrès, pas vrai!' Eh bieni quand ils vont voir les oiscau.\ dénichés, ils seront de méchante humeur, —pas vrai? — Ils ont des chiens, et les chevaux vont plus' vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-niènio qui l'a dit; mais on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors...

— C'est vrai ! s'écria Aubry.

— Uoii! boni fit Bruno; — maintenant, chacun va me couper la parole... Je m'y attendais!

— Que faire? demanda Maurever.

— Voilai... J'ai vu plus d'une poursuite dans ces grèves. Olivier de Plujastel, chevalier, seigneur de PloLigaz, échappa aux Anglais tenant garnison à Tombelene,— pas plus lard qu'en l'an quarante-deux, — en suivant le cours de celte rivière où nous sommes. L'eau qui coulait sur le sable ellaçait, à mesure, la Irace de ses pas.

— Suivons donc la rivière! dit Aubry.

— La rivière, en descendant, est pleine de lises, fit observer Jeanuin ; — en remontant, elle nous mène dans la partie la plus dangereuse des grèves... Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au milieu des grèves.

Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de réplique.

Le Ircro Bruno lui-mOme se gratta l'oreille et ne répondit point.

— Marchons à reculons, reprit Jeanuin, le plus vite que nous pourrons. Le veneur collera son œil contre terre et voudra rcconiiaître nos traces... Ils font toujours comme cela... Quand le veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.

— Oh 1 peau de mouton 1 peau de mouton! s'écria Bruno; tu ne vivras pas: tu as trop d'esprit!... Allons! vous autres, à reculons!

Ou se remit en marche, selon l'avis du petit coquelicr. Dix ou douze minutes se passèrent. Maurcver avait do nouveau commandé le silence.

Au bout de ce lemps, Bruno quilta son poste d'arrière-gardc, et, sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se rapprocher de Jeaimin.

Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frore convers une inquiétude grave.

Et il ne fallait pas peu de chose pour produire cet eflel-là !

— Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut auprès de Jeanuin.

— Ici, répliqua ce dernier.

Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.

— Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il.

— Non, répondit Jcaunin dont la main était froide et la ri'spiration halelante ; — depuis deux ou trois minutes je vais h la grâco de Dieu.

— Où crois-tu être?

— A l'orient du Mont.

— Moi, je crois que noua sommoa à l'ouest. La tangue mollit; le vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne le sentirions guère.

— C'est vrai... Tournons à gauche!

— AvcrtiSh au moins, avant do tourner.

— Tournons à gauybe! répèlaJeanuiuàbaute voix. Il n'y eut point do réponse.

Jeanuin pàbt et se prit à trembler.

— Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa force :

— Monsieur Hue!

Le silence!

Sa voix tombait commasi elle eut renconiré au passage un obstacle inerte et sourd.

Tout en parlant et sans y songer, le frère Bruno et lui s'étaient arrêtés.

Pendant cela, les fugitifs, continuant leur roule, avaient passe à droite et à gauche, et ils étaient loin déjà.

Les bras de Jeannin s'afl'aissèrent le long doses flancs.

—Simonnette!... et la demoiselle!... murmura-t-il.

— Allons, petit! du courage! reprit Bruno; — s'ils ! ont un de nous, cela suftira. Prends à gauche ; moi,

j'irai à droite... Et des Ïambes!

Ils s'élancèrent chacun dans la direction imliquée.

Deux minutes après, II leur eût été impossible de se retrouver mutuellement.

Vers ce même instant, Aléluir et ses hommes d'armes arrivaient à Tombelene qu'ils avaient manqué plusieurs fois dan* le brouillard.

Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace, et ouvrit la chasse gaiement.

— Par mon pati'on, dit-il, j'aime mieux la chose ainsi! nous allon* les forcer coaii»e d«s lièvres en plaine I

Peau, Kerbehel, Hercoat, Corson, Goëtaudon, suivis des archers et soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Cellissan, le veneur, tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrajt la marche.

Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes, montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne droile, comme s'il eût fait beau soleil.

Les chiens s'arrêtèrent suir les bord.s de la rivière qui passe entre le Mout-Saint-Michel et Tombelene. Bellissau u'élail pas homme "a s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, puis il caressa douccuieut son lévrier eu disant :

— Vellecy ! allez!

Le chien donna à bas bruit.

La chasse recomuiença.

Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre so présenta. Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eut élo bon peut-être pour ti-omper des hommes, mais des chiens voul au llair et ne raisonnent guère, les heui'oux!

A cause de quoi ils ne commettent point d'erreurs.

L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence dos roules suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et enfin le gros de la caravune.

Les chiens (luêtérentiui instant, soufilant au vont, etcrnuant, reuitlant, et atleudaut l'indication bonne

LA FÉE DES GRÈVES

ou mauvaise qui leur vient de l'homme, quand leur insliucl fait défaut.

Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.

Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on regarda la tangue de près; on fit de son 1 mieux. — On ne fit rien de bon.

La brume semblait se rire de toutieffort.

Maitre Vincent GuetTès, — car il était Ih, maîlre Vincent Gueffès, — fut le premier qui se releva.

Il avait le nez tout barbouillé de sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et gris.

— M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il, — volontairement ou par l'effet du hasard.

— Après? demanda Aléloir.

— Après, mon bon seigneur? On prétend que le sire d'Éslouleville a reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée sur le territoire du royaume.

— Qui prétend cela?

— Des gens bien informés, mon cher seigneur... Le vieux Maurever est un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de suite le plus près possible de la protection française.

— Oh! hé! cria Bellissan,— le gros de la bande a pris a droite du Mont-Saint-Michel. Allez, chitns, allez 1

Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Guelfes; mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres, et maître Guefles resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.

Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de réfléchir.

Quand maitre Vincent Gueffës se ravisa et voulut suivre la troupe de Méloir, il n'était déjà plus temps — Aucun bruit n'arrivait à son oreille.

Il tourna sur lui-même pour s'orienter. — Seconde imprudence.

Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.

On perd, en effet, absolument le sens de la direction, et dès qu'on l'a perdu, rien ne peut le rendre.

Il n'y a là aucun objet extérieur qui puisse guider.

Les gens du pays égarés dans la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à ces extrémités, par l'inclinaison àes paumelles on petites rides de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que ces paumelles s'elevont à pic du côté de la terre, et gardent au contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.

Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour former ces paumelles.

La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue, résiste au Ilot et garde sou plan.

Maitre Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de paumelles.

Il se baissa pour examiner les traces. — Les traces se mêlaient maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans ce sable mou et prompt à s'affaisser.

Maître Guefles était absolument dans la position d'un homme qui joue à Colin-Maillard.

La bravoure n'était pas son vice dominant.

Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les fugitifs d'abord, puis les

hommes d'armes de Méloir, s'étaient successivement arrêtées.

Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du chemin, il n'aurait pas couru si vitel

11 est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas les scepti(|ues.

Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un coin ceux qu'elle n'aime pas.

Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées bretonnes surtout.

Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la nuit.

La traue que suivait maîlre Vincent Gueffès se trouvait être par hasard celle du petit Jeannin.

Tout en marchant, if se rassurait un peu et il se disait :

— Cent écus nantais et Simonnette, sans parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois pour tout de bon ! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela. Laissons faire. L'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont, j'ôlerai mon bonnet et je mangerai la soupe des bons moines.

Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard.

Maître Vincent poussa un cri de joie.

C'était la cloche du monastère. Il était à cent pas du Mont.

— Laissons faire! laissons faire! reprit-il en se frottant les mains : — Jeannin pendu, Simonnette ma femme, et cent écus d'or I

Une forme indécise passa près de lui, —si près qu'il sentit comme un frôlement.

Une robe de femme ! il n'y avait pas à s'y tromper!

On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une femme!...

Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.

Bonne prise, dans tous les cas!

Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le broudlard s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.

C'était au delà des murailles de la ville, en un lieu sauvage et sombre que surplombent les contreforts du monastère.

Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une femme, la forme que maître Guelfes avait vu passer dans la brume.

Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les vêtements de Reine de Maurever.

Et derrière son voile, il reconnut aussi ses longs cheveux blonds bouclés, qui brillaient au soleil.

Il s'avança tortueusement.

De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui faisaient sécher leurs filets. — Ils avaient bien reconnu la Fée des Grèves pour l'avoir vu souvent glisser, la nuit, sur le sable, depuis que M. Hue était caché à Tombelène.

Ils se dirent :

— Voilà la Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre lutin : voyons la bataille!

La bataille ne fut pas longue. — Il paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.

Dès le commencement du combat, maître Guen"cs devint fou, cac on l'entendit crier :

— Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié!

Qu'avait à faire là dedans Jeannin, le petit coque-

lierdes Quatrc-Salines?

LA FÉE DES GREVES

La foo prit cepentlaiU Guollos par lo uou et l'entraîna dans b brouillard.

II se débattait, le mallieiireux ! — La fée et lui disparurent derrière la brunie.

Quand le brouillad se lova, vers midi, les pécheurs trouvèrent maître Vincent GucITès étendu sur le sable; la fée lui avait tordu le cou.

11 faut somélier. — Cliacun savait que maître Gueffès, quand il avait les pieds dans les cendres et le piché au coude, parlait trop h son aise de la fée dos Grèves.

Il faut se méfier. — Se taire est le mieux. — Mais si vous avez à parler d'elle, dites toujours la bonne fée, ou ne passez jamais en grève...

VI— ou UOH VOIT REVENIR MAITRE LOYS, LÉVRIER NOIR

C'est à peine si nous avons le temps de verser iiiio lai'me sur le sort mallieureux 'de Vincent GuelTcs, Norni;ind. 11 était maquignon comme ceux de son pays; il avait une mâchoire mémorable; il ne disait jamais ni oui ni non; il possédait quelque teinture de philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point encore inventée.

Il était païen à l'instar de tous les beaux-esprits. Il était même un peu voleur.

En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter CCS quelques fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua si vite les préjuges où croupissait son siècle.

Cela dit, Vincent Gueffès, adieu!

A deux ou trois reprises différentes, Méloir elses hommes d'armes furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Guelfes.

Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence , les émigrés du village de Saint-Jean et AI. Hue avaient essayé do marcher ensemble, et quelque incident les avait séparés.

Ilss'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être.

Mais le proverbe : Chercher une aiguille dans une charretée de foin, est de beaucoup trop faible pour exprimer la folio qu'il y aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres.

Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.

Encore ne trouvaient-ils rien.

Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait plus reculer.

Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut. C'était une brave lance; mais ce n'était que cela. Les gens de cette espèce arrivent tout h coup au mal, parce que leur bonne conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.

Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable carrière du monde cl demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit chemin, parce qu'ds ne sont essentiellemont ni vicieux ni méchanis.

Mais comme ils ne sont pas essenliellement bons et qu'ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser aussitôt que leur pied touche une pente facile.

Et dès qu'ils glissent, ils aident la ponte. Leur sagesse mciilcuso érige en système le hasard de leur cliulo

S'ils ont déjà do la fange jusqu'à la ceinture, ils

s'écrient : On a calomnié la fange! La fange est un bon lit I C'est exprès que je suis dans la fange!

— Vive la fange!

Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font fausse route; les hommes, non.

Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant cet emlilème auguste en disant :

— Ceci est le soleil.

Les druides, qui n'entendaient pas la plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de Belenus. Le fou ne voulut pas.

Les druides le placèrent sur un las de fagots qu'ils allumèrent.

Le fou mourut comme un héros en criant à tuetête :

— Imposteurs, vous pouvez tuer mon corps, mais ma citrouille était bien le soleil!

Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui grisonnaient.

Il s'était dit : Je veux un manoir, une femme, des vassaux, etc.

Et il avait fait choix de ce triomphant moyen, expliqué par lui à Aubry de Kergariou : la terreui-.

Au début, ce n'était qu'un épouvantait; l'escopelte du mendiant espagnol qui n'a nipoudre ni balles.

Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était un parfait coquin !

Tant la logique est une irrésistible et belle chose !

Posez les prémisses, le diable tirera la conséquence.

Ceci étant accepté qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, lo temps pressait. Méloir senlait que Ifa terrain politique tremblait sous ses pas. Son zèle, qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant, pouvait, demain, le mener au supplice.

Mais, en 14.50, comme de nos jours, les esprits pratiques connaissaient le mérite du fait accompli.

Ce qui est fait est fait, dit l'odieux proverbe.

Et croyez-vous bien, sur douze proverbes, il y en a onze d'abominables; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de l'ignorance, il y a quatrevingt-dix-neuf turpitudes.

Méloir pensait : Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage. On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas.

— Et allons 1 Rougeot, Tarot! Allons, Nantels, Grégeois, Pivois, Ardois! Allons, Léopard et Finot!

Le pauvre Noirot était couché là-bas sur la tangue.

Allons! bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en chasse ! en chasse I

Ils allaient, en vérité! les chevaux ne quittaient pas le petit trot. Los soudards couraient derrière.

Les fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à cette |)oursuile acharnée.

Il est même probable que, sans les relards occasionnés par l'hésitation des lévriers, auxcndroils de la grève où les traces se bifurquaient tout h coup, quelques traînards fussent tombés déjà au pouvoir des hommes d'armes.

Voici ce qui était advenu îi M. Hue de Maurever et h sa suite :

Aubry s'était mis à la loto de la caravane, lorsqu'il avait reconnu l'absence du petit Joanuin. Aubry ne savait guère son chemin dans les sables; il alla droit devant lui, ce qui est quelquefois le mieux.

LA FÉE DES GRÈVES

Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fitenlendi'csi distinctement au-devaiiureux, qu'il n'y avait pointa douter. 11» avaient fait fausse route.

— Reine souffrait de sa blessure. — La fatigue et le découragement venaient.

Et le brouillard ne diminuait point.

La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.

En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne délayée que la troupe avait sous les pieds.

Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.

De temps en temps, un homme ou une fenmie se perdait.

Une fois, Maurevcr appela Reine, qui ne répondit pas.

Une horrible angoisse serra le cœur du vieillard.

Et a dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.

tlhacun voulut chercher Reine.

On tourna ; on perdit la voie. — Puis, les groupes se détachèrent.— I! y avait maintenant impossibilité de se rallier.

Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol, qui tenait sa feumie par la main.

Fanchon pleurait à chaudes larmes , la pauvre femme, parce que ses deux enfants, Julien et Simounctle, n'étaient plus la i)Our répondre à sa voix.

Aubry allait tout seul, l'un de douleur, courant dans cette nuit éclairée, sans but, sans direction, presque sans ospoir.

Les filles et les gars de Saint-Jôan erraient ta et là à l'aventure,

Dans la brunie, tous ces différents groupes se croisaient maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. El la besogne des hojnmcs d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour cela. Celle foule dispersée des fugitifs u'étail bonne qu'à donner le change aux chasseurs.

Aubiy avait quitte ses compagnons depuis un quart d'heure, lorsqu'il crul ouir un léger bruit derrière lui.

Il s'aiTêla et colla son oreille contre la tangue.

Son coeur tattail bien fort.

Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui bril- Tait nagucfe à son front avait disparu.

Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des che^ vaux de Méloir.

Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier besoin était de vivre, afin de protéger Reine.

Les pas approchaient;

Aubry pouvait ouir déjà la voix des hommes d'armes.

— Holà! disait Péan. — ' Qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois?... il va rompre sa laissel

— EtRougeotl répliquait Coëiaudon. — Ahfà! ils deviennent enragés, Bellissaii, vos lévriers I

— Chui! fit le veneur;— ne voyez-vous pas qu'ils l'cnéontrent?... J'aide la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur la roule. Bellement, Reinot, Coquin, Bellement!... Le chevalier Méloir est-il là ?

— Aiessirc Méloir! appelèrent discrètement plusieurs votx.

Messire Méloir était ailleurSi car il ne donna point de réponse.

— Voilà qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis sûr que nous alions avoir un relancé--. Bellement, Reinot, Coquin, Bellement!

— Eh bien I eli bien! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui m'entraîne. A bas Pivois! à bas, de par le ciell Bon ! sa laisse s'est rompue dans ma main, et Dieu sait où est le chien à cette heure.

Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plainlif des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.

Les antres chiens se démenèrent avec fureur.

Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs laisses cl se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois.

Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque chenil de Rieux : — gris de fer foncé, le museau pointu coniine un poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.

En trois bonds, il fut auprès d'Auhry.

Celui-ci était sur une sorie de tuniulus ou renflcmenl à penlc sensible. Le brouillard y élail moins opaque que dans les fonds. On distinguait parfaitement le sol ; on voyait même à trois pieds à la ronde.

Au centre du mamelon, il y avait un polcau humide et gluant, couvert de mousse marine, et qui, à marée haute, indiquait le bas-fond aux petites barques des pêcheurs monlois.

Aubry s'était adossé contre ce poteau.

Il avait à la main son épée nue.

Dès l'instant on il avait entendu la conversation des hommes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.

Une seule ressource restait : le combat.

Le combat se présentail, certes, bien inégal; niais Aubry avait foi en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre di.K, ne désespéraient pas de la victoire.

Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une éppe, ils taillaient de leur mieux.

Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes, c'elaieut les lévriers. Mais Aubry ilevinait la faute des hommes d'armes qui serraient la laisse de chaque chien, au lieu de lâcher à la fois la meule tout entière.

11 se disait :

— Ah ! si j'avais seulement avec moi maître Loys! vrai Dieu! ce serait une belle équipée! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes pour moi : c'est notre mesure...

— Mais, se veprenail-11 en soupirant; — pauvre maître Loys!... oft est-il?...

Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aii-lir$ sentit une haleine de feu, et son épaule saigna sous la gi iffe de Pivois.

Mais Pivois tomba ôventré d'un coup d'épée à bras raccoufcl, que lui donna Aubry.

— Belle bête! murmura-t-il; — c'est grand dommage!

Ardois, lancé comme unellèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la tête à la volée d'un coup de revers.

Rougeot, magnifique animal, brun de cotte, à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col tranché aux trois quarts.

—Vrai Dieu ! grondait maître Aubi-y, qui s'échauf-

LA FÉE DES GRÈVES

ait à la besogne; — les hommes ne viendront-ils pas à la fin !

Les hommes venaient.

On entendait parfailcmont le pas sonixl des chevaux.

Aubry vit la silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans l'apercevoir.

Comme il ouvrait la bouche 'pour l'appeler, car il élait en train et il avait hJte de sentir une épée grincer contre la sienne, un qualrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.

Enorme, celui-là! noir de la tôte aux pieds! beau comme on se représente les chiens fal)uleux qui mènent rétcriielle course de Diane chasseresse.

LWcliillc des chiens.

Il bondit littéralement par-dessus l'cpaulc d'Aubry, tomba de l'autre côlé, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire volte-face, et le saisit à la gorge.

Mais non point pour l'étrangler, oh! non! pour le caresser plutôt, doucement et tendrement, comme l'épagncul favori vient niéler ses longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée.

Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie.

Loys! maître Loys! le grand, le fier, l'intrépide!

L'Achille des chiens, on vous le dit.

C'était lui que Uellissan avait acheté h Dinan, par hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine.

C'était lui, maître Loys!

Ecoulez ! Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry avait une larme à la paupière.

— Seigneur Dieu ! s'écria-t-il sans plus se cacher, merci ! Hardi, Loys !

Puis, donnant sa voix, qui vibra comme un clairon dans la brume :

— A moi, Taupins, ajouta-t-il; — à moi, traîtres maudits! Méloirl Poan! Coëlaudon! Corson et d'autres, s'il y en al Venez ! venez ! venez I

Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel.

Aubry élait dépassé; il aurait pu éviter la lutte.

Mais ce n'était pas ce qu'il voulait.

Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine n'aurait pas le temps de se sauver?

Quelques minutes de gagnées : le salut, peut-être?

Et puis, avec maître Loys, il se croyait sûr de vaincre.

Les pas des chevaux se rapprochaient; — Loys se mit à côlé de son maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.

Le nom de Reine vint une fois encore aux lèvres (.1,'Aubry, puis il serra sa bonne épée.

— Ihirdi, Loys !

Il y eut tout h coup un grand cliquetis de fer. Le sable scrougilautourdu vieux poteau, vert demousse. Les chiens étrangers luuièrcnt.

Les hommes d'armes blasphémèrent.

— Hardi, Loys! maître Loys ! ils sont h nous!

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