JUC^-'J
Ali! lu Olais là, I
di3 sa longue-vue , le géuéral u'apeirut que Tarrière-gavde, ou plutôt les trahiavds de l'armée assiégeante, qui avaient fait volte-face et paraissaient se diriger vers la porte Charles-Quiut, celle par laquelle devait entrer le roi. Le comte de Lémos s'épuisait en conjectures, et d'Aguilar cherchait vainement quel hasard imprévu, quellemanœuvrestratégiqueouquelle |ianique soudaine venait de lui déroher la victoire et de lui enlever ses combattants avant le combat.
Tout à coup on vil arriver du bout de la i)ronieiKide un cavalier s'avançaut an galop. D'une, main il agitait un drajjcau blanc, de l'autre il t>uiait une large lettre avec le sceau de l'État. Il s'arrêta devant l'hôtel d'Aguilar, et cria :
— Uiivrez, au nom du roi !
— A ce nom r/'véré, don .Jnaii s'iucliuanl avec rt'spect, lit signe d'ouvrir l'hôtel ou [ilutnt la l'orU'resse (pi'il avait juré de ui'feiidre, et le cavalier s'élança dans la place. C'était un brigadier du régiment de l'iulante, Fidalgo d'Estremos.
! que cela te :
— f)n m'a assun'', dit-il, que monscigurur le gouverneur de P.unpeluue l'tait dans cet liôtid.
— C'est moi, monsieur, dit le comte de Lémos eu s'a\ançaut.
— Une lettre du roi, monseigneur.
11 la lui remit. Le comte se hâta de la décachet<;r, et pendant ce temps don Juan interrogeait l' brigadier.
— Où est le régiment dont tu lais partie?
— Aux portes de la ville, avec le régiment des gardes wallonnes.
— A merveille.
— Vous accompagnez le roi?
— Oui, monseigneur, et M. le comte de Lerma!
— i;t vous n'êtes pas disposés, je l'espère, à reculer devant des bourgeois?
. Pour toute réponse, le brigadier pjrta la main à la peignée de sou sabre.
— Bien! s'écria d'Aguilar, avec des braves gens tels i[ue vous, il n'y a ni ville ni remparts qui puissent i.iiirl l::ii bien ! dit-il au comte de Lémos, qui venait
PIQUILLO ALLIAGA.
irachcver l;i lertuve ik' la lettre, le comte de Lerma, votre Leau-iVère, a-t-il pris les dispositions nécessaires liuur attaipier Faiiijieluue, et pour y entrer diE* vive l'^rce?
— Non, vrainii'Ut, n-pomlit Léaios, avec quel'[ue hésitation... cela devient inutile.
— Ah ! je comprends, dit d'Aguilav mi riant, les rebelles se sont déjà soumis ; je vous le disais bien, avec un peu de fermeté... c'était immanquable! ccîhi ne pouvait durer !
— Oui... balbutia Lémos en rougissant, je crois (juà jirésent tout est terminé.
— Ont-ils donné des otages?
— .Non pas...
— Au lait , ajouta d'Aguilar, on n'en a pas besoin. pourvu qu'ils demandent grâce... cela suflit. Ils ont donc imploré le pardnil du roi?
— Non, mousieut, dit Léiiios, dans le plus grand embarras.
— I 11 liien ! s'écria d'Aguilar avec impatience, qti'y a-t-il duiic... id quelle nouvelle annonce-t-on à Votre Excellence?
Pour toute réponse, le gouverneur de Pampelune tendit à d'Aguilar la lettre qu'il venait de recevoir, et dont voici le sens :
« Le roi avait appris avec peine les légers désordres « dont son arrivée avait été l'occasion, et après en « avoir délibéré en son conseil et pris l'avis de ses Il ministres; vu les privilèges accordés aux fidèles « habitants de la Navarre par tous les rois ses prédé- « cesseurs. Sa Majesté déclarait que sa volonté et son (( bon plaisH' étaient de n'avoir à son entrée solennelle « d'autre escorte que les bourgeois de Pampelune ; de H plus, Sa Majesté daigiiait leur octroyer, pendatit « son séjour dans leur ville, l'honneur de garder seuls « sa personne et son palais. »
Cette ordonnance ne portait d'autre signature que celle-ci : « Pour le roi, notre seigneur et maître, le comte de Lerma, premier ministre. »
11 était évident, vu la promptitude avec laquelle cette décision venait d'être prise, qu'elle l'avait été, à l'instant, par le iavori. Il était douteux que le roi eût été consulté. Plusieurs mémoires du temps portent qu'il n'en eut connaissance que le lendemain.
Pâle et frémissant d'indignation, don Juan d'.Aguilar lut deux fois cet écrit qui allait montrer aux yeux de tous à quel degré de faiblesse et d'avilissement était déjà tombée la royauté. Sans proférer une parole, il remit l'ordonnance au gouverneur, qui, empressé de la faire exécuter, se hâta de quitter le toit hosiiitali(U' 011 il avait trouvé refuge et protection.
Le vieux gentilhomme, resté seul avec son neveu. le regarda quelque temps en silence.
— Eh bien! que t'avais-je dit? Avais-je tml ilr trembler pour l'Espagne et pour mon roi !
Craignant de laisser voir toute son émotion, il se précipita dans l'appartement de Carmen, sa fille. L'entant, tout effrayée, lui tendit les bras.
— Je t'attendais, lui dit-elle; je ne te voyais pas revenir, et ne voulais pas m'endormir avant Ion retour, iiion père !
— Tu avais peur!
— Oui, de ne pas t'embrassev !
U'.'\guilar pressa contre son caair sa tille bieuaimée. Le père fît oublier un instant à l'homme d'État ses sombres prévisions, la révolte, les fueros et mêiin' le comte do Lerma, son ennemi ; puis, déposant un dernier baiser 6til' le front de Carmen qui s'cndorniaif, il se reiitlJl au palais dti gouveraeuvpour y attendre l'arlivée du rdi.
lif.
LES St'IT£S i)'Vy TKlOîiniE.
La nouvelle de ces événeulonls se répandit en un in-^tailt dails tous les qiWi'llers de la ville. Les bourgeois de PanipeluiiD, ceilx iiiêUies qui étaient resté's chez eli.x pendant l'action, se promenaient dans les rues avec iin air de ti'ioinphe et de satisfaction !
Cllàcitn était dansi'eJichatlienletlt ; les lieux publics et les cafés regorgeaient de inonde, et l'hôtel du Soleil-d'Or ne puttvait suliire à contenir les nomlireuses pratiques ([ui iti-rivaient l'estomac ù jeun ; c'était l'heure dit dîner, et rien ne donne de l'upiiélit comme uiie iictoire. Pérès Ginès de Hila, qui n'élail plus lé mèiiie hdiTime, avait changé son large feuire noir, son ton linmaçant et ses airs séditieux, contre un boilnet blanc, une mine affable et un sourin' engageant. Le cons|iirateur avait fait place à l'iiôlidim- : il était de l'opinion de tout le monde, ne repoussait personne, entassait vingt ou trente convives dans <]va salliîs de dix cduverts, excitait le zèle de ses cuisiniers et de ses garçons : il avait même, en faveur de la circonstance, sursis généreusement à la punition ik' .luaiiita dont il avait besoin en ce moment.
Déjà il calculait l'-i/Iîpôt à prélever sur nue telle masse de consommateilrs ; il s'était même établi au comptoir pour surveiller avec l'œil du maître larecelte présumée, et empêcher qu'aucune l'raudc ne se glissât dans la perception : tout à coup le hrave corrégidor Josué Calzado de ias Talbas ]iariit dans le vestibule; il était suivi d'une douziine de bourgeois qui, portant le- baudrier et la hallebarde, s'elforçaieiit di' marcher dans un alignement quelr(rriqiie, et d'obteuii' cette précision si rare à rencontrer, même par hasard, dans toute espèce de garde civique.
— Honneur aux vainqueurs ! s'écria l'hôtelier.
— Honneur à vous! répondit le corrégidor, à vous ([ui, le premier, avez réclame en faveur denosfueros! Oui, seigneurs cavaliers, poursuivit-il en s'adressaui aux convives, sans lui, nos libertés sommeil!ai(nit, personne n'y pensait ; le roi serait entré tranquillemi'ut dans sa ville de Pampelune, escorté de deux l'i'giments de cavalerie castillane et aux acclamations gi'uérales, si ce digne hôtelier ne nous avait rappelé à tous ({u'à nous seuls appartenait le droit d'escorter et de garder notre monarque.
Tous les convives se levèrent, et burent à la santé de Ginès Pérès de Hila, qui ôtason bonnet de coton et s inclina sur son comptoir.
PtQtlfLLO AlLTAGA.
— Aussi, continua le coriTsidor, nous lui devions une vérompense, et ses concitoyens s'empressent de lui offrir le grade de sergent dans nos hallebardiers; nous venons le chercher pour les connnander.
— Mol, dit l'hôtelier en polissant.
— Vous-même, et il n'y a pas de temps à perdre !
— Mills c'est qu'en ce moment ma présence est néci^ssaire ici, dans ma maison.
— l'MIe l'est bien plus dans nos rangs.
— Mais les inti'rèts ili> mon commerce...
— Mais ceux de Pampeluiie !.. Un patriote tel qu^' vous !
— Certainement... Mais si tout aulre pouvait me remjjlacer...
— Céderàun autre riionneurd'cixercer vosdroits... ces droits que vous avez l'éclamés avec tant d'('>loi[ni'nfi'.
— Je 1(3 sais bien ! s'écria l'hôtelier en maudissant pon éloquence et peut-être les fueros! je voulais dire que je ne diunanderais pas mieux, ou plutôt que je serais flatté de commander à mes concitoyens et de marcher à leur tôle ; mais je n'étais point jjréparé à un tel honneur, et je vous demande quelques jours pour smger à mon éc[uipement.
— Nous vous l'apportons! le voici!
<Jn présenta à l'hôtelier consterné un large baudrier galonné et une hallebarde ornée d'une fraii.m' en argent. En vain le nouveau sergent essaya-t-ii dr balbnlier encore quelques excuses; on l'eut bientôt. sans (|u'il osât s'en défendre, arraché de son comptoir l'I alful)lé des insignes de son nouveau gi'ade.
— Partons! partons! s'écrièrent les hallebardiers. Et jamais Ginès Pérès n'eût désiré plus vivement
rester (in ses foyers ; car, en ce moment, les prali(iues affluaient au comptoir pour payer, et h» majordome du Soleil-d'Ûr, le seigneur Goëllo, adroit Asturien, ddiif la moralité n'avait jamais passé en proverbe, criait à son maître :
— Partez, partez, seigneur sergent, je me char::e de tout!
C'était justement ce que craignait le mallieurniv hôtelier.
— Je reviens à rinslaiil!.. ji' reviens! s'écrinl-il.
— Non, répondit le corn'gidor, voire consigne i-sl lie parcourir ce quartier, et maintenant que la tranquillité est établie, de vousopposer à tout ce qui pourrait Il troubler, d'interdire toute espèce de cris et de manifestationsgénéralementquelconqiies, n'importe dans i[uel sens, enfin de mettre sous bonne garde tout ronli'evenant.
— Très-bii'ii ! dit l'hôtelier qui avait bâti' d'en finir; après cela, je reviendrai.
— Non, vous irez avec votre comiiagiiir nous pLin-r eu ligne à la Taconncnt pour présenter la liallehan!i' au passage de Sa Majesté.
— Moi !.. s'écria fiiiiès qui se modérait à peine.
— C'est à vous .seul qu'appartient cet honnrijr... de là vous escorterez notre seigneur et maître le mi jusqu'en son palais., où vous avez le droit de mouler la garde toute la nuit.
— Moi! répéta l'hôtelier avec désespoir.
— C'est un de hos privilèges, et nul ne Jieut nous les ravir, vous l'avez dit; partez maintenant, je ne vous retiens plus.
— Partons ! s'écrièrent les soldats, tiers d'aVoii" à leur tête un pareil chef; et le désolé sergent, maudissant des dignités qui lui coûtaient si cher, s'éloi::iia pour veiller à la sûreté des maisons de. Pampehiiie, jetant un regard de regret et d'effroi sur la sienne qu'il laissait livrée au pillage.
Cependant, fidèle aux instriictionsqu'il avait reçues, l'I tenani, en honnête garçon, à gagner la récompense qui lui avait été promise, Piquillo s'était élance, comme nous l'avons vu plus haut dans les différentes rues qui s'offraient à ses regards et qui alors étaient presqiui désertes. Vivent les fueros! criait-il en conscience et de toute la fm-ce de ses poumons ; vivent les fueros!.. Personne ne lui disait le contraire! les uns n'osant se prononcer encore, les autres ayant une opinion upjiosée, et le plus grand nombre n'en ayant aucune. Seulement, deux ou trois petits garçons ({ui étaient pour le moment sans occupation et qui erraient dans hrrue en amateurs, population facile à entraîner et qui suit volontiers le premier tambour ou le premier spectacle qui passe, deux ou trois petits garçons s'étaient joints à lui et étaient venus en aide à son gosier déjà fatigué. Leur cortège s'était bientôt grossi de tous les enfants qui se trouvaient sur leur route, et le jeune général continuait samarche, sans querionnerarrèlàt, criant toujours : Viccnl les fueros! lorsqu'au dé'tour d'une rue, diïboucbaun autre corps d'armée à peu près de la même force et du même âge, mais non pas de la même o])inion; ceux-ci criaient résolument et à tnctète : A bas les fuervs! Entre des partis si différents, le combat paraissait inévitable ; mais à fa grande surprise d 'scoml3altants, on vit tout à coup les deux généraux s'arrêter, se tendre la main et s'embrasser.
— C'est toi, Piquillo!
— Toi, Pedralvi !
— Que fais-tu là?
— Je crie.
— Et moi aussi !.. /les gens qu'on disait appartenir au comte de Lémos distribuaient de l'argent pour crier : A bas les fueros! J'ai tiuiehépour ma part troi« réàux. et ji' crie imiir cette somine-là...
— Moi, dit Piijiiilln, d'un air inodi'ste, on m'a seuliunent in'oinis un ré'al !
— Il y a bien plus d'avantage avei- l'autre I s'écrièrent les soldats de Piquillo eu passant sous les drapeaux opposés.
Et les deux armées combinées n'en firent plus i|iiune, qui continua sa marche séditieuse aux cris mille fois répétés de : A bas tes fueros !
Ilien jusque-là ne leur avait l'ait concurrence dans l-'ur promi'uade, et ils pouvaient se croire le monopolo exclusif des rues de Pauqielnne ; mais tout à coup s'offrirent à eux de ^éritables soldats, avec un véritable sergent et de véritables hallebardes !
C'était, on l'a déjà deviné, le corps commandé par ("linès Pérès de Hila, qui s'avançait intrépidement sur eux et sans se la'sser intimider par le nombre.
Les ro:ilisés s'arrêtèrent, et les deux chefs tinrent
PIQUILLO ALLIAGA.
— Bas les armes! cria le sergent en s'avançant toujours : bas les armes !
Vu que les alliés n'en avaient pas, cette proposition n'avait, poui' eux, rien de déshonorant; mais ce qui commençait à les inquiéter et à jeter de l'indécision dans leurs mouvements, c'est que le sergent avait ordonné à ses troupes de croiser la hallebarde. Pour dérouter cette manœuvre, les deux généraux, bien sûrs de vaincre leur ennemi à la course, s'écrièrent :
— Sauve qui peut ! -
Le commandement fut à l'instant exécuté, et les coalisés faisant volte-face, s'élancèrent dans une rue qui était derrière eux; par malheur cette prétendue rue n'eu était pas une.et n'eu avait que l'apparence : c'était ce que de nos jours on appelle nue impasse et ce que nos pères nommaient franchement un cul de sac ! dans ce défilé étroit, où presque toute l'armée alliée était venue s'engouffrer, la résistance était inutile : il n'y avait plus rien à espérer... pas même une déroute... car la fuite devenait imposable, et la victoire de Pérès était complète.
Il eu usa avec plus de modération qu'on n'aurait pu le croire dans l'enivrement du triomphe ; peut-être aussi l'embarras de garder faut de captifs contribua-til, autant que la clémence, au parti généreux qu'il adopta; il se contenta d'emmener prisonniers Piquillo et Pedralvi, el renvoya dans leurs foyers refpeciifs ceux qui en avaient. Quant à ceux qui n'eu avaient pas, on les laissa libres sur parole et sur le pavé du roi.
L'intention du sergent était de conduire lui-même en lieu siir les deux jeunes chefs de l'insurrectioh ; mais le jour baissait, et déjà l'oa entendait retentir par toute la ville le son des clairons et des tambours municipaux. Le roi se disposait à faire son entrée aux flambeaux, et il n'y avait pas de temps à perdre pour gagner la Taconnera et se mettre en ligne avec sa compagnie 1 Pérès chargea donc deux de ses hommes d'armes de conduire les deux prisonniers chez lui à l'hôtellerie du Soleil-d'Or, de les enfermer dans une cave vide qu'il désigna spécialement à cet effet, et de revenir au plus vite le rejoindre à l'endroit où la compagnie devait se tenir pom- le passage de Sa Majesté.
Chargés des instructions de leur chef, qu'ils promirent d'exécuter avec célérité et intelligence, les deux hommes d'armes improvisés partirent, emmenant leurs prisonniers, dont ils répondaient corps pour corps.
Quant à nos deux héros, vaincus mais non découragés, ils marchaient en silence, échangeant seulement des regards qui voulaient dire : que faire'/ qu'alJonsnousdevenir?commeut nous sauver? Et Piquillo,ilfaut lui rendre justice, ne pensait point à lui dans ce uiument ; il ne rêvait qu'aux moyens de délivrer son compagnon ! Mais quoiqu'il ne manquât ni de sagacité, ni d'esprit, ni d'audace, l'entreprise était presque impossible; leurs gardiens les avaient pris, non pas au collet, ce qui, vu l'état délabré de leurs vêtements, aurait offert peu de prise et surtout peu de sûreté , mais, gr inds, forts et vigoureux, ils tenaient et serraient par le bras les deux jeuues enfants, dont l'un était faible et maladif, et dont les petites jambes
avaient peine à suivre les pas rapides de son guide. Cependant, et dans un endroit de la rue où le soleil avait changé la boue en poussière, Piquillo feignit de trébucher et tomba une main en terre ; nous avons dit que de l'autre il était rete lu par son gardien, qui le releva brulalement et avec une rude secfluss-' ; mais en touchant le sol, l'enfant avait ramassé une poignée de poussière, que sa main fermée serrait précieusement, et, au détour d'une rue, il la lança dans les yeuxduhallebardierqui timait Pedralvi, en lui criant : Sauve-toi, frère ! Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et s'élança rapidement, eu jetant sur son compagnon ; un regard de reconnaissance et de dévouement qui 1 semblait lui dire : A bientôt ! ' |
Cette généreuse action valut au pauvre Piquillo une 1 grêle de coups, non-seulement de son gardien , mais de celui de Pedralvi, qui, après s'être frotté les pan- ; pières, n'apercevant plus qu'un seul prisonnier, fit j retomber sur lui toute la colère qu'il destinait à l'autre, I Surveillé désormais par deux gardes au lieu d'uu, au- j cuue chance de salut ne pouvait plus s'offrir à Piquillo, j et il arriva au Soleil-d'Or. où, conformément aux | ordres du sergent, il fut écroué daus une cave dont les portes massives furent fermées sur lui à double serrure. :
Les hallebardiers coururent rejoindre leur chef et j lui faire part du succès de cette, dernière expédition, j eu mettant, comme c'est l'usage dans toutes les cela- \ tious de batailles perdues, l'échec qu'ils avaient es- ' suyé sur le compte d'un hasard impossible à prévoir.
En ce moment, le cortège royal venait de franchir la porte de Charles-Quint, et entrait dans la ville de Pampelune au son des cloches , aux acclamations de la multitude , à la lueur des flambeaux qui entouraient les voitures et des feux qui étiucelaient à toutes les croisées.
Des trompettes ouvraient la marche; puis venait une partie de la cour. Les dames en carrosse d'apparat, et les premiers seigneni-s du royaume couverts de su- 1 perbes habits, et suivis de tous les gentilshommes de ■ leurs maisons. Tous ces grands d'Espagne qui, autre- | fois, ue vivaient que daus les camps et sous les armes, | infidèles à leur origine guerrière, ne menaient plus l maintenant qu'une vie molle et fastueuse. Le ministre : avait rappelé auprès du roi toutes les grandes familles que Philippe II avait reléguées dans leurs terres et daus leurs châteaux. Elles n'étaient rentrées à la cour que pour rivaliser entre elles de luxe et d'éclat; atin de plaire au ministre et au roi, elles dépensaient eu maguiflceuces les revenus de leurs maisons; conservant leur fierté, perdant feur indépendance, mais donnant à la cour de Philippe 111 nu éclat factice jusqu'alors inconnu, mélange de faste et de cérémouial (]ui ht longtemps l'envie de toutes les cours de l'Europe et que ne surpassèrent même pas, depuis, les splendeurs de Louis XIV.
La foule saluait à leur passage les ducs de l'Infantado et de Médiua de Rioseco, d'Escaluoua, d'Osuna, puis les ilédina Sidonia el les Gusmau, tous ces grands noms, autrefois soutiens de la monarchie, aujourd'hui ornements de la cour.
Paraissaient ensuite les rois d'armes; puis venaient
PFQUILLO ALLIAGA.
ou plutôt auraient dû venir les gardes espagnoles et ■wallonnes, qu'on avait remplac/'cs ce jour-là par des ouvriers de Fanipehme armés de piques; puis le corps des bourgeois et notables commerçants, déguisés en hallebardiers, et salués par les cris frénéticjues de la foule, composée de leurs parents, amis et concitoyens, qui les reconnaissaient, se les montraient du doigt et ! échangeaient avec eux des signes de tète et de main peu en harmonie avec la rigueur de la di-cipline mi- I litaire.
' Derrière ce corps improvisé à la hâte s'avançaient des hérauts darmes escortant le grand garde des sceaux.
Après celui-ci, marchaient deux mules qui portaient, sous un baldaquin aux armes de Léon et de Caslille, une sorte d'estrade couverte d'une étoffe verte sur laquelle se trouvait une cassette d^ velours cramoisi qui renfermait le sceau du roi.
Quatre massiers portant Imu-s masses d'armes les suivaient; puis enfin paraissaient le carrosse du roi et celui du ministre, entourés de tous les dignitaires du royaume qui lui servaient de corlége; des alguazils et des familiers du saint-office fermaient la marche.
C'est dans cet ordre que Philippe IIl arriva au palais du vice-roi, où le gouverneur et les magistrats de Pampekme l'attendaient. Il répondit aux acclamations de la foule par un salut de la main affable et gracieux, mais d'un air distrait (jui lit supposer qu'il était en proie à quelque préoccupation, et il n'en avait aucune. Vrais ou faux, les témoignages de joie ou de dévouement dont il était l'obj(!t ne lui causaient ni peine ni plaisir. Tout jusqu'alors lui avait été indiflérent, rien n'avait excité ses désirs, et la suite seule pouvait prouver si le fond de son caractère était une haute jihilosophie ou une extrême indolence.
Philippe ni était de petite taille, bien fait ; son visage était rond, agréable, blanc et vermeil ; il avait les lèvres de sa famille. On lui avait appris à montrer une certaine dignité dans sa démarche; du reste son extérieur était agréable et sans prétention. On ne sait s'il connutjamais les causes de la mort de son frère don Carlos; mais ce nom seul répandait sur sa physionomie une teinte de mi'lancolie et de terreur, et le respect qu'il portai tau terrible Philippe II, son père, ressemblait beaucouj) à de l'ett'roi; aussi avait-il passé sa jeunesse dans une obé'issance absolue et dans une complète oisiveté. Il était alors dans sa vingt-deuxième année, et le développement de ses forces physi(]'ues s'était fait avec tant de lenteur... que tout chez lui semblait en retard; il ne connaissait encore ni la vivacité de la jeunesse, ni ses espérances, ni ses i)assions.
En descendant de la voiture, il s'appuya sur le bras de don Juan d'Aguilar, qui attendait au palais l'arrivée de son souverain. Celui-ci voyant l'air triste dn vieux soldat, lui demanda avec bonté s'il ne soufl'rait pas, ne pouvant supposer qu'aucune autre peine put ratlèeter en ce moun'ut. Don Juan enteudant le roi témoigner sa satisfaction au comte de Lémos, voulut ha<arilerquel(iues observations respectueuses sur l'état ailiiei lies choses et sur la situation de Pampeluue; Philippe l'ecoutait avec un e;ubarras et une gène visibles où respirait U(mi h' mécontentement mais la
crainte d'avoir à soutenir un entretien sérieux; aussi regardait-il autour de lui avec inquiétude, comme qni'jiiu'uu qui attend ou cherche dn secours, et lorsqu'enlin il aperçut le comli; de Lerma qui marchait derrière lui, il respira plus à l'aise, lui fit signe d'avancer, et semblait l'engager à prendre part à la conversation. Mais à la vue du ministre, don Juan d'Aguilar avait gardé; le silence; le roi l'en remer.ia par un sourire, et se hâta de gagner ses appartements, fatigué qu'il était (fîi voyage et delà chaleur de la journée. En trav(!rsant la longue galerie qui conduisait à sa chambre à coucher, il découvrit dans la foule qui se tenait sur son passage nu pauvre moine franciscain qui se haussait sur la pointe des pieds afin d'apercevoir le roi. Philippe quitta le comte de Lerma, le gouverneur et les courtisans qui l'entouraient, s'approcha du moine, s'inclina avec respect, et lui demanda sa bénédiction, que celui-ci lui donna en rougissant d'orgueil et de jUaisir. Un murmure d'approbation accueillit cette nouvelle preuve de la piété du jeune monarque, et, après une journée si bien commencée et si bien finie, le roi des Espagnes et des Indes alla se livrer an sommeil.
Quant au comte de Lerma, qui, en présence du roi, avait accueilli don Juan d'Aguilar avec la plus grande distinction et le sourire sur les lèvres, il reprit tout à coup son air impassible et une figure de marbre «jui sembla se refléter sur celle du vieux gimtilhoinme : celui-ci salua d'un air glacé, et tous deux se séparèrent.
Deux heures après, tout le monde dormait dans le palais. Le ministre seul veillait pour savoir ce qui s'était passé dans la journée, et, pour eii avoir une idée bien exacte, il avait voulu ne s'en rapporter qu'à lui-même et lisait avec la plus grande attention les rapports qu'on venait de lui adresser, rapports di-taillés et des plus véridiques. car ils avaient tous été rédigés par des témoins oculaires.
On y parlait d'abord dn rôle important qu'avait joué le corrégidor Josué Calzado de las Talbas, homme dangeriiux par son caractère, par son crédit, par la haute intluence qu'il exerçait sur le peuple, dont il était l'idole, et que dans la journée même il avait soulevé et apaisé à sou gré.
Le ministre appuya sa tète dans ses mains, et après quelques instants d; réflexion il murmura ces mots :
— C'est vrai, c'était un homure à nn-nager. ([U'^ j'ai peut-être eu tort de faire attendre et de mécontenter ; il faut le gaguer à tout prix et se l'attacher à jamais...
Et il écrivit sur ses tablettes ; « Il y a une place de rorrégidor-'.nayor vacante à Tolède... y nommer don Josué Calzado, en attendant mieux. »
Il poursuivit la lecture des rapports qui différaient, il est vrai, sur les causes de l'émeute; mais presque tous s'accordaient à dire que le premier moteur avait été un certain barbier, Aben-.\bou, dit Ciongarellu, Maure d'origine, qui avait commenté à haut(> voix et avec des paroles injurieuses l'ordonnance de police allichée dans les rues et qui concernait l'entrée de Sa xMajesté à Painpelune.
— Ah! cela ne m'étonne pas, s'écria le ministre avec un air de satisfaction orgueilleuse, je l'ai toujours
PIQUILLQ ALiI^IAGA,
dit! C'est cette population mauresque qui fomente dans le royaume tous les troubles et toutes les séditions. Ce sont des ennemis qui liahitent et possèdent nos plus belles provinces, et tant qu'ils n'en seront pas expulsés, il n'y aura pour l'Espagne ni repos, ni prospérité. Ce qu'aucun homme d'État n'a encore osé tenter, je le ferai, moi, don Sandoval y Royas... comte de Lerma.
Il s'arrêta, sourit orgueilleusement, et regardant
autour de lui pour s'assurer qu'il» était bien seul
il ajouta lentement et à voix basse : moi ! roi d'Espagne!
Puis, reprenant la suite des idées que ce mouvement d'orgueil et ce retour sur lui-même avait un instant interrompue,
— Oui, se dit-il, c'est une entreprise qui demande de l'habileté... de l'audace... du temps! du temps surtout: et j'en ai... oui, j'en ai, continua-t-il avec confiance^ le voi est jeune, et nous régnerons longtemps!.. J'y penserai, répéta-t-il plusieurs fois, j'y penserai i et en attendant...
il s'arrêta et écrivit sur ses tablettes : « Faire paym' aux Maures de la Navarre les frais de la révolte... en les frappant d'un nouvel impôt... que l'on pourra étendre plus lard aux Mauves de Valence et de Grenade... faire surveiller le barbier'Al)en-i\.bou, dit Gongarello, par l'inquisition, et, à la première occasion, le bannir de Pampelune et de la Navarre, peut-être mieux... si c'est possible, car il a des complices qui s'entendent et correspondent avec lui... la rapidité même de cette émeute le prouve évidemment. »
Puis, se levant et se promenant dans sou cabinet, avec un air de contentement intérieur :
— Quel avantage pour un miuistroî, s'écria-t-il, de tout étudier, de tout compulser par lui-même... C'est ainsi, seulement, (f u'on est sur de ne pas être trompé. . . et que l'on peut, comme moi, tenir d'une main ferme les rênes du royaume.
PuiSj jetant encore un coup d'œil sur les différents rapports, il vit une masse de plaintes adressées à tous les corrég'idoi's de Pampelune par des bourgeois de la ville, curieux inoffeusifs, se trouvant dans l'émeute pour leur plaisir, et réclamant leurs bourses, leurs chapelets, leurs chaînes en or, ou leurs manteaux, qui avaient disparu à la faveiu- de la sédition : di'tails de police qui ne me regardent point, dit le ministre eusouriaut; il poursuivit cependant et lut ce qui suit :
M Gn avait remarqué dans la foule plusieurs gens « de mauvaise mine, agissant sur plusieurs points à « la fois et ayant l'air de correspondre et de s'entemlre « avec un certain capitaine nonnué Juan-Baptista lîal- « seiro, qui leur donnait des ordres... gaillard dau- « tant plus suspect qu'au moment le plus chaud de (1 la révolte, une entreprise audacieuse avait été tentée « contre l'hôtel de Victoriano Garamba, trésorier de « la couronne pour la ville de Pa npelune. On a vu « un homme dont le sigualejnent ressemble beaucouii « à celui du capitaine Juan-Baptista Balseiro sortir « par le jardin de l'hôtel avec un de ses compaguoas. « Tous les deux portaient la caisse de Victoriano Ca- « ramba, qui heureusement était presque vide, grâce « aux cent mille ducats que, Tavant-veille, Son E.x-
« cellence le comte de Lerma avait fait tirer sur lui. x
— C'est vrai, se dit le comte, pour di.'s dépenses à mon château de Lerma; sans cela c'eût été pris! j'ai sauvé cela à l'État.
Et, tout en s'applaudissant de ses'talents politiques et finaucier.s, le premier ministre du la monarchie tit comme le roi des Espagnes et des ludes, et se livra au sonnneil.
Pendant ce temps, d'autres veillaient à sa porte et à celle du roi ; c'étaient les hallebardiers de Pampelune, militaires par hasard et bourgeois de leur état, qui n'osaient dire à qu(!l point ils trouvaient disgracieux riionueur do se promener dans le palais du roi, l'arme sur l'épaule, durant toute une nuit, au lieu de la passer tranquillement chez eux et dans leur lit.
iMaitre Truxillo surtout, de faction dans la grande galerie, semblait supporter avec plus d'impatience que tout antre la faveur dont il jouissait.
— De quoi vous plaignez-vous? lui dit avec un accent goguenard inie voix qui lui était bien connue, vous êtes dans l'exercice de vos droits.
— Quoi ! c'est vous ! s'écria le tailleur, vous, maître Gongarello, au palais !
— Moi-même, répondit le barbier avec résignation. Les honneurs sont venus m'alteindre malgré moi, et je les subis sans me plaindre.
— Vous, du moins, vous n'avez pas comme moi une femme que des dangers peuvent menacer en votre absence ; car je pense toujours à ma maison abandonnée !..
— N'est-ce que cela, répondit le malin barbier, rassurez-vous... vous avez des amis ([ui ne vous feront point l'injure d'aller loger ailleurs que chez vous !..
— Que voulez-vous dire?
— Que c'est le brigadier du régiment de l'Infante, votre ancien hôte, Fidalgo d'Estrenios, qui a apport(^ au gouverneur les ordres du roi...
Maître Truxillo poussa un cri d'effroi, et voulut s'élancer hors du palais; mais les port(!S en étaient fermées, et tous ses compagnons lui crièrent qu'on n'ahandojuiait point son poste quand il s'agissait de défendre les fueros et l'houDeur du pays. Hélas ! en fait d'honneur, Truxillo ne pensait qu'au sien, et il poussa lui profond soujiir.
LE C\r[rAIXE JIAX-BAPTrST.V BALSEIRO.
Mailie Truxillo ne fut pas l; seid (jui passa une mauvaise nuit.
PiquiUo était depuis plusieurs heures renfermé dans la chambre à coucher souterraine qu'on lui avait donnée à l'hôtellerie du Soleil-d'Or. L'hôtelier, retenu au palais par ses fonctions civiques, n'avait pu, à son grand regret, rentrer chez lui, et Coëllo son majordome, maître en chef en son absence, décida qu'il était convenable de boire à la santé du patron et à sa nouvelle dignité. 11 avait donc convié tous les gens de l'hôtel à manger les relii.d's de la journée, ce qui pa-
IMUUILLÛ ALLIAGA.
io
iviissail as.^ez jiistf. Aprns avoir clniuir! à diiiiT à loiit le uioiiile, il f.>t bien pm-inis de pciisci" à soi. .Mais nul ncsoMLivaii au [laiivi'i! riijuillo, qui, bien des fuis di'jà, a\,iii r.iii 1,: iMiii' de la rave où ilélait retenu comme |.ii-.iiiiiirr (riilal. Aucune issue, qu'une porte cade- II i-sir cl \cnouillée; point d'autre jour que celui qui \cii,iil d'uu soupirail étroit, fermé par un barreau de 1er; eiilin aucun meuble, si ce n'étaient deux vieux louuraux, jadis pleins d'uu assez bon vin ife benicarlo, (jui avait sm'vi autrefois à iliùtelier à faire siv ou sept pièces (b; xérès ou d'alicante.
Après avoir cherche àcb.ranhir la porte qui résistait à ses elforts, crié vainement et appelé à son secours, l'iquillo s'était assis sur une des futailles, et là, s'il faut le dire, tout son courage l'avait abandonné ; notre héros s'était mis à pleurer! Mais quel héros est sans faiblesse, et puis le nôtre n'avait pas soupe, et son déjeuner du matin élait depuis lonytemi)s oublié, ,^iâce à l'exercice et aux manœuvres militaires de la journée. Il pleurait donc, et de plus, quoiqu'il ne fût ]ias peureux de son naturel, l'obscviritc où il se Irou- \;nl lui inspirait une terreur dont il ne pouvait se iirf'udre. Tout à coup il entendit de grands cris, et crut s.uleruière heure arrivéLî ; c'étaient le majordome et les gens de la maison échautTés par la bonne chère et par l(i vin du patron.
Assis autour d'une grande table dans la plus belle salle de l'hôtid, ils se faisaient servir par Juanita, avec (pii nous avons déjà fait çou^çiissance, jemie liUe d'une (louzaine d'années, vive, accofte, ni pas lière, couimandée et grondée par tout le moiule, et dans ce uionicnl (Micore servante des servUeUfs-
— Va nous chercher à la cuisine, lui cria le luajorilnmc d'un ton de maître, ces deux perdrix iutactesqui siiiit revenues de la salle numéro 9; les con\ives devaient être des amoureux, car ils ne mangeaient pas.
Le moindre amphitryon a scsllatteurs, et cott(! saillie du majordome excita un long nuunnure d'approbitiou... C'est ce bruit qui avait ellrayé Piquillo; il tressaillit, et ]:rètant une oreille attentive, il écoulait encore. Soudain un rayon de la lune vint par l'étruiie ou\ ertnri> qui donnait sur la coui', ('clairer son cachot, lumière soudaine qui fut un instaul éclipsée par un corps ('trangcr, lequel s'appro. lui doucement du sou- ]iirail, y resta un instaul, puis s'enfuit rapidemeul, el une perdrix toMiba, toute rôtie, aux pieds de l'iquillo.
— Je vous jure, monsieur le majordonu', disait un iu^laut après, dans la salle à manger, une douce voix déjeune tille, je vous jure ([u'il n'y eu avait qu'une.
<— C'est bien étonnant, dit Coéllo, j'en avais mis lieux de côii',,. à moins que ces messieurs... et son œil déliaul faisait le tour de la table; mais parmi les garçons et marmitons du Soleil-d'Or aucun ue pouvait raisonnablement être soupçonné d'uu Irait d'imli'dii'alesse et d'égoisnie pareil.
l'jquil'o eut donc à souper connue il avait eu à déji'uner, par les soins de Juanita el aux frais de l'ennemi, chez le([uel il se trouvait ainsi logi' et uourri. Il l'eût volontiers dispensé du logement, el son esprit inveulif se mil à en chL-rch.'r les moyens. Le soupirai! était bien élroit et un barreau de fer le rétrécissait, encore de moitié ; mais Piquillo é'Iail si maigre et
si chi'tif, qu'il lui semblait pouvoir, sans beaucoup de peine, quoiqu'il eût soujjé, passer par cette étroite ouverture; le dillicile était d'y atteindre, mais un bon repjas et l'amour de la liberté doublent les forces, et le prisonnier parvint avec des efforts inou'is à placer les deux feuillettes vides l'uiie sur 1 autre. 11 moula alors à l'escalade, et, non sans se meurtrir rudement, non sans se déchirer la figure, il vint à bout de i*asser entre le barreau el le miu' sa tète, qui bientôt entraîna le reste du corps. Le la-isonnier .se trouva ainsi dans la cour de l'hôtel.
Pquillo, mendiant et vagabond, n'avait aucum; idée de religion et de morale ; il ne connaissait Dieu que par les jurons qu'il entendait chaque jour et où son nom se trouvait mêlé ; cependant, malgré lui et sans savoir pourquoi, un instinct ou un besoin de reconnaissance le lit tomber à genoux. Quoique ses lèvres ne proférassent aucune parole, quoique son cœur n'adressât au ciel aucune action de grâce, c'était là une prière, une prière ardente et pure, qui s'éleva sans doute jusqu'au trône de l'Éternel.
Le prisonnier était sorti de son cachot, mais non pas de l'hôtel, et la cour où il se trouvait était entourée de murailles si hautes qu'il ue pouvait espérer en atteindre le cliaj>eron, encore moins redescendre de l'autre côté dans la rue.
Piquillo, déconcerté et découragé, ne tromait rien, n'inventait rien. Il était de nouveau tombé dans rabattement, et calculait avec désespoir qu'il n'avait fait que changer de prison, el que personne désormais ne pouvait lui venir en aide. 11 se trompait... son cœur lui avait fait deviner Dûeu; sa générosité lui avait donné un ami, et lui, qui le uutin n'avait rieu, venait d'acquérir en un jour deux trésors, deux consolations : la ivhgiou et l'amitié.
11 vit tout à coup apparaître au haut du mur une ombre, puis, un rayon de la lune sortant des nuages éclaira une tête brune qui regardait dans la cour avec attention et prudence... Qb.auàeur !.. c'était Pedralvi ! Piquillo voulut crier ; un geste de son ami lui lit signe de garder le silence, et un instant après le bohémien était à califourchon sur le mur, s'ell'orçant de tirer à lui une petite échelle, longue et légère qui lui avait servi à gravir jusque-là. L'échelle enlevée, non sans peine, fut bientôt mise en travers du mur, puis descendue du côté de la cour, et Piquillo, après l'avoir assujettie, monta à son tour jusqu'au faite du mur où Pedralvi l'attendait. Voici donc les deux amis l'uu près de l'autre, face à face, et tous deux à cheval sur le chaperon, s'emhrassant, se félicitant et s'inlerrogeant.
— C'est toi, Pedralvi, toi qui viens à mou s>»cours !
— \Lh bien ! tu ur'avais sauvé, j'en fais autan!.
— Et si je n'avais pas été par bonheur dans celle cour?
— Je t'aurais cherché ailleurs.
— Mais j'étais dans la cave.
— .l'yserais descendu... Je te savais prisonnier dans l'hôtel, cela snliis lit... lil, n'iuiporle comment, je t'aurais di'livré.
— lit si ou t'avait pris ou battu '-'
— Gela me regardait! Depuis le co:uu^ence:ueiit 4«i i fa. nuit jc^ suis là dans la rue.
l'IQUILLO ALUAGA.
Ma mire , dil Piquilio, en cherchant à rappelai
— A quoi taire?
— A roiliT et à attendre...
— Qiiiii?
— Une occasion, et il en est arrivé une... cette échelle.
— Où l'as-tu trouvée?
— Ici en face, chezTruxillo le tailleur.
— Tu l'as été prendre ?
— Non... elle est descendue toute seule par la fenêtre d'un pavillon, et uu instant après j'ai vu descendre, enveloppé d'un manteau...
— Un voleur?
— C'est possible... un jeune voleur... il était jeune ; ef une voix douce lui disait : Prenez garde... alors j'ai crié tout haut : A la Sainte-Hermaudad !.. La fenêtre s'est vivement refermée, le cavalier a sauté à terre et s'est enfui... Moi, j'ai saisi l'échelle, et me voilà. Maintenant descendons, car quoique l'on soit bien ici, nous causerons encore mieux eu bas et de l'autre côté.
Et les deux amis, réunissant leurs efforts, enlevè-
rent facilement l'échelle, qui était restée plantée dans la cour du Soleil-d'Or. [Is la laissèrent glisser dans la rue, et Pedralvi voulant absolument faire les honneurs de son escalier à Piquillo, celui-ci descendit le premier.
En ce moment la lune disparaissait derrière un nuage épais. L'hôtel, le mur et la rue étaient rentrés dans une profonde obscurité, et Pedralvi n'apercevant plus son ami, lui disait à voix basse :
— Descends avec précaution, car il y a une vingtaine de pieds au moins... Es-tu en bas? dis-le-moi.
— (tui, m'y voici !
Mais au moment où Pi^dralvi s'apprêtait à le suivre, \nie main vigoureuse renversa l'échelle, saisit fortement Piquillo, et on entendit une voix de basse-taille s'écrier :
— Aller sur nos brisées et nous faire concurrence... D'où venez-vous ainsi, petit drôle?
Cette voix était celle du capitaine Juau-Baptista Balseiro, (lui, dans la séance du matin sur la place
IMOCILÎ.O ALLIACA.
publique, s'était priiuoncé avec tant d'cneriiie en faveur des cortès.
— Seigneur cavalier, s'éiTia Pi(iuillo, seigneur cavalier, vous vous trompez ! je ne suis pas un voleur !
— VA quand ce serait !
— Je vous jure que non ; je ne fais pas un si vilain métier.
Kt l'iquillo sentit la main du ca|iitaineserversou bras connue dans un étau; la douleur lui arracha uu cri.
— Laissez-moi... laissez-moi, si vous êtes de la Sainte-llermandad ou des hallebardiers de la ville.
— Ni l'un ni l'autre... Mais puisque tu sors de cette maison, tu pourras nous donner des renseignements dont nous avons besoin.
— Je n'en ai pas.
— N'importe, tu nous suivras.
— Je ne le peux pas... laissez-moi; j'ai un ami qui m'attend.
— Où ça ?
— Au haut de ce nuu'.
Et Pedralvi s'écria :
— Oui, seigneur cavalier; ne lui faites pas de mal, et relevez l'échelle pour que je puisse descendre, sinon je crie au secours.
L'n des honuues qui acconipagnaient le capitaine porta la main à un pistolet qu'il avait à sa ceintiu-e ; Juan-Baptista l'arrêta en lui disant :
— Y penses-tu'? Un pareil bruit à cette heure... et pourquoi?.. Ue ces deux oiseaux de nuit, un seul me sullit et je l'emmène.
— .\ moi, au secours ! cria Piquillo.
— Au secours! répéta Pedralvi qui, de sa position élevée, se faisait encore mieux entendre.
— .\u secours répétèrent le majordome, les garçonsef marmitons du Soleil-d'Or, qui passaient la nuit à table, l't ([ui se mirent aux fenêtres de l'hôtel, ou se précipitèrent dans la cour.
.Mais, à ce bruit et à ce déploiement de forces inattendues, le c.ipitaine et ses gens s'étaient éloignés, eatraiuant leur capture.
LAGÎiV — linptimcti,' do Via
IMJI il.lil AI>1JA(;\.
Jnar.-liaplista Balsoiro , qui avait povlo i;a sa vio bo;inf()U{j d'autres noms, avait ime origine aussi piîu coi!nu>? que son existence : les uns le disaient Napolitain, d'autres Maiire de naissaure. : il tenait pou k sa fauiille, qui le lui rendait bien ; il ne s'était jamais inquiété de son pays et n'en préférait aucun, les ayant à peu près parcourus tous, et pour des raisons à lui connues, n'en ayant jamais rencontiv'' un où il lui fût ]ierniis de résitlt^r! Deiuiis quelque temps il explnjlait l'Espagne, être n'était pas saiis i(iû(ifs que lui, qui avait beaucoup vu et beaucoup étudié, trouvait que de tous les gouvernements de rKurope, c'était celui qui ofirait le plus d'avantages et do sécurité aux gens de SI profession. La jmlice y était jieu gènauli', le dé'soidre ('tait partout, la surveillance nulle j ail, (.'t Juanliaplista, après une vie aussi agitée et aussi eiiante, s'était enfin décidé à se fixer dans ce l'eau pays , qui, d'ailleurs, s'il faut le dire, était presifue le sien.
Le cajiitaine était en réalité d'origine portugaise; il avait déjà quebpies années, lorsque sous la règne du feu roi l^hijppe 11, le Portugal avait été réuni à l'Kspagne, par la grâce de Uieu, les eoji-titulious du royaume, et une arir.ée de trente mille hommes, commandée j)ar le duc d'Albe.
l-n dis })rincipanx seigneurs portugais, dom lle.nrique, de la familie de Villallor, vendu secrotemoni à Philippe 11, avait puissanunent contribué à celte conquête, et, en récompense de ses services antinationaux, le roi l'avait créé comte de Sautarem. Or, quelques années auparavant, (t vers l'époque delà Saint-Jean, le comte de Santarem, parcoiu'ant dans une partie de chasse la Sierra Durso, l'une des jdns belles montagnes de l'Alenléjo, fut arrêté juir l'orage et la pli.ie, et forcé de se réfugier dans une niêcliante hôtellerie, la seule qui s'offrit à lui. Gémuima, lêmitie d'un contrektndie.r, alors absent, lui en lit les honneurs, (jéronima était jeune, (oipiette, pas trop liolle et même un jieu rousse ; mais en temps de plidii ( n u'i'tait pas si difficile : le geulilhonnne ))ortugais fut aimable et galant par désœuvrement, et moins d'ime année après, il était dans son château sur les bords du Tage, lorsqu'on lui annonça qu'une montagnarde venant de l'Alentéjo demandait à lui parler, "t il vit paraître la femme du contrebandier, (jéronima, jwrtant dans ses bras un petit garçon gros et fort (pii criait et monlait sa nourrice : c'était le capitaine dont nous traçons la biographie, uouimé par sa mère Juan-Baptista, en mémoire de saint Jean, heureuse éjioque de sa naissance.
Il parait que cette époque rapjielait des souvenirs moins agréables au coude de Santarem, qui, lui-même, était marié ; car il tourna brusquement le dos à la ("ii'rouima. et lui fit doimer par son intendant vingt- {■in(( ducats, avec iléfcnse formelle de jamais se jjri'senter de\anl lui. (le furent les seuls rapports (jui existèrent jamais entre le capitaine et le noble auteur de ses jours.
Du reste, Juan-Baptista était grand, bien fait et ressen.blait à son père, le g(;nlilhomme, d'une manière ellrayante pour l'honneur de son autre père le contrebandier Géroninui Balseiro ; mais celui-ci, moins jaloux de sa femme que de sa gourde d'eau-de-vie et (
de sa carabine, ne s'inquiéta guère de la figu're de l'enfant, l'oiiimena avec lui dans la montagne aussitôt qu'il put marcher, ft lui apprit, dès son plus jeune rlge, à JUire le coup de fusil, exercice dont Juan- Baptista s'acquittait à merveille. Bientôt se développèrent en lui avec une facilité prodigifuse une foule de mauvais penchants, proveuaiit sans doute de ses denv natures réunies et coniliinét^s ; le sang qui couliiit dans ses veines et l'édiicaiiuu qu'il avait reçue. B'aborii il battit sa mère, la pauviv Géronima, qui, depuis longtemiis. était bien revenue de ses idées de grandeur et d'ambition, l't qui, tous les jours, en voyant son fils, regrettait de s être allié,' à la uiiblesse! linsuite il vo!a son père, l't s'enfuit di' la maison paternelle et de l'Alentéjo, où il ne reparut jamais. C'est ainsi qu'il lit s.'s adieux à sa famille et à son pays.
Il serait diflicile de le suivre dans la vie qu'il mena (le|iuis, vie insouciante et joyeuse; carie capitaine aimait le vin, la bonne chère, les dames, toutes h s jouissances de la vie, et surtout les pist(des, doublons et lingots d'or et d'argi'ut par qui on se les procure; vie aventureuse, compo<i'i- de bons rt de mauvais jours, iiU-identée d'alguazils, de juges, de tribunaux, ornée d'évolutions et do combats sur terre et sur mer; égayée de ruses et de tours d'adresse ; pai'seméed'expéditiieis ingénieuses ou hardies dans les villes, dans les plaiiuis, dans les niontagnes. Une telle existence eût été, en im mol, le livre le plus varié, le plus philosophique et le plus instructif de l'époque, si le capitaine eût songé, comme tant d'autres, à nous laisser ses n:énioires ; niais occupé chaque jour à en amasser les matériaux, il n'avait pas le temps de les écrire.
IValxtfd, et sous Philippe II, lors de la première rt>voHe des Maures, au uioiuejU où le roi, l'inquisition et tout le clergé du royaume avaient posé en princi|»e qu'il fallait les exterminer ou les convertir, le capitaine, jeune encore, avait spécule sur la conversion; et par une ruse adroite, que lui inspira sans doute saint Jean-Baptiste, son patron, il allait de province en province, se donnant pour un Arabe descendant des Manies de Grenade, pauvre infidèle, élevé dans l'idolâtrie, et dont les yeux ne demandaient qu'à s'ouvrira la lumière ! Les curés, les évèques, les membres du saiut-olïice, les grandes dames, dévotes et zélées catholiques, s'empressaient alors del'instruii-e, en commençant au préalable par le loger, le vêtir et le nourrir dans leur |)alais; puis chacun se faisait un honneur et un devoir de tenir le néophyte sur les fonts baptismaux. Le capitaine comptait parmi ses parrains et marraines les plus grands seigneurs et les plus notables dames du royaume. Enchanté d'une ruse si pieuse et si facile, qui lui réussissait si bien, il l'avait renouvelée sur tous les points les plus éloignés de l'Espagne ; il avait poussé le baptême jusqu'à l'abus, et l'inquisition, étonnée de cet hérétique éternel, toujours conveiti et toujours renaissaut, connueiu;ait à lirendre des informations que le capitaine ne jugea pas à propos de 1 ri donner; il gagna les montagnes, reprit le commerce paternel, celui de la contrebande, qu'il n'avait, comme on vient de le voir, jamais cessé d'exerci'r! Il y a ici, dans son histoire, une lacune, un intervalle qu'on n'a jamais pu remplir... ce qu'on
l'IQL'ILLO ALLtAGA.
nppelUi dans l'iiistoire de ton;; les peuples les temps obscurs! Le caiiitaine disparut, saus qu'on pût savoir ce qu'il était devenu... ses ennemis prétendirent l'avoir vu ramer pendant quelque temps à bord d'une galère ou caravelle catalane ; mais le capitaine n'en convint jamais, et ce. qu'il y eut de certain, au couti'aire, c'est i]m lui et ses compagnons se trouvèrent, on ne sait (•onunent, maîtres absolus du bâtiment catalan, dont ré([uipage était mort subitement du scorbut, du typhus ou de quelque autre maladie auxquels sont sujets les gens de mer. Ce qu'il y eut de prouvé, c'est que .Juan-Uaplista, qui, depuis ce jour, prit le titre de capitaine, se mit à courir la mer comme défenseur de la foi, poursuivant et pillant tous les navires de Tunis et d'Alger. Si parfois, parmi les barbaresqnes, il se trouva quelques riches Uitiments marchands chrétiens, la faute de ce hasard ne put être attribuée au capitaine, qui, dans le doute, prenait toujours, imitant ce pieux prélat qui dans im massacre oi'i l'on avait l)eine à distinguer les iK'rétiques, di'sait aux soldats : « Frappez toujours, Dieu reconnaîtra les siens ! »
Pour plusieurs faits de œ genre que des casuistes de l'amirauté avaient mal interprétés, le capitaine fut poursuivi par les vaisseaux du roi, comme pirate et ('cinneur de mer. Ne voulant pas s'amuser à discuter avec des gens qui ne répondaient que par deux ou trois cents bouches à feu, le capitaine renonça à la marine, vendit son bâtiment, garda son équipage qui lui était dévoué, et, rentrantdansla vie civile, s'établit pour le moment dans un endroit agreste et pittoresque, situé entre la Sierra d'Oca et la Sierra de Moncayo, chaînes de montagnes qui séparent la Navarre de la Vieille et de la Nouvelle-Gastille. Une grande route les traverse, et tous ceux qui vont de Pampelune à Burgos ou à Madrid, sont obligés de passer par la Sierra de Moncayo, dont l'aspect sauvage, les âpres rochers et les sombres forêts excitaient alors l'admiration des {>eintres et des voyageurs.
Ces avantages et d'autres encore avaient séduit le capitaine ; il avait remarqué une hôtellerie de modeste appaieme, fort bien situé'e, isolée, solitaire, ombragée par tm bois épais, non loin de la grande route. Il acheta et paya comptant cette posada, à laquelle il fit tous les changements et embellissements qu'il jugea nécessaires. 11 se fit hôtelier pour son plaisir : c'était l'état de sa mère, et il s'y entendait à merveille, ce qui ne l'empêchait pas de faire des excursions à vingt ou trente lieues à la ronde, en bourgeois, ]iour atlaire de son commerce ou pour toute autre spéculation, et nous l'avons vu, le joui- même de la mémorable insurrection que nous venons de décrire, jouer à l'ampelune un rôle import;iut dans l'alimre des fueros de Navarre.
C'était en ses mains que le pau^rl' i'iipiillo ('tait tombé. Le voyant descendre la nuit, par escalade d'une riche maison, le capitaine avait eu d'abord trop bonne opinion de lui; il l'avait pris pour (|uelque jeune confrère, pour un apprenti du moins. La candeur et la probité des réponses de Piquillo le détrompèrent bien vite : mais on pouvait le former, il était jeune, et Juau-Baptista savait par lui-même qu'en commençant de bonne heure, on arrivait à tout! Le j
capitaine avait delà prévoyance; t'était un homme d'invention autant que d'action ; il avait souvent pensé qu'un enfant adroit, intelligimt, et dont l'âge éloignait toute défiance, pourrait rendre de grands services à la troupe ([u'il avait l'honneur de commander, et Piquillo était à peu près ce qu'il lui fallait, nmiusses primipes, si toutefois on pouvait appeler ainsi ([uelques instincts honnêtes qui tenaient à si peu de chose, que le moindre orage devait les déraciner.
Le regret le plus grand de Piquillo était d'abandonner son compagnon. Qu'allait devenir ce pauvre Pedralvi, qui s'était exposé poiu' 'le sauver? Mais bientôt il lui fallut juMiser à lui-iuènie. Juan-Baijtista et ses amis étaient sortis de la ville avant le point du jour; quelques gens qui avaient l'air de marchands forains les attendaient hors des remparts avec des chevaux pour le capitaine et sa suite, et de plus avec deux mulets qui i;araissaient pesamment chargés; mais un troisième ne portait rien, le capitaiui' Ut la grimace.
— Une affaire si bien combinée! Victoriano Carainba nous a pris pour dupes !
— Ce n'est pas ma faute, capitaine, lui répondit un homme de petite taille, mais fort trapu, Martin de Barala, dit Caralo, qui paraissait jouir d'une grande autorité : c'était le confident et l'atui de Juan-Baptista, et le plus influent après lui. Ce n'est pas la faute du pauvre trésorier de Pampelune si sa caisse était vide.
— Si vraiment; nu trésorier est responsable des deniers du gouvernement, et il nous remboursera, à ses frais, ce dont il nous a fait tort.
— "Vous ferez bien, capitaine, mais je crois qu'avec le comte de Lerma, il faut changer de batteries et ne plus s'attaquer aux caisses publiques.
— Tu dis vrai, il n'y laisse jamais rien !
— C'est un grand ministre des finances !
— Heureusement qu'avec lui, nous nous retrouverons sur autre chose ! à cheval, et puisque, par malheur, nous avons un mulet qui marche à vide, mettez à la place du bagage ({ui nous manque celui-ci, dit-il en montrant Piquillo, qui ne vaut pas l'autre. Mais n'importe, on verrai l'utiliser!... en route.
Et la cavalcade jiartit au petit trot, marcha tout le reste de la nuit; traversa, au milieu du jour, un beau Heuve dont Pi([uillo sut {)lus tard le nom, c'était l'Kbre, et qui.'lqiies heures après, on commença à gravir la montagne et à s'enfoncer dans la forêt.
Piquillo ne comprenait rien aux conversations qu'il entendait durant la route; mais quand il rencontrait les yeux du capitaine ou de sou lieutenant, il perdait toute envie de lem- eu demander l'explication. Comme d(''jà dompté et fasciné par eux, il n'osait ouvrir la liouihe et se sentait saisi d'un sentiment de terreur inexprimable et invincible. (J.iaud il arriva à la posaila de Buen Socoro d'Iiôiidlerie de Bon-Secours), ce fut encore bien pis; l'hôtellerie était située au milieu des bois et des rochers, et Pi(juillo ne concevait pas ({uelles étaient les pratiques qui pussent venir y demander à dîner ; il fallait s'être égaré pour s'y arrêter ; il y régnait surtout un silence eflrayant que Piquillo comparait au bruit, à l'animation, au mouvement
PIQUILLO ALLIAGA.
continuel qu'il avait remarqué à l'hôtel du Soleil-d'Or; cet hôtel resta longtemps dans ses souvenirs, comme l'image du paradis terrestre, comme un lieu enchanté et magique où il pleuvait des perdrix toutes rôties ; il en vint même à regretter la cave qui lui servait de prison, et qui lui parut un séjour de délices, quand il la comparait aux appartements du capitaine ISalseiro. Il est vrai que le souvenir de Juanita, si bonne et si gentille, et de son ami Pedralvi, si dévoué et si joyeux, lui rendait encore plus sombre la terrible société dont il était entouré ; non pas qu'on le laissât manquer de rien, la table du capitaine était toujours bien servie; le bon vin y circulait, et surtout l'agua ardknle (l'ean-de-vie); mais ce qu'il voyait ou entendait confondait ses idées, et troublait sa raison à peine formée ; les orgies finissaient souvent par des jurements, des imprécations et desdisputesqueJnanueprenaitpasla peine d'apaiser : Vous n'êtes pas d'accord, mes enfants, disait-il parfois d'un ton paternel, battez-vous, et que cela finisse ; et les couteaux étaient tirés, et le sang coulait, et chacun d'admirer la douceur et la sage administration du capitaine. Quant à Piquillo, s'il criait, s'il tremblait, s'il pleurait à ce spectacle, chacun haussait les épaules ou se moquait de lui, et ce qui lui faisait horreur excitait au contraire les éloges et l'admiration de tous ceuxqui l'entouraient; pour un pauvre enfant qui n'avait aucune notion du bien ou du mal, et que rien ne pouvait éclairer ou guider dans les ténèbres, cette horrible taverne était l'antichambre de l'enfer.
Et cependant il était défendu à Piquillo d'en sortir; c'était l'ordre du ca] itaine, et malheur à qui osait lui désobéir; Piquillo en avait eu la preuve quelques jours auparavant par une scène d'inférieur dont il avait été témoin.
Juan-Baptista avait uue caisse d'excellent rhum qu'un ami lui avait sans doute envoyé de la Jamaïque, et auquel il tenait beaucoup. Il se l'était réservé pour lui tout seul, et il s'aperçut qu'on osait le voler !.. lui Juan-Baptista! c'était un jeune bohémien nommé Paco, un nouveau camarade, qui, fidèle aux habitudes de la maison, voulait s'entretenir la main, et puis c'était son goût, il aimait le rhum, et jl venait d'en déboucher une bouteille dont il offrait un verre à Piquillo, qui refusait, lorsque le capitaine entra !
— Que faites-vous là?
— Je bois à votre santé, capitaine.
— Ce rhum est à moi !
— Tout est à nous ! ce sont nos lois !
— Mais la loi est de m'obéir ?
— Et quand par hasard on vous désobéit une fois... dit Paco en souriant avec ironie.
— On ne désobéit pas une seconde, répondit froidement Balseiro, et tirant un pistolet de sa ceinture, il fit feu.
Le bohémien tomba... Piquillo jeta uu cri horrible.
— Qu'est-ce? dit le capitaine en se retournant, je n'aime pas le bruit...
Et apercevant l'enfant qui tremblait de tous ses membres :
— Ah! tu étais là, Piquillo... tant mieux! Je ne t'avais pas vu; que cela te serve de leçon.
Et il sortit.
Depuis ce jour, Piquillo avait pour son terrible maître une obéissance, ou, plutôt, il avait de lui une terreur telle qu'il se gardait bien der s'éloigner de la posada, et tout ce qu'il osait se permettre, c'était de regarder, de temps en temps, par une des fenêtres qui donnait sur le bois et sur les rochers.
Un jour cependant le temps était si beau, le soleil si brillant, personne que lui à l'hôtellerie!... Il ne put résister au désir de se promener un instant dans la forêt, et de respirer uu air plus pur. Il n'avait pas fait une dizaine de pas qu'il se sentit renaître : la fraîcheur du matin, le parfum des fleurs et des bois faisaient circuler la santé et la vie dans ce corps languissant ; un rayon de bonheur se glissait dans son cœur, un sourire de joie errait sur ses lèvres, quand soudain ses joues devinrent pâles et glacées. Se soutenant à peine, il s'appuya contre un arbre : il venait, au détour d'une allée, de se rencontrer face à face avec le capitaine.