‹ Les deux mèresChapitre 75 sur 130 · LE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE

Dans une riche et antique maison de Pampelune , dont les fenêtres principales donnaient sur la Taconnera, au fond d'un appartement, et a^sis dans un grand fauteuil gothique qui portait les armes de la maison d'Aguilar, un vieux soldat de Philippe II était plongé dans de sombres rétlexions. Sur une table étaient placés son chapeau, son épée et un parchemin scellé de trois cachets. Devant lui, et sans oser l'interroger, se tenait respectueusement un jeune et bel officier, que toutes les mères auraient envié pour Qls, toutes les femmes pour cavalier. Dans ses yeux pleins de douceur, respirait rinsouciauce de la jeunesse; dans toutes ses manières, la galanterie espagnole, et sur son front, lafiei'té castillane. Sa lèvre encore imberbe souriait d'impatience, pendant que sa main caressait avec satisfaction le pommeau de sou épée. Voyant que le vieillard continuait à garder le silence , il hasarda enfin ces mots d'une voix tnnide :

— Irai-je avec vous en Irlande, mon oncle?

— Non , répondit le vieux soldat.

— Et pourquoi?

— Vous n'avez pas fait encore vos premières armes, Fernand; je voudrais vous voir débuter par une victoire, et nous serons battus.

— Quand c'est vous qui commandez, vous, don Juan d'Aguilar! quand le roi vous donne six mille hommes de ses meilleures troupes pour débarquer en Irlande , quand il veut signaler la première année de son règne par une glorieuse expédition.

— J'irai... j'irai! mais tout est arrangé pour que nous ne réussissions pas ! Entreprise mal combinée ! impolitique... inutile... Au lieu d'attaquer franchement Elisabeth et ses Anglais, susciter des troubles et des séditions et se mettre aux ordres des Irlandais révoltés... ce n'est pas là ce qu'il fallait faire... iMais on méprise nos conseils ; on ne nous écoute pas , nous vieux soldats, qui savons faire la guerre, et qui avons servi sous don Juan d'Autriche. L'Espagne était grande et glorieuse alors ! . .

— Et maintenant, mon oncle, dit le jeune homme avec fierté, elle n'a pas dégénéré !

— S)m, s'écria le vieillard en le regardant avec satisfaction, elle a encore des bras et des épées pour la défendre, mais c'en est fait de l'empire de Charles-

Quint... c'en est fait de njtre puissance! son déclin a commencé et ne s'arrêtera plus.

— Un nouveau règne peut lui rendre ses splendeurs !

— In nouveau règne ! murmura le vieux guerrier. Il poussa un profond soupir, et continuant à denii-Nurx : J'étais au lit de mort de Philippe II ; celui-là se connaissait en hommes... et ce prince, qui avait appris la victoire de Lépante sans que son visage exprimât un mouvement de joie, ce prince à qui plus tard la ruine entière de sa flotte n'avait pas arraché un regret... je l'ai vu pleurer... oui, pleurer devant moi, son vieux serviteur, sur l'avenir de la monarchie espagnole. Dieu, m'a-t-il dit, qui m'a fait la grâce de me donner tant d'États, ne m'a pas fait celle de me donner un héritier capable de les gouverner.

— Qu'importe! s'il a un bon ministre, et l'on dit que le comte de Lcrma a tant de talents...

Au geste d'impatience que fit son oncle, le jeune homme vit qu'il s'était avancé imprudemment.

— Le comte de Lerma, un bon ministre! Où donc Ciomez de Sandoval y Royas, aujourd'hui comte de Lerma, aurait-il appris la science du gouvernement? Est-ce dans ses aventures de jeunesse?., dans les tours qu'il jouait à ses créanciers, qu'il avait l'art de payer sans bourse délier ( 1 ) ?. .

— Eh! mais, mon oncle, dit le jeune homme en souriant, c'est déjà un secret qui n'est pas à dédaigner, et s'il peut l'employer contre les créanciers de l'État, cela rendra grand service à nos finances.

Mais don Juan ne l'écoutait pas, et poursuivait avec chaleur :

— Où aurait-il appris la politique? Est-ce dans les antichambres de l'infant où le feu roi l'avait placé sous les ordres de la marchesana de Vaglio {2i, ])onr di-fraire et divertir l'héritier de lacouronne? Voilà l'origine (lesafaveur, de son mérite et de tous les talents qu'on lui suppose aujourd'hui. Aussi, le jour de la mort du vieux roi, tout a été fini pour nous, ses anciens conseillers; le comte de Lerma est devenu non pas ministre , mais souverain absolu de foutes les Espagues!.. Oui, poursuivit don Juan, dont l'indignation ne faisait qu'augmenter, c'était peu, pour le nouveau monarque, de prodiguer le titre de comte et de ministre à son favori, sa première ordonnance royale, ordonnance sans exemple dans l'histoire des monarchies, portait que fa signature du comte de Lerma devait avoir autant de valeur que la sienne, à lui, le roi!., à lui, descendant de Philippe II et de, Charles- Quint ! et depuis un an, un Sandoval signe -.Yoet Reij !

— Mon oncle, calmez-vous...

— Un roi d'Espagne descendre du trône et abdiquer l'empire!.. Charles-Quint l'a fait pour son fils! mais non pour un de ses sujets... C'est une honte pour la noblesse du royaume! Je le pense, et je l'ai dit; aussi le favori me déteste.

— Vous voyez cependant, dit le jeune honmie en lui montrant du doigt le parciiemin scellé des armes royales, qu'il vous donne le commandement de l'expédition d'Irlande.

(1) Hiihaiun de Khevenhiilcr.

(il lil.

PIQUILLd ÂLLtAGÀ.

— Oui, il aime mieux me voir im Irlande qn'i. Panip(!luiie! PampeUme llii semble encore trop près de Madrid et de la cour. Il a peur que jôii'y revienne, et il m'en élnis,'ne pour jamais.

— Eh bien , mon oncle, refusez !

— Refuser quand il y a des dangers ! . . .J'irai, j'irai ! je me ferai tuer... mais tu ne viendras pas avec moi... il n'y a là que des périls sans gloire.... Martin Padilla, qui counnande la tlotte, est mon ennemi; Occampo, qu'ils m'ont donné pour lieutenant, est mon elinemi...

— Raison de plus pour que je sois près de vous.

— Et qui défendrait ma'mémoire?... qui soutiendrait l'honneur de notre maison ? qui soutiendrai t Carmen, ma fille. .. queje laisserais orpheline !... Si jeune encore, elle n'aurait pour protectrice que sa tante, ma sœur, la comtesse d'Altamira, en qui j'ai peu de confiance ! Tu sais, Fernand, mes projets sur mon enfant el sur toi tu ne les trahiras pas tu me le promets ?

— Oui, mon oncle, je vous le jure, s'écria le noble jeune homme, en étendant sa main, quii le vieillard serra dans les siennes avec reconnaissance.

— Et puis, ajouta celui-ci en essuyant vuk; larme qui roulait dans ses yeux, et puis, dans quelques années, lorsque ton âge te donnera entrée au conseil, car tu as le droit d'y siéger, tu es grand d'Espagne... tu es baron d'Albayda, premier baron du royaume de Valence... souviens-toi alors de ce que je te dis aujourd'hui. Défeuds notre faible monarque contre ses favoris et contre lui-même : fais respecter, en tout temps et contre tous, son autorité royale; le roi, quoi qn'il fasse, c'est notre seigneur, c'est notre père! Où est le roi c'est la patrie, et bientôt la patrie sera eu danger. Trop d'ennemis menacent l'Espagne... trop de causes la poussent à sa rUine...

Gonnne il parlait ainsi, on entendit au dehors une rumeur lointaine et prolongée.

— Qu'est-ce? dit le vieillard en s'interrompanf.

— Rien, mon oncle, ce sont les fêtes qui commencent. Le roi et son ministre font ce soir leur entrée à Pampelune!

Le bruit augmentait peu à peu. Bientôt on distingua des vociférations, des menaces, et les cris prolongés de : Juslice! justice! mort aucomie de Lermal

— Déjà ! dit froidement le vieillard. Vois donc ce que ce peut être.

Il n'avait, dans ce moment, qu'une crainte : c'est que le bruit du dehors ne réveillât sou enfant chéri, Carmen, sa fille, qui alors faisait la sieste.

Fernand allait sortir pour obéir à son oucle; mais au moment où il ouvrait la porte, entra vivement un houuue dont les riches habits en désordre étaient, en plusieurs eudroits, froissés et souillés. Son regai-d hautain respirait à la fois la cramte et la colènï, et il cherchait à sourire pour déguiser son émotion, connue d'autres chantent pour cacher leur frayeur.

— Le comte de Lémos! s'écria d'Aguilar avec étoniiement.

— Le gouverneur de Pampelune! dit Fernand avec rrspect.

Le conile de Lémos était beau-frère du comte de

Lerina, qui l*avait nommé vice-rni de la Navarre, iet c'('tait lui qui, dans ce moment, commandait dans la villi';sa visite avait droit de surprendre d'Aguilar, qui, fort mal avec le ministre, n'était guère mieiixavéc sa famille. Léihos et d'Aguilar ne se voyaient pas d'ordinaire.

— Ëli! oui, c'est moi, mon cher, s'écria le comte avec un rire bruyant; ils ont rencontré au milieu de la rue mon carrosse, qu'ils ont assailli de pierres... Il m'a bien fallu en descendre, et poursuivi par eux jusqu'à la porte de votre hôtel. . .

— De qui me parlez-vous, mousieur le comte? dit fcoidcment d'Aguilar.

— Vous ne savez donc pas c(\ qui se passe?

— Nullement.

— Rien n'est plus divertissant... c'est une folie... un délire! ils ont tous perdu la tète, jusqu'à ce Josué Calzado, le corrégidor... que je croyais un homme raisonnable et paisible... un honnne à nous. Voilure eu triomphe sur les épaules du peuple... Il est venu à leur tête, à mon hôtel, avec un bruit et des cris... La comtesse de Léiuos en aura la migraine... sans compter qu'ils ont commencé par casser les vitres.

— Mais que veulent-ils?., s'écria d'Aguilar avec impatience.

— Ce qu'ils veulent?., des absurdités!.. Empêcher le roi d'entrer dans Pampelune... Le roi ([ui, justemeiit, vient d'arriver aux partes de la ville.

— Fermer les portes au roi d'Espagne ! dit d'Aguilar avec indignation. J'espère, monsieur le comte, que vous avez pris des mesures vigoureuses.

— Certainement, j'ai envoyé sur-le-champ un exprès déguisé à mon beau-frère, le comte de Lerma... le premier ministre... Cela le regarde, c'est à lui de savoir ce qu'il a à faire.

— Mais vous, monsieur le comte?..

— Moi ! que voulez-vous que je fasse ?

— N'y a-t-il pas à Pampelune une citadelle qiie Philippe II a fait bâtir?

— Elle n'est pas seulement achevée... et pas un canon ! pas un soldat !

— Dans une ville frontière ! s'écria d'Aguilar, en regardant Fernand. Que te disais-je/? Voilà la prévoyance de ceux à qui on a confié l'Espagne. l'as de garnison!., pas un soldat!

— Fort heureusement! répondit Lémos avec impatience, puisqu'ils n'eu veulent pas... puisque c'est là la seule cause de l'émeute... Ils ne veulent, pour l'entrée du roi, que des soldats qui ne soient pas militaires... de la garde bourgeoise.

— Et vous avez cédé?

— Non pas! Voyant qu'il était impossible de s'entendre avec eux, j'ai fait atteler mes chevaux à une voiture sans armoiries, et, sortant par une porte de derrière de l'hôtel... j'espérais rejoindre le duc cte Lerma et les deux régiments qui l'accompagnent... et alors nous aurions vu !

— Vous, le gouverneur! dit don Juan d'Aguilar avec surprise, abandonner la ville...

— Pour y rentrer... Mais je n'ai pas pu; ils m'ont reconnu, poursuivi!.. Par bonheur, j'ai pu me réfugier chez vous, et je vous demande mille pardons, mou

PIQUILLO ALLIAGA.

cher d'Aguilar, d'entrer ainsi sans cérémonie et sans être attendu.

En ce moment le tunuilte redoubla au dehors, et un valet de l'hôtel accourut, tout effrayé, dire que le peuple demandait à grands cris , et avec d'horribles menaces, qu'on en fît sortir le gouverneur.

Le comte de Lémos pâlit. Le jeune Fernand se rapprocha de lui, comme pour le protéger, et don Juan d'Aguilar, sans quitter son fauteuil, dit en souriant :

— Répondez-leur que je suis trop honoré de la visite de monsieur le comte pour vouloir l'abréger. Il restera dans l'hôtel d'Aguilar tant qu'il le voudra bien.

Puis, avec toute la majesté castillane, il ajouta :

— Quant aux gens qui sont devant ma porte, dites qu'ils aient à se retirer.

Tel était le respect que don Juan d'Aguilar imposait à tous les siens, et la iionctualité avec laquelle il avait l'habitude d'être obéi , qu'il no vint pas à son valet l'idée de faire la moindre réflexion; et sans penser qu il ( ourait risque d'être mis en pièces par le peuple, il descendit pour remplir son message; mais cela ne l'ut pas possible, car, effrayés de voir la foule augmenter à chaque instant, les gens de l'hôtel avaient f'arricadé la grande porte, et, quoique don Juan d'Aguilar fût aimé et honoré de tous, ces mesures de défense avaient irrité la multitude, qui manifestart déjà des intentions hostiles.

Le malheureux corrégidor,chef, sans le vouloir, d'un mouvement qu'il ne pouv ait arrêter, et d'une armée qui le faisait trembler de terreur, \oulut vaniement élever la voix. Au milieu du tunuilte, ou n'entendait pas ses cris, mais on voyait ses gestes, et le peuple, persuadé que son magistrat cherchait à l'encourager et à l'animer, s'écriait : Le corrégidor a raison... A l'assaut! à l'assaut!.. Vive le corré'jidor !

Les pierres commençaient à voler et les vitres à tomber en éclats A ce bruit, Fernand s'élança dans l'appartement dont les croisées donnaient sur la place publique, et d'Aguilar, que la goutte empêchait de marcher aussi vite, se leva pour le suivre.

— Que faut-il faire? s'écria le comte de Lémos, dans le plus grand trouble.

— Arrêter le corrégidor et dimx ou trois des plus mutins, dit d'Aguilar, et le reste se dissipera. Eh bien! cria-t-il à sou neveu, qui, appuyé sur une des ci-oisées. regardait tranquillement la foule immense et furieuse qui environnait l'hôtel, eh bien ! Fernand, que dis-tu décela?

— Je dis, mon oncle, répondit froidement le jeune homme , qu'il y aura bien du malheur si nous n'en prenons pas quelques-uns, car ils sont beaucoup.

En ce moment on entendit au loin retentir ces cris : Mort au gouverneur!

Le comte de Lémos s'efforçait en vain de cacher son émotion; et, malgré le sourire d'emprunt qui contractait ses traits, la sueur coulait de son front. Le vieux soldat le regarda de travers et lui dit :

— Ne craignez rien, mon hôte, vous avez encore du temps devant vous!

— Et lequel?

— Le temps que ma maison soit démolie ou brûlée, et que nous soyons tous tués, n'est-ce* pas, Fernand?

— Oui, mon oncle.

— Alors seulement on arrivera à vous. Mais d'ici là, le duc de Lerma, puisqu'il est prévenu et qu'il a deux régiments, fera quelque démonsfration énergique qui effraiera les rebelles.

— Vous croyez? dit Lémos, d'un air de doute.

— Par saint Jacques! c'est impossible autrement. Fermer les portes de la ville au souverain ! Après un pareil affront , il ne peut pas céder, on ne doit rien accorder à la révolte; il y va de la majesté royale. C'est au commencement d'un règne qu'il faut montrer de la fermeté.

— Et si la rébellion se prolonge?

— Qu'importe!

— Mais nous, pendant ce temps?..

— Nous soutiendrons le siège... ici, dans cet hôtel, contre toute la population de Pampelune, s'il le faut! n'est-ce pas, mon neveu?

— Oui, mon oncle ! ce sera ma première camiiagne, et je suis ravi de la faire sous vos ordres.

Un nouveau bruit, plus fort, plus menaçant, retentit alors ; c'était celui des poutres et des leviers, à l'aide desquels ou attaquait la porte principale. A l'idée d'un assaut à soutenir, le vieux don Juan d'Aguilar devint sublime; semblable au cheval de bataille qui hennit et relève la tête au son de la mousqueterie et du clairon, il s'élança d'un pas ferme ; il avait oublié sa goutte, il avait retrouvé toute l'ardeur de sajennesse.

— A moi! cria-t-il à ses gens qui accouraient. Des armes, du fer, des pioches... tout ce qui vous tombera sous la main ; démolissez-moi ces croisées !

— Que voulez-vous faire ? s'écria le comte de Lémos.

— Jeter le premier étage de l'hôtel sur ceux qui assiègent le rez-de-chaussée.

— Bien, mon oncle, s'écria Fernand eu se mettant à l'œuvre, je vous comprends !

— Cela te servira! Je vais te montrer comraent on défend une place de guerre...

— Quoi ! dit le comte de Lémos, surpris de tant de générosité, vous exposer ainsi pour moi... le parent et i'allié... d'une famille hostile... à la vôtre.

— Raison de plus... s'écria le vieillard, je ne livrerais jamais un ami qui serait venu me demamler asile; à plus forte raison... un ennemi... parce qu'un ennemi, voyez-vous, c'est sacré.

Puis, il ajouta vivement :

— Prenez garde, monsieur le comte, ne restez pas devant cette croisée, c'est la plus exposée ; mais nous allons bientôt faire taire cette artillerie de cailloux. Ecoutez ici, vous autres !

Et rêvant, ce que plus tard, et dans une position à peu près pareille, Charles XII réalisa à Bender, U: vieux général voulait non-seulement repousser l'assaut, mais il méditait même de faire, avec son neveu et ses domestiques, une sortie sur les assiégeants ; il avait lui-même, en peu de mots, expliqué son plan à son état-major rassemblé autour de lui, et ordonné d'ouvrir toutes les fenêtres pour examiner, des hauteurs, la position de l'ennemi; mais, à la grande surprise des assiégés, le calme avait succédé au tumulte : la rue était presque déserte , et à l'aide même

PIQUILLO ALl.FAr.A.

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