‹ Les deux mèresChapitre 53 sur 130 · FIN DE LA FEE DES GUEVES · texte numérisé non relu

FIN DE LA FEE DES GUEVES

Dtv'i'sà^ '41',

l'ago 8, col. ■!«.

UNE PÉCHERESSE

PAll l'.UF, FEVAL.

TÊTE"A'TÈTe-

ftobcitiiic était moricj depuis dix.-luiit mois environ i\ M. le baroa Armand d'Osseï".

C'était lin mai'iape d'aniûin-.

Elle avait vingt et un ans.

.Poiu- le monde qui la voyait passer licureuse dans la vie, c'était une femme admiraliioment belle.

Pour le petit nombre d'amis dont l'œil pouvait pénétrer jusqu'il sou cœur, c'était un auge.

Sa pcisonne offrait un mélange clioisi do grftces hautaines et de grâces touchantes, do noblesse lière et d'exquise douceur.

— Son front pur et 'a la fois pensif avait pour couronne de beaux cheveux blonds, moelleux au loucher, chatoyants à l'œil, et retombant en boucles balancées sur la chute harmonieuse de ses épaules.

L'ovale de sa figure manquait peul-ôlre de cette

régularité mathématique des têtes d'étude et cédait légèrement au-dessus des pomuieties, comme pour rabaisser avec symétrie la pointe ténue où se perdait la belle ligne de ses sourcils.

lille avait un regard charmant, où le sourire mettait d'adorables tendresses; mais ses grands yeux d'un bleu obscur, radié de traits brunis, semblaient garder, derrière leur expression de bonté suave et sereine, quelque chose de robuste, de ferme et de vaillant.

Sa bouche aussi, parmi les ris avenants de son arc, délicatement arrêté, avait comme nu latent caractère de volonté puissante et indomptable.

KUe étaii grande, souple, svclte, cl les moindres détails de son corps semblaient modelés par la main d'un sculpteur de génie.

Soit qu'elle remuât, soit qu'elle fiit immobile, il y avait autour d'elle comme un rayonnement de gracieuse perfection.

Monlmarire. — Imp. Pillot.

UNR PÉCHERESSE.

C>ir. c ' qui dominait en elle, c'clail la boulé, la duiifciii-, la grâce.

CuUo voloiilé môle dont nous avons parlé no s(i moiitiail point aux heures paisibles de la vie ordinaire, et demeurait cachée sous caie patience indulgen c qui est le charme de la fennue : cdiiinie antiel'ois l'armure d'acier des preux se cachait, aux jours de fêles, sous les molles draperies du velours...

,M. le baron Armand d Osser, son mari, élait un homme de ireote ans, fils des faveurs impériales, et rendu à la vie privée par la rcslauration des Bourbons.

On élait à la fin de l'année 1816.

. M. le baron Armand dOsser n'avait rien en sa personne qui fût piéeisémenl remarquable.

C'était un fort beau cavalier, un peu lourd, un peu nul.

Mais toul cela modérément et de man'ère à le laisser capable déjouer p;issablement son rAle en toutes cireon -tances, ne sortant point trop énergi(iuement de l'ornière comnmue.

il av lit une figure pâle et pleine, coiffée de chevoi'X noirs bouclés.

Ses traits, taillés avec une certaine finesse, possé daieni ce caractère fasliionable et banal que le monde apiielle iltsiinclion, par le plus étrange de tous les aijus de mots.

Sou regard avait de la bonté; son sourire était joli comme un sourire de femme; sa physionomie ne saillait point.

ha.is un salon, le baron ne laissait pas de faire un elfei fga enviable.

Hion tourné, riche et ;;achaut à fond les rubriques mondaines, ne manquant point de cœur, il passaii, avant son mariage, po.ir le cavalier le plus accompli qu'on put vuii'.

Son mariage lui-même, tout en l'exposant à quelques railleries, avait jeté sur lui un certain icllct roniiinesquQ.

Le mariage, en effet, était une mésailliance.

Armand, fils d'un ancien ri pétileur à l'ccule de Bricniic, fort estimé de l'empciCHr et ailmis dans son intimité, ava.l largement profité de la faveur paternelle.

A un a^e où d'autres végètent dans les bas grades de i'adniinisiratiuu, il avait < té élevé tout d'un coup à l'un djs priucipaux empl.jis de la .Monnaie.

Possesseur, outre cila, d'un gros patrimoine, fruit des Mb ralliés n'pétées de Napoléon envers le \ieux l'.'péiileur, perlant un titre et regarde < oninie devant arriver au premlrr rang dans l'administration.

Il pouvait nalurellemeut prétendre a un parti considcj'able.

iVlais l'amour en décida autrement.

A la fin de 1813, Nadermann, le fameux facteur de harpes, produisit dans le monde arli-liquc une jeune harpiste d'un liès-remaripiable talent, noiniiieo llobertine lloberts. Anglaise de naissance, et veiuKi à Paris avec sa mère, qui était pauvre et bien malade.

r^ Mistross Roberts ne tarda pas fi mourir, laissant sa fille orpheline et absulumont seule au inonde.

La harpe était alors ce qu'est le piano de nos jours.

La mode avait adopte ce bel et gracieux instrument.

Los dames en ratVulaiont cl regrettaient seulement de ne pouvoir poser sur les péilales, eoiiime cette heureuse Tallien, l'orteil décliaussé de leur pied blaii :.

Roberline avait un peu plus de dix-sept ans.

Efe était jolie comme elle fut belle plus tard.

Julie et belle à désespérer les fais'uis de métaphores, qui fouillaienl le dictionnaire de la fabh; et le paricrrc de leur mémoire, tout émaiUé de Heurs académiques, sans pouvoir trouvrer une deessa ou une rose qui pût lui être comparée.

Elle avait eu outre un talent de premier ordre.

Sou succès fut rapide et retentissant.

La vogue s'eni] ara d'elle tout de suite, élevant à la fois ses cent mille voix pour jeter dans Paris le nom de la jeune virtuose.

l'.lle éclipsait mademoiselle Gavaudan; elle faisait pâlir l'astre de Garai.

C'était de l'enthousiasme.

Duchesses et priiiees>cs do l'empire se la disputaient chaudement, et ne l'avait pas qui voulait.

Elle était fêtée, cho>ée, adulée.

— Paris a touiours comme cela quelque idole, autour de laq.ielle lirùle, et brûle vite, hclas! le fugitif encens de la mode...

Robertiue passaii, modeste et calme, comme si toul ce fracas n'i ûl point é é sa renommée.

lille n'avait point de faus.^e humilité, mais elle n'avait point .l'orgueil, et sa jeune raison sut résister à l'euivranie admiration du monde.

En ce temps, M. le baron Armand d'Osser élait dans tout l'éclat de sa précoce faveur.

il faisait fort belle figure a la cour de Marie-Louise, et tenait un rang notable parmi les m 'rveilleux ciuils, à qui apparie ait le haul du pavé dans Paris, dis que les brillantes épauleltes de l'élut-major impérial étaient au\ frontières.

Robertiue lui plut.

Il cumnieiiga d'une façon assez cavalière le siège de sa vertu et fut éconduit avec froideur et dédain.

— Celait étrange: une artiste!

Armand fut piqué.

Il devint amoureux et changea de ton.

11 changea si bien, qu'au bout de trois mois, il fit a Robertiue la demande furmellc de sa main.

il fui repoussé e icore, mais non plus avec dédain, car Robertine. seule ici-bas et eniouréed'un fiot d'adorateurs, dont les brillants hommages lui é aient une insulte, avail entendu avec joie fexpression d'un amour honnête.

— El comme le baron était beau, brillant même, suivant l'acception frivole du mot, Robertine s'était prise k l'aimer.

Ceci était difficile.

Robertine était en tout supérieure à M. d'Osser.

Son esprit fin, délicat, sincère, -son cœur haut et noble n'avaient aucun ■ parenié avec l'esprit banal et le cœar bourgeois du jeune baron.

Mais une fois l'amour venu, toutes distances morales s'elfacenl.

Robertine eut un voile sur l'intelligence; elle Vit son amant au travers de sa virginale et puéjque tendresse; elle le l.ouva bon, beau et admirable entre tous; elle sut tiansforuicr, avec cette adresse de cœur des femmes qui aiment bien, chacun de ses défauts eu qualités, chacune de ses faibLsses en héroïques >>-éJnctions.

Car la femme, pour peu que son âme soit complice, a le don proligieux de se menlir à elle-même eu face de l'évidence, et sait irouver, au fond de son amour, do paradoxales subtilités qui dérouteraient le logicien le plus retors.

UNR PÉCHERESSE.

RoliGi'tine uima donc, el admira pai'iic qu'elle aiiiiail.

Co fui lout; elle ue voulul point épouser. I'ourï|uoi?

1.0 banilpaii qui était sur sa vue lui cachant sns ^Ui)crllJrilL•s morales, tous les avantages se troiuaieul du côte du baron.

Il t'tiiit riche de pins de cent mille livres de renie, il avait une position fort élevée, un avenir niagniliquo.

Kt il aimait assez pour metlro tout cela aux pieds d'une femme (|ui ne lui olt'rail rien en échange, rien di' positif, du moins, rien d'escomptable • ni inlluenee. ni ramille, ni fortune I

Qu'était Bobeitine?

Une de ces créatures qu'on accueille ou qu'on rcjotle aux choix du caprice.

Une de ces femmes dont nos mœurs étourdies font la position si fausse el si douteuse;

A qui le code élioil de nos salons a négligé de guider une petite place dans la hicrarchie mondaine;

Qui ne sont rien, ([ui ne tienurnl à rien;

Auxquelles on doii, pour le plaisir qu'elles donnent, non puini de l'estime el de l'amour, mais un peu d'or, (|uelqncs couronnes...

Une telle femme ne devail-elle point avidement s'élancer sur l.i main qui lin ébiil oireite?

Ne devait-elle point avoir liMe et i^assion de conquérir rang de femme, elle qui jusqu'alors avait passé, vivaiil dccor, parmi la foule curieuse des fêtes, sans être de la fête plus que sa harpe ou l'orehestre qui l'accompagnait?

l'Mc élaii liere, pourtant; elle devait s'apercevoir qne l'empressenicnl dont elle élail l'objet était un empressement h part, et que. enire elle et ce monde qui lui criait bravai \\ y avait une barrière aussi inbanehissalilo que la rampe séparant le comédien payé des speeiateurs qui paient...

Ce reins irrita le baron.

Son di'sir. arrivé, pi il les caractères do la passion.

Il s'éloigna ilu monde et mil tous ses soins à llèeliir la résolution de Uoberline.

lui même temps, il seniit naître en lui une jalousie vague el sans objet ceriaiu, mais qui grandissait vite j et prenait chaque jour plus d'assise en son uspiil.

Quelle raison, en elVet, assigner au refus de Uoberiine, sinon nu autre amour ?

Peut-éire.

Armand le pensa une fois, parce qu''il savait déjà ce que le cœur de Roborline renfermait d'exquise noblesse.

Pent-ètro avait-elle peur pour lui-même, et craignait elle les suites d'un ma;'iage si fort en dehors des idées communes.

La foute a de san;:lanls brocards pour ces unions qu'elle nomme excentriques.

Epouser une virtuose! n'est-ce pas d'abord so casser le cou et jouer en outre un jeu d'enl'er au jeu cliançenx du mariage?

On s'apitoie d'avance; les amis du malheureux haussent les épaules, et chacun se prépare à être sans pitié pour ses futures inforiunos.

Le jour où Armand eut cette idée, il courut chez Roi» rline el lui jura qu'il ne ciuignait point lu monde, qu'il niellait su gloire îi lui donner sou nom, oie.

Hoberlme fut emuo jusqu'aux larmes, mais e le persista d ns son refus.

Il l'allui une année entière pour vaincre sa répugnance olisliiiCe.

Lo jour où elle eonseutit enfin fut un beau ju:'.i' pour Armand, un jour luul de reconnaissance et de

Ji.ie.

Le lendemain, il se demanda pourquoi elle avait lai'i'é.

Sa j:ilousie avait le dernier mot.

Le mariage n'eui pas lieu tout de suite; RobiTlino n'avait pas les papiers néc-es.iaires.

J'^lle les av. lit demandes à Londres, mais on n"cn recevait point di; nouvelles.

Arman i allait se déterminer à faire le voyage, lorsque l'empereur revint de l'île d'Elbe.

IJi'S lors, la gneire inierroinpit toutes communicalions, et, dans rnnpossibiiilc maiérielle ou l'en (•luit de se piocurer les pièces nécessaires, Armand, dont le eredi. remontait à son apogée, obtini qne l'élat civil se conlonlerail de l'acte de décès de mistiess Hobeits el d'un ceilillcal de notoriété, signé par les premiers proiectenrs de la jeune fille.

Le mariage lut célébré.

Robeiiiii'.! eut une famille, car mademoiselle Florence d'Osser, la jeune sonir d'Armand, vive el franche enfant, lui donna loul de suite la meilleure place dans son cœur.

I)e;iuis lois, elle avait entouré son mari de tant de dévouement et d'amour, que la jalousie, éveillée vaguement d'abord, avait dii s'assoupir, sinon s'éteindre.

Un soir de novembre de l'année que nous avons dit, .M. et madame d'Osser étaient réunis dans unr- charmante pièce meublée suivant la mode des dernières amccs de l'empire, cl que les amis de la maison avaient coutume de nommer le pi/tit temple ou la chambre bleue

Pour quiconque se souvient des prédilections mythologiques lie la mode "a cotte époque, ce nom du petil temple, appli(|u'> à un boudoir, païaîtra logique et convenable : (uda motivait en cITel des phrases jolies comme «la divinité de ce temple, » etc.

C'était du reste une retraite délicieuse, malgré la rigide sécheresse des ornements du temps, et partout s y montrait le goût parfait de llob rline.

La leuiie femme s'y plaisait. Quel |uo part sur un soplui, on apercevait sa broderie eommencée.

Sa harpe, cachée d;ini une embrasure, souh'vnit le coin du rideau el moiitrall le âoinmcl coalourné de son é é..;ant triangle d'or.

Au dessus de la cheminée, dont le lablicr k demi ouvert monlraii quelques-unes de ses écailles en laque japonaise, les poitrails du baron el de la baronne, peints par Isabuy, ce Vandiek de la miniature, cachaient le bas de leur cadre derrière le grêle feuillage de deux arbustes bruyères, mignons el frais dans leur jardin de porcelaine.

Puis, de chaque coté, do rares tableaux pendaient au lambris.

Ici, c'est uncesquis-cde Prud'hon; 1,), quelqu'une de ces ravissantes p;lites loilos où Demarne bornait ses jolis horizons; ailleurs encore un paysage de Miclialon-riipique.

La chambre bleue ne faisait point parlio intégrante de 1 holel- d'Osser.

Elle occujiail loul le premier ctago d'un kiosque c'evé au eiîutre d'un beau jardin et se reliait au prinei:ial c u'ps de logis p.ir une galerie vitrée toute pleine il; llcnrs.

I.'hê el Ini-m-^ne formnil l'angle d.^ Ii parlic consir Ile de la rue (.li.uiciiai, ou s'ouvrait sa b. anche

UNE PÉCHEHESSE.

façade, et de la rue de Provence, que prolongeait par derrière le mur du jardin.

II faisait, ce soir-là, un temps de novembre. Le vent soufflait par brusipies raffales. secouant au dehors les branches dépouillées des arbres el fouettant plaintivement les carreaux des fenêtres.

Dans celle pièce reculée, où n'arrivaient aucuns des bruits de Paris, la tempête retrouvait la voix grave et forte qu'elle pe.d d'habitude en passant parmi le fracas des villes.

A n'ouïr que cette harmonie sauvage, volontiers se serait-on cru dans quelque vieux manoir de Bretagne, fêlé par le ve it, ami de l'orage et tournant gaiement sa girouette railleuse qui grince et nargue l'elfort de l'ouragan.

Roberline et son mari étaient assis eu face l'un de l'autre des deux côlés de la cheminée, où brCdait un bon feu.

Entre eux se dressait une petite table sur laquelle on voyait, alignées, des assiettes de dessert, dont le symétrique arrangement n'avait point été rompu encore.

Comme il faisait bien froid, Roberline avait voulu dîner dans sa bergère, à l'abri de son chaud paravent en velours.

Leur repas venait de s'achever en tète-à-tête. Ils étaient beaux tous deux et jeunes.

Ils s'aimaient.

0» eût pensé trouver dans leur solitude partagée quelque reflet de celle félicité calme et reposante des premiers jours du uiêiiage.

Il n'en était pas ainsi pourtant.

Il y avait sur le front d'Armand un petit nuage de cet incurable ennui des gens oisifs et Irop heureux. L'expression de son regard était alTeclueuse, mais distraite.

Roberline, elle, durant le dîner, avait dépassé plus d'une fois les bornes de sa douce gaieté d'iiabilude. Elle s'était surprise riant aux éclats, sans que l'entretien y prêlât beaucoup.

D'autres fois, sans molif apparent, le rire s'était glacé tout à coup sur sa lèvre, tandis qu'une l'àleur fugitive envahissait sa joue.

En ce moment une prôocciipalion pénible et puissante paraissait l'absorber complétenieni.

Ses mains étaient croisées sur ses genoux, et ses grands yeux ouverts perdaient leurs regards dans le vide.

Armand venait de déplier une lettre qu'il relisait alleniivement.

La baronne releva une de ses mains qu'elle passa lentement sur son front.

Sa paupière trembla, et une larme descendit !e long de 3a joue.

Ce fut l'affaire d'une seconde.

Quand Armand referma sa lettre, Roberline souriait

— Mauvais temps pour cette pauvre Florence! dit-il ; elle aurait mieux fait d'altendre quelques jours pour se mettre en route.

— Bonne petite sœur! répliqua la baronne; — que je suis aise de la revoir I

Armand repoussa la table et approcha son siège de celui de sa femme.

— Je suis bien heureux de vous voir vous aimer ainsi toutes les deux, dit-il, en baisant la main de Roberline.

Le vent sévissait de plus en plus au dehors.

Les vitres limaient sous les coups redoublés de la grêle.

Le baron eut un frisson d'aise à ces. menaces vaines de l'orage.

— Savez-vous, Roberline, reprit-il avec un sourire d'amant; — voici la dernière soirée que nous passons en lôle-à-tête... Demain, Florence sera entre nous deux.

Roberline ne répondit point.

Elle souriait aussi; mais de ce sourire machinal el comme slérèoiypé qui reste auteur de la boMci.c longtemps après qu'a fui la pensée qui le (dit naîirc.

Pour la première fois, Armand crut reconuaîlre en elle quelque chose d'étrange et sentit naîire en lui une vague inquiétude.

La pendule sonna sept heures.

Au premier son du timbre, Roberline tressaillit et devint pâle comme une morte.

— Qu'avez-vous? dit Armand sérieusement effrayé.

Roberline fit un eflort pour sourire encore. Elle ne put.

Ses traits avaient une expression d'indicible épouvante.

— Je ne sais... murmura-l-elle; —je souffre... permettez-moi de me retirer dans ma chambre...

— Je vous y accompagnerai, dit Armand qui voulut la soutenir.

Roberline dégagea sa taille et fronça légèrement ses délicats sourcils.

— Veuillez avoir pilié, monsieur ! prononça-t-elle avec impatience. — je vous dis que je souffre... tout m'irrile... je veux être seule!

Armand s'éloigna, surpris et attristé.

Roberline traversa le salon en marchant péniblement el sortit.

C'était une créature si douce de cœur, un caractère si supérieur aux vains accès des caprices féminins que, tout d'abord, Armand n'eût pas même la pensée d'assigner une autre cause que la soull'rance à ce triste incident.

Il resta seul dans la chambre bleue, mécontent, malheureux, inquiet.

Le briiii de la tempête qui faisait rage au dehors, loin de [«réduire en lui une réaction de bien-èlre et de gaieté, l'assombrissait maintenant davantage.

Son amour, assoupi dans le repos, s'éveillait vivement au-dedans de lui.

Et en même temps, tout au fond de son cœur, de vagues élancemenls de jalousie commençaient à le poindre sourdement.

Etre jaloux! pourquoi?

Qui sait?..

Armand n'avait nul molif, à moinsqu'on ne prenne pour telle la longue résistance de Roberline; — mais on est jaloux parce qu'on est jaloux.

Pendant une demi-heure, il prit son mal en patience.

Puis il sortit du petit temple et se dirigea vers la chambre de sa femme; il voulait la voir, lui parler...

La clef était dans la serrure

Il n'y avait déjà plus de lumière chez Roberline.

Armand mit la main sur la clef el la fit jouer, mais dans son trouble, au lieu d'ouvrir, il ferma la porte à double tour.

—Il écoulait. — Roberline ne s'informait point du molif de ce bruit.

— Elle dort... se dit-il.

Il n'osa pas relourner la clef.

UNE PÉCHERESSE

Roborline, d'ordinaire, n'avail point d'aiilrc voloiuù que la sienne, mais quand elle voulait autroiiieni, par hasard, clic s'enveloppait dans sa fermeté ciilmc ol ne savait poinl céder.

Armand, mécontent dh plus en plus, car la consciejicc qu'il avail de son absurde jalousie lui donnait de la lionle, s'éloigna; voulant cha=ser d'iuiporliuies et tenaces pensées, il fil atteler sans savoir où il se rendrait.

Lorsqu'il fui assis sur les coussins de son équipage, son laquais vint prendre ses ordres.

— A l'Opéra! dit-il.

Connue il prononçait ce mot, une femme voilée de noir, lournaut avec rapidité l'angle de la rue do Provence, s'élança étourdiment sur le trottoir entre l'cqiiipa^'e et lii iiurle de l'hùl 1.

Voyant que le laquais lui barrait le passage de ce côté, elle rebroussa chemin iirécipilammcnt et fit le tour de h voilure.

Armand avait aperçu celle feinuie.

Il poussa un grand cri et se pencha en dehors do la porlière.

La l'einmc se trouvait maintenant du côté opposé. — Armand se précipita à l'autre portière.

L'équipage s'ébranla.

— Arrêtez! arrùtez! cria le baron d'une voix si enme que laquais et cocher descendirent, effrayés, de leurs sièges.

La femme courait sous l'averse et fuyait légère le long des maisons.

Armand se jeta comme un fou hors de son équipage.

Ses traits étaient bouleversés.

li s'appuya un instant contre la porte de l'hôlel et siiisit sa poitrine à deux mains, comme s'il eût voulu ccimprimer les battements de sou cœur.

Puis, aspirant l'air avec force, il repoussa ses gens qui faisaient mine de le soutenir, et s'élança impéliteusemenl à travers un lorrent de grêle et de pluie, à la poursuite de la femme voilée.

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