VII. - Le TUBE MIRACULEUX
C'était un étrange combat.
Aubry", à pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les hommes d'armes îi cheval.
Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de guerre.
11 avait ([iiillé le mamelon où la brume était trop claire, et les hommes d'armes ravaienl suivi dans le fond, sur la tangue molle , où les sabots de leurs montures eufouçaienl k chaque pas.
Aubry était pour.e ix comme nn fantôme qui paraissait à l'improviste, qui disparaissait tout à coup (lour reparaître encore.
Mais l'épéi' d'Aubry n'était pas un fantôme d'épée; elle taillait bel et bien. Péan le savait, Corson aussi, Korbehel de môme, car ils avaient tous les trois de profondes blessures.
Le pauvre Corson grommelait :
— Le buflle démon justaucorps estdevenudegucules!
— L'épée haute, Corson! lui dit Kerbehcl, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes : « De sable au corps de héraut, couché de carnatiou... »
— « ... Accompagné de quatre malandrins de même... » acheva Corson plaintivement.
Kcrbchelvoulutrépondre; mais Loys, qui en avait fini avec Nantois, Léopard, Tarot et les autres, sélani;a sur lui, la gueule rouge, et le malmena cruellement, i
En môme temps, Péan tombait, la gorge traversée par l'épcc d'Aubry.
— Hardi, Loys ! maître Loys! ils sonl à nous!
— Cet homme est le diable! s'écria Coëlaudon, qui donnait de grands coups de lance dans le vide.
— Non pas ! c'est le chien qui est le diable ! balbutia Kerbehcl, désarçonné à demi.
— 0 mes compagnons! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni profit ni gloire! Ce n'est pas celuilà que nous cherchons. Sus au vieux S^aurever I et laissons ce ragot qui nous donne le change.
L'avis était bon.
—Sus! sus ! clama Kerbebel, enchanté de ce biais.
— Sus! sus!
Et les éperons s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux.
En ce temps déjà, les mots prenaient, à l'occasion, des significations très-subtilement détournées.
Sus t voulait dire : sauve qui peut!
Mais la gloire était gardée.
Maître Loys fournit encore Une charge ; Aubry se lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent fraternellement l'un près de l'autre, haletants, harasses, — mais vainqueurs!
Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait do la force et pompait lentement le brouillard.
Un veut léger venait du large, annonçant le fiux.
Le moment approchait où ce rideau immense, qui cachait les grèves, allait se déchirer.
Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse d'un changement à vue, sur nos théâtres modernes;
Soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.
Les difi'ércntes troupes, dispérsëes sur les tangues, allaient se chercher, à coup sur, se voir Cl se coinbaltre.
Sur les rochers qui bordent le Monl-Saint-Mîchcl, du côté de la Bretagne, une troupe d'hommes armés élait rangée en bon ordre.
A la suite de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret, portant à son haubert l'écusson vâirécontrevairé d'or et de sablé des aires de Lignoville en Cotent in.
Son petit batadlon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils eussent été chargés de garder le Mont contre une atlaque prochaine.
Vers cette heure, Corson, CoiHaudon et les autres, qui avaient rallié une douzaine de soudards,
LA FEE DES GRÈVES
Le lube fut dirigé vers le point sombre.
suivaient, clans la brume cclaircie, la piste Je mousieur Hue de Maurever.
Don icre la troupe cantonnée sur les rochers, l'étendard de Saiot-Micliel était planté en terre, audessous de la bannière de France.
Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du roc.
On vit dans les sables un vieillard antoiirô de quelques femmes et de quelques paysans. — Presque au même instant, les hommes d'armes de Méloir sortirent de la brume refermée.
— En avant! dit le sire de Ligneville.
La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis d'argent.
La troupe descendit sur la grève. — Elle se mit entre les fugitifs et les hommes d'armes.
— Que venez-vous quérir sur les domaines du roi? demanda M, de Ligneville.
— Nous venons, par la volonté de noire seigneur le duc, répondit Corson, quérir M. Hue de Maurever, coupable de trahison.
— Et portez-vous licence de franchir la frontière?
— De par Dieu! M. de Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l'Anglais, il a franchi la frontière sans licence.
Ligneville fit un geste. Les soldats se rangèrent en bataille.
Hue de Maurever perça les rangs.
— Messire, dit-ii, — si ces gens veulent s'en retourner chez eux en se contentant de ma personne
et en laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à me rendre.
— Donc, franchissez la rivière de Couesnon, messire, rénliqua Ligneville; — sur la terre du roi, on ne se rend qu'au roi.
Kerbehel, Corson et Coëtaudon se consultaient.
— Noire chef est le chevalier de Mèloir, dirent-ils.
— J'ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de Ligneville; priez-le, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il évite de passera portée de ma lance... car M. l'abbé du Mont-Saint-.Michel m'a donné l'ordre de le faire pendre.
Le rouge vint au front du vieux Maurever.
— Par mon Dieu ! messire, s'écria-t-il ; — le duc François l'a fait chevalier! Je vous demande raison de ce qui est une insulte à la duché de Bretagne, tout entière.
— Allons! causaient en riant les soldais du monastère ; voici le vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.
Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serrée avec respect.
— Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne ami, avail-il dil, — de grand cœur je rétracte mes paroles.
— Mais je ne vous laisserai point, ajouta-l-il en souriant, faire de l'héro'isme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le prisonnier du roi.
LA FÉE DES GRÈVES
Ceci est noire coucho nujiliale.
Avant que le vieillanl pût répondre, on l'avait saisi et conduit derrière les rangs.
— Holhl maraudaiile! s'éci-ia LigneviUe, avec rudesse; maintenant, hors d'ici et vilement.
Il s'adressait aux hommes d'armes de Méloir.
Ceux-ci pouvaient être en elVet des gens de conscience large et peu délicats sur le choix de leur h(!sogne. Mais c'étaient des Bretons.
LigneviUe n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalèlc faisait sonner l'acier de son casque. Les Brelons s'avancèrent résolument et se firent tuer ou prendre.
M. Hue avait demandé aux soldais du monastère si quelques fugitifs n'avaient point déj'a touché le Mont. Les réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de sa fille, qui devait être en ce moment dans l'euceinle des inurailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.
On monta la rampe.
Pendant cela, Aubry et le petit Jeannin, arrivés les premiers au monastère, attendaient avec anxiélè. — Us espéraient que Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.
Hélas! le pauvre Bruno avait l'oreille bien basse.
Il était rentré au bercail et s'était mis à la disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé lous deux discipline et bien sérieusement.
Frère Bruno avait le bras cassé, ce qui relardait l'exécution.
— Mon O'èrc Euslache, disail-il au pénitencier, cela me rappelle l'histoire de Jacob Malteste de (Jes-
son, auprès de Rennes. 11 était bien malade quand il fut condamné à la peine du hait. Ou lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le pendit.
Heureusement pour Bruno que l'infineiicc du duc de Bretagne était fort mince au monastère eu ce moment, et que le secours accordé par lui à M. Hue de Maurever lui fut un peu compté coniuie œuvre pie.
On ne le mit pas en prison, jusqu'à voir.
Mais quelle différence, mon Dieu! enlre Bruno maniant Joséphine, sa jolie massue, et Bruno menacé de la discipline!
Il ne faut pas croire, pourtant, qu'il fût réduit plus ([ue de raison. Si on lui eilt dit : Bruno, mon frère Bruno, renoncez à conter des histoires, et vous n'aurez pas la discipline, il eût refusé net.
Cela lui eût même rappelé quelque bonne aventure qu'il aurait comptée séance tenante, le plus longuement possible.
Ce fut lui qui aperçut le premier M. Hue gravissant la rampe.
Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du vieillard.
— Reine! prononcèrent lous deux, en même temps M. Hue et Aubry.
— Elle n'est pas au monastère? demanila le vieux chevalier.
— Vous uc la ramenez pas? demanda Aiibry "a son tour.
Ce fut un moment d'angoisse cruelle.
LA FÉE DES GRÈVES
Jcannin, l'heureux petit Joannin, avait Simon- 'i;ai^"LSir:;;ue„ditc,,cmaden^iselle Reine était perdue, il s'avacha des Dras ^^ S..nonnHe^
— Jo vais me rendre en grève, dil-il; - la mer moule... il faut scliater! , , ., , ,
Maurever et Aul^ry avaient du froid dans les veines.
Ce mot • « la mer monte, » les fra|)pail au cœur.
Aubry serra la main de Jeannin, et lui dit :
Viens avec moi! .
Mais au Ijcu de descendre la grève, il gravit precipitainmeiit la rampe et s'élança dans l'escalier qui conduit à la salle des gardes. Jeannin et Bruno le
^"'oeTà' salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches. Aul)ry fut sur la plate-forme en que ques secondes. Jeannin ne l'avait pas quitté dune semelle, mais le frère Bruno soufllait encore dans les escaliers. , ,,, .
Ouf! disait-il; ou... oUtI cela me rappelle 1 histoire de maître Miolaine, le gantier, qui pana de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrui Laugérier, son compère, boirait une pinte de vin d'Aniou... ou-ou-ouf!
Qiiand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient déjà l'espace du regard.
Le brouillard s'était levé. L'œil planait sur 1 m-
niensilé des sables. - Au nord-ouest, on voyait la
liKne bleue de la mer qui montait. Sur la grève, rien.
Rien, sinon un point sombre et perccptil)le a pçine
qui se montrait de l'autre côté du Couesnon, a la
hauteur du bourg de Saint-Georges.
Aubry le désigna du doigta Jeannin.
C'est trop loin, dit le petit coquetier; — on ne
peut pas savoir...
Puis il ajouta : . • , ■„
—Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir.
Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.
Monsieur Je'an Connault, le prieur des moines,
qui est un savant physicien, murmiirale frère Bruno,
- a ici près, dans le clocher, un tube de bois garni
de verres. J'ai mis mon œil une fois dans ce tube et
i'ai vu - n'est-ce point magie? smterrompil-il en
se signant. -j'ai vu les femmes de Cancale avec
leurs coiffes et leurs gorgereltes, comme si Cancale
se fût avancé vers moi tout a coup.
Ce bonhomme rèvel s'écria Aubry qui frappait
'^ïuno s'élança vers le clocher et redcs-jendil l'instant d'après avec une sorte de bDlon creux, forme d'anneaux cylindriques qui s'emboîtaient les uns dans
^'^ Anbrv mit son œil au hasarda l'unedesextrémités. Il vil distinclcmcnl les vaches qui paissaient sur
'*^ uîi°c!i de stupéfaction s'étoufîa dans sa poitrine.
Le tube fut dirigé vers le point sombre qui lr;inchait sur le sable élineelanl.
Cette fois, Aubry laissa tomber le tube cl saisit sa poitrine à deux mains. ...,.,
- Reine 1 Reine! dit-il; - Julien et Meloirl..
Au risque do se briser le crâne, il se précipita dans l'escalier de la plate-forme.
Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou. ,
Le cheval du are dû Ligncvillo élail attache au bas de la rampe.
Aubry sauta en selle sans dire une parole cl piqua des deux. • , , , ■
Bientôt, on put le voir galoper a fond de train sur la grève. Il icnaiLà la main la lance de LigneviUe. — Devant lui, un grand lévrier noir bondissait.
Us allaicnl! ils allaient! — C'était un tourbillon !
Jeannin avait dit :
— Dans dix minutes, la mer couvrira ce poml noir.
Ce point noir, c'était Rcne.
Du sang aux éperons ! — hope ! hope !
Reine cl Méloir ! , j . v.
Car pour Julien, Aubry avait vu, à 1 aide du tube, l'épée de Meloir se plonger dans sa chair. — Pauvre Julien!
Hope ! hope! — Hardi, maître Loys !
Sur la plate-forme, il y avait mainlenanl grande
°Grande foule autour de M. Hue de Maurcvei qui était agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains Iremblautes.
On suivait du regard la course d Aubry.
Arriverait-il à temps?
Jeannin se demandait : , ^ • „
— Mais pomquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte?..
11 prit le tube à son tour et devint plus pale qu un
'""l^'lls sont enlisés I.. balbulia-t-il; -le chevalier a du sable jusqu'à la ceinture... et mademoiselle Reine disparaît... disparaît...
La cloche du monastère tinta.
Une voix tomba des galeries supérieures.
Cette voix disait : , i „
11 y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir !