‹ Les deux mèresChapitre 50 sur 130 · VIU. - LES LISES · texte numérisé non relu

VIU. - LES LISES

Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Meloir s'était trouvé seul, aux environs de la rivierc de Coursnon, a deux lieues au moins de la terre ferme. Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait point. 7

11 était de terrible humeur.

Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience, car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.

Or le chevalier Meloir était un homme trop sage pour ne pas s'avouer qu'il avait échoué honteusement. . „ , 1 Siège et chasse avaient eu un résultat pareil. — Sarpebleu! comme il disait, le bon Meloir I — damner son âme, encore passe, s'il s'agit d'un Ijuii prixi Mais se donner à Satan gratis, quelle école? El que ce maître du mal devait bien nrc !

En vérité, dans ce moment de fatigue et de defaite, sa philosophie iléchissait. 11 n'était pas Irçsclûi-né d'avouer sa faute et de dire son iVca cuy.

D'aulanl qu'il pensaiU l'avenir, ou il voyait des nuages formidables. „ . • . „

L'occasion était manquée. - Un crime qui n a pas réussi se punit double, la c'est bien fait! , , . „,

Méloir disait cela d'un Ion d'Oreste rendant grâces

'^"uil s'' hélas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave homme (lui veut la tranquillité pour ses vieux jours, — un ou deux manoirs, quelques ren-

LA FÉE DES GRÈVES

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tes , une fcmmo h son gré, — Vaurea mediurUas cnliii !

Et qui diiviô un peu de la ligne di-oile poiii' alteiii- (Iro ccjoycux résultat.

Hélas! il y a tant de coquins, pourtant, qui réusisscnll Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier Mcloir.

Tout à coup, de l'autre côté du Coucsnon, il aperçut doux paysans qui clicminaicul. Il s'était trop liàlé de désespérer.

L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur répaule, et l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs dans l'esprit du clievalier Mcloir.

Une pi'au de mouton nouée en écharpe cl qui semblait avoir fourni de longs services.

Mcloir se rapiiela ce jeune guide aux longs cheveux qu'd avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maitre Vincent Uuellès voulait si i)ien faire pendre.

Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait l'accabler.

Sou compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de Sainl-Jean-des- Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le renseigner. 11 leur ordonna d'arôter.

L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.

Méloir choisit uu endroit oii le Couësuon étalait sur le sable, c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives cl h fleur de grève.

Ces passages sont les gués les plus sûrs.

Méloir lança son cheval.

Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'ai'rélèrent

Le paysan banda son arbalète et se mit au-devant du jeune garçon.

— Que diable veut dire ceci? gronda Méloir. Puis il ajouta tout haut .

— Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal. Un carreau d'acier vint frapper le front de sou cho^

val, qui se leva sur ses picUs de derrière et retomba mort.

— Maintenant, fuyons! s'écria Julien Le Priol; — ses armes le gênent; il ne nous atteindra pas.

Oli ! ciirtes, sans sa blessure, Reine de Maurovcr, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit Jeaunin, Reine eût échappé, en se jouant, au chevalier Méloir.

Mais elle soull'rait. Mais elle était accablée.

Elle essaya de suivre .Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.

— Sarpebleu! s'écria Méloir exaspéré ; — est-ce comme cela, manant endiablé? Dix diùles comme toi no paieraient pas mou bon cheval I... Attends 1

Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.

C'était h ce moment ([u'Aubry do Kcrgaiiou mettait l'oeil au télescope élémentaire, fabriqué par messcr Jean Cannault, prieur des moines et amateur de physique.

Julien attendit le chevalier de pied ferme ol le blessa d'un second coup d'arbalète.

Mais il n'avait que son couteau court pourdétourner la longue épée de Méloir. 11 fut renversé du premier choc.

— Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant;

— que Dieu vous protège ! moi, j'ai fait ce que j'ai pu!...

— Reine! s'écria Méloir, qui n'en pouvait croire ses oreilles.

Il regarda le prétendu jeune garçon et reconnut en effet la fille de Maurever.

— Oh! oh! dit-il, — voilà pourquoi ce rustre prétendait résister à un cheval !

— Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne faites que changer de serviteur.

En ce moment, Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire de Ligneville.

Maître Loys volait, le ventre sur le sable.

Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi.— La uier galopait.

Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et cherchait à se relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers de ces grèves, il ne pouvait manquer de voir et d'entendre la mer.

Reine était presque évanouie.

Le chevalier, dans les ell'orts qu'il fit pour la remettre debout, ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous ses pieds.

H était armé lourdement.

Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses genouillères.

Il lâcha Reine et voulut se dégager.

Comme il arrive toujours, — ou presque toujours, — ses efforts ne servirent qu'à crcuserdavantage le trou qui allait être son tombeau.

Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.

— Est-ce qu'il me faudra mourir ici! pensa-t-il tout haut.

Reine l'entendit.

Elle se redressa galvanisée.

Couchée comme elle l'était , et occupant une grande surface, elle avait à peine atlaijué le sable.

Pour selever et s'enfuir, elle n'avait qu'un ctïortà faire, car ses pieds n'étaient point cm|)risonncs comme ceux du chevalier dans la tangue lourde et molle.

L'espoir lui monta au cœur avec violence.

La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, vint lui donner luie force nouvelle.

Elle jeta un coup d'œil sur Méloir, qui enfonçait à vue d'œil.

— Je ne peux pas le sauver, murmura-t-clle.

Et sa belle main blanche s'ajipuya sur le sable pour aider le mouvement de son corps.

Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main blanche.

Méloir avait aux lèvres un sourire funèbre.

— Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il; — j'avais juré que tu serais ma femme.

Reine poussa un cri d'horreur.

Ce fut eu ce moment que. du haut des galeries supérieures, iine voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit :

— Priez lour ceux qui vont mourir.

Sur la idatc-forme tout le monde s'était agenouillé.

La cloche tintait un glas.

Le vieux Maurever, plus pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme répondait l'oraison dite par les moines.

Jeaunin, Simonuetto, son père et les autres vassaux de Maurover pleuraient silencieusement.

LA FÉE DES GRÈVES

Au nord-oucsl, la grande ligne bleue avançait,' élincelanlc, sous les rayons du soleil.

Le cheval d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître Loys, le grand lévrier noir.

Oui delà mer, ou du cavalier, —de la mort ou de la vie, — allait arriver le premier?

Reine n'avait poussé qu'un cri.

Puis sa charmante tète blonde s'était renversée, tandis que ses grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.

Elle aussi priait.

Elle priait pour son père et pour Aubry avant do prier pour ello-môme.

Méloir la couvait d'un regard de damné.

Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.

Une fois le vent apporta le son lointain du la cloche d; Saint-Michel.

Méloir sourit.

Heine détourna la tête.

Elle jeta un regard aux rives brctonm^s.

Un léger renflement de terrain lui indiqua le lieu uii le manoir de Saint-Jean-des-Grèves se cachait derrière les arbres.

C'était là que sou enfance heureuse s'était écoulée.-C'était là qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.

Ses pauvres rêves déjeune fille!

— Vous pensez à lui, demoiselle? dit Méloir, qui voulait railler, mais dont les dents grinçaient.

— Pensez àDieul répliqua la jeune fdle, sereineet calme, en face de la dernière heure.

On entendait le sourd grondement des flots.

Méloir avait du sable jusqu'aux seins.

Sa main de fer se rivait sur les bras de Reine.

Il tourna la tète tout a coup. — Mailre Loys bondissait dans le cours du Couësnon, oii était déjà la mer.

Et Aubry était derrière maître Loys.

— Aubry! Aubry! à moil cria Reine.

Par un effort desespéré, Méloir essaya de l'attirer à lui.

Ses yeux hagards disaient quel était son dessein.

La vengeance qui lui échappait, il voulait violemment la ressaisir et jeler un cadavre à l'homme qui venait chercher sa fiancée.

— A moi, Aubry! àmoi! répéta la jeune fille, qui résistait, mais qui se sentait entraînée invinciblement.

— Je no mourrai pas seul! murmura Méloir, dont le visage se conlraclait.

Au moment où son autre main allait toucher le cou de Reine, Aubry passa plus rapide qu'une llèchc.

Sa lance avait traversé de part en part la gorge de Méloir.

Méloir blasphéma et lâcha prise.

Le sable cacha sa blessure. 11 n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue.

Et la mer mouillait déjà les vêtements de Reine, qui, elle aussi, s'enlisait lentement.

Aubry sauta sur le sable et mil sa lance en travers pour assurer ses pieds.

— Tu n'auras pas le temps, dit Méloir en souriant au Ilot qui vint lui baigner le visage.

Un visage de réprouvé !

Le cheval, dès qu'il sentit l'eau à ses pieds, souffla et mit le nez au veut, cbercliant la direction de sa fuite.

Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut

rêver un danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait de toules parts. •

Si le cheval parlait. Reine était perdue sans ressource.

Aubry la quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de maître Loys en commandant :

— Bouge pas I

Le cheval révolté fit un bond.

— Ilopel hopel cria Méloir d'une voix étranglée cl mourante.

MaitreLoys se pendit à la bride.

Le Ilot passa par-dessus la tête de Méloir.

Aubry tenait Reinedans ses bras... Il sauta en selle avec son fardeau.

Et maître Loys, de bondir, fou de joie, dans la mer montante.

— Hope 1 hope ! cria Aubry à son tour. L'eau jaillit sous le sabot du bon cheval.

Du chevalier Méloir, il n'élait plus question. — Son dernier soupir mit une bulle d'air à la surface du fiol. — La bulle creva. — Ce fut tout.

Reine souriait dans les bras de son fiancé.

Elle remerciait Dieu ardemment.

Sauvée ! sauvée par Aubry! Deux immenses joies!

Sur la plate-forme de Saint-Michel , M. Hue do Manrever remerciait Dieu, lui aussi; car, grâce à la lunettemiraculeuse, il assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons de dénouer.

Non par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaienl, mais par les yeux du petit Jeaunin, qui avait saisi d'autorité le tïibe de Messer Jean Connaull, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en personne.

Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et de la lutte.

Seigneur Jésus! au moment où les doigts crispés du réprouvé avaienttouché le cou de la pauvre Reine, Jeannin avait failli tombera la renverse.

Mais la lance d'Aubry ! oh! le bon coup de lance!

Et le lévriernoir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval! c'était cela un chien!

Frère Bruno se disait, le matois : « En l'an 80, le lévrier de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc., etc. »

Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa mémoire I

El à mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance écoutait, bouche béante.

Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.

Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait à combattre : la mer.

— Oh! disait-il, comme si Aubry eût pu l'entendre; — adroite, messire, à droite, au nom de Dieu! Devant vous est le fond de Courtils... Saint Jésus! le chien a deviné!... Ils tournent à droite!

— Allons, vous autres I reprenait-il en s'adressant à l'assistance, —un. ^we, vite, vite, pour qu'ils passent les lisses du Haul-Mené... Mais vous n'aurez pas le lemps... Oh! le brave chien I il les conduit tout droit, comme s'il avait péché des coques toule sa vie dans les tangues. Tenez! tenez I les voilà qui sortent du flot; s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit... Bonne Vierge I bonne Vierge! le fiol les reprend I... mais piquez donc, messire Aubry ; de l'éperon ! de l'éperon!

il essuya la sueur de son front.

— Eh bien, enfant? murmura Maurevcr, qui ne respirait plus.

Jeannin fut une seconde avant de répondre.

LA FÉE DES GREVES

Puis il quitta la lunette et se prit k cabrioler comme un fou sur la plate-furme.

— La mare est tournée, dit-il;— oh! le brave chien ! Maintenant, vous pouvez bien aller à l'église remercier le bon Dieu...

Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père.

Petit Jeannin embrassa maître Loys et lui jura une amitié éternelle.

— Voilà qui est bien, d=t le frère Bruno; tout le monde est content, excepté moi, Messirc Aubrysera chevalier; Peau-de-Moulon scraécuyer de mcssire Aubry...

— Que demandes-tu? s'écria M. Hue, qui avait ses lèvres sur le front de Reine; tu es un vaillant homme !

— Je ne suis qu'un pauvre moine, messirc; et cela me rappelle l'aventure de Uomineue, le l'oua-

cier du Vieux-Bourg, qui chantait k sa femme, Francine llorain , la cousine du petit Tiennet de la ferme brûlée (qui avait les yeux en croix comme Harrabas), qui lui chantait... Mais ne vous fâchez pas, mcssire. Je fais réllcxion que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce que Dominenc chantait a sa femme... Seulement, pour le silence rigoureux que j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie d'intercéder auprès de messer Jean Connaull, afin qu'il me tienne quitte de la discipline. Frère Bruno eut sa grùce.

En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait • — Je me suis bien battu pour un bras cassé ! saint Michel Archange! la bonne nuit! Si on avait pu conter, par-ci par-la, une petite aventure, je dis que la fête n'aurait |)ascu sa pareille!... Et cela me faii souvenir de riiistoire d'Olivier Jicquel, le Ijossu de Pli'stin, ([ue je vais narrer par le menu au frôn- infirmier pour me refaire un peu la langue.

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